Messieurs, cette grande chose, ce decret fecond qui contient en germe

tout un code, ce progres, qui etait plus qu'un progres, qui etait un

principe, l'assemblee constituante l'a adopte et consacre. Elle l'a

place, je dirais presque au sommet de la constitution, comme une

magnifique avance faite par l'esprit de la revolution a l'esprit de

la civilisation, comme une conquete, mais surtout comme une promesse,

comme une sorte de porte ouverte qui laisse penetrer, au milieu des

progres obscurs et incomplets du present, la lumiere sereine de

l'avenir.

Et en effet, dans un temps donne, l'abolition de la peine capitale

en matiere politique doit amener et amenera necessairement, par la

toute-puissance de la logique, l'abolition pure et simple de la peine

de mort! (_Oui! oui!_)

Eh bien, messieurs, cette promesse, il s'agit aujourd'hui de la

retirer! cette conquete, il s'agit d'y renoncer! ce principe,

c'est-a-dire la chose qui ne recule pas, il s'agit de le briser! cette

journee memorable de fevrier, marquee par l'enthousiasme d'un grand

peuple et par l'enfantement d'un grand progres, il s'agit de la rayer

de l'histoire! Sous le titre modeste de _loi sur la deportation_, le

gouvernement nous apporte et votre commission vous propose d'adopter

un projet de loi que le sentiment public, qui ne se trompe pas, a deja

traduit et resume en une seule ligne, que voici: _La peine de mort

est retablie en matiere politique._ (_Bravos a gauche.--Denegations a

droite.--Il n'est pas question de cela!--On comble une lacune_ _du

code! voila tout.--C'est pour remplacer la peine capitale!_)

Vous l'entendez, messieurs, les auteurs du projet, les membres de

la commission, les honorables chefs de la majorite se recrient et

disent:--Il n'est pas question de cela le moins du monde. Il y a une

lacune dans le code penal, on veut la remplir, rien de plus; on veut

simplement remplacer la peine de mort.--N'est-ce pas? C'est bien la ce

qu'on a dit? On veut donc simplement remplacer la peine de mort, et

comment s'y prend-on? On combine le climat ... Oui, quoi que vous

fassiez, messieurs, vous aurez beau chercher, choisir, explorer, aller

des Marquises a Madagascar, et revenir de Madagascar aux Marquises,

aux Marquises, que M. l'amiral Bruat appelle _le tombeau des

europeens_, le climat du lieu de deportation sera toujours, compare

a la France, un climat meurtrier, et l'acclimatement, deja tres

difficile pour des personnes libres, satisfaites, placees dans les

meilleures conditions d'activite et d'hygiene, sera impossible,

entendez-vous bien? absolument impossible pour de malheureux detenus.

(_C'est vrai!_)

Je reprends. On veut donc simplement remplacer la peine de mort. Et

que fait-on? On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat

donne sa malignite, l'exil son accablement, la prison son desespoir;

au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacee.

(_Profonde sensation._) Ah! quittez ces precautions de paroles,

quittez cette phraseologie hypocrite; soyez du moins sinceres, et

dites avec nous: La peine de mort est retablie! (_Bravo! a gauche._)

Oui, retablie; oui, c'est la peine de mort! et, je vais vous le

prouver tout a l'heure, moins terrible en apparence, plus horrible en

realite! (_C'est vrai! c'est cela._)

Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment vous ne voulez pas

faire seulement une loi severe, vous voulez faire aussi une loi

executable, une loi qui ne tombe pas en desuetude le lendemain de sa

promulgation? Eh bien! pesez ceci:

Quand vous deposez un exces de severite dans la loi, vous y deposez

l'impuissance. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vouloir faire rendre trop a

la severite de la loi, c'est le plus sur moyen de ne lui faire rendre

rien. Savez-vous pourquoi? C'est parce que la peine juste a, au fond

de toutes les consciences, de certaines limites qu'il n'est pas au

pouvoir du legislateur de deplacer. Le jour ou, par votre ordre, la

loi veut transgresser cette limite, cette limite sacree, cette limite

tracee dans l'equite de l'homme par le doigt meme de Dieu, la loi

rencontre la conscience qui lui defend de passer outre. D'accord avec

l'opinion, avec l'etat des esprits, avec le sentiment public, avec les

moeurs, la loi peut tout. En lutte avec ces forces vives de la societe

et de la civilisation, elle ne peut rien. Les tribunaux hesitent,

les jurys acquittent, les textes defaillent et meurent sous l'oeil

stupefait des juges. (_Mouvement._) Songez-y, messieurs, tout ce que

la penalite construit en dehors de la justice s'ecroule promptement,

et, je le dis pour tous les partis, eussiez-vous bati vos iniquites en

granit, a chaux et a ciment, il suffira pour les jeter a terre d'un

souffle (_Oui! oui!_), de ce souffle qui sort de toutes les bouches

et qu'on appelle l'opinion. (_Sensation._) Je le repete, et voici la

formule du vrai dans cette matiere: Toute loi penale a de moins en

puissance ce qu'elle a de trop en severite. (_C'est vrai!_)

Mais je suppose que je me trompe dans mon raisonnement, raisonnement,

remarquez-le bien, que je pourrais appuyer d'une foule de preuves.

J'admets que je me trompe. Je suppose que cette nouveaute penale ne

tombera pas immediatement en desuetude. Je vous accorde qu'apres

avoir vote une pareille loi, vous aurez ce grand malheur de la voir

executee. C'est bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: Ou est

l'opportunite d'une telle loi? ou en est la necessite? L'opportunite?

nous dit-on. Oubliez-vous les attentats d'hier, de tous les jours, le

15 mai, le 23 juin, le 13 juin? La necessite? Mais est-ce qu'il n'est

pas necessaire d'opposer a ces attentats, toujours possibles, toujours

flagrants, une repression enorme, une immense intimidation? La

revolution de fevrier nous a ote la guillotine. Nous faisons comme

nous pouvons pour la remplacer; nous faisons de notre mieux.

(_Mouvement prolonge_.)

Je m'en apercois. (_On rit_.)

Avant d'aller plus loin, un mot d'explication.

Messieurs, autant que qui que ce soit, et j'ai le droit de le dire, et

je crois l'avoir prouve, autant que qui que ce soit, je repousse et je

condamne, sous un regime de suffrage universel, les actes de rebellion

et de desordre, les recours a la force brutale. Ce qui convient a un

grand peuple souverain de lui-meme, a un grand peuple intelligent, ce

n'est pas l'appel aux armes, c'est l'appel aux idees. (_Sensation_.)

Pour moi, et ce doit etre, du reste, l'axiome de la democratie, le

droit de suffrage abolit le droit d'insurrection. C'est en cela que

le suffrage universel resout et dissout les revolutions.

(_Applaudissements_.)

Voila le principe, principe incontestable et absolu; j'y insiste.

Pourtant, je dois le dire, dans l'application penale, les incertitudes

naissent. Quand de funestes et deplorables violations de la paix

publique donnent lieu a des poursuites juridiques, rien n'est plus

difficile que de preciser les faits et de proportionner la peine au

delit. Tous nos proces politiques l'ont prouve.

Quoi qu'il en soit, la societe doit se defendre. Je suis sur ce point

pleinement d'accord avec vous. La societe doit se defendre, et vous

devez la proteger. Ces troubles, ces emeutes, ces insurrections, ces

complots, ces attentats, vous voulez les empecher, les prevenir, les

reprimer. Soit; je le veux comme vous.

Mais est-ce que vous avez besoin d'une penalite nouvelle pour cela?

Lisez le code. Voyez-y la definition de la deportation. Quel immense

pouvoir pour l'intimidation et pour le chatiment!

Tournez-vous donc vers la penalite actuelle! remarquez tout ce qu'elle

remet de terrible entre vos mains!

Quoi! voila un homme, un homme que le tribunal special a condamne!

un homme frappe pour le plus incertain de tous les delits, un delit

politique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justice

politique!.... (_Rumeurs a droite.--Longue interruption_.)

Messieurs, je m'etonne de cette interruption. Je respecte toutes les

juridictions legales et constitutionnelles; mais quand je qualifie la

justice politique en general comme je viens de le faire, je ne fais

que repeter ce qu'a dit dans tous les siecles la philosophie de tous

les peuples, et je ne suis que l'echo de l'histoire.

Je poursuis.

Voila un homme que le tribunal special a condamne.

Cet homme, un arret de deportation vous le livre. Remarquez ce que

vous pouvez en faire, remarquez le pouvoir que la loi vous donne! Je

dis le code penal actuel, la loi actuelle, avec sa definition de la

deportation.

Cet homme, ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon les

autres, car c'est la le malheur des temps.... (_Explosion de murmures

a droite_.)

M. LE PRESIDENT.--Quand la justice a prononce, le criminel est

criminel pour tout le monde, et ne peut etre un heros que pour ses

complices. (_Bravos a droite_.)

M. VICTOR HUGO.--Je ferai remarquer ceci a monsieur le president

Dupin: le marechal Ney, juge en 1815, a ete declare criminel par la

justice. Il est un heros, pour moi, et je ne suis pas son complice.

(_Longs applaudissements a gauche._)

Je reprends. Ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon

les autres, vous le saisissez; vous le saisissez au milieu de sa

renommee, de son influence, de sa popularite; vous l'arrachez a tout,

a sa femme, a ses enfants, a ses amis, a sa famille, a sa patrie;

vous le deracinez violemment de tous ses interets et de toutes ses

affections; vous le saisissez encore tout plein du bruit qu'il faisait

et de la clarte qu'il repandait, et vous le jetez dans les tenebres,

dans le silence, a on ne sait quelle distance effrayante du sol natal.

(_Sensation._) Vous le tenez la, seul, en proie a lui-meme, a ses

regrets, s'il croit avoir ete un homme necessaire a son pays; a ses

remords, s'il reconnait avoir ete un homme fatal. Vous le tenez la,

libre, mais garde, nul moyen d'evasion, garde par une garnison qui

occupe l'ile, garde par un stationnaire qui surveille la cote, garde

par l'ocean, qui ouvre entre cet homme et la patrie un gouffre de

quatre mille lieues. Vous tenez cet homme la, incapable de nuire, sans

echos autour de lui, ronge par l'isolement, par l'impuissance et par

l'oubli, decouronne, desarme, brise, aneanti!

Et cela ne vous suffit pas! (_Mouvement._)

Ce vaincu, ce proscrit, ce condamne de la fortune, cet homme politique

detruit, cet homme populaire terrasse, vous voulez l'enfermer! Vous

voulez faire cette chose sans nom qu'aucune legislation n'a encore

faite, joindre aux tortures de l'exil les tortures de la prison!

multiplier une rigueur par une cruaute! (_C'est vrai!_) Il ne vous

suffit pas d'avoir mis sur cette tete la voute du ciel tropical,

vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon! Cet homme, ce

malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui,

a cette distance, nous apparait avec un aspect si funebre, que vous

qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'etes pas surs de ce

que vous batissez la, et que vous ne savez pas vous-memes si c'est un

cachot ou si c'est un tombeau! (_Mouvement prolonge._)

Vous voulez que lentement, jour par jour, heure par heure, a petit

feu, cette ame, cette intelligence, cette activite,--cette ambition,

soit!--ensevelie toute vivante, toute vivante, je le repete, a quatre

mille lieues de la patrie, sous ce soleil etouffant, sous l'horrible

pression de cette prison-sepulcre, se torde, se creuse, se devore,

desespere, demande grace, appelle la France, implore l'air, la vie,

la liberte, et agonise et expire miserablement! Ah! c'est monstrueux!

(_Profonde sensation._) Ah! je proteste d'avance au nom de l'humanite!

Ah! vous etes sans pitie et sans coeur! Ce que vous appelez une

expiation, je l'appelle un martyre; et ce que vous appelez une

justice, je l'appelle un assassinat! (_Acclamations a gauche_.)

Mais levez-vous donc, catholiques, pretres, eveques, hommes de la

religion qui siegez dans cette assemblee et que je vois au milieu de

nous! levez-vous, c'est votre role! Qu'est-ce que vous faites sur

vos bancs? Montez a cette tribune, et venez, avec l'autorite de vos

saintes croyances, avec l'autorite de vos saintes traditions, venez

dire a ces inspirateurs de mesures cruelles, a ces applaudisseurs

de lois barbares, a ceux qui poussent la majorite dans cette voie

funeste, dites-leur que ce qu'ils font la est mauvais, que ce qu'ils

font la est detestable, que ce qu'ils font la est impie! (_Oui! oui!_)

Rappelez-leur que c'est une loi de mansuetude que le Christ est venu

apporter au monde, et non une loi de cruaute; dites-leur que le jour

ou l'Homme-Dieu a subi la peine de mort, il l'a abolie (_Bravo! a

gauche_); car il a montre que la folle justice humaine pouvait frapper

plus qu'une tete innocente, qu'elle pouvait frapper une tete divine!

(_Sensation_.)

Dites aux auteurs, dites aux defenseurs de ce projet, dites a ces

grands politiques que ce n'est pas en faisant agoniser des miserables

dans une cellule, a quatre mille lieues de leur pays, qu'ils

apaiseront la place publique; que, bien au contraire, ils creent un

danger, le danger d'exasperer la pitie du peuple et de la changer en

colere. (_Oui! oui!_) Dites a ces hommes d'etre humains; ordonnez-leur

de redevenir chretiens; enseignez-leur que ce n'est pas avec des

lois impitoyables qu'on defend les gouvernements et qu'on sauve les

societes; que ce qu'il faut aux temps douloureux que nous traversons,

aux coeurs et aux esprits malades, ce qu'il faut pour resoudre une

situation qui resulte surtout de beaucoup de malentendus et de

beaucoup de definitions mal faites, ce ne sont pas des mesures de

represailles, de reaction, de rancune et d'acharnement, mais des lois

genereuses, des lois cordiales, des lois de concorde et de sagesse,

et que le dernier mot de la crise sociale ou nous sommes, je ne me

lasserai pas de le repeter, non! ce n'est pas la compression, c'est la

fraternite; car la fraternite, avant d'etre la pensee du peuple, etait

la pensee de Dieu! (_Nouvelles acclamations._)

Vous vous taisez!--Eh bien! je continue. Je m'adresse a vous,

messieurs les ministres, je m'adresse a vous, messieurs les membres

de la commission. Je presse de plus pres encore l'idee de votre

citadelle, ou de votre forteresse, puisqu'on choque votre sensibilite

en appelant cela une citadelle. (_On rit_.)

Quand vous aurez institue ce penitentiaire des deportes, quand vous

aurez cree ce cimetiere, avez-vous essaye de vous imaginer ce qui

arriverait la-bas? Avez-vous la moindre idee de ce qui s'y passera?

Vous etes-vous dit que vous livriez les hommes frappes par la justice

politique a l'inconnu et a ce qu'il y a de plus horrible dans

l'inconnu? Etes-vous entres avec vous-memes dans le detail de tout

ce que renferme d'abominable cette idee, cette affreuse idee de la

reclusion dans la deportation? (_Murmures a droite_.)

Tenez, en commencant, j'ai essaye de vous indiquer et de caracteriser

d'un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce que

serait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Il

y en a un quatrieme que j'oubliais, c'est le directeur du penitencier.

Vous etes-vous rappele Jeannet, le bourreau de Sinnamari? Vous

etes-vous rendu compte de ce que serait, je dirais presque

necessairement, l'homme quelconque qui acceptera, a la face du monde

civilise, la charge morale de cet odieux etablissement des iles

Marquises, l'homme qui consentira a etre le fossoyeur de cette prison

et le geolier de cette tombe? (_Long mouvement_.)

Vous etes-vous figure, si loin de tout controle et de tout

redressement, dans cette irresponsabilite complete, avec une autorite

sans limite et des victimes sans defense, la tyrannie possible d'une

ame mechante et basse? Messieurs, les Sainte-Helene produisent les

Hudson Lowe. (_Bravo!_) Eh bien! vous etes-vous represente toutes les

tortures, tous les raffinements, tous les desespoirs qu'un homme qui

aurait le temperament de Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommes

qui n'auraient pas l'aureole de Napoleon?

Ici, du moins, en France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel....

(_L'orateur s'interrompt. Mouvement d'attention_.)

Et puisque ce nom m'est venu a la bouche, je saisis cette occasion

pour annoncer a M. le ministre de l'interieur que je compte

prochainement lui adresser une question sur des faits monstrueux

qui se seraient accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel.

(_Chuchotements.--A gauche: Tres bien!--L'orateur reprend._) Dans nos

prisons de France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel, qu'un abus

se produise, qu'une iniquite se tente, les journaux s'inquietent,

l'assemblee s'emeut, et le cri du prisonnier parvient au gouvernement

et au peuple, repercute par le double echo de la presse et de la

tribune. Mais dans votre citadelle des iles Marquises, le patient sera

reduit a soupirer douloureusement:

Ah! si le peuple le savait! (_Tres bien!_) Oui, la, la-bas, a cette

epouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude muree, ou

n'arrivera et d'ou ne sortira aucune voix humaine, a qui se plaindra

le miserable prisonnier? qui l'entendra? Il y aura entre sa plainte et

vous le bruit de toutes les vagues de l'ocean. (_Sensation profonde_.)

Messieurs, l'ombre et le silence de la mort peseront sur cet

effroyable bagne politique.

Rien n'en transpirera, rien n'en arrivera jusqu'a vous, rien! ... si

ce n'est de temps en temps, par intervalles, une nouvelle lugubre qui

traversera les mers, qui viendra frapper en France et en Europe, comme

un glas funebre, sur le timbre vivant et douloureux de l'opinion, et

qui vous dira: Tel condamne est mort! (_Agitation_.)

Ce condamne, ce sera, car a cette heure supreme on ne voit plus que

le merite d'un homme, ce sera un publiciste celebre, un historien

renomme, un ecrivain illustre, un orateur fameux. Vous preterez

l'oreille a ce bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre de

mois ecoules, et vous frissonnerez! (_Long mouvement.--A gauche: Ils

riront!_)

Ah! vous le voyez bien! c'est la peine de mort! la peine de mort

desesperee! c'est quelque chose de pire que l'echafaud! c'est la peine

de mort sans le dernier regard au ciel de la patrie! (_Bravos repetes

a gauche_.)

Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (_Mouvement_.) Ce

grand principe, l'abolition de la peine de mort en matiere politique,

ce genereux principe tombe de la large main du peuple, vous ne voudrez

pas le ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtivement a la

France, qui, loin d'en attendre de vous l'abolition, en attend de vous

le complement! Vous ne voudrez pas raturer ce decret, l'honneur de la

revolution de fevrier! Vous ne voudrez pas donner un dementi a ce qui

etait plus meme que le cri de la conscience populaire, a ce qui etait

le cri de la conscience humaine! (_Vive adhesion a gauche.--Murmures a

droite_.)

Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons de ce mot, la

conscience, tout ce qu'on en doit tirer, selon nous, nous avons le

malheur de faire sourire de bien grands politiques. (_A droite: C'est

vrai!--A gauche: Ils en conviennent!_) Dans le premier moment, ces

grands politiques ne nous croient pas incurables, ils prennent pitie

de nous, ils consentent a traiter cette infirmite dont nous sommes

atteints, la conscience, et ils nous opposent avec bonte la raison

d'etat. Si nous persistons, oh! alors ils se fachent, ils nous

declarent que nous n'entendons rien aux affaires, que nous n'avons pas

le sens politique, que nous ne sommes pas des hommes serieux, et ...

comment vous dirai-je cela? ma foi! ils nous disent un gros mot, la

plus grosse injure qu'ils puissent trouver, ils nous appellent poetes!

(_On rit_.)

Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notre

conscience, la foi au progres, l'adoucissement des lois et des moeurs,

l'acceptation des principes degages par les revolutions, l'amour

du peuple, le devouement a la liberte, le fanatisme de la grandeur

nationale, que tout cela, bon en soi sans doute, mene, dans

l'application, droit aux deceptions et aux chimeres, et que, sur

toutes ces choses, il faut s'en rapporter, selon l'occasion et la

conjoncture, a ce que conseille la raison d'etat. La raison d'etat!

ah! c'est la le grand mot! et tout a l'heure je le distinguais au

milieu d'une interruption.

Messieurs, j'examine la raison d'etat, je me rappelle tous les mauvais

conseils qu'elle a deja donnes. J'ouvre l'histoire, je vois dans tous

les temps toutes les bassesses, toutes les indignites, toutes les

turpitudes, toutes les lachetes, toutes les cruautes que la raison

d'etat a autorisees ou qu'elle a faites. Marat l'invoquait aussi

bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre apres avoir fait la

Saint-Barthelemy; elle a laisse sa trace dans les Cevennes, et elle

l'a laissee a Sinnamari; c'est elle qui a dresse les guillotines

de Robespierre, et c'est elle qui dresse les potences de Haynau!

(_Mouvement_.)

Ah! mon coeur se souleve! Ah! je ne veux, je ne veux, moi, ni de la

politique de la guillotine, ni de la politique de la potence, ni

de Marat, ni de Haynau, ni de votre loi de deportation! (_Bravos

prolonges_.) Et quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois

qu'il s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis de

ceux qui n'hesiteront jamais entre cette vierge qu'on appelle la

conscience et cette prostituee qu'on appelle la raison d'etat.

(_Immense acclamation a gauche_.)

Je ne suis qu'un poete, je le vois bien!

Messieurs, s'il etait possible, ce qu'a Dieu ne plaise, ce que

j'eloigne pour ma part de toutes mes forces, s'il etait possible que

cette assemblee adoptat la loi qu'on lui propose, il y aurait, je le

dis a regret, il y aurait un spectacle douloureux a mettre en regard

de la memorable journee que je vous rappelais en commencant. Ce serait

une epoque de calme defaisant a loisir ce qu'a fait de grand et de

bon, dans une sorte d'improvisation sublime, une epoque de tempete.

(_Tres bien!_) Ce serait la violence dans le senat, contrastant avec

la sagesse dans la place publique. (_Bravo a gauche_.) Ce serait les

hommes d'etat se montrant aveugles et passionnes la ou les hommes du

peuple se sont montres intelligents et justes! (_Murmures a droite_.)

Oui, intelligents et justes! Messieurs, savez-vous ce que faisait le

peuple de fevrier en proclamant la clemence? Il fermait la porte

des revolutions. Et savez-vous ce que vous faites en decretant les

vengeances? Vous la rouvrez. (_Mouvement prolonge_.)

Messieurs, cette loi, dit-on, n'aura pas d'effet retroactif et est

destinee a ne regir que l'avenir. Ah! puisque vous prononcez ce mot,

l'avenir, c'est precisement sur ce mot et sur ce qu'il contient que je

vous engage a reflechir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Le

savez-vous? (_Agitation sur tous les bancs_.)

Messieurs de la majorite, vous etes victorieux en ce moment, vous

etes les plus forts, mais etes-vous surs de l'etre toujours? (_Longue

rumeur a droite_.)

Ne l'oubliez pas, le glaive de la penalite politique n'appartient pas

a la justice, il appartient au hasard. (_L'agitation redouble_.)

Il passe au vainqueur avec la fortune. Il fait partie de ce hideux

mobilier revolutionnaire que tout coup d'etat heureux, que toute

emeute triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain de la

victoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, que chaque parti

est destine tour a tour a le tenir dans sa main et a le sentir sur sa

tete. (_Sensation generale_.)

Ah! quand vous combinez une de ces lois de vengeance (_Non! non! a

droite_), que les partis vainqueurs appellent lois de justice dans la

bonne foi de leur fanatisme (_mouvement_), vous etes bien imprudents

d'aggraver les peines et de multiplier les rigueurs. (_Nouveau

mouvement_.) Quant a moi, je ne sais pas moi-meme, dans cette epoque

de trouble, l'avenir qui m'est reserve. Je plains d'une pitie

fraternelle toutes les victimes actuelles, toutes les victimes

possibles de nos temps revolutionnaires. Je hais et je voudrais briser

tout ce qui peut servir d'arme aux violences. Or cette loi que vous

faites est une loi redoutable qui peut avoir d'etranges contre-coups,

c'est une loi perfide dont les retours sont inconnus. Et peut-etre, au

moment ou je vous parle, savez-vous qui je defends contre vous? C'est

vous! (_Profonde sensation_.)

Oui, j'y insiste, vous ne savez pas vous-memes ce qu'a un jour donne,

ce que, dans des circonstances possibles, votre propre loi fera de

vous! (_Agitation inexprimable. Les interruptions se croisent_.)

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 18 / 36 段