Je m'adresse, non, certes, au venerable eveque de Langres, non a

quelque personne que ce soit dans cette enceinte, mais au parti qui a,

sinon redige, du moins inspire le projet de loi, a ce parti a la fois

eteint et ardent, au parti clerical. Je ne sais pas s'il est dans le

gouvernement, je ne sais pas s'il est dans l'assemblee (_mouvement_);

mais je le sens un peu partout. (_Nouveau mouvement_.) Il a l'oreille

fine, il m'entendra. (_On rit_.) Je m'adresse donc au parti clerical,

et je lui dis: Cette loi est votre loi. Tenez, franchement, je me

defie de vous. Instruire, c'est construire. (_Sensation_.) Je me defie

de ce que vous construisez. (_Tres bien! tres bien!_)

Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, l'ame des

enfants, le developpement des intelligences neuves qui s'ouvrent a la

vie, l'esprit des generations nouvelles, c'est-a-dire l'avenir de la

France. Je ne veux pas vous confier l'avenir de la France, parce que

vous le confier, ce serait vous le livrer. (_Mouvement_.)

Il ne me suffit pas que les generations nouvelles nous succedent,

j'entends qu'elles nous continuent. Voila pourquoi je ne veux ni de

votre main, ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a

ete fait par nos peres soit defait par vous. Apres cette gloire, je ne

veux pas de cette honte. (_Mouvement prolonge_.)

Votre loi est une loi qui a un masque. (_Bravo!_)

Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C'est une pensee

d'asservissement qui prend les allures de la liberte. C'est une

confiscation intitulee donation. Je n'en veux pas. (_Applaudissements

a gauche_.)

C'est votre habitude. Quand vous forgez une chaine, vous dites: Voici

une liberte! Quand vous faites une proscription, vous criez: Voila une

amnistie! (_Nouveaux applaudissements_.)

Ah! je ne vous confonds pas avec l'eglise, pas plus que je ne confonds

le gui avec le chene. Vous etes les parasites de l'eglise, vous etes

la maladie de l'eglise. (_On rit_.) Ignace est l'ennemi de Jesus.

(_Vive approbation a gauche_.) Vous etes, non les croyants, mais les

sectaires d'une religion que vous ne comprenez pas. Vous etes les

metteurs en scene de la saintete. Ne melez pas l'eglise a vos

affaires, a vos combinaisons, a vos strategies, a vos doctrines, a vos

ambitions. Ne l'appelez pas votre mere pour en faire votre servante.

(_Profonde sensation_.) Ne la tourmentez pas sous le pretexte de lui

apprendre la politique. Surtout ne l'identifiez pas avec vous. Voyez

le tort que vous lui faites. M. l'eveque de Langres vous l'a dit. (_On

rit_.)

Voyez comme elle deperit depuis qu'elle vous a! Vous vous faites si

peu aimer que vous finiriez par la faire hair! En verite, je vous

le dis (_on rit_), elle se passera fort bien de vous. Laissez-la en

repos. Quand vous n'y serez plus, on y reviendra. Laissez-la, cette

venerable eglise, cette venerable mere, dans sa solitude, dans son

abnegation, dans son humilite. Tout cela compose sa grandeur! Sa

solitude lui attirera la foule, son abnegation est sa puissance, son

humilite est sa majeste. (_Vive adhesion_.)

Vous parlez d'enseignement religieux! Savez-vous quel est le veritable

enseignement religieux, celui devant lequel il faut se prosterner,

celui qu'il ne faut pas troubler? C'est la soeur de charite au chevet

du mourant. C'est le frere de la Merci rachetant l'esclave. C'est

Vincent de Paul ramassant l'enfant trouve. C'est l'eveque de Marseille

au milieu des pestiferes. C'est l'archeveque de Paris abordant avec

un sourire ce formidable faubourg Saint-Antoine, levant son crucifix

au-dessus de la guerre civile, et s'inquietant peu de recevoir la

mort, pourvu qu'il apporte la paix. (_Bravo!_) Voila le veritable

enseignement religieux, l'enseignement religieux reel, profond,

efficace et populaire, celui qui, heureusement pour la religion et

l'humanite, fait encore plus de chretiens que vous n'en defaites!

(_Longs applaudissements a gauche_.)

Ah! nous vous connaissons! nous connaissons le parti clerical. C'est

un vieux parti qui a des etats de service. (_On rit._) C'est lui qui

monte la garde a la porte de l'orthodoxie. (_On rit._) C'est lui qui

a trouve pour la verite ces deux etais merveilleux, l'ignorance et

l'erreur. C'est lui qui fait defense a la science et au genie d'aller

au dela du missel et qui veut cloitrer la pensee dans le dogme. Tous

les pas qu'a faits l'intelligence de l'Europe, elle les a faits malgre

lui. Son histoire est ecrite dans l'histoire du progres humain, mais

elle est ecrite au verso. (_Sensation._) Il s'est oppose a tout. (_On

rit_.)

C'est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que

les etoiles ne tomberaient pas. C'est lui qui a applique Campanella

vingt-sept fois a la question pour avoir affirme que le nombre des

mondes etait infini et entrevu le secret de la creation. C'est lui qui

a persecute Harvey pour avoir prouve que le sang circulait. De par

Josue, il a enferme Galilee; de par saint Paul, il a emprisonne

Christophe Colomb. (_Sensation._) Decouvrir la loi du ciel, c'etait

une impiete; trouver un monde, c'etait une heresie. C'est lui qui a

anathematise Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la

morale, Moliere au nom de la morale et de la religion. Oh! oui,

certes, qui que vous soyez, qui vous appelez le parti catholique et

qui etes le parti clerical, nous vous connaissons. Voila longtemps

deja que la conscience humaine se revolte contre vous et vous demande:

Qu'est-ce que vous me voulez? Voila longtemps deja que vous essayez de

mettre un baillon a l'esprit humain. (_Acclamations a gauche_.)

Et vous voulez etre les maitres de l'enseignement! Et il n'y a pas un

poete, pas un ecrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous

acceptiez! Et tout ce qui a ete ecrit, trouve, reve, deduit, illumine,

imagine, invente par les genies, le tresor de la civilisation,

l'heritage seculaire des generations, le patrimoine commun des

intelligences, vous le rejetez! Si le cerveau de l'humanite etait la

devant vos yeux, a votre discretion, ouvert comme la page d'un livre,

vous y feriez des ratures! (_Oui! oui!_) Convenez-en! (_Mouvement

prolonge_.)

Enfin, il y a un livre, un livre qui semble d'un bout a l'autre une

emanation superieure, un livre qui est pour l'univers ce que le koran

est pour l'islamisme, ce que les vedas sont pour l'Inde, un livre

qui contient toute la sagesse humaine eclairee par toute la sagesse

divine, un livre que la veneration des peuples appelle le Livre, la

Bible! Eh bien! votre censure a monte jusque-la! Chose inouie! des

papes ont proscrit la Bible! Quel etonnement pour les esprits sages,

quelle epouvante pour les coeurs simples, de voir l'index de Rome pose

sur le livre de Dieu! (_Vive adhesion a gauche._)

Et vous reclamez la liberte d'enseigner! Tenez, soyons sinceres,

entendons-nous sur la liberte que vous reclamez; c'est la liberte de

ne pas enseigner. (_Applaudissements a gauche.--Vives reclamations a

droite_.)

Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples a instruire! Fort

bien.--Voyons vos eleves. Voyons vos produits. (_On rit_.) Qu'est-ce

que vous avez fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de

l'Espagne? Depuis des siecles vous tenez dans vos mains, a votre

discretion, a votre ecole, sous votre ferule, ces deux grandes

nations, illustres parmi les plus illustres; qu'en avez-vous fait?

(_Mouvement_.)

Je vais vous le dire. Grace a vous, l'Italie, dont aucun homme qui

pense ne peut plus prononcer le nom qu'avec une inexprimable douleur

filiale, l'Italie, cette mere des genies et des nations, qui a repandu

sur l'univers toutes les plus eblouissantes merveilles de la poesie

et des arts, l'Italie, qui a appris a lire au genre humain, l'Italie

aujourd'hui ne sait pas lire! (_Profonde sensation_.)

Oui, l'Italie est de tous les etats de l'Europe celui ou il y a

le moins de natifs sachant lire! (_Reclamations a droite.--Cris

violents_.)

L'Espagne, magnifiquement dotee, l'Espagne, qui avait recu des romains

sa premiere civilisation, des arabes sa seconde civilisation, de la

providence, et malgre vous, un monde, l'Amerique; l'Espagne a perdu,

grace a vous, grace a votre joug d'abrutissement, qui est un joug

de degradation et d'amoindrissement (_applaudissements a gauche_),

l'Espagne a perdu ce secret de la puissance qu'elle tenait des

romains, ce genie des arts qu'elle tenait des arabes, ce monde qu'elle

tenait de Dieu, et, en echange de tout ce que vous lui avez fait

perdre, elle a recu de vous l'inquisition. (_Mouvement_.)

L'inquisition, que certains hommes du parti essayent aujourd'hui de

rehabiliter avec une timidite pudique dont je les honore. (_Longue

hilarite a gauche.--Reclamations a droite_.) L'inquisition, qui

a brule sur le bucher ou etouffe dans les cachots cinq millions

d'hommes! (_Denegations a droite_.) Lisez l'histoire! L'inquisition,

qui exhumait les morts pour les bruler comme heretiques (_C'est

vrai!_), temoin Urgel et Arnault, comte de Forcalquier. L'inquisition,

qui declarait les enfants des heretiques, jusqu'a la deuxieme

generation, infames et incapables d'aucuns honneurs publics, en

exceptant seulement, ce sont les propres termes des arrets, _ceux qui

auraient denonce leur pere_! (_Long mouvement_.) L'inquisition, qui,

a l'heure ou je parle, tient encore dans la bibliotheque vaticane les

manuscrits de Galilee clos et scelles sous le scelle de l'index!

(_Agitation._) Il est vrai que, pour consoler l'Espagne de ce que vous

lui otiez et de ce que vous lui donniez, vous l'avez surnommee la

Catholique! (_Rumeurs a droite_.)

Ah! savez-vous? vous avez arrache a l'un de ses plus grands hommes ce

cri douloureux qui vous accuse: "J'aime mieux qu'elle soit la Grande

que la Catholique!" (_Cris a droite. Longue interruption.--Plusieurs

membres interpellent violemment l'orateur_.)

Voila vos chefs-d'oeuvre! Ce foyer qu'on appelait l'Italie, vous

l'avez eteint. Ce colosse qu'on appelait l'Espagne, vous l'avez mine.

L'une est en cendres, l'autre est en ruine. Voila ce que vous avez

fait de deux grands peuples. Qu'est-ce que vous voulez faire de la

France? (_Mouvement prolonge_.)

Tenez, vous venez de Rome; je vous fais compliment. Vous avez eu la un

beau succes, (_Rires et bravos a gauche_.) Vous venez de baillonner le

peuple romain; maintenant vous voulez baillonner le peuple francais.

Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement,

prenez garde! c'est malaise. Celui-ci est un lion tout a fait vivant.

(_Agitation_.)

A qui en voulez-vous donc? Je vais vous le dire. Vous en voulez a la

raison humaine. Pourquoi? Parce qu'elle fait le jour. (_Oui! oui! Non!

non!_)

Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous importune? C'est cette

enorme quantite de lumiere libre que la France degage depuis trois

siecles, lumiere toute faite de raison, lumiere aujourd'hui plus

eclatante que jamais, lumiere qui fait de la nation francaise la

nation eclairante, de telle sorte qu'on apercoit la clarte de la

France sur la face de tous les peuples de l'univers. (_Sensation._) Eh

bien, cette clarte de la France, cette lumiere libre, cette lumiere

directe, cette lumiere qui ne vient pas de Rome, qui vient de

Dieu, voila ce que vous voulez eteindre, voila ce que nous voulons

conserver! (_Oui! oui!--Bravos a gauche._)

Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque

l'enseignement primaire, parce qu'elle degrade l'enseignement

secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce

qu'elle diminue mon pays. (_Sensation_.)

Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un serrement de

coeur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pour

une cause quelconque, une diminution, que ce soit une diminution

de territoire, comme par les traites de 1815, ou une diminution de

grandeur intellectuelle, comme par votre loi! (_Vifs applaudissements

a gauche_.)

Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d'adresser ici, du haut de

la tribune, au parti clerical, au parti qui nous envahit (_Ecoutez!

ecoutez!_), un conseil serieux. (_Rumeurs a droite_.)

Ce n'est pas l'habilete qui lui manque. Quand les circonstances

l'aident, il est fort, tres fort, trop fort! (_Mouvement._) Il sait

l'art de maintenir une nation dans un etat mixte et lamentable, qui

n'est pas la mort, mais qui n'est plus la vie. (_C'est vrai!_) Il

appelle cela gouverner. (_Rires._) C'est le gouvernement par la

lethargie. (_Nouveaux rires_.)

Mais qu'il y prenne garde, rien de pareil ne convient a la France.

C'est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir, seulement

entrevoir, a cette France, l'ideal que voici: la sacristie souveraine,

la liberte trahie, l'intelligence vaincue et liee, les livres

dechires, le prone remplacant la presse, la nuit faite dans les

esprits par l'ombre des soutanes, et les genies mates par les bedeaux!

(_Acclamations a gauche.--Denegations furieuses a droite_.)

C'est vrai, le parti clerical est habile; mais cela ne l'empeche pas

d'etre naif. (_Hilarite._) Quoi! il redoute le socialisme! Quoi! il

voit monter le flot, a ce qu'il dit, et il lui oppose, a ce flot qui

monte, je ne sais quel obstacle a claire-voie! Il voit monter le flot,

et il s'imagine que la societe sera sauvee parce qu'il aura combine,

pour la defendre, les hypocrisies sociales avec les resistances

materielles, et qu'il aura mis un jesuite partout ou il n'y a pas un

gendarme! (_Rires et applaudissements._) Quelle pitie!

Je le repete, qu'il y prenne garde, le dix-neuvieme siecle lui est

contraire. Qu'il ne s'obstine pas, qu'il renonce a maitriser cette

grande epoque pleine d'instincts profonds et nouveaux, sinon il ne

reussira qu'a la courroucer, il developpera imprudemment le cote

redoutable de notre temps, et il fera surgir des eventualites

terribles. Oui, avec ce systeme qui fait sortir, j'y insiste,

l'education de la sacristie et le gouvernement du confessionnal....

(_Longue interruption. Cris: A l'ordre! Plusieurs membres de la droite

se levent. M. le president et M. Victor Hugo echangent un colloque gui

ne parvient pas jusqu'a nous. Violent tumulte. L'orateur reprend, en

se tournant vers la droite:_)

Messieurs, vous voulez beaucoup, dites-vous, la liberte de

l'enseignement; tachez de vouloir un peu la liberte de la tribune.

(_On rit. Le bruit s'apaise_.)

Avec ces doctrines qu'une logique inflexible et fatale entraine,

malgre les hommes eux-memes, et feconde pour le mal, avec ces

doctrines qui font horreur quand on les regarde dans l'histoire....

(_Nouveaux cris: A l'ordre. L'orateur s'interrompant_:) Messieurs, le

parti clerical, je vous l'ai dit, nous envahit. Je le combats, et au

moment ou ce parti se presente une loi a la main, c'est mon droit

de legislateur d'examiner cette loi et d'examiner ce parti. Vous ne

m'empecherez pas de le faire. (_Tres bien!_) Je continue.

Oui, avec ce systeme-la, cette doctrine-la et cette histoire-la, que

le parti clerical le sache, partout ou il sera, il engendrera des

revolutions; partout, pour eviter Torquemada, on se jettera dans

Robespierre. (_Sensation_.) Voila ce qui fait du parti qui s'intitule

parti catholique un serieux danger public. Et ceux qui, comme moi,

redoutent egalement pour les nations le bouleversement anarchique et

l'assoupissement sacerdotal, jettent le cri d'alarme. Pendant qu'il en

est temps encore, qu'on y songe bien! (_Clameurs a droite_.)

Vous m'interrompez. Les cris et les murmures couvrent ma voix.

Messieurs, je vous parle, non en agitateur, mais en honnete homme!

(_Ecoutez! ecoutez!_) Ah ca, messieurs, est-ce que je vous serais

suspect, par hasard?

CRIS A DROITE.--Oui! oui!

M. VICTOR HUGO.--Quoi! je vous suis suspect! Vous le dites?

CRIS A DROITE.--Oui! oui!

(_Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se leve et interpelle

l'orateur impassible a la tribune_.)

Eh bien! sur ce point, il faut s'expliquer. (_Le silence se

retablit_.) C'est en quelque sorte un fait personnel. Vous ecouterez,

je le pense, une explication que vous avez provoquee vous-memes. Ah!

je vous suis suspect! Et de quoi? Je vous suis suspect! Mais l'an

dernier, je defendais l'ordre en peril comme je defends aujourd'hui

la liberte menacee! comme je defendrai l'ordre demain, si le danger

revient de ce cote-la. (_Mouvement_.)

Je vous suis suspect! Mais vous etais-je suspect quand j'accomplissais

mon mandat de representant de Paris, en prevenant l'effusion du sang

dans les barricades de juin? (_Bravos a gauche. Nouveaux cris a

droite. Le tumulte recommence_.)

Eh bien! vous ne voulez pas meme entendre une voix qui defend

resolument la liberte! Si je vous suis suspect, vous me l'etes aussi.

Entre nous le pays jugera. (_Tres bien! tres bien!_)

Messieurs, un dernier mot. Je suis peut-etre un de ceux qui ont eu le

bonheur de rendre a la cause de l'ordre, dans les temps difficiles,

dans un passe recent, quelques services obscurs. Ces services, on a pu

les oublier, je ne les rappelle pas. Mais au moment ou je parle, j'ai

le droit de m'y appuyer. (_Non! non!--Si! si!_)

Eh bien! appuye sur ce passe, je le declare, dans ma conviction, ce

qu'il faut a la France, c'est l'ordre, mais l'ordre vivant, qui est

le progres; c'est l'ordre tel qu'il resulte de la croissance normale,

paisible, naturelle du peuple; c'est l'ordre se faisant a la fois dans

les faits et dans les idees par le plein rayonnement de l'intelligence

nationale. C'est tout le contraire de votre loi! (_Vive adhesion a

gauche_.)

Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la liberte et non la

compression, la croissance continue et non l'amoindrissement, la

puissance et non la servitude, la grandeur et non le neant! (_Bravo!

a gauche_.) Quoi! voila les lois que vous nous apportez! Quoi! vous

gouvernants, vous legislateurs, vous voulez vous arreter! vous voulez

arreter la France! Vous voulez petrifier la pensee humaine, etouffer

le flambeau divin, materialiser l'esprit! (_Oui! oui! Non! non!_) Mais

vous ne voyez donc pas les elements memes du temps ou vous etes. Mais

vous etes donc dans votre siecle comme des etrangers! (_Profonde

sensation_.)

Quoi! c'est dans ce siecle, dans ce grand siecle des nouveautes,

des avenements, des decouvertes, des conquetes, que vous revez

l'immobilite! (_Tres bien!_) C'est dans le siecle de l'esperance que

vous proclamez le desespoir! (_Bravo!_) Quoi! vous jetez a

terre, comme des hommes de peine fatigues, la gloire, la pensee,

l'intelligence, le progres, l'avenir, et vous dites: C'est assez!

n'allons pas plus loin; arretons-nous! (_Denegations a droite_.) Mais

vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s'accroit, se

transforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous,

au-dessous de vous! (_Mouvement_.)

Ah! vous voulez vous arreter! Eh bien! je vous le repete avec une

profonde douleur, moi qui hais les catastrophes et les ecroulements,

je vous avertis la mort dans l'ame (_on rit a droite_), vous ne voulez

pas du progres? vous aurez les revolutions! (_Profonde agitation._)

Aux hommes assez insenses pour dire: L'humanite ne marchera pas, Dieu

repond par la terre qui tremble!

(_Longs applaudissements a gauche. L'orateur, descendant de la

tribune, est entoure par une foule de membres qui le felicitent.

L'assemblee se separe en proie a une vive emotion_.)

V

LA DEPORTATION

[Note: Par son message du 31 octobre 1849, M. Louis Bonaparte avait

congedie un ministere independant et charge un ministere subalterne de

l'execution de sa pensee.

Quelques jours apres, M. Rouher, ministre de la justice, presenta un

projet de loi sur la deportation.

Ce projet contenait deux dispositions principales, la deportation

simple dans l'ile de Pamanzi et les Marquises, et la deportation

compliquee de la detention dans une enceinte fortifiee, la citadelle

de Zaoudzi, pres l'ile Mayotte.

La commission nommee par l'assemblee adopta la pensee du projet,

l'emprisonnement dans l'exil. Elle l'aggrava meme en ce sens qu'elle

autorisait l'application retroactive de la loi aux condamnes

anterieurement a sa promulgation. Elle substitua l'ile de Noukahiva a

l'ile de Pamanzi, et la forteresse de Vaithau, iles Marquises, a la

citadelle de Zaoudzi.

C'etait bien la ce que le deporte Troncon-Ducoudray avait qualifie _la

guillotine seche._

M. Victor Hugo prit la parole contre cette loi dans la seance du 5

avril 1850.

Le lendemain du jour ou ce discours fut prononce, une souscription

fut faite pour le repandre dans toute la France. M. Emile de Girardin

demanda qu'une medaille fut frappee a l'effigie de l'orateur, et

portat pour inscription la date, _5 avril 1850_, et ces paroles

extraites du discours:

"Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y met la

justice, et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont faite."

Le gouvernement permit la medaille, mais defendit l'inscription.

(_Note de l'editeur._)]

5 avril 1850.

Messieurs, parmi les journees de fevrier, journees qu'on ne peut

comparer a rien dans l'histoire, il y eut un jour admirable, ce fut

celui ou cette voix souveraine du peuple qui, a travers les rumeurs

confuses de la place publique, dictait les decrets du gouvernement

provisoire, prononca cette grande parole: La peine de mort est abolie

en matiere politique. (_Tres bien!_) Ce jour-la, tous les coeurs

genereux, tous les esprits serieux tressaillirent. Et en effet, voir

le progres sortir immediatement, sortir calme et majestueux d'une

revolution toute fremissante; voir surgir au-dessus des masses

emues le Christ vivant et couronne; voir du milieu de cet immense

ecroulement de lois humaines se degager dans toute sa splendeur la loi

divine (_Bravo!_); voir la multitude se comporter comme un sage; voir

toutes ces passions, toutes ces intelligences, toutes ces ames, la

veille encore pleines de colere, toutes ces bouches qui venaient de

dechirer des cartouches, s'unir et se confondre dans un seul cri,

le plus beau qui puisse etre pousse par la voix humaine: Clemence!

c'etait la, messieurs, pour les philosophes, pour les publicistes,

pour l'homme chretien, pour l'homme politique, ce fut pour la

France et pour l'Europe un magnifique spectacle. Ceux memes que les

evenements de fevrier froissaient dans leurs interets, dans leurs

sentiments, dans leurs affections, ceux memes qui gemissaient, ceux

memes qui tremblaient, applaudirent et reconnurent que les revolutions

peuvent meler le bien a leurs explosions les plus violentes, et

qu'elles ont cela de merveilleux qu'il leur suffit d'une heure sublime

pour effacer toutes les heures terribles. (_Sensation_.)

Du reste, messieurs, ce triomphe subit et eblouissant, quoique

partiel, du dogme qui prescrit l'inviolabilite de la vie humaine,

n'etonna pas ceux qui connaissent la puissance des idees. Dans les

temps ordinaires, dans ce qu'on est convenu d'appeler les temps

calmes, faute d'apercevoir le mouvement profond qui se fait sous

l'immobilite apparente de la surface, dans les epoques dites epoques

paisibles, on dedaigne volontiers les idees; il est de bon gout de les

railler. Reve, declamation, utopie! s'ecrie-t-on. On ne tient compte

que des faits, et plus ils sont materiels, plus ils sont estimes. On

ne fait cas que des gens d'affaires, des esprits _pratiques_, comme on

dit dans un certain jargon (_Tres bien!_), et de ces hommes positifs,

qui ne sont, apres tout, que des hommes negatifs. (_C'est vrai!_)

Mais qu'une revolution eclate, les hommes d'affaires, les gens

habiles, qui semblaient des colosses, ne sont plus que des nains;

toutes les realites qui n'ont plus la proportion des evenements

nouveaux s'ecroulent et s'evanouissent; les faits materiels tombent,

et les idees grandissent jusqu'au ciel. (_Mouvement_.)

C'est ainsi, par cette soudaine force d'expansion que les idees

acquierent en temps de revolution, que s'est faite cette grande chose,

l'abolition de la peine de mort en matiere politique.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 17 / 36 段