Vous vous recriez de ce cote, vous ne croyez pas a mes paroles. (_A

droite: Non! non!_) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux a l'avenir;

mais les fermerez-vous au passe? L'avenir se conteste, le passe ne se

recuse pas. Eh bien! tournez la tete, regardez a quelques annees en

arriere. Supposez que les deux revolutions survenues depuis vingt

ans aient ete vaincues par la royaute, supposez que votre loi de

deportation eut existe alors, Charles X aurait pu l'appliquer a M.

Thiers, et Louis-Philippe a M. Odilon Barrot. (_Applaudissements a

gauche_.)

M. ODILON BARROT, se levant.--Je demande a l'orateur la permission de

l'interrompre.

M. VICTOR HUGO.--Volontiers.

M. ODILON BARROT.--Je n'ai jamais conspire; j'ai soutenu le dernier la

monarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pas

plus m'atteindre dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le

passe. (_Tres bien! a droite_.)

M. VICTOR HUGO.--M. Odilon Barrot, dont j'honore le noble caractere,

s'est mepris sur le sens de mes paroles. Il a oublie qu'au moment ou

je parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justice

injuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or la

justice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut encore

frapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, et c'est ce que je

maintiens. (_Reclamations a droite_.)

Quand je vous parle des revanches de la destinee et de tout ce qu'une

pareille loi peut contenir de contrecoups, vous murmurez. Eh bien!

j'insiste encore! et je vous previens seulement que, si vous murmurez

maintenant, vous murmurerez contre l'histoire. (_Le silence se

retablit.--Ecoutez!_)

De tous les hommes qui ont dirige le gouvernement ou domine l'opinion

depuis soixante ans, il n'en est pas un, pas un, entendez-vous bien?

qui n'ait ete precipite, soit avant, soit apres. Tous les noms qui

rappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l'histoire

les designe par des synonymes ou sont empreintes leurs disgraces,

tous, depuis le captif d'Olmutz, qui avait ete La Fayette, jusqu'au

deporte de Sainte-Helene, qui avait ete Napoleon. (_Mouvement._)

Voyez et reflechissez. Qui a repris le trone de France en 1814?

L'exile de Hartwell. Qui a regne apres 1830? Le proscrit de Reichenau,

redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment?

Le prisonnier de Ham. (_Profonde sensation._) Faites des lois de

proscription maintenant! (_Bravo! a gauche._)

Ah! que ceci vous instruise! Que la lecon des uns ne soit pas perdue

pour l'orgueil des autres!

L'avenir est un edifice mysterieux que nous batissons nous-memes de

nos propres mains dans l'obscurite, et qui doit plus tard nous servir

a tous de demeure. Un jour vient ou il se referme sur ceux qui l'ont

bati. Ah! puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'habiter

demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous saisira sans nul doute,

composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dans

l'ame, et non avec ce que nous avons de pire; avec l'amour, et non

avec la colere!

Faisons-le rayonnant et non tenebreux! faisons-en un palais et non une

prison!

Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, barbare, inique.

Vous la repousserez. J'ai foi dans votre sagesse et dans votre

humanite. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dans

une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette

loi ceux qui l'ont faite. (_Mouvement general et prolonge._)

Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une derniere priere, une derniere

supplication.

Ah! croyez-moi, je m'adresse a vous tous, hommes de tous les partis

qui siegez dans cette enceinte, et parmi lesquels il y a sur tous

ces bancs tant de coeurs eleves et tant d'intelligences genereuses,

croyez-moi, je vous parle avec une profonde conviction et une profonde

douleur, ce n'est pas un bon emploi de notre temps que de faire des

lois comme celle-ci! (_Tres bien! c'est vrai!_) Ce n'est pas un bon

emploi de notre temps que de nous tendre les uns aux autres des

embuches dans une penalite terrible et obscure, et de creuser pour nos

adversaires des abimes de misere et de souffrance ou nous tomberons

peut-etre nous-memes! (_Agitation._)

Mon Dieu! quand donc cesserons-nous de nous menacer et de nous

dechirer? Nous avons pourtant autre chose a faire! Nous avons autour

de nous les travailleurs qui demandent des ateliers, les enfants qui

demandent des ecoles, les vieillards qui demandent des asiles, le

peuple qui demande du pain, la France qui demande de la gloire!

(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._)

Nous avons une societe nouvelle a faire sortir des entrailles de la

societe ancienne, et, quant a moi, je suis de ceux qui ne veulent

sacrifier ni l'enfant ni la mere. (_Mouvement._) Ah! nous n'avons pas

le temps de nous hair! (_Nouveau mouvement._)

La haine depense de la force, et, de toutes les manieres de depenser

de la force, c'est la plus mauvaise. (_Tres bien! bravo!_) Reunissons

fraternellement tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, le

bien du pays. Au lieu d'echafauder peniblement des lois d'irritation

et d'animosite, des lois qui calomnient ceux qui les font

(_mouvement_), cherchons ensemble, et cordialement, la solution

du redoutable probleme de civilisation qui nous est pose, et qui

contient, selon ce que nous en saurons faire, les catastrophes les

plus fatales ou le plus magnifique avenir. (_Bravo! a gauche._)

Nous sommes une generation predestinee, nous touchons a une crise

decisive, et nous avons de bien plus grands et de bien plus effrayants

devoirs que nos peres. Nos peres n'avaient que la France a servir;

nous, nous avons la France a sauver. Non, nous n'avons pas le temps de

nous hair! (_Mouvement prolonge._) Je vote contre le projet de loi!

(_Acclamations a gauche et longs applaudissements.--La seance est

suspendue, pendant que tout le cote gauche en masse descend et vient

feliciter l'orateur au pied de la tribune._)

VI

LE SUFFRAGE UNIVERSEL

[Note: Ce discours fut prononce durant la discussion du projet qui

devint la funeste loi du 31 mai 1850. Ce projet avait ete prepare, de

complicite avec M. Louis Bonaparte, par une commission speciale de

dix-sept membres. (_Note de l'editeur._)]

20 mai 1850.

Messieurs, la revolution de fevrier, et, pour ma part, puisqu'elle

semble vaincue, puisqu'elle est calomniee, je chercherai toutes les

occasions de la glorifier dans ce qu'elle a fait de magnanime et de

beau (_Tres bien! tres bien!_), la revolution de fevrier avait eu deux

magnifiques pensees. La premiere, je vous la rappelais l'autre jour,

ce fut de monter jusqu'aux sommets de l'ordre politique et d'en

arracher la peine de mort; la seconde, ce fut d'elever subitement les

plus humbles regions de l'ordre social au niveau des plus hautes et

d'y installer la souverainete.

Double et pacifique victoire du progres qui, d'une part, relevait

l'humanite, qui, d'autre part, constituait le peuple, qui emplissait

de lumiere en meme temps le monde politique et le monde social, et qui

les regenerait et les consolidait tous deux a la fois, l'un par la

clemence, l'autre par l'egalite. (_Bravo! a gauche._)

Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et chretien, par

lequel la revolution de fevrier fit penetrer son principe jusque dans

les racines memes de l'ordre social, fut l'etablissement du suffrage

universel, fait capital, fait immense, evenement considerable qui

introduisit dans l'etat un element nouveau, irrevocable, definitif.

Remarquez-en, messieurs, toute la portee. Certes, ce fut une grande

chose de reconnaitre le droit de tous, de composer l'autorite

universelle de la somme des libertes individuelles, de dissoudre

ce qui restait des castes dans l'unite auguste d'une souverainete

commune, et d'emplir du meme peuple tous les compartiments du vieux

monde social; certes, cela fut grand. Mais, messieurs, c'est surtout

dans son action sur les classes qualifiees jusqu'alors classes

inferieures qu'eclate la beaute du suffrage universel. (_Rires

ironiques a droite._)

Messieurs, vos rires me contraignent d'y insister. Oui, le merveilleux

cote du suffrage universel, le cote efficace, le cote politique, le

cote profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit electoral qui

pesait, sans qu'on put deviner pourquoi,--mais c'etait la sagesse des

grands hommes d'etat de ce temps-la (_on rit a gauche_),--qui sont

les memes que ceux de ce temps-ci....--(_nouveaux rires approba

a gauche_); ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interdit

electoral qui pesait sur une partie de ce qu'on nommait la classe

moyenne, et meme de ce qu'on nommait la classe elevee; ce ne fut pas

de restituer son droit a l'homme qui etait avocat, medecin, lettre,

administrateur, officier, professeur, pretre, magistrat, et qui

n'etait pas electeur; a l'homme qui etait jure, et qui n'etait pas

electeur; a l'homme qui etait membre de l'institut, et qui n'etait

pas electeur; a l'homme qui etait pair de France, et qui n'etait pas

electeur; non, le cote merveilleux, je le repete, le cote profond,

efficace, politique du suffrage universel, ce fut d'aller chercher

dans les regions douloureuses de la societe, dans les bas-fonds, comme

vous dites, l'etre courbe sous le poids des negations sociales, l'etre

froisse qui, jusqu'alors, n'avait eu d'autre espoir que la revolte, et

de lui apporter l'esperance sous une autre forme (_Tres bien!_), et de

lui dire: Vote! ne te bats plus! (_Mouvement._) Ce fut de rendre sa

part de souverainete a celui qui jusque-la n'avait eu que sa part de

souffrance! Ce fut d'aborder dans ses tenebres materielles et morales

l'infortune qui, dans les extremites de sa detresse, n'avait d'autre

arme, d'autre defense, d'autre ressource que la violence, et de lui

retirer la violence, et de lui remettre dans les mains, a la place de

la violence, le droit! (_Bravos prolonges._)

Oui, la grande sagesse de cette revolution de fevrier qui, prenant

pour base de la politique l'evangile (_a droite: Quelle impiete!_),

institua le suffrage universel, sa grande sagesse, et en meme temps sa

grande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifier

dans l'exercice du meme pouvoir souverain le bourgeois et le

proletaire; ce fut d'aller chercher dans l'accablement, dans le

delaissement, dans l'abandon, dans cet abaissement qui conseille si

mal, l'homme de desespoir, et de lui dire: Espere! l'homme de colere,

et de lui dire: Raisonne! le mendiant, comme on l'appelle, le

vagabond, comme on l'appelle, le pauvre, l'indigent, le desherite, le

malheureux, le miserable, comme on l'appelle, et de le sacrer citoyen!

(_Acclamation a gauche._)

Voyez, messieurs, comme ce qui est profondement juste est toujours en

meme temps profondement politique. Le suffrage universel, en donnant

un bulletin a ceux qui souffrent, leur ote le fusil. En leur donnant

la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l'homme

l'apaise. (_Mouvement._)

Le suffrage universel dit a tous, et je ne connais pas de plus

admirable formule de la paix publique: Soyez tranquilles, vous etes

souverains. (_Sensation._)

Il ajoute: Vous souffrez? eh bien! n'aggravez pas vos souffrances,

n'aggravez pas les detresses publiques par la revolte. Vous souffrez?

eh bien! vous allez travailler vous-memes, des a present, au grand

oeuvre de la destruction de la misere, par des hommes qui seront a

vous, par des hommes en qui vous mettrez votre ame, et qui seront, en

quelque sorte, votre main. Soyez tranquilles.

Puis, pour ceux qui seraient tentes d'etre recalcitrants, il dit:

--Avez-vous vote? Oui. Vous avez epuise votre droit, tout est dit.

Quand le vote a parle, la souverainete a prononce. Il n'appartient pas

a une fraction de defaire ni de refaire l'oeuvre collective. Vous etes

citoyens, vous etes libres, votre heure reviendra, sachez l'attendre.

En attendant, parlez, ecrivez, discutez, enseignez, eclairez;

eclairez-vous, eclairez les autres. Vous avez a vous, aujourd'hui,

la verite, demain la souverainete, vous etes forts. Quoi! deux modes

d'action sont a votre disposition, le droit du souverain et le role du

rebelle, vous choisiriez le role du rebelle! ce serait une sottise et

ce serait un crime. (_Applaudissements a gauche._)

Voila les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrage

universel. (_Oui! oui! a gauche--Rires a droite._) Messieurs,

dissoudre les animosites, desarmer les haines, faire tomber la

cartouche des mains de la misere, relever l'homme injustement abaisse

et assainir l'esprit malade par ce qu'il y a de plus pur au monde, le

sentiment du droit librement exerce, reprendre a chacun le droit de

force, qui est le fait naturel, et lui rendre en echange la part de

souverainete, qui est le fait social, montrer aux souffrances une

issue vers la lumiere et le bien-etre, eloigner les echeances

revolutionnaires et donner a la societe, avertie, le temps de s'y

preparer, inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grands

peuples, voila l'oeuvre du suffrage universel (_sensation profonde_),

oeuvre eminemment sociale au point de vue de l'etat, eminemment morale

au point de vue de l'individu.

Meditez ceci, en effet: sur cette terre d'egalite et de liberte, tous

les hommes respirent le meme air et le meme droit. (_Mouvement._) Il y

a dans l'annee un jour ou celui qui vous obeit se voit votre pareil,

ou celui qui vous sert se voit votre egal, ou chaque citoyen, entrant

dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur specifique

du droit de cite, et ou le plus petit fait equilibre au plus grand.

(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._) Il y a un jour dans l'annee ou

le gagne-pain, le journalier, le manoeuvre, l'homme qui traine des

fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le

senat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les

representants, le president de la republique, et dit: La puissance,

c'est moi! Il y a un jour dans l'annee ou le plus imperceptible

citoyen, ou l'atome social participe a la vie immense du pays tout

entier, ou la plus etroite poitrine se dilate a l'air vaste des

affaires publiques; un jour ou le plus faible sent en lui la grandeur

de la souverainete nationale, ou le plus humble sent en lui l'ame de

la patrie! (_Applaudissements a gauche.--Rires et bruit a droite._)

Quel accroissement de dignite pour l'individu, et par consequent de

moralite! Quelle satisfaction, et par consequent quel apaisement!

Regardez l'ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste

du proletaire accable, il en sort avec le regard d'un souverain.

(_Acclamations a gauche.--Murmures a droite._)

Or qu'est-ce que tout cela, messieurs? C'est la fin de la violence,

c'est la fin de la force brutale, c'est la fin de l'emeute, c'est

la fin du fait materiel, et c'est le commencement du fait moral.

(_Mouvement_) C'est, si vous permettez que je rappelle mes propres

paroles, le droit d'insurrection aboli par le droit de suffrage.

(_Sensation._)

Eh bien! vous, legislateurs charges par la providence de fermer les

abimes et non de les ouvrir, vous qui etes venus pour consolider

et non pour ebranler, vous, representants de ce grand peuple de

l'initiative et du progres, vous, hommes de sagesse et de raison, qui

comprenez toute la saintete de votre mission, et qui, certes, n'y

faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd'hui cette loi

fatale, cette loi aveugle qu'on ose si imprudemment vous presenter?

(_Profond silence._)

Elle vient, je le dis avec un fremissement d'angoisse, je le dis avec

l'anxiete douloureuse du bon citoyen epouvante des aventures ou l'on

precipite la patrie, elle vient proposer a l'assemblee l'abolition du

droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par consequent,

je ne sais quel retablissement abominable et impie du droit

d'insurrection. (_Mouvement prolonge._)

Voila toute la situation en deux mots. (_Nouveau mouvement._)

Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une politique, fait deux

choses, il fait une loi, et il cree une situation.

Une situation grave, inattendue, nouvelle, menacante, compliquee,

terrible.

Allons au plus presse. Le tour de la loi, consideree en elle-meme,

viendra. Examinons d'abord la situation.

Quoi! apres deux annees d'agitation et d'epreuves, inseparables, il

faut bien le dire, de toute grande commotion sociale, le but etait

atteint!

Quoi! la paix etait faite! Quoi! le plus difficile de la solution, le

procede, etait trouve, et, avec le procede, la certitude. Quoi! le

mode de creation pacifique du progres etait substitue au mode violent;

les impatiences et les coleres avaient desarme; l'echange du droit

de revolte contre le droit de suffrage etait consomme; l'homme des

classes souffrantes avait accepte, il avait doucement et noblement

accepte. Nulle agitation, nulle turbulence. Le malheureux s'etait

senti rehausse par la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, ce

souverain restaure, etait entre dans la cite avec une dignite sereine.

(_Applaudissements a gauche.--Depuis quelques instants, un bruit

presque continuel, venant de certains bancs de la droite, se mele a la

voix de l'orateur. M. Victor Hugo s'interrompt et se tourne vers la

droite._)

Messieurs, je sais bien que ces interruptions calculees et

systematiques (_denegations a droite.--Oui! oui! a gauche_) ont pour

but de deconcerter la pensee de l'orateur (_C'est vrai!_) et de lui

oter la liberte d'esprit, ce qui est une maniere de lui oter la

liberte de la parole. (_Tres bien!_) Mais c'est la vraiment un triste

jeu, et peu digne d'une grande assemblee. (_Denegations a droite._)

Quant a moi, je mets le droit de l'orateur sous la sauvegarde de la

majorite vraie, c'est-a-dire de tous les esprits genereux et justes

qui siegent sur tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreux

parmi les elus d'un grand peuple. (_Tres bien! a gauche. --Silence a

droite._)

Je reprends. La vie publique avait saisi le proletaire sans l'etonner

ni l'enivrer. Les jours d'election etaient pour le pays mieux que

des jours de fete, c'etaient des jours de calme. (_C'est vrai!_) En

presence de ce calme, le mouvement des affaires, des transactions,

du commerce, de l'industrie, du luxe, des arts, avait repris; les

pulsations de la vie reguliere revenaient. Un admirable resultat etait

obtenu. Un imposant traite de paix etait signe entre ce qu'on appelle

encore le haut et le bas de la societe. (_Oui! oui!_)

Et c'est la le moment que vous choisissez pour tout remettre en

question! Et ce traite signe, vous le dechirez! (_Mouvement._) Et

c'est precisement cet homme, le dernier sur l'echelle de vie, qui,

maintenant, esperait remonter, peu a peu et tranquillement, c'est

ce pauvre, c'est ce malheureux, naguere redoutable, maintenant

reconcilie, apaise, confiant, fraternel, c'est lui que votre loi va

chercher! Pourquoi? Pour faire une chose insensee, indigne, odieuse,

anarchique, abominable! pour lui reprendre son droit de suffrage!

pour l'arracher aux idees de paix, de conciliation, d'esperance, de

justice, de concorde, et, par consequent, pour le rendre aux idees

de violence! Mais quels hommes de desordre etes-vous donc? (_Nouveau

mouvement._)

Quoi! le port etait trouve, et c'est vous qui recommencez les

aventures! Quoi! le pacte etait conclu, et c'est vous qui le violez!

Et pourquoi cette violation du pacte? pourquoi cette agression en

pleine paix? pourquoi ces emportements? pourquoi cet attentat?

pourquoi cette folie? Pourquoi? je vais vous le dire. C'est parce

qu'il a plu au peuple, apres avoir nomme qui vous vouliez, ce que vous

avez trouve fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, ce que vous

trouvez mauvais. C'est parce qu'il a juge dignes de son choix des

hommes que vous jugiez dignes de vos insultes. C'est parce qu'il est

presumable qu'il a la hardiesse de changer d'avis sur votre compte

depuis que vous etes le pouvoir, et qu'il peut comparer les actes aux

programmes, et ce qu'on avait promis avec ce qu'on a tenu. (_C'est

cela!_) C'est parce qu'il est probable qu'il ne trouve pas votre

gouvernement completement sublime. (_Tres bien!--On rit._) C'est parce

qu'il semble se permettre de ne pas vous admirer comme il convient.

(_Tres bien! tres bien!--Mouvement._) C'est parce qu'il ose user de

son vote a sa fantaisie, ce peuple, parce qu'il parait avoir cette

audace inouie de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute

apparence, il lui passe par la tete cette autre idee etrange qu'il est

souverain. (_Tres bien!_) C'est, enfin, parce qu'il a l'insolence de

vous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne pas

se prosterner purement et simplement a vos pieds. (_Mouvement._) Alors

vous vous indignez, vous vous mettez en colere, vous declarez la

societe en danger, vous vous ecriez: Nous allons te chatier, peuple!

Nous allons te punir, peuple! Tu vas avoir affaire a nous, peuple!--Et

comme ce maniaque de l'histoire, vous battez de verges l'ocean!

(_Acclamation a gauche._)

Que l'assemblee me permette ici une observation qui, selon moi,

eclaire jusqu'au fond, et d'un jour vrai et rassurant, cette grande

question du suffrage universel.

Quoi! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, emonder, mutiler le

suffrage universel! Mais y a-t-il bien reflechi? Mais voyons, vous,

ministres, hommes serieux, hommes politiques, vous rendez-vous

bien compte de ce que c'est que le suffrage universel? le suffrage

universel vrai, le suffrage universel sans restrictions, sans

exclusions, sans defiances, comme la revolution de fevrier l'a etabli,

comme le comprennent et le veulent les hommes de progres? (_Au banc

des ministres: C'est de l'anarchie. Nous ne voulons pas de ca!_)

Je vous entends, vous me repondez:--Nous n'en voulons pas! c'est le

mode de creation de l'anarchie!--(_Oui! oui! a droite._) Eh bien!

c'est precisement tout le contraire. C'est le mode de creation du

pouvoir. (_Bravo! a gauche._) Oui, il faut le dire et le dire bien

haut, et j'y insiste, ceci, selon moi, devrait eclairer toute cette

discussion: ce qui sort du suffrage universel, c'est la liberte, sans

nul doute, mais c'est encore plus le pouvoir que la liberte!

Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscillations orageuses,

cree un point fixe. Ce point fixe, c'est la volonte nationale

legalement manifestee; la volonte nationale, robuste amarre de l'etat,

ancre d'airain qui ne casse pas et que viennent battre vainement tour

a tour le flux des revolutions et le reflux des reactions! (_Profonde

sensation._)

Et, pour que le suffrage universel puisse creer ce point fixe, pour

qu'il puisse degager la volonte nationale dans toute sa plenitude

souveraine, il faut qu'il n'ait rien de contestable (_C'est vrai!

c'est cela!_); il faut qu'il soit bien reellement le suffrage

universel, c'est-a-dire qu'il ne laisse personne, absolument personne

en dehors du vote; qu'il fasse de la cite la chose de tous, sans

exception; car, en pareille matiere, faire une exception, c'est

commettre une usurpation (_Bravo! a gauche_); il faut, en un mot,

qu'il ne laisse a qui que ce soit le droit redoutable de dire a la

societe: Je ne te connais pas! (_Mouvement prolonge._)

A ces conditions, le suffrage universel produit le pouvoir, un pouvoir

colossal, un pouvoir superieur a tous les assauts, meme les plus

terribles; un pouvoir qui pourra etre attaque, mais qui ne pourra etre

renverse, temoin le 15 mai, temoin le 23 juin (_C'est vrai! c'est

vrai!_); un pouvoir invincible parce qu'il pose sur le peuple, comme

Antee parce qu'il pose sur la terre! (_Applaudissements a gauche._)

Oui, grace au suffrage universel, vous creez et vous mettez au service

de l'ordre un pouvoir ou se condense toute la force de la nation; un

pouvoir pour lequel il n'y a qu'une chose qui soit impossible,

c'est de detruire son principe, c'est de tuer ce qui l'a engendre.

(_Nouveaux applaudissements a gauche._)

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 19 / 36 段