M. VICTOR HUGO.--En eclairant ce qui est faux, en satisfaisant ce

qui est juste. (_C'est vrai!_) Une fois cette operation faite, faite

consciencieusement, loyalement, honnetement, ce que vous redoutez dans

le socialisme disparait. En lui retirant ce qu'il a de vrai, vous lui

retirez ce qu'il a de dangereux. Ce n'est plus qu'un informe nuage

d'erreurs que le premier souffle emportera. (_Mouvements en sens

divers_.)

Trouvez bon, messieurs, que je complete ma pensee. Je vois a

l'agitation de l'assemblee que je ne suis pas pleinement compris. La

question qui s'agite est grave. C'est la plus grave de toutes celles

qui peuvent etre traitees devant vous.

Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la

souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis

de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut detruire la misere.

(_Reclamations.--Violentes denegations a droite_.)

Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir,

limiter, circonscrire, je dis detruire. (_Nouveaux murmures a

droite_.) La misere est une maladie du corps social comme la lepre

etait une maladie du corps humain; la misere peut disparaitre comme la

lepre a disparu. (_Oui! oui! a gauche_.) Detruire la misere! oui, cela

est possible. Les legislateurs et les gouvernants doivent y songer

sans cesse; car, en pareille matiere, tant que le possible n'est pas

fait, le devoir n'est pas rempli. (_Sensation universelle._)

La misere, messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous

savoir ou elle en est, la misere? Voulez-vous savoir jusqu'ou elle

peut aller, jusqu'ou elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas

au moyen age, je dis en France, je dis a Paris, et au temps ou nous

vivons? Voulez-vous des faits?

Il y a dans Paris ... (_L'orateur s'interrompt._)

Mon Dieu, je n'hesite pas a les citer, ces faits. Ils sont tristes,

mais necessaires a reveler; et tenez, s'il faut dire toute ma pensee,

je voudrais qu'il sortit de cette assemblee, et au besoin j'en ferai

la proposition formelle, une grande et solennelle enquete sur la

situation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. Je

voudrais que tous les faits eclatassent au grand jour. Comment veut-on

guerir le mal si l'on ne sonde pas les plaies? (_Tres bien! tres

bien!_)

Voici donc ces faits.

Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'emeute

soulevait naguere si aisement, il y a des rues, des maisons, des

cloaques, ou des familles, des familles entieres, vivent pele-mele,

hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant

pour couvertures, j'ai presque dit pour vetements, que des monceaux

infects de chiffons en fermentation, ramasses dans la fange du coin

des bornes, espece de fumier des villes, ou des creatures humaines

s'enfouissent toutes vivantes pour echapper au froid de l'hiver.

(_Mouvement_.)

Voila un fait. En voici d'autres. Ces jours derniers, un homme, mon

Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misere n'epargne pas plus

les professions liberales que les professions manuelles, un malheureux

homme est mort de faim, mort de faim a la lettre, et l'on a constate,

apres sa mort, qu'il n'avait pas mange depuis six jours. (_Longue

interruption_.) Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore?

Le mois passe, pendant la recrudescence du cholera, on a trouve une

mere et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans

les debris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon!

(_Sensation_.)

Eh bien, messieurs, je dis que ce sont la des choses qui ne doivent

pas etre; je dis que la societe doit depenser toute sa force, toute

sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonte, pour que de

telles choses ne soient pas! Je dis que de tels faits, dans un pays

civilise, engagent la conscience de la societe tout entiere; que je

m'en sens, moi qui parle, complice et solidaire (_mouvement_), et que

de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce

sont des crimes envers Dieu! (_Sensation prolongee_.)

Voila pourquoi je suis penetre, voila pourquoi je voudrais penetrer

tous ceux qui m'ecoutent de la haute importance de la proposition qui

vous est soumise. Ce n'est qu'un premier pas, mais il est decisif. Je

voudrais que cette assemblee, majorite et minorite, n'importe, je ne

connais pas, moi, de majorite et de minorite en de telles questions;

je voudrais que cette assemblee n'eut qu'une seule ame pour marcher a

ce grand but, a ce but magnifique, a ce but sublime, l'abolition de la

misere! (_Bravo!--Applaudissements_.)

Et, messieurs, je ne m'adresse pas seulement a votre generosite, je

m'adresse a ce qu'il y a de plus serieux dans le sentiment politique

d'une assemblee de legislateurs. Et, a ce sujet, un dernier mot, je

terminerai par la.

Messieurs, comme je vous le disais tout a l'heure, vous venez, avec

le concours de la garde nationale, de l'armee et de toutes les forces

vives du pays, vous venez de raffermir l'etat ebranle encore une fois.

Vous n'avez recule devant aucun peril, vous n'avez hesite devant aucun

devoir. Vous avez sauve la societe reguliere, le gouvernement legal,

les institutions, la paix publique, la civilisation meme. Vous avez

fait une chose considerable ... Eh bien! vous n'avez rien fait!

(_Mouvement_.)

Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre

materiel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolide! (_Tres

bien! tres bien!--Vive et unanime adhesion_.) Vous n'avez rien fait

tant que le peuple souffre! (_Bravos a gauche_.) Vous n'avez rien fait

tant qu'il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui desespere!

Vous n'avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l'age

et qui travaillent peuvent etre sans pain! tant que ceux qui sont

vieux, et qui ont travaille peuvent etre sans asile! tuant que l'usure

devore nos campagnes, tant qu'on meurt de faim dans nos villes

(_mouvement prolonge_), tant qu'il n'y a pas des lois fraternelles,

des lois evangeliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres

familles honnetes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de

coeur! (_Acclamation._) Vous n'avez rien fait, tant que l'esprit de

revolution a pour auxiliaire la souffrance publique! Vous n'avez rien

fait, rien fait, tant que, dans cette oeuvre de destruction et de

tenebres qui se continue souterrainement, l'homme mechant a pour

collaborateur fatal l'homme malheureux!

Vous le voyez, messieurs, je le repete en terminant, ce n'est pas

seulement a votre generosite que je m'adresse, c'est a votre sagesse,

et je vous conjure d'y reflechir. Messieurs, songez-y, c'est

l'anarchie qui ouvre les abimes, mais c'est la misere qui les creuse.

(_C'est vrai! c'est vrai!_) Vous avez fait des lois contre l'anarchie,

faites maintenant des lois contre la misere! (_Mouvement prolonge

sur tous les bancs.--L'orateur descend de la tribune et recoit les

felicitations de ses collegues._)

II

L'EXPEDITION DE ROME

[Note: Le triste episode de l'expedition contre Rome est trop connu

pour qu'il soit necessaire de donner un long sommaire a ce discours.

Tout le monde se rappelle que l'assemblee constituante avait vote un

credit de 1,200,000 francs pour les premieres depenses d'un corps

expeditionnaire en destination de l'Italie, sur la declaration

expresse du pouvoir executif que cette force devait proteger la

peninsule contre les envahissements de l'Autriche. On se rappelle

aussi qu'en apprenant l'attaque de Rome par les troupes francaises

sous les ordres du general Oudinot, l'assemblee constituante vota un

ordre du jour qui prescrivait au pouvoir executif de ramener a sa

pensee primitive l'expedition detournee de son but.

Des que l'assemblee legislative, dont la majorite etait sympathique a

la destruction de la republique romaine, fut reunie, ordre fut

donne au general Oudinot d'attaquer Rome et de l'enlever _coute que

coute_.--La ville fut prise, et le pape restaure.

Le president de la Republique francaise ecrivit a son aide de camp, M.

Edgar Ney, une lettre, qui fut rendue publique, ou il manifestait son

desir d'obtenir du pape des institutions en faveur de la population

des Etats romains.

Le pape ne tint aucun compte de la recommandation de son restaurateur,

et publia une bulle qui consacrait le despotisme le plus absolu du

gouvernement clerical dans son domaine temporel.

La question romaine, deja debattue plusieurs fois dans le soin de

l'assemblee legislative, y fut agitee de nouveau, a propos d'une

demande de credits supplementaires, dans les seances du 18 et du 19

octobre 1849.

C'est dans cette discussion que M. Thuriot de la Rosiere soutint que

Rome et la papaute etaient _la propriete indivise de la catholicite._

Victor Hugo soutint, au contraire, la these "si chere a l'Italie,

dit-il, de la secularisation et de la nationalite". (Note de

l'editeur.)]

15 octobre 1849.

M. VICTOR HUGO. (_Profond silence._)--Messieurs, j'entre tout de suite

dans la question.

Une parole de M. le ministre des affaires etrangeres qui interpretait

hier, en dehors de la realite, selon moi, le vote de l'assemblee

constituante, m'impose le devoir, a moi qui ai vote l'expedition

romaine, de retablir d'abord les faits. Aucune ombre ne doit etre

laissee par nous, volontairement du moins, sur ce vote qui a entraine

et qui entrainera encore tant d'evenements. Il importe d'ailleurs,

dans une affaire aussi grave, et je pense en cela comme l'honorable

rapporteur de la commission, de bien preciser le point d'ou nous

sommes partis, pour faire mieux juger le point ou nous sommes arrives.

Messieurs, apres la bataille de Novare, le projet de l'expedition

de Rome fut apporte a l'assemblee constituante. M. le general de

Lamoriciere monta a cette tribune, et nous dit: L'Italie vient de

perdre sa bataille de Waterloo,--je cite ici en substance des paroles

que tous vous pouvez retrouver dans _le Moniteur_,--l'Italie vient de

perdre sa bataille de Waterloo, l'Autriche est maitresse de l'Italie,

maitresse de la situation; l'Autriche va marcher sur Rome comme elle a

marche sur Milan, elle va faire a Rome ce qu'elle a fait a Milan, ce

qu'elle a fait partout, proscrire, emprisonner, fusiller, executer.

Voulez-vous que la France assiste les bras croises a ce spectacle?

Si vous ne le voulez pas, devancez l'Autriche, allez a Rome.--M. le

president du conseil s'ecria: La France doit aller a Rome pour y

sauvegarder la liberte et l'humanite. --M. le general de Lamoriciere

ajouta: Si nous ne pouvons y sauver la republique, sauvons-y du moins

la liberte.--L'expedition romaine fut votee.

L'assemblee constituante n'hesita pas, messieurs. Elle vota

l'expedition de Rome dans ce but d'humanite et de liberte que lui

montrait M. le president du conseil; elle vota l'expedition romaine

afin de faire contre-poids a la bataille de Novare; elle vota

l'expedition romaine afin de mettre l'epee de la France la ou allait

tomber le sabre de l'Autriche (_mouvement_); elle vota l'expedition

romaine....--j'insiste sur ce point, pas une autre explication ne

fut donnee, pas un mot de plus ne fut dit; s'il y eut des votes avec

restriction mentale, je les ignore (_on rit_);--...l'assemblee

constituante vota, nous votames l'expedition romaine, afin qu'il ne

fut pas dit que la France etait absente, quand, d'une part,

l'interet de l'humanite, et, d'autre part, l'interet de sa grandeur

l'appelaient, afin d'abriter en un mot contre l'Autriche Rome et les

hommes engages dans la republique romaine, contre l'Autriche qui, dans

cette guerre qu'elle fait aux revolutions, a l'habitude de deshonorer,

toutes ses victoires, si cela peut s'appeler des victoires, par

d'inqualifiables indignites! (_Longs applaudissements a gauche.

Violents murmures a droite.--L'orateur, se tournant vers la droite_).

Vous murmurez! Cette expression trop faible, vous la trouvez

trop forte! Ah! de telles interruptions me font sortir du coeur

l'indignation que j'y refoulais! Comment! la tribune anglaise a fletri

ces indignites aux applaudissements de tous les partis, et la tribune

de France serait moins libre que la tribune d'Angleterre! (_Ecoutez!

ecoutez!_) Eh bien! je le declare, et je voudrais que ma parole, en

ce moment, empruntat a cette tribune un retentissement europeen, les

exactions, les extorsions d'argent, les spoliations, les fusillades,

les executions en masse, la potence dressee pour des hommes heroiques,

la bastonnade donnee a des femmes, toutes ces infamies mettent

le gouvernement autrichien au pilori de l'Europe! (_Tonnerre

d'applaudissements_.)

Quant a moi, soldat obscur, mais devoue, de l'ordre et de la

civilisation, je repousse de toutes les forces de mon coeur indigne

ces sauvages auxiliaires, ces Radetzki et ces Haynau (_mouvement_),

qui pretendent, eux aussi, servir cette sainte cause, et qui font a la

civilisation cette abominable injure de la defendre par les moyens de

la barbarie! (_Nouvelles acclamations_.)

Je viens de vous rappeler, messieurs, dans quel sens l'expedition

de Rome fut votee. Je le repete, c'est un devoir que j'ai rempli.

L'assemblee constituante n'existe plus, elle n'est plus la pour se

defendre; son vote est, pour ainsi dire, entre vos mains, a votre

discretion; vous pouvez attacher a ce vote telles consequences qu'il

vous plaira. Mais s'il arrivait, ce qu'a Dieu ne plaise, que ces

consequences fussent decidement fatales a l'honneur de mon pays,

j'aurais du moins retabli, autant qu'il etait en moi, l'intention

purement humaine et liberale de l'assemblee constituante, et la

pensee de l'expedition protestera contre le resultat de l'expedition.

(_Bravos_.)

Maintenant, comment l'expedition a devie de son but, vous le savez

tous; je n'y insiste pas, je traverse rapidement des faits accomplis

que je deplore, et j'arrive a la situation.

La situation, la voici:

Le 2 juillet, l'armee est entree dans Rome. Le pape a ete restaure

purement et simplement; il faut bien que je le dise. (_Mouvement_.) Le

gouvernement clerical, que pour ma part je distingue profondement du

gouvernement pontifical tel que les esprits eleves le comprennent, et

tel que Pie IX un moment avait semble le comprendre, le gouvernement

clerical a ressaisi Rome. Un triumvirat en a remplace un autre. Les

actes de ce gouvernement clerical, les actes de cette commission des

trois cardinaux, vous les connaissez, je ne crois pas devoir les

detailler ici; il me serait difficile de les enumerer sans les

caracteriser, et je ne veux pas irriter cette discussion. (_Rires

ironiques a droite_.)

Il me suffira de dire que des ses premiers pas l'autorite clericale,

acharnee aux reactions, animee du plus aveugle, du plus funeste et du

plus ingrat esprit, blessa les coeurs genereux et les hommes sages, et

alarma tous les amis intelligents du pape et de la papaute. Parmi

nous l'opinion s'emut. Chacun des actes de cette autorite fanatique,

violente, hostile a nous-memes, froissa dans Rome l'armee et en France

la nation. On se demanda si c'etait pour cela que nous etions alles

a Rome, si la France jouait la un role digne d'elle, et les regards

irrites de l'opinion commencerent a se tourner vers notre

gouvernement. (_Sensation._)

C'est en ce moment qu'une lettre parut, lettre ecrite par le president

de la republique a l'un de ses officiers d'ordonnance envoye par lui a

Rome en mission.

M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Je demande la parole. (_On rit_.)

M. VICTOR HUGO.--Je vais, je crois, satisfaire l'honorable M. de

Givre. Messieurs, pour dire ma pensee tout entiere, j'aurais prefere a

cette lettre un acte de gouvernement delibere en conseil.

M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Non pas! non pas! Ce n'est pas la ma

pensee! (_Nouveaux rires prolonges._)

M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je dis ma pensee et non la votre. J'aurais

donc prefere a cette lettre un acte du gouvernement.--Quant a la

lettre en elle-meme, je l'aurais voulue plus murie et plus meditee,

chaque mot devait y etre pese; la moindre trace de legerete dans un

acte grave cree un embarras; mais, telle qu'elle est, cette lettre,

je le constate, fut un evenement. Pourquoi? Parce que cette lettre

n'etait autre chose qu'une traduction de l'opinion, parce qu'elle

donnait une issue au sentiment national, parce qu'elle rendait a tout

le monde le service de dire tres haut ce que chacun pensait, parce

qu'enfin cette lettre, meme dans sa forme incomplete, contenait toute

une politique. (_Nouveau mouvement_.)

Elle donnait une base aux negociations pendantes; elle donnait au

saint-siege, dans son interet, d'utiles conseils et des indications

genereuses; elle demandait les reformes et l'amnistie; elle tracait au

pape, auquel nous avons rendu le service, un peu trop grand peut-etre,

de le restaurer sans attendre l'acclamation de son peuple...

(_sensation prolongee_) elle tracait au pape le programme serieux d'un

gouvernement de liberte. Je dis gouvernement de liberte, car, moi, je

ne sais pas traduire autrement le mot _gouvernement liberal_. (_Rires

d'approbation_.)

Quelques jours apres cette lettre, le gouvernement clerical, ce

gouvernement que nous avons rappele, retabli, releve, que nous

protegeons et que nous gardons a l'heure qu'il est, qui nous doit

d'etre en ce moment, le gouvernement clerical publiait sa reponse.

Cette reponse, c'est le _Motu proprio_, avec l'amnistie pour

post-scriptum.

Maintenant, qu'est-ce que c'est que le _Motu proprio_? (_Profond

silence_.)

Messieurs, je ne parlerai, en aucun cas, du chef de la chretiente

autrement qu'avec un respect profond; je n'oublie pas que, dans une

autre enceinte, j'ai glorifie son avenement; je suis de ceux qui ont

cru voir en lui, a cette epoque, le don le plus magnifique que la

providence puisse faire aux nations, un grand homme dans un pape.

J'ajoute que maintenant la pitie se joint au respect. Pie IX,

aujourd'hui, est plus malheureux que jamais; dans ma conviction, il

est restaure, mais il n'est pas libre. Je ne lui impute pas l'acte

inqualifiable emane de sa chancellerie, et c'est ce qui me donne le

courage de dire a cette tribune, sur le _Motu proprio_, toute ma

pensee. Je le ferai en deux mots.

L'acte de la chancellerie romaine a deux faces, le cote politique

qui regle les questions de liberte, et ce que j'appellerai le cote

charitable, le cote chretien, qui regle la question de clemence. En

fait de liberte politique, le saint-siege n'accorde rien. En fait de

clemence, il accorde moins encore; il octroie une proscription en

masse. Seulement il a la bonte de donner a cette proscription le nom

d'amnistie. (_Rires et longs applaudissements_.)

Voila, messieurs, la reponse faite par le gouvernement clerical a la

lettre du president de la republique.

Un grand eveque a dit, dans un livre fameux, que le pape a ses deux

mains toujours ouvertes, et que de l'une decoule incessamment sur le

monde la liberte, et de l'autre la misericorde. Vous le voyez, le pape

a ferme ses deux mains. (_Sensation prolongee_.)

Telle est, messieurs, la situation. Elle est toute dans ces deux

faits, la lettre du president et le _Motu proprio_, c'est-a-dire la

demande de la France et la reponse du saint-siege.

C'est entre ces deux faits que vous allez prononcer. Quoi qu'on fasse,

quoi qu'on dise pour attenuer la lettre du president, pour elargir

le _Motu proprio_, un intervalle immense les separe. L'une dit oui,

l'autre dit non. (_Bravo! bravo!--On rit._) Il est impossible de sortir

du dilemme pose par la force des choses, il faut absolument donner

tort a quelqu'un. Si vous sanctionnez la lettre, vous reprouvez le

_Motu proprio_; si vous acceptez le _Motu proprio_, vous desavouez la

lettre. (_C'est cela!_) Vous avez devant vous, d'un cote, le president

de la republique reclamant la liberte du peuple romain au nom de la

grande nation qui, depuis trois siecles, repand a flots la lumiere et

la pensee sur le monde civilise; vous avez, de l'autre, le cardinal

Antonelli refusant au nom du gouvernement clerical. Choisissez!

Selon le choix que vous ferez, je n'hesite pas a le dire, l'opinion de

la France se separera de vous ou vous suivra. (_Mouvement_.) Quant a

moi, je ne puis croire que votre choix soit douteux. Quelle que soit

l'attitude du cabinet, quoi que dise le rapport de la commission, quoi

que semblent penser quelques membres influents de la majorite, il

est bon d'avoir present a l'esprit que le _Motu proprio_ a paru peu

liberal au cabinet autrichien lui-meme, et il faut craindre de se

montrer plus satisfait que le prince de Schwartzenberg. (_Longs eclats

de rire_.) Vous etes ici, messieurs, pour resumer et traduire en actes

et en lois le haut bon sens de la nation; vous ne voudrez pas attacher

un avenir mauvais a cette grave et obscure question d'Italie; vous

ne voudrez pas que l'expedition de Rome soit, pour le gouvernement

actuel, ce que l'expedition d'Espagne a ete pour la restauration.

(_Sensation_.)

Ne l'oublions pas, de toutes les humiliations, celles que la France

supporte le plus malaisement, ce sont celles qui lui arrivent a

travers la gloire de notre armee. (_Vive emotion._) Dans tous les cas,

je conjure la majorite d'y reflechir, c'est une occasion decisive

pour elle et pour le pays, elle assumera par son vote une haute

responsabilite politique.

J'entre plus avant dans la question, messieurs. Reconcilier Rome avec

la papaute, faire rentrer, avec l'adhesion populaire, la papaute

dans Rome, rendre cette grande ame a ce grand corps, ce doit etre la

desormais, dans l'etat ou les faits accomplis ont amene la question,

l'oeuvre de notre gouvernement, oeuvre difficile, sans nul doute, a

cause des irritations et des malentendus, mais possible, et utile a la

paix du monde. Mais pour cela, il faut que la papaute, de son cote,

nous aide et s'aide elle-meme. Voila trop longtemps deja qu'elle

s'isole de la marche de l'esprit humain et de tous les progres du

continent. Il faut qu'elle comprenne son peuple et son siecle....

(_Explosion de murmures a droite.--Longue et violente interruption_.)

M. VICTOR HUGO.--Vous murmurez! vous m'interrompez....

A DROITE.--Oui! Nous nions ce que vous dites.

M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je vais dire ce que je voulais taire! A vous

la faute! (_Fremissement d'attention dans l'assemblee._) Comment!

mais, messieurs, dans Rome, dans cette Rome qui a si longtemps guide

les peuples lumineusement, savez-vous ou en est la civilisation? Pas

de legislation, ou, pour mieux dire, pour toute legislation, je

ne sais quel chaos de lois feodales et monacales, qui produisent

fatalement la barbarie des juges criminels et la venalite des

juges civils. Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d'exception.

(_Applaudissements.--Parlez! parlez!_) Devant ces tribunaux, aucune

garantie d'aucun genre pour qui que ce soit! les debats sont secrets,

la defense orale est interdite. Des juges ecclesiastiques jugent les

causes laiques et les personnes laiques. (_Mouvement prolonge_.)

Je continue.

La haine du progres en toute chose. Pie VII avait cree une commission

de vaccine, Leon XII l'a abolie. Que vous dirai-je? La confiscation

loi de l'etat, le droit d'asile en vigueur, les juifs parques et

enfermes tous les soirs comme au quinzieme siecle, une confusion

inouie, le clerge mele a tout! Les cures font des rapports de police.

Les comptables des deniers publics, c'est leur regle, ne doivent pas

de compte au tresor, _mais a Dieu seul_. (_Longs eclats de rire._) Je

continue. (_Parlez! parlez!_)

Deux censures pesent sur la pensee, la censure politique et la censure

clericale; l'une garrotte l'opinion, l'autre baillonne la conscience.

(_Profonde sensation._) On vient de retablir l'inquisition. Je sais

bien qu'on me dira que l'inquisition n'est plus qu'un nom; mais c'est

un nom horrible et je m'en defie, car a l'ombre d'un mauvais nom il

ne peut y avoir que de mauvaises choses! (_Explosion d'applaudissements_.)

Voila la situation de Rome. Est-ce que ce n'est pas la un etat de choses

monstrueux? (_Oui! oui! oui!_)

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 15 / 36 段