Messieurs, si vous voulez que la reconciliation si desirable de Rome

avec la papaute se fasse, il faut que cet etat de choses finisse; il

faut que le pontificat, je le repete, comprenne son peuple, comprenne

son siecle; il faut que l'esprit vivant de l'evangile penetre et brise

la lettre morte de toutes ces institutions devenues barbares. Il

faut que la papaute arbore ce double drapeau cher a l'Italie:

_Secularisation_ et _nationalite!_

Il faut que la papaute, je ne dis pas prepare des a present, mais du

moins ne se comporte pas de facon a repousser a jamais les

hautes destinees qui l'attendent le jour, le jour inevitable, de

l'affranchissement et de l'unite de l'Italie. (_Explosion de bravos_.)

Il faut enfin qu'elle se garde de son pire ennemi; or, son pire

ennemi, ce n'est pas l'esprit revolutionnaire, c'est l'esprit

clerical. L'esprit revolutionnaire ne peut que la rudoyer, l'esprit

clerical peut la tuer. (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_.)

Voila, selon moi, messieurs, dans quel sens le gouvernement francais

doit influer sur les determinations du gouvernement romain. Voila dans

quel sens je souhaiterais une eclatante manifestation de l'assemblee,

qui, repoussant le _Motu proprio_ et adoptant la lettre du president,

donnerait a notre diplomatie un inebranlable point d'appui. Apres

ce qu'elle a fait pour le saint-siege, la France a quelque droit

d'inspirer ses idees. Certes, on aurait a moins le droit de les

imposer. (_Protestation a droite.--Voix diverses: Imposer vos idees!

Ah! ah! essayez!_)

Ici l'on m'arrete encore. Imposer vos idees! me dit-on; y pensez-vous?

Vous voulez donc contraindre le pape? Est-ce qu'on peut contraindre le

pape? Comment vous y prendrez-vous pour contraindre le pape?

Messieurs, si nous voulions contraindre et violenter le pape en effet,

l'enfermer au chateau Saint-Ange ou l'amener a Fontainebleau ...

(_longue interruption, chuchotements_) ... l'objection serait serieuse

et la difficulte considerable.

Oui, j'en conviens sans nulle hesitation, la contrainte est malaisee

vis-a-vis d'un tel adversaire; la force materielle echoue et avorte en

presence de la puissance spirituelle. Les bataillons ne peuvent

rien contre les dogmes; je dis ceci pour un cote de l'assemblee, et

j'ajoute, pour l'autre cote, qu'ils ne peuvent rien non plus contre

les idees. (_Sensation_.) Il y a deux chimeres egalement absurdes,

c'est l'oppression d'un pape et la compression d'un peuple. (_Nouveau

mouvement_.)

Certes, je ne veux pas que nous essayions la premiere de ces chimeres;

mais n'y a-t-il pas moyen d'empecher le pape de tenter la seconde?

Quoi! messieurs, le pape livre Rome au bras seculier! L'homme qui

dispose de l'amour et de la foi a recours a la force brutale, comme

s'il n'etait qu'un malheureux prince temporel! Lui, l'homme de

lumiere, il veut replonger son peuple dans la nuit! Ne pouvez-vous

l'avertir? On pousse le pape dans une voie fatale; on le conseille

aveuglement pour le mal; ne pouvons-nous le conseiller energiquement

pour le bien? (_C'est vrai!_)

Il y a des occasions, et celle-ci en est une, ou un grand gouvernement

doit parler haut. Serieusement, est-ce la contraindre le pape? est-ce

la le violenter? (_Non! non! a gauche.--Si! si! a droite_.)

Mais vous-memes, vous qui nous faites l'objection, vous n'etes

contents qu'a demi, apres tout; le rapport de la commission en

convient, il vous reste beaucoup de choses a demander au saint-pere.

Les plus satisfaits d'entre vous veulent une amnistie. S'il refuse,

comment vous y prendrez-vous? Exigerez-vous cette amnistie?

l'imposerez-vous, oui ou non? (_Sensation_.)

UNE VOIX A DROITE.--Non! (_Mouvement_.)

M. VICTOR HUGO.--Non? Alors vous laisserez les gibets se dresser dans

Rome, vous presents, a l'ombre du drapeau tricolore? (_Fremissement

sur toits les bancs.--A la droite_.) Eh bien! je le dis a votre

honneur, vous ne le ferez pas! Cette parole imprudente, je ne

l'accepte pas; elle n'est pas sortie de vos coeurs. (_Violent tumulte

a droite_.)

LA MEME VOIX.--Le pape fera ce qu'il voudra, nous ne le contraindrons

pas!

M. VICTOR HUGO.--Eh bien! alors, nous le contraindrons, nous! Et s'il

refuse l'amnistie, nous la lui imposerons. (_Longs applaudissements a

gauche_.)

Permettez-moi, messieurs, de terminer par une consideration qui vous

touchera, je l'espere, car elle est puisee uniquement dans l'interet

francais. Independamment du soin de notre honneur, independamment du

bien que nous voulons faire, selon le parti ou nous inclinons, soit

au peuple romain, soit a la papaute, nous avons un interet a Rome, un

interet serieux, pressant, sur lequel nous serons tous d'accord, et

cet interet, le voici: c'est de nous en aller le plus tot possible.

(_Denegations a droite_.)

Nous avons un interet immense a ce que Rome ne devienne pas pour la

France une espece d'Algerie (_Mouvement.--A droite: Bah!_), avec

tous les inconvenients de l'Algerie sans la compensation d'etre une

conquete et un empire a nous; une espece d'Algerie, dis-je, ou nous

enverrions indefiniment nos soldats et nos millions, nos soldats, que

nos frontieres reclament, nos millions, dont nos miseres ont besoin

(_Bravo! a gauche.--Murmures a droite_), et ou nous serions forces de

bivouaquer, jusques a quand? Dieu le sait! toujours en eveil,

toujours en alerte, et a demi paralyses au milieu des complications

europeennes. Notre interet, je le repete, sitot que l'Autriche aura

quitte Bologne, est de nous en aller de Rome le plus tot possible.

(_C'est vrai! c'est vrai! a gauche.--Denegations a droite_.)

Eh bien! pour pouvoir evacuer Rome, quelle est la premiere condition?

C'est d'etre surs que nous n'y laissons pas une revolution derriere

nous. Qu'y a-t-il donc a faire pour ne pas laisser la revolution

derriere nous? C'est de la terminer pendant que nous y sommes. Or

comment termine-t-on une revolution? Je vous l'ai deja dit une fois et

je vous le repete, c'est en l'acceptant dans ce qu'elle a de vrai, en

la satisfaisant dans ce qu'elle a de juste. (_Mouvement_.)

Notre gouvernement l'a pense, et je l'en loue, et c'est dans ce

sens qu'il a pese sur le gouvernement du pape. De la la lettre du

president. Le saint-siege pense le contraire; il veut, lui aussi,

terminer la revolution, mais par un autre moyen, par la compression,

et il a donne le _Motu proprio_. Or qu'est-il arrive? Le _Motu

proprio_ et l'amnistie, ces calmants si efficaces, ont souleve

l'indignation du peuple romain; a l'heure qu'il est, une agitation

profonde trouble Rome, et, M. le ministre des affaires etrangeres

ne me dementira pas, demain, si nous quittions Rome, sitot la porte

refermee derriere le dernier de nos soldats, savez-vous ce qui

arriverait? Une revolution eclaterait, plus terrible que la premiere,

et tout serait a recommencer. (_Oui! oui! a gauche.--Non! non! a

droite_.)

Voila, messieurs, la situation que le gouvernement clerical s'est

faite et nous a faite.

Vraiment! est-ce que vous n'avez pas le droit d'intervenir, et

d'intervenir energiquement, encore un coup, dans une situation qui

est la votre apres tout? Vous voyez que le moyen employe par le

saint-siege pour terminer les revolutions est mauvais; prenez-en un

meilleur, prenez le seul bon, je viens de vous l'indiquer. C'est a

vous de voir si vous etes d'humeur et si vous vous sentez de force a

avoir hors de chez vous, indefiniment, un etat de siege sur les bras!

C'est a vous de voir s'il vous convient que la France soit au Capitole

pour y recevoir la consigne du parti pretre!

Quant a moi, je ne le veux pas, je ne veux ni de cette humiliation

pour nos soldats, ni de cette ruine pour nos finances, ni de cet

abaissement pour notre politique. (_Sensation_.)

Messieurs, deux systemes sont en presence: le systeme des concessions

sages, qui vous permet de quitter Rome; le systeme de compression, qui

vous condamne a y rester. Lequel preferez-vous?

Un dernier mot, messieurs. Songez-y, l'expedition de Rome,

irreprochable a son point de depart, je crois l'avoir demontre, peut

devenir coupable par le resultat. Vous n'avez qu'une maniere de

prouver que la constitution n'est pas violee, c'est de maintenir la

liberte du peuple romain. (_Mouvement prolonge_.)

Et, sur ce mot liberte, pas d'equivoque. Nous devons laisser dans

Rome, en nous retirant, non pas telle ou telle quantite de franchises

municipales, c'est-a-dire ce que presque toutes les villes d'Italie

avaient au moyen age, le beau progres vraiment! (_On rit.--Bravo_!)

mais la liberte vraie, la liberte serieuse, la liberte propre au

dix-neuvieme siecle, la seule qui puisse etre dignement garantie par

ceux qui s'appellent le peuple francais a ceux qui s'appellent le

peuple romain, cette liberte qui grandit les peuples debout et

qui releve les peuples tombes, c'est-a-dire la liberte politique.

(_Sensation_.)

Et qu'on ne nous dise pas, en se bornant a des affirmations et sans

donner de preuves, que ces transactions liberales, que ce systeme

de concessions sages, que cette liberte fonctionnant en presence du

pontificat, souverain dans l'ordre spirituel, limite dans l'ordre

temporel, que tout cela n'est pas possible!

Car alors je repondrai: Messieurs, ce qui n'est pas possible, ce n'est

pas cela! ce qui n'est pas possible, je vais vous le dire. Ce qui

n'est pas possible, c'est qu'une expedition entreprise, rrous

disait-on, dans un but d'humanite et de liberte, aboutisse au

retablissement du saint-office! Ce qui n'est pas possible, c'est

que nous n'ayons pas meme secoue sur Rome ces idees genereuses et

liberales que la France porte partout avec elle dans les plis de son

drapeau! Ce qui n'est pas possible, c'est qu'il ne sorte de notre sang

verse ni un droit ni un pardon! c'est que la France soit allee a Rome,

et qu'aux gibets pres, ce soit comme si l'Autriche y avait passe!

Ce qui n'est pas possible, c'est d'accepter le _Motu proprio_ et

l'amnistie du triumvirat des cardinaux! c'est de subir cette

ingratitude, cet avortement, cet affront! c'est de laisser souffleter

la France par la main qui devait la benir! (_Longs applaudissements_.)

Ce qui n'est pas possible, c'est que cette France ait engage une des

choses les plus grandes et les plus sacrees qu'il y ait dans le monde,

son drapeau; c'est qu'elle ait engage ce qui n'est pas moins grand

ni moins sacre, sa responsabilite morale devant les nations; c'est

qu'elle ait prodigue son argent, l'argent du peuple qui souffre; c'est

qu'elle ait verse, je le repete, le glorieux sang de ses soldats;

c'est qu'elle ait fait tout cela pour rien!.... (_Sensation

inexprimable._) Je me trompe, pour de la honte!

Voila ce qui n'est pas possible!

(_Explosion de bravos et d'applaudissements. L'orateur descend de la

tribune et recoit les felicitations d'une foule de representants,

parmi lesquels on remarque MM. Dupin, Cavaignac et Larochejaquelein.

La seance est suspendue vingt minutes_.)

III

REPONSE A M. DE MONTALEMBERT

20 octobre 1849.

M. VICTOR HUGO. (_Un profond silence s'etablit_.)--Messieurs, hier,

dans un moment ou j'etais absent, l'honorable M. de Montalembert a

dit que les applaudissements d'une partie de cette assemblee, des

applaudissements sortis de coeurs emus par les souffrances d'un noble

et malheureux peuple, que ces applaudissements etaient mon chatiment.

Ce chatiment, je l'accepte (_sensation_), et je m'en honore. (_Longs

applaudissements a gauche_.)

Il est d'autres applaudissements que je laisse a qui veut les prendre.

(_Mouvement a droite_.) Ce sont ceux des bourreaux de la Hongrie et

des oppresseurs de l'Italie. (_Bravo! bravo! a gauche_.)

Il fut un temps, que M. de Montalembert me permette de le lui dire

avec un profond regret pour lui-meme, il fut un temps ou il employait

mieux son beau talent. (_Denegations a droite._) Il defendait la

Pologne comme je defends l'Italie. J'etais avec lui alors; il est

contre moi aujourd'hui. Cela tient a une raison bien simple, c'est

qu'il a passe du cote de ceux qui oppriment, et que, moi, je reste du

cote de ceux qui sont opprimes. (_Applaudissements a gauche_.)

IV

LA LIBERTE DE L'ENSEIGNEMENT

[Note: Le parti catholique, en France, avait obtenu de M. Louis

Bonaparte que le ministere de l'instruction publique fut confie a M.

de Falloux.

L'assemblee legislative, ou le parti du passe arrivait en majorite,

etait a peine reunie que M. de Falloux presentait un projet de loi

sur l'enseignement. Ce projet, sous pretexte d'organiser la liberte

d'enseigner, etablissait, en realite, le monopole de l'instruction

publique en faveur du clerge. Il avait ete prepare par une commission

extra-parlementaire choisie par le gouvernement, et ou dominait

l'element catholique. Une commission de l'assemblee, inspiree du meme

esprit, avait combine les innovations de la loi de telle facon que

l'enseignement laique disparaissait devant l'enseignement catholique.

La discussion sur le principe general de la loi s'ouvrit le 14 janvier

1850.--Toute la premiere seance et la moitie de la seconde journee

du debat furent occupees par un tres habile discours de M. Barthelemy

Saint-Hilaire.

Apres lui, M. Parisis, eveque de Langres, vint a la tribune donner son

assentiment a la loi proposee, sous quelques reserves toutefois, et

avec certaines restrictions.

M. Victor Hugo, dans cette meme seance, repondit au representant du

parti catholique.

C'est dans ce discours que le mot _droit de l'enfant_ a ete prononce

pour la premiere fois. (_Note de l'editeur._)]

15 janvier 1850.

Messieurs, quand une discussion est ouverte qui touche a ce qu'il y

a de plus serieux dans les destinees du pays, il faut aller tout de

suite, et sans hesiter, au fond de la question.

Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai tout a l'heure ce

que je ne veux pas.

Messieurs, a mon sens, le but, difficile a atteindre et lointain

sans doute, mais auquel il faut tendre dans cette grave question de

l'enseignement, le voici. (_Plus haut! plus haut!_)

Messieurs, toute question a son ideal. Pour moi, l'ideal de cette

question de l'enseignement, le voici. L'instruction gratuite et

obligatoire. Obligatoire au premier degre seulement, gratuite a

tous les degres. (_Murmures a droite.--Applaudissements a gauche,_)

L'instruction primaire obligatoire, c'est le droit de l'enfant,

(_mouvement_) qui, ne vous y trompez pas, est plus sacre encore que le

droit du pere et qui se confond avec le droit de l'etat.

Je reprends. Voici donc, selon moi, l'ideal de la question.

L'instruction gratuite et obligatoire dans la mesure que je viens de

marquer. Un grandiose enseignement public, donne et regle par l'etat,

partant de l'ecole de village et montant de degre en degre jusqu'au

college de France, plus haut encore, jusqu'a l'institut de France.

Les portes de la science toutes grandes ouvertes a toutes les

intelligences. Partout ou il y a un champ, partout ou il y a un

esprit, qu'il y ait un livre. Pas une commune sans une ecole, pas une

ville sans un college, pas un chef-lieu sans une faculte. Un

vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste reseau d'ateliers

intellectuels, lycees, gymnases, colleges, chaires, bibliotheques,

melant leur rayonnement sur la surface du pays, eveillant partout les

aptitudes et echauffant partout les vocations. En un mot, l'echelle de

la connaissance humaine dressee fermement par la main de l'etat, posee

dans l'ombre des masses les plus profondes et les plus obscures, et

aboutissant a la lumiere. Aucune solution de continuite. Le coeur du

peuple mis en communication avec le cerveau de la France. (_Longs

applaudissements_.)

Voila comme je comprendrais l'education publique nationale. Messieurs,

a cote de cette magnifique instruction gratuite, sollicitant les

esprits de tout ordre, offerte par l'etat, donnant a tous, pour rien,

les meilleurs maitres et les meilleures methodes, modele de science

et de discipline, normale, francaise, chretienne, liberale, qui

eleverait, sans nul doute, le genie national a sa plus haute somme

d'intensite, je placerais sans hesiter la liberte d'enseignement,

la liberte d'enseignement pour les instituteurs prives, la liberte

d'enseignement pour les corporations religieuses, la liberte

d'enseignement pleine, entiere, absolue, soumise aux lois generales

comme toutes les autres libertes, et je n'aurais pas besoin de lui

donner le pouvoir inquiet de l'etat pour surveillant, parce que je lui

donnerais l'enseignement gratuit de l'etat pour contre-poids. (_Bravo!

a gauche.--Murmures a droite_.)

Ceci, messieurs, je le repete, est l'ideal de la question. Ne vous en

troublez pas, nous ne sommes pas pres d'y atteindre, car la solution

du probleme contient une question financiere considerable, comme tous

les problemes sociaux du temps present.

Messieurs, cet ideal, il etait necessaire de l'indiquer, car il faut

toujours dire ou l'on tend. Il offre d'innombrables points de vue,

mais l'heure n'est pas venue de le developper. Je menage les instants

de l'assemblee, et j'aborde immediatement la question dans sa realite

positive actuelle. Je la prends ou elle en est aujourd'hui au point

relatif de maturite ou les evenements d'une part, et d'autre part la

raison publique, l'ont amenee.

A ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle,

je veux, je le declare, la liberte de l'enseignement, mais je veux la

surveillance de l'etat, et comme je veux cette surveillance effective,

je veux l'etat laique, purement laique, exclusivement laique.

L'honorable M. Guizot l'a dit avant moi, en matiere d'enseignement,

l'etat n'est pas et ne peut pas etre autre chose que laique.

Je veux, dis-je, la liberte de l'enseignement sous la surveillance

de l'etat, et je n'admets, pour personnifier l'etat dans cette

surveillance si delicate et si difficile, qui exige le concours de

toutes les forces vives du pays, que des hommes appartenant sans doute

aux carrieres les plus graves, mais n'ayant aucun interet, soit de

conscience, soit de politique, distinct de l'unite nationale. C'est

vous dire que je n'introduis, soit dans le conseil superieur de

surveillance, soit dans les conseils secondaires, ni eveques, ni

delegues d'eveques. J'entends maintenir, quant a moi, et au besoin

faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire separation

de l'eglise et de l'etat qui etait l'utopie de nos peres, et cela dans

l'interet de l'eglise comme dans l'interet de l'etat. (_Acclamation a

gauche.--Protestation a droite_.)

Je viens de vous dire ce que je voudrais. Maintenant, voici ce que je

ne veux pas:

Je ne veux pas de la loi qu'on vous apporte.

Pourquoi?

Messieurs, cette loi est une arme.

Une arme n'est rien par elle-meme, elle n'existe que par la main qui

la saisit.

Or quelle est la main qui se saisira de cette loi?

La est toute la question. Messieurs, c'est la main du parti clerical.

(_C'est vrai!--Longue agitation_.)

Messieurs, je redoute cette main, je veux briser cette arme, je

repousse ce projet.

Cela dit, j'entre dans la discussion.

J'aborde tout de suite, et de front, une objection qu'on fait aux

opposants places a mon point de vue, la seule objection qui ait une

apparence de gravite.

On nous dit: Vous excluez le clerge du conseil de surveillance de

l'etat; vous voulez donc proscrire l'enseignement religieux?

Messieurs, je m'explique. Jamais on ne se meprendra, par ma faute, ni

sur ce que je dis, ni sur ce que je pense.

Loin que je veuille proscrire l'enseignement religieux, entendez-vous

bien? il est, selon moi, plus necessaire aujourd'hui que jamais. Plus

l'homme grandit, plus il doit croire. Plus il approche de Dieu, mieux

il doit voir Dieu. (_Mouvement_.)

Il y a un malheur dans notre temps, je dirais presque il n'y a qu'un

malheur, c'est une certaine tendance a tout mettre dans cette vie.

(_Sensation_.) En donnant a l'homme pour fin et pour but la vie

terrestre et materielle, on aggrave toutes les miseres par la negation

qui est au bout, on ajoute a l'accablement des malheureux le poids

insupportable du neant, et de ce qui n'etait que la souffrance,

c'est-a-dire la loi de Dieu, on fait le desespoir, c'est-a-dire la

loi de l'enfer. (_Long mouvement_.) De la de profondes convulsions

sociales. (_Oui! oui!_)

Certes je suis de ceux qui veulent, et personne n'en doute dans cette

enceinte, je suis de ceux qui veulent, je ne dis pas avec sincerite,

le mot est trop faible, je veux avec une inexprimable ardeur, et par

tous les moyens possibles, ameliorer dans cette vie le sort materiel

de ceux qui souffrent; mais la premiere des ameliorations, c'est de

leur donner l'esperance. (_Bravos a droite._) Combien s'amoindrissent

nos miseres finies quand il s'y mele une esperance infinie! (_Tres

bien! tres bien!_)

Notre devoir a tous, qui que nous soyons, les legislateurs comme les

eveques, les pretres comme les ecrivains, c'est de repandre, c'est de

depenser, c'est de prodiguer, sous toutes les formes, toute l'energie

sociale pour combattre et detruire la misere (_Bravo! a gauche_), et

en meme temps de faire lever toutes les tetes vers le ciel (_Bravo! a

droite_), de diriger toutes les ames, de tourner toutes les attentes

vers une vie ulterieure ou justice sera faite et ou justice sera

rendue. Disons-le bien haut, personne n'aura injustement ni

inutilement souffert. La mort est une restitution. (_Tres bien! a

droite.--Mouvement_.) La loi du monde materiel, c'est l'equilibre; la

loi du monde moral, c'est l'equite. Dieu se retrouve a la fin de

tout. Ne l'oublions pas et enseignons-le a tous, il n'y aurait aucune

dignite a vivre et cela n'en vaudrait pas la peine, si nous devions

mourir tout entiers. Ce qui allege le labeur, ce qui sanctifie le

travail, ce qui rend l'homme fort, bon, sage, patient, bienveillant,

juste, a la fois humble et grand, digne de l'intelligence, digne de

la liberte, c'est d'avoir devant soi la perpetuelle vision d'un monde

meilleur rayonnant a travers les tenebres de cette vie. (_Vive et

unanime approbation_.)

Quant a moi, puisque le hasard veut que ce soit moi qui parle en ce

moment et met de si graves paroles dans une bouche de peu d'autorite,

qu'il me soit permis de le dire ici et de le declarer, je le proclame

du haut de cette tribune, j'y crois profondement, a ce monde meilleur;

il est pour moi bien plus reel que cette miserable chimere que nous

devorons et que nous appelons la vie; il est sans cesse devant mes

yeux; j'y crois de toutes les puissances de ma conviction, et, apres

bien des luttes, bien des etudes et bien des epreuves, il est la

supreme certitude de ma raison, comme il est la supreme consolation de

mon ame. (_Profonde sensation_.)

Je veux donc, je veux sincerement, fermement, ardemment,

l'enseignement religieux, mais je veux l'enseignement religieux de

l'eglise et non l'enseignement religieux d'un parti. Je le veux

sincere et non hypocrite. (_Bravo! bravo!_) Je le veux ayant pour but

le ciel et non la terre. (_Mouvement._) Je ne veux pas qu'une chaire

envahisse l'autre, je ne veux pas meler le pretre au professeur. Ou,

si je consens a ce melange, moi legislateur, je le surveille, j'ouvre

sur les seminaires et sur les congregations enseignantes l'oeil de

l'etat, et, j'y insiste, de l'etat laique, jaloux uniquement de sa

grandeur et de son unite.

Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes voeux, ou la liberte complete

de l'enseignement pourra etre proclamee, et en commencant je vous ai

dit a quelles conditions, jusqu'a ce jour-la, je veux l'enseignement

de l'eglise en dedans de l'eglise et non au dehors. Surtout je

considere comme une derision de faire surveiller, au nom de l'etat,

par le clerge l'enseignement du clerge. En un mot, je veux, je le

repete, ce que voulaient nos peres, l'eglise chez elle et l'etat chez

lui. (_Oui! oui!_)

L'assemblee voit deja clairement pourquoi je repousse le projet de

loi; mais j'acheve de m'expliquer.

Messieurs, comme je vous l'indiquais tout a l'heure, ce projet est

quelque chose de plus, de pire, si vous voulez, qu'une loi politique,

c'est une loi strategique. (_Chuchotements_.)

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 16 / 36 段