droite: Non! non!_) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux a l'avenir;
mais les fermerez-vous au passe? L'avenir se conteste, le passe ne se
recuse pas. Eh bien! tournez la tete, regardez a quelques annees en
arriere. Supposez que les deux revolutions survenues depuis vingt
ans aient ete vaincues par la royaute, supposez que votre loi de
deportation eut existe alors, Charles X aurait pu l'appliquer a M.
Thiers, et Louis-Philippe a M. Odilon Barrot. (_Applaudissements a
gauche_.)
M. ODILON BARROT, se levant.--Je demande a l'orateur la permission de
l'interrompre.
M. VICTOR HUGO.--Volontiers.
M. ODILON BARROT.--Je n'ai jamais conspire; j'ai soutenu le dernier la
monarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pas
plus m'atteindre dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le
passe. (_Tres bien! a droite_.)
M. VICTOR HUGO.--M. Odilon Barrot, dont j'honore le noble caractere,
s'est mepris sur le sens de mes paroles. Il a oublie qu'au moment ou
je parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justice
injuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or la
justice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut encore
frapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, et c'est ce que je
maintiens. (_Reclamations a droite_.)
Quand je vous parle des revanches de la destinee et de tout ce qu'une
pareille loi peut contenir de contrecoups, vous murmurez. Eh bien!
j'insiste encore! et je vous previens seulement que, si vous murmurez
maintenant, vous murmurerez contre l'histoire. (_Le silence se
retablit.--Ecoutez!_)
De tous les hommes qui ont dirige le gouvernement ou domine l'opinion
depuis soixante ans, il n'en est pas un, pas un, entendez-vous bien?
qui n'ait ete precipite, soit avant, soit apres. Tous les noms qui
rappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l'histoire
les designe par des synonymes ou sont empreintes leurs disgraces,
tous, depuis le captif d'Olmutz, qui avait ete La Fayette, jusqu'au
deporte de Sainte-Helene, qui avait ete Napoleon. (_Mouvement._)
Voyez et reflechissez. Qui a repris le trone de France en 1814?
L'exile de Hartwell. Qui a regne apres 1830? Le proscrit de Reichenau,
redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment?
Le prisonnier de Ham. (_Profonde sensation._) Faites des lois de
proscription maintenant! (_Bravo! a gauche._)
Ah! que ceci vous instruise! Que la lecon des uns ne soit pas perdue
pour l'orgueil des autres!
L'avenir est un edifice mysterieux que nous batissons nous-memes de
nos propres mains dans l'obscurite, et qui doit plus tard nous servir
a tous de demeure. Un jour vient ou il se referme sur ceux qui l'ont
bati. Ah! puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'habiter
demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous saisira sans nul doute,
composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dans
l'ame, et non avec ce que nous avons de pire; avec l'amour, et non
avec la colere!
Faisons-le rayonnant et non tenebreux! faisons-en un palais et non une
prison!
Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, barbare, inique.
Vous la repousserez. J'ai foi dans votre sagesse et dans votre
humanite. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dans
une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette
loi ceux qui l'ont faite. (_Mouvement general et prolonge._)
Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une derniere priere, une derniere
supplication.
Ah! croyez-moi, je m'adresse a vous tous, hommes de tous les partis
qui siegez dans cette enceinte, et parmi lesquels il y a sur tous
ces bancs tant de coeurs eleves et tant d'intelligences genereuses,
croyez-moi, je vous parle avec une profonde conviction et une profonde
douleur, ce n'est pas un bon emploi de notre temps que de faire des
lois comme celle-ci! (_Tres bien! c'est vrai!_) Ce n'est pas un bon
emploi de notre temps que de nous tendre les uns aux autres des
embuches dans une penalite terrible et obscure, et de creuser pour nos
adversaires des abimes de misere et de souffrance ou nous tomberons
peut-etre nous-memes! (_Agitation._)
Mon Dieu! quand donc cesserons-nous de nous menacer et de nous
dechirer? Nous avons pourtant autre chose a faire! Nous avons autour
de nous les travailleurs qui demandent des ateliers, les enfants qui
demandent des ecoles, les vieillards qui demandent des asiles, le
peuple qui demande du pain, la France qui demande de la gloire!
(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._)
Nous avons une societe nouvelle a faire sortir des entrailles de la
societe ancienne, et, quant a moi, je suis de ceux qui ne veulent
sacrifier ni l'enfant ni la mere. (_Mouvement._) Ah! nous n'avons pas
le temps de nous hair! (_Nouveau mouvement._)
La haine depense de la force, et, de toutes les manieres de depenser
de la force, c'est la plus mauvaise. (_Tres bien! bravo!_) Reunissons
fraternellement tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, le
bien du pays. Au lieu d'echafauder peniblement des lois d'irritation
et d'animosite, des lois qui calomnient ceux qui les font
(_mouvement_), cherchons ensemble, et cordialement, la solution
du redoutable probleme de civilisation qui nous est pose, et qui
contient, selon ce que nous en saurons faire, les catastrophes les
plus fatales ou le plus magnifique avenir. (_Bravo! a gauche._)
Nous sommes une generation predestinee, nous touchons a une crise
decisive, et nous avons de bien plus grands et de bien plus effrayants
devoirs que nos peres. Nos peres n'avaient que la France a servir;
nous, nous avons la France a sauver. Non, nous n'avons pas le temps de
nous hair! (_Mouvement prolonge._) Je vote contre le projet de loi!
(_Acclamations a gauche et longs applaudissements.--La seance est
suspendue, pendant que tout le cote gauche en masse descend et vient
feliciter l'orateur au pied de la tribune._)
VI
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
[Note: Ce discours fut prononce durant la discussion du projet qui
devint la funeste loi du 31 mai 1850. Ce projet avait ete prepare, de
complicite avec M. Louis Bonaparte, par une commission speciale de
dix-sept membres. (_Note de l'editeur._)]
20 mai 1850.
Messieurs, la revolution de fevrier, et, pour ma part, puisqu'elle
semble vaincue, puisqu'elle est calomniee, je chercherai toutes les
occasions de la glorifier dans ce qu'elle a fait de magnanime et de
beau (_Tres bien! tres bien!_), la revolution de fevrier avait eu deux
magnifiques pensees. La premiere, je vous la rappelais l'autre jour,
ce fut de monter jusqu'aux sommets de l'ordre politique et d'en
arracher la peine de mort; la seconde, ce fut d'elever subitement les
plus humbles regions de l'ordre social au niveau des plus hautes et
d'y installer la souverainete.
Double et pacifique victoire du progres qui, d'une part, relevait
l'humanite, qui, d'autre part, constituait le peuple, qui emplissait
de lumiere en meme temps le monde politique et le monde social, et qui
les regenerait et les consolidait tous deux a la fois, l'un par la
clemence, l'autre par l'egalite. (_Bravo! a gauche._)
Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et chretien, par
lequel la revolution de fevrier fit penetrer son principe jusque dans
les racines memes de l'ordre social, fut l'etablissement du suffrage
universel, fait capital, fait immense, evenement considerable qui
introduisit dans l'etat un element nouveau, irrevocable, definitif.
Remarquez-en, messieurs, toute la portee. Certes, ce fut une grande
chose de reconnaitre le droit de tous, de composer l'autorite
universelle de la somme des libertes individuelles, de dissoudre
ce qui restait des castes dans l'unite auguste d'une souverainete
commune, et d'emplir du meme peuple tous les compartiments du vieux
monde social; certes, cela fut grand. Mais, messieurs, c'est surtout
dans son action sur les classes qualifiees jusqu'alors classes
inferieures qu'eclate la beaute du suffrage universel. (_Rires
ironiques a droite._)
Messieurs, vos rires me contraignent d'y insister. Oui, le merveilleux
cote du suffrage universel, le cote efficace, le cote politique, le
cote profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit electoral qui
pesait, sans qu'on put deviner pourquoi,--mais c'etait la sagesse des
grands hommes d'etat de ce temps-la (_on rit a gauche_),--qui sont
les memes que ceux de ce temps-ci....--(_nouveaux rires approba
a gauche_); ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interdit
electoral qui pesait sur une partie de ce qu'on nommait la classe
moyenne, et meme de ce qu'on nommait la classe elevee; ce ne fut pas
de restituer son droit a l'homme qui etait avocat, medecin, lettre,
administrateur, officier, professeur, pretre, magistrat, et qui
n'etait pas electeur; a l'homme qui etait jure, et qui n'etait pas
electeur; a l'homme qui etait membre de l'institut, et qui n'etait
pas electeur; a l'homme qui etait pair de France, et qui n'etait pas
electeur; non, le cote merveilleux, je le repete, le cote profond,
efficace, politique du suffrage universel, ce fut d'aller chercher
dans les regions douloureuses de la societe, dans les bas-fonds, comme
vous dites, l'etre courbe sous le poids des negations sociales, l'etre
froisse qui, jusqu'alors, n'avait eu d'autre espoir que la revolte, et
de lui apporter l'esperance sous une autre forme (_Tres bien!_), et de
lui dire: Vote! ne te bats plus! (_Mouvement._) Ce fut de rendre sa
part de souverainete a celui qui jusque-la n'avait eu que sa part de
souffrance! Ce fut d'aborder dans ses tenebres materielles et morales
l'infortune qui, dans les extremites de sa detresse, n'avait d'autre
arme, d'autre defense, d'autre ressource que la violence, et de lui
retirer la violence, et de lui remettre dans les mains, a la place de
la violence, le droit! (_Bravos prolonges._)
Oui, la grande sagesse de cette revolution de fevrier qui, prenant
pour base de la politique l'evangile (_a droite: Quelle impiete!_),
institua le suffrage universel, sa grande sagesse, et en meme temps sa
grande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifier
dans l'exercice du meme pouvoir souverain le bourgeois et le
proletaire; ce fut d'aller chercher dans l'accablement, dans le
delaissement, dans l'abandon, dans cet abaissement qui conseille si
mal, l'homme de desespoir, et de lui dire: Espere! l'homme de colere,
et de lui dire: Raisonne! le mendiant, comme on l'appelle, le
vagabond, comme on l'appelle, le pauvre, l'indigent, le desherite, le
malheureux, le miserable, comme on l'appelle, et de le sacrer citoyen!
(_Acclamation a gauche._)
Voyez, messieurs, comme ce qui est profondement juste est toujours en
meme temps profondement politique. Le suffrage universel, en donnant
un bulletin a ceux qui souffrent, leur ote le fusil. En leur donnant
la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l'homme
l'apaise. (_Mouvement._)
Le suffrage universel dit a tous, et je ne connais pas de plus
admirable formule de la paix publique: Soyez tranquilles, vous etes
souverains. (_Sensation._)
Il ajoute: Vous souffrez? eh bien! n'aggravez pas vos souffrances,
n'aggravez pas les detresses publiques par la revolte. Vous souffrez?
eh bien! vous allez travailler vous-memes, des a present, au grand
oeuvre de la destruction de la misere, par des hommes qui seront a
vous, par des hommes en qui vous mettrez votre ame, et qui seront, en
quelque sorte, votre main. Soyez tranquilles.
Puis, pour ceux qui seraient tentes d'etre recalcitrants, il dit:
--Avez-vous vote? Oui. Vous avez epuise votre droit, tout est dit.
Quand le vote a parle, la souverainete a prononce. Il n'appartient pas
a une fraction de defaire ni de refaire l'oeuvre collective. Vous etes
citoyens, vous etes libres, votre heure reviendra, sachez l'attendre.
En attendant, parlez, ecrivez, discutez, enseignez, eclairez;
eclairez-vous, eclairez les autres. Vous avez a vous, aujourd'hui,
la verite, demain la souverainete, vous etes forts. Quoi! deux modes
d'action sont a votre disposition, le droit du souverain et le role du
rebelle, vous choisiriez le role du rebelle! ce serait une sottise et
ce serait un crime. (_Applaudissements a gauche._)
Voila les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrage
universel. (_Oui! oui! a gauche--Rires a droite._) Messieurs,
dissoudre les animosites, desarmer les haines, faire tomber la
cartouche des mains de la misere, relever l'homme injustement abaisse
et assainir l'esprit malade par ce qu'il y a de plus pur au monde, le
sentiment du droit librement exerce, reprendre a chacun le droit de
force, qui est le fait naturel, et lui rendre en echange la part de
souverainete, qui est le fait social, montrer aux souffrances une
issue vers la lumiere et le bien-etre, eloigner les echeances
revolutionnaires et donner a la societe, avertie, le temps de s'y
preparer, inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grands
peuples, voila l'oeuvre du suffrage universel (_sensation profonde_),
oeuvre eminemment sociale au point de vue de l'etat, eminemment morale
au point de vue de l'individu.
Meditez ceci, en effet: sur cette terre d'egalite et de liberte, tous
les hommes respirent le meme air et le meme droit. (_Mouvement._) Il y
a dans l'annee un jour ou celui qui vous obeit se voit votre pareil,
ou celui qui vous sert se voit votre egal, ou chaque citoyen, entrant
dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur specifique
du droit de cite, et ou le plus petit fait equilibre au plus grand.
(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._) Il y a un jour dans l'annee ou
le gagne-pain, le journalier, le manoeuvre, l'homme qui traine des
fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le
senat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les
representants, le president de la republique, et dit: La puissance,
c'est moi! Il y a un jour dans l'annee ou le plus imperceptible
citoyen, ou l'atome social participe a la vie immense du pays tout
entier, ou la plus etroite poitrine se dilate a l'air vaste des
affaires publiques; un jour ou le plus faible sent en lui la grandeur
de la souverainete nationale, ou le plus humble sent en lui l'ame de
la patrie! (_Applaudissements a gauche.--Rires et bruit a droite._)
Quel accroissement de dignite pour l'individu, et par consequent de
moralite! Quelle satisfaction, et par consequent quel apaisement!
Regardez l'ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste
du proletaire accable, il en sort avec le regard d'un souverain.
(_Acclamations a gauche.--Murmures a droite._)
Or qu'est-ce que tout cela, messieurs? C'est la fin de la violence,
c'est la fin de la force brutale, c'est la fin de l'emeute, c'est
la fin du fait materiel, et c'est le commencement du fait moral.
(_Mouvement_) C'est, si vous permettez que je rappelle mes propres
paroles, le droit d'insurrection aboli par le droit de suffrage.
(_Sensation._)
Eh bien! vous, legislateurs charges par la providence de fermer les
abimes et non de les ouvrir, vous qui etes venus pour consolider
et non pour ebranler, vous, representants de ce grand peuple de
l'initiative et du progres, vous, hommes de sagesse et de raison, qui
comprenez toute la saintete de votre mission, et qui, certes, n'y
faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd'hui cette loi
fatale, cette loi aveugle qu'on ose si imprudemment vous presenter?
(_Profond silence._)
Elle vient, je le dis avec un fremissement d'angoisse, je le dis avec
l'anxiete douloureuse du bon citoyen epouvante des aventures ou l'on
precipite la patrie, elle vient proposer a l'assemblee l'abolition du
droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par consequent,
je ne sais quel retablissement abominable et impie du droit
d'insurrection. (_Mouvement prolonge._)
Voila toute la situation en deux mots. (_Nouveau mouvement._)
Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une politique, fait deux
choses, il fait une loi, et il cree une situation.
Une situation grave, inattendue, nouvelle, menacante, compliquee,
terrible.
Allons au plus presse. Le tour de la loi, consideree en elle-meme,
viendra. Examinons d'abord la situation.
Quoi! apres deux annees d'agitation et d'epreuves, inseparables, il
faut bien le dire, de toute grande commotion sociale, le but etait
atteint!
Quoi! la paix etait faite! Quoi! le plus difficile de la solution, le
procede, etait trouve, et, avec le procede, la certitude. Quoi! le
mode de creation pacifique du progres etait substitue au mode violent;
les impatiences et les coleres avaient desarme; l'echange du droit
de revolte contre le droit de suffrage etait consomme; l'homme des
classes souffrantes avait accepte, il avait doucement et noblement
accepte. Nulle agitation, nulle turbulence. Le malheureux s'etait
senti rehausse par la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, ce
souverain restaure, etait entre dans la cite avec une dignite sereine.
(_Applaudissements a gauche.--Depuis quelques instants, un bruit
presque continuel, venant de certains bancs de la droite, se mele a la
voix de l'orateur. M. Victor Hugo s'interrompt et se tourne vers la
droite._)
Messieurs, je sais bien que ces interruptions calculees et
systematiques (_denegations a droite.--Oui! oui! a gauche_) ont pour
but de deconcerter la pensee de l'orateur (_C'est vrai!_) et de lui
oter la liberte d'esprit, ce qui est une maniere de lui oter la
liberte de la parole. (_Tres bien!_) Mais c'est la vraiment un triste
jeu, et peu digne d'une grande assemblee. (_Denegations a droite._)
Quant a moi, je mets le droit de l'orateur sous la sauvegarde de la
majorite vraie, c'est-a-dire de tous les esprits genereux et justes
qui siegent sur tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreux
parmi les elus d'un grand peuple. (_Tres bien! a gauche. --Silence a
droite._)
Je reprends. La vie publique avait saisi le proletaire sans l'etonner
ni l'enivrer. Les jours d'election etaient pour le pays mieux que
des jours de fete, c'etaient des jours de calme. (_C'est vrai!_) En
presence de ce calme, le mouvement des affaires, des transactions,
du commerce, de l'industrie, du luxe, des arts, avait repris; les
pulsations de la vie reguliere revenaient. Un admirable resultat etait
obtenu. Un imposant traite de paix etait signe entre ce qu'on appelle
encore le haut et le bas de la societe. (_Oui! oui!_)
Et c'est la le moment que vous choisissez pour tout remettre en
question! Et ce traite signe, vous le dechirez! (_Mouvement._) Et
c'est precisement cet homme, le dernier sur l'echelle de vie, qui,
maintenant, esperait remonter, peu a peu et tranquillement, c'est
ce pauvre, c'est ce malheureux, naguere redoutable, maintenant
reconcilie, apaise, confiant, fraternel, c'est lui que votre loi va
chercher! Pourquoi? Pour faire une chose insensee, indigne, odieuse,
anarchique, abominable! pour lui reprendre son droit de suffrage!
pour l'arracher aux idees de paix, de conciliation, d'esperance, de
justice, de concorde, et, par consequent, pour le rendre aux idees
de violence! Mais quels hommes de desordre etes-vous donc? (_Nouveau
mouvement._)
Quoi! le port etait trouve, et c'est vous qui recommencez les
aventures! Quoi! le pacte etait conclu, et c'est vous qui le violez!
Et pourquoi cette violation du pacte? pourquoi cette agression en
pleine paix? pourquoi ces emportements? pourquoi cet attentat?
pourquoi cette folie? Pourquoi? je vais vous le dire. C'est parce
qu'il a plu au peuple, apres avoir nomme qui vous vouliez, ce que vous
avez trouve fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, ce que vous
trouvez mauvais. C'est parce qu'il a juge dignes de son choix des
hommes que vous jugiez dignes de vos insultes. C'est parce qu'il est
presumable qu'il a la hardiesse de changer d'avis sur votre compte
depuis que vous etes le pouvoir, et qu'il peut comparer les actes aux
programmes, et ce qu'on avait promis avec ce qu'on a tenu. (_C'est
cela!_) C'est parce qu'il est probable qu'il ne trouve pas votre
gouvernement completement sublime. (_Tres bien!--On rit._) C'est parce
qu'il semble se permettre de ne pas vous admirer comme il convient.
(_Tres bien! tres bien!--Mouvement._) C'est parce qu'il ose user de
son vote a sa fantaisie, ce peuple, parce qu'il parait avoir cette
audace inouie de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute
apparence, il lui passe par la tete cette autre idee etrange qu'il est
souverain. (_Tres bien!_) C'est, enfin, parce qu'il a l'insolence de
vous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne pas
se prosterner purement et simplement a vos pieds. (_Mouvement._) Alors
vous vous indignez, vous vous mettez en colere, vous declarez la
societe en danger, vous vous ecriez: Nous allons te chatier, peuple!
Nous allons te punir, peuple! Tu vas avoir affaire a nous, peuple!--Et
comme ce maniaque de l'histoire, vous battez de verges l'ocean!
(_Acclamation a gauche._)
Que l'assemblee me permette ici une observation qui, selon moi,
eclaire jusqu'au fond, et d'un jour vrai et rassurant, cette grande
question du suffrage universel.
Quoi! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, emonder, mutiler le
suffrage universel! Mais y a-t-il bien reflechi? Mais voyons, vous,
ministres, hommes serieux, hommes politiques, vous rendez-vous
bien compte de ce que c'est que le suffrage universel? le suffrage
universel vrai, le suffrage universel sans restrictions, sans
exclusions, sans defiances, comme la revolution de fevrier l'a etabli,
comme le comprennent et le veulent les hommes de progres? (_Au banc
des ministres: C'est de l'anarchie. Nous ne voulons pas de ca!_)
Je vous entends, vous me repondez:--Nous n'en voulons pas! c'est le
mode de creation de l'anarchie!--(_Oui! oui! a droite._) Eh bien!
c'est precisement tout le contraire. C'est le mode de creation du
pouvoir. (_Bravo! a gauche._) Oui, il faut le dire et le dire bien
haut, et j'y insiste, ceci, selon moi, devrait eclairer toute cette
discussion: ce qui sort du suffrage universel, c'est la liberte, sans
nul doute, mais c'est encore plus le pouvoir que la liberte!
Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscillations orageuses,
cree un point fixe. Ce point fixe, c'est la volonte nationale
legalement manifestee; la volonte nationale, robuste amarre de l'etat,
ancre d'airain qui ne casse pas et que viennent battre vainement tour
a tour le flux des revolutions et le reflux des reactions! (_Profonde
sensation._)
Et, pour que le suffrage universel puisse creer ce point fixe, pour
qu'il puisse degager la volonte nationale dans toute sa plenitude
souveraine, il faut qu'il n'ait rien de contestable (_C'est vrai!
c'est cela!_); il faut qu'il soit bien reellement le suffrage
universel, c'est-a-dire qu'il ne laisse personne, absolument personne
en dehors du vote; qu'il fasse de la cite la chose de tous, sans
exception; car, en pareille matiere, faire une exception, c'est
commettre une usurpation (_Bravo! a gauche_); il faut, en un mot,
qu'il ne laisse a qui que ce soit le droit redoutable de dire a la
societe: Je ne te connais pas! (_Mouvement prolonge._)
A ces conditions, le suffrage universel produit le pouvoir, un pouvoir
colossal, un pouvoir superieur a tous les assauts, meme les plus
terribles; un pouvoir qui pourra etre attaque, mais qui ne pourra etre
renverse, temoin le 15 mai, temoin le 23 juin (_C'est vrai! c'est
vrai!_); un pouvoir invincible parce qu'il pose sur le peuple, comme
Antee parce qu'il pose sur la terre! (_Applaudissements a gauche._)
Oui, grace au suffrage universel, vous creez et vous mettez au service
de l'ordre un pouvoir ou se condense toute la force de la nation; un
pouvoir pour lequel il n'y a qu'une chose qui soit impossible,
c'est de detruire son principe, c'est de tuer ce qui l'a engendre.
(_Nouveaux applaudissements a gauche._)