Messieurs, j'insiste. Ce qu'on disait, avant, de vous, on le dit

aujourd'hui de vos successeurs; aujourd'hui, comme alors, on fait de

l'assemblee future un peril; aujourd'hui, comme alors, on se defie de

la France, on se defie du peuple, on se defie du souverain. D'apres ce

que valaient les craintes du passe, jugez ce que valent les craintes

du present. (_Mouvement_.)

On peut l'affirmer hautement, l'assemblee legislative repondra aux

previsions mauvaises comme vous y avez repondu vous-memes, par son

devouement au bien public.

Messieurs, dans les faits que je viens de citer, dans le rapprochement

que je viens de faire, dans beaucoup d'autres actes que je ne veux pas

rappeler, car j'apporte a cette discussion une moderation profonde

(_C'est vrai._), dans beaucoup d'autres actes, qui sont dans toutes

les memoires, il n'y a pas seulement la refutation d'un argument, il

y a une evidence, il y a un enseignement. Cette evidence, cet

enseignement, les voici: c'est que depuis onze mois, chaque fois qu'il

s'agit de consulter le pays, on hesite, on recule, on cherche des

faux-fuyants. (_Oui! oui! non! non!_)

M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--On insulte constamment au suffrage universel.

UN MEMBRE.--Mais on a avance l'epoque de l'election du president.

M. VICTOR HUGO.--Je suis certain qu'en ce moment je parle a la

conscience de l'assemblee.

Et savez-vous ce qu'il y a au fond de ces hesitations? Je le dirai.

(_Rumeurs.--Parlez! parlez!_) Mon Dieu, messieurs, ces murmures ne

m'etonnent ni ne m'intimident. (_Exclamations_.)

Ceux qui sont a cette tribune y sont pour entendre des murmures, de

meme que ceux qui sont sur ces bancs y sont pour entendre des verites.

Nous avons ecoute vos verites, ecoutez les notres. (_Mouvement

prolonge_.)

Messieurs, je dirai ce qu'il y avait au fond de ces hesitations, et je

le dirai hautement, car la liberte de la tribune n'est rien sans la

franchise de l'orateur. Ce qu'il y a au fond de tout cela, de tous

ces actes que je rappelle, ce qu'il y a, c'est une crainte secrete du

suffrage universel.

Et, je vous le dis, a vous qui avez fonde le gouvernement republicain

sur le suffrage universel, a vous qui avez ete longtemps le pouvoir

tout entier, je vous le dis: il n'y a rien de plus grave en politique

qu'un gouvernement qui tient en defiance son principe. (_Profonde

sensation_.)

Il vous appartient et il est temps de faire cesser cet etat de choses.

Le pays veut etre consulte. Montrez de la confiance au pays, le pays

vous rendra de la confiance. C'est par ces mots de conciliation que

je veux finir. Je puise dans mon mandat le droit et la force

vous conjurer, au nom de la France qui attend et s'inquiete ...

(_exclamations diverses_), au nom de ce noble et genereux peuple de

Paris, qu'on entraine de nouveau aux agitations politiques....

UNE voix.--C'est le gouvernement qui l'agite!

M. VICTOR HUGO.--Au nom de ce bon et genereux peuple de Paris, qui

a tant souffert et qui souffre encore, je vous conjure de ne pas

prolonger une situation qui est l'agonie du credit, du commerce, de

l'industrie et du travail. (_C'est vrai!_) Je vous conjure de fermer

vous-memes, en vous retirant, la phase revolutionnaire, et d'ouvrir la

periode legale. Je vous conjure de convoquer avec empressement,

avec confiance, vos successeurs. Ne tombez pas dans la faute du

gouvernement provisoire. L'injure que les partis passionnes vous ont

faite avant votre arrivee, ne la faites pas, vous legislateurs,

a l'assemblee legislative! Ne soupconnez pas, vous qui avez ete

soupconnes; n'ajournez pas, vous qui avez ete ajournes! (_Mouvement_.)

La majorite comprendra, je n'en doute pas, que le moment est enfin

venu ou la souverainete de cette assemblee doit rentrer et s'evanouir

dans la souverainete de la nation.

S'il en etait autrement, messieurs, s'il etait possible, ce que dans

mon respect pour l'assemblee je suis loin de conjecturer, s'il etait

possible que cette assemblee se decidat a prolonger indefiniment son

mandat ... (_rumeurs et denegations_); s'il etait possible, dis-je,

que l'assemblee prolongeat--vous ne voulez pas indefiniment,

soit!--prolongeat un mandat desormais discute; s'il etait possible

qu'elle ne fixat pas de date et de terme a ses travaux; s'il etait

possible qu'elle se maintint dans la situation ou elle est aujourd'hui

vis-a-vis du pays,--il est temps encore de vous le dire, l'esprit de

la France, qui anime et vivifie cette assemblee, se retirerait d'elle.

(_Reclamations_.) Cette assemblee ne sentirait plus battre dans son

sein le coeur de la nation. Il pourrait lui etre encore donne de

durer, mais non de vivre. La vie politique ne se decrete pas.

(_Mouvement prolonge_.)

VIII

LA LIBERTE DU THEATRE

[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion du budget, apres

un discours dans lequel le representant Jules Favre demanda pour les

theatres l'abolition de toute censure.]

3 avril 1849.

Je regrette que cette grave question, qui divise les meilleurs

esprits, surgisse d'une maniere si inopinee. Pour ma part, je l'avoue

franchement, je ne suis pas pret a la traiter et a l'approfondir comme

elle devrait etre approfondie; mais je croirais manquer a un de mes

plus serieux devoirs, si je n'apportais ici ce qui me parait etre la

verite et le principe.

Je n'etonnerai personne dans cette enceinte en declarant que je suis

partisan de la liberte du theatre.

Et d'abord, messieurs, expliquons-nous sur ce mot. Qu'entendons-nous

par la? Qu'est-ce que c'est que la liberte du theatre?

Messieurs, a proprement parler, le theatre n'est pas et ne peut jamais

etre libre. Il n'echappe a une censure que pour retomber sous une

autre, car c'est la le veritable noeud de la question, c'est sur ce

point que j'appelle specialement l'attention de M. le ministre de

l'interieur. Il existe deux sortes de censures. L'une, qui est ce que

je connais au monde de plus respectable et de plus efficace, c'est la

censure exercee au nom des idees eternelles d'honneur, de decence et

d'honnetete, au nom de ce respect qu'une grande nation a toujours

pour elle-meme, c'est la censure exercee par les moeurs publiques.

(_Mouvements en sens divers. Agitation_.)

L'autre censure, qui est, je ne veux pas me servir d'expressions trop

severes, qui est ce qu'il y a de plus malheureux et de plus maladroit,

c'est la censure exercee par le pouvoir.

Eh bien! quand vous detruisez la liberte du theatre, savez-vous ce

que vous faites? Vous enlevez le theatre a la premiere de ces deux

censures, pour le donner a la seconde.

Croyez-vous y avoir gagne?

Au lieu de la censure du public, de la censure grave, austere,

redoutee, obeie, vous avez la censure du pouvoir, la censure

deconsideree et bravee. Ajoutez-y le pouvoir compromis. Grave

inconvenient.

Et savez-vous ce qui arrive encore? C'est que, par une reaction toute

naturelle, l'opinion publique, qui serait si severe pour le theatre

libre, devient tres indulgente pour le theatre censure. Le theatre

censure lui fait l'effet d'un opprime. (_C'est vrai! c'est vrai!_)

Il ne faut pas se dissimuler qu'en France, et je le dis a l'honneur

de la generosite de ce pays, l'opinion publique finit toujours tot ou

tard par prendre parti pour ce qui lui parait etre une liberte en

souffrance.

Eh bien, je ne dis pas seulement il n'est pas moral, je dis il n'est

pas adroit, il n'est pas habile, il n'est pas politique de mettre le

public du cote des licences theatrales; le public, mon Dieu! il a

toujours dans l'esprit un fonds d'opposition, l'allusion lui plait,

l'epigramme l'amuse; le public se met en riant de moitie dans les

licences du theatre.

Voila ce que vous obtenez avec la censure. La censure, en retirant au

public sa juridiction naturelle sur le theatre, lui retire en meme

temps le sentiment de son autorite et de sa responsabilite; du moment

ou il cesse d'etre juge, il devient complice. (_Mouvement_.)

Je vous invite, messieurs, a reflechir sur les inconvenients de

la censure ainsi consideree. Il arrive que le public finit tres

promptement par ne plus voir dans les exces du theatre que des malices

presque innocentes, soit contre l'autorite, soit contre la censure

elle-meme; il finit par adopter ce qu'il aurait reprouve, et par

proteger ce qu'il aurait condamne. (_C'est vrai!_)

J'ajoute ceci: la repression penale n'est plus possible, la societe

est desarmee, son droit est epuise, elle ne peut plus rien contre les

delits qui peuvent se commettre pour ainsi dire a travers la censure.

Il n'y a plus, je le repete, de repression penale. Le propre de la

censure, et ce n'est pas la son moindre inconvenient, c'est de briser

la loi en s'y substituant. Le manuscrit une fois censure, tout est

dit, tout est fini. Le magistrat n'a rien a faire ou le censeur a

travaille. La loi ne passe pas ou la police a passe.

Quant a moi, ce que je veux, pour le theatre comme pour la presse,

c'est la liberte, c'est la legalite.

Je resume mon opinion en un mot que j'adresse aux gouvernants et aux

legislateurs: par la liberte, vous placez les licences et les exces

du theatre sous la censure du public; par la censure, vous les mettez

sous sa protection. Choisissez. (_Longue agitation_.)

ASSEMBLEE LEGISLATIVE 1849-1851

I

LA MISERE

[Note: M. de Melun avait propose a l'assemblee legislative, au debut

de ses travaux, de "nommer dans les bureaux une commission de trente

membres, pour preparer et examiner les lois relatives a la prevoyance

et a l'assistance publique". Le rapport sur cette proposition fut

depose a la seance du 23 juin 1849. La discussion s'ouvrit le 9

juillet suivant.

Victor Hugo prit le premier la parole. Il parla en faveur de la

proposition, et demanda que la pensee en fut elargie et etendue.

Ce debat fut caracterise par un incident utile a rappeler. Victor Hugo

avait dit: "Je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut

detruire la misere." Son assertion souleva de nombreuses denegations

sur les bancs du cote droit. M. Poujoulat interrompit l'orateur:

"C'est une erreur profonde!" s'ecria-t-il. Et M. Benoit d'Azy soutint,

aux applaudissements de la droite et du centre, qu'il etait impossible

de faire disparaitre la misere.

La proposition de M. de Melun fut votee a l'unanimite. (Note de

l'editeur.)]

9 juillet 1849.

Messieurs, je viens appuyer la proposition de l'honorable M. de Melun.

Je commence par declarer qu'une proposition qui embrasserait l'article

13 de la constitution tout entier serait une oeuvre immense sous

laquelle succomberait la commission qui voudrait l'entreprendre; mais

ici, il ne s'agit que de preparer une legislation qui organise la

prevoyance et l'assistance publique, c'est ainsi que l'honorable

rapporteur a entendu la proposition, c'est ainsi que je la comprends

moi-meme, et c'est a ce titre que je viens l'appuyer.

Qu'on veuille bien me permettre, a propos des questions politiques que

souleve cette proposition, quelques mots d'eclaircissement.

Messieurs, j'entends dire a tout instant, et j'ai entendu dire encore

tout a l'heure autour de moi, au moment ou j'allais monter a cette

tribune, qu'il n'y a pas deux manieres de retablir l'ordre. On disait

que dans les temps d'anarchie il n'y a de remede souverain que la

force, qu'en dehors de la force tout est vain et sterile, et que la

proposition de l'honorable M. de Melun et toutes autres propositions

analogues doivent etre tenues a l'ecart, parce qu'elles ne sont,

je repete le mot dont on se servait, que du socialisme deguise.

(_Interruption a droite_.)

Messieurs, je crois que des paroles de cette nature sont moins

dangereuses dites en public, a cette tribune, que murmurees

sourdement; et si je cite ces conversations, c'est que j'espere amener

a la tribune, pour s'expliquer, ceux qui ont exprime les idees que je

viens de rapporter. Alors, messieurs, nous pourrons les combattre au

grand jour. (_Murmures a droite_.)

J'ajouterai, messieurs, qu'on allait encore plus loin.

(_Interruption_.)

VOIX A DROITE.--Qui? qui? Nommez qui a dit cela!

M. VICTOR HUGO.--Que ceux qui ont ainsi parle se nomment eux-memes,

c'est leur affaire. Qu'ils aient a la tribune le courage de leurs

opinions de couloirs et de commissions. Quant a moi, ce n'est pas mon

role de reveler des noms qui se cachent. Les idees se montrent, je

combats les idees; quand les hommes se montreront, je combattrai les

hommes. (_Agitation._) Messieurs, vous le savez, les choses qu'on ne

dit pas tout haut sont souvent celles qui font le plus de mal. Ici les

paroles publiques sont pour la foule, les paroles secretes sont pour

le vote. Eh bien, je ne veux pas, moi, de paroles secretes quand il

s'agit de l'avenir du peuple et des lois de mon pays. Les paroles

secretes, je les devoile; les influences cachees, je les demasque;

c'est mon devoir. (_L'agitation redouble._) Je continue donc. Ceux qui

parlaient ainsi ajoutaient que "faire esperer au peuple un surcroit de

bien-etre et une diminution de malaise, c'est promettre l'impossible;

qu'il n'y a rien a faire, en un mot, que ce qui a deja ete fait par

tous les gouvernements dans toutes les circonstances semblables; que

tout le reste est declamation et chimere, et que la repression

suffit pour le present et la compression pour l'avenir". (_Violents

murmures.--De nombreuses interpellations sont adressees a l'orateur

par des membres de la droite et du centre, parmi lesquels nous

remarquons MM. Denis Benoist et de Dampierre._)

Je suis heureux, messieurs, que mes paroles aient fait eclater une

telle unanimite de protestations.

M. LE PRESIDENT DUPIN.--L'assemblee a en effet manifeste son

sentiment. Le president n'a rien a ajouter. (_Tres bien! tres bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la ma maniere de comprendre le

retablissement de l'ordre.... (_Interruption a droite_.)

UNE VOIX.--Ce n'est la maniere de personne.

M. NOEL PARFAIT.--On l'a dit dans mon bureau. (_Cris a droite_.)

M. DUFOURNEL, _a M. Parfait_.--Citez! dites qui a parle ainsi!

M. DE MONTALEMBERT.--Avec la permission de l'honorable M. Victor Hugo,

je prends la liberte de declarer.... (_Interruption_.)

VOIX NOMBREUSES.--A la tribune! a la tribune!

M. DE MONTALEMBERT, _a la tribune_.--Je prends la liberte de declarer

que l'assertion de l'honorable M. Victor Hugo est d'autant plus mal

fondee que la commission a ete unanime pour approuver la proposition

de M. de Melun, et la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est

qu'elle a choisi pour rapporteur l'auteur meme de la proposition.

(_Tres bien! tres bien!_)

M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert repond a ce que je

n'ai pas dit. Je n'ai pas dit que la commission n'eut pas ete unanime

pour adopter la proposition; j'ai seulement dit, et je le maintiens,

que j'avais entendu souvent, et notamment au moment ou j'allais monter

a la tribune, les paroles auxquelles j'ai fait allusion, et que, comme

pour moi les objections occultes sont les plus dangereuses, j'avais

le droit et le devoir d'en faire des objections publiques, fut-ce en

depit d'elles-memes, afin de pouvoir les mettre a neant. Vous voyez

que j'ai eu raison, car des le premier mot, la honte les prend et

elles s'evanouissent. (_Bruyantes reclamations a droite. Plusieurs

membres interpellent vivement l'orateur au milieu du bruit._)

M. LE PRESIDENT.--L'orateur n'a nomme personne en particulier, mais

ses paroles ont quelque chose de personnel pour tout le monde, et

je ne puis voir dans l'interruption qui se produit qu'un dementi

universel de cette assemblee. Je vous engage a rentrer dans la

question meme.

M. VICTOR HUGO.--Je n'accepterai le dementi de l'assemblee que

lorsqu'il me sera donne par les actes et non par les paroles. Nous

verrons si l'avenir me donne tort; nous verrons si l'on fera autre

chose que de la compression et de la repression; nous verrons si la

pensee qu'on desavoue aujourd'hui ne sera pas la politique qu'on

arborera demain. En attendant et dans tous les cas, il me semble que

l'unanimite meme que je viens de provoquer dans cette assemblee est

une chose excellente.... (_Bruit.--Interruption._)

Eh bien, messieurs, transportons cette nature d'objections au dehors

de cette enceinte, et desinteressons les membres de cette assemblee.

Et maintenant, ceci pose, il me sera peut-etre permis de dire que,

quant a moi, je ne crois pas que le systeme qui combine la repression

avec la compression, et qui s'en tient la, soit l'unique maniere, soit

la bonne maniere de retablir l'ordre. (_Nouveaux murmures._)

J'ai dit que je desinteresse completement les membres de

l'assemblee.... (_Bruit_.)

M. LE PRESIDENT.--L'assemblee est desinteressee; c'est une

objection que l'orateur se fait a lui-meme et qu'il va refuter.

(_Rires.--Rumeurs_.)

M. VICTOR HUGO.--M. le president se trompe. Sur ce point encore j'en

appelle a l'avenir. Nous verrons. Du reste, comme ce n'est pas la le

moins du monde une objection que je me fais a moi-meme, il me suffit

d'avoir provoque la manifestation unanime de l'assemblee, en esperant

que l'assemblee s'en souviendra, et je passe a un autre ordre d'idees.

J'entends dire egalement tous les jours.... (_Interruption_.)

Ah! messieurs, sur ce cote de la question, je ne crains aucune

interruption, car vous reconnaitrez vous-memes que c'est la

aujourd'hui le grand mot de la situation; j'entends dire de toutes

parts que la societe vient encore une fois de vaincre,--et qu'il faut

profiter de la victoire. (_Mouvement_.) Messieurs, je ne surprendrai

personne dans cette enceinte en disant que c'est aussi la mon

sentiment.

Avant le 13 juin, une sorte de tourmente agitait cette assemblee;

votre temps si precieux se perdait en de steriles et dangereuses

luttes de paroles; toutes les questions, les plus serieuses, les plus

fecondes, disparaissaient devant la bataille a chaque instant livree

a la tribune et offerte dans la rue. (_C'est vrai!_) Aujourd'hui le

calme s'est fait, le terrorisme s'est evanoui, la victoire est

complete. Il faut en profiter. Oui, il faut en profiter! Mais

savez-vous comment?

Il faut profiter du silence impose aux passions anarchiques pour

donner la parole aux interets populaires. (_Sensation_.) Il faut

profiter de l'ordre reconquis pour relever le travail, pour creer sur

une vaste echelle la prevoyance sociale, pour substituer a l'aumone

qui degrade (_denegations a droite_) l'assistance qui fortifie, pour

fonder de toutes parts, et sous toutes les formes, des etablissements

de toute nature qui rassurent le malheureux et qui encouragent le

travailleur, pour donner cordialement, en ameliorations de toutes

sortes aux classes souffrantes, plus, cent fois plus que leurs faux

amis ne leur ont jamais promis! Voila comment il faut profiter de la

victoire. (_Oui! oui! Mouvement prolonge_.)

Il faut profiter de la disparition de l'esprit de revolution pour

faire reparaitre l'esprit de progres! Il faut profiter du calme pour

retablir la paix, non pas seulement la paix dans les rues, mais la

paix veritable, la paix definitive, la paix faite dans les esprits et

dans les coeurs! Il faut, en un mot, que la defaite de la demagogie

soit la victoire du peuple! (_Vive adhesion_.)

Voila ce qu'il faut faire de la victoire, et voila comment il faut en

profiter. (_Tres bien! tres bien!_)

Et, messieurs, considerez le moment ou vous etes. Depuis dix-huit

mois, on a vu le neant de bien des reves. Les chimeres qui etaient

dans l'ombre en sont sorties, et le grand jour les a eclairees; les

fausses theories ont ete sommees de s'expliquer, les faux systemes ont

ete mis au pied du mur; qu'ont-ils produit? Rien. Beaucoup d'illusions

se sont evanouies dans les masses, et, en s'evanouissant, ont

fait crouler les popularites sans base et les haines sans motif.

L'eclaircissement vient peu a peu; le peuple, messieurs, a l'instinct

du vrai comme il a l'instinct du juste, et, des qu'il s'apaise, le

peuple est le bon sens meme; la lumiere penetre dans son esprit; en

meme temps la fraternite pratique, la fraternite qu'on ne decrete pas,

la fraternite qu'on n'ecrit pas sur les murs, la fraternite qui nait

du fond des choses et de l'identite reelle des destinees humaines,

commence a germer dans toutes les ames, dans l'ame du riche comme dans

l'ame du pauvre; partout, en haut, en bas, on se penche les uns vers

les autres avec cette inexprimable soif de concorde qui marque la fin

des dissensions civiles. (_Oui! oui!_) La societe veut se remettre

en marche apres cette halte au bord d'un abime. Eh bien! messieurs,

jamais, jamais moment ne fut plus propice, mieux choisi, plus

clairement indique par la providence pour accomplir, apres tant de

coleres et de malentendus, la grande oeuvre qui est votre mission, et

qui peut, tout entiere, s'exprimer dans un seul mot: Reconciliation.

(_Sensation prolongee_.)

Messieurs, la proposition de M. de Melun va droit a ce but.

Voila, selon moi, le sens vrai et complet de cette proposition, qui

peut, du reste, etre modifiee en bien et perfectionnee.

Donner a cette assemblee pour objet principal l'etude du sort des

classes souffrantes, c'est-a-dire le grand et obscur probleme pose par

Fevrier, environner cette etude de solennite, tirer de cette etude

approfondie toutes les ameliorations pratiques et possibles;

substituer une grande et unique commission de l'assistance et de la

prevoyance publique a toutes les commissions secondaires qui ne

voient que le detail et auxquelles l'ensemble echappe; placer cette

commission tres haut, de maniere a ce qu'on l'apercoive du pays

entier (_mouvement_); reunir les lumieres eparses, les experiences

disseminees, les efforts divergents, les devouements, les documents,

les recherches partielles, les enquetes locales, toutes les bonnes

volontes en travail, et leur creer ici un centre, un centre ou

aboutiront toutes les idees et d'ou rayonneront toutes les solutions;

faire sortir piece a piece, loi a loi, mais avec ensemble, avec

maturite, des travaux de la legislature actuelle le code coordonne et

complet, le grand code chretien de la prevoyance et de l'assistance

publique; en un mot, etouffer les chimeres d'un certain socialisme

sous les realites de l'evangile (_vive approbation_); voila,

messieurs, le but de la proposition de M. de Melun, voila pourquoi

je l'appuie energiquement. (_M. de Melun fait un signe d'adhesion a

l'orateur._)

Je viens de dire: les chimeres d'un certain socialisme, et je ne veux

rien retirer de cette expression, qui n'est pas meme severe, qui n'est

que juste. Messieurs, expliquons-nous cependant. Est-ce a dire que,

dans cet amas de notions confuses, d'aspirations obscures, d'illusions

inouies, d'instincts irreflechis, de formules incorrectes, qu'on

designe sous ce nom vague et d'ailleurs fort peu compris de

_socialisme_, il n'y ait rien de vrai, absolument rien de vrai?

Messieurs, s'il n'y avait rien de vrai, il n'y aurait aucun danger.

La societe pourrait dedaigner et attendre. Pour que l'imposture ou

l'erreur soient dangereuses, pour qu'elles penetrent dans les masses,

pour qu'elles puissent percer jusqu'au coeur meme de la societe,

il faut qu'elles se fassent une arme d'une partie quelconque de la

realite. La verite ajustee aux erreurs, voila le peril. En pareille

matiere, la quantite de danger se mesure a la quantite de verite

contenue dans les chimeres. (_Mouvement_.)

Eh bien, messieurs, disons-le, et disons-le precisement pour trouver

le remede, il y a au fond du socialisme une partie des realites

douloureuses de notre temps et de tous les temps (_chuchotements_);

il y a le malaise eternel propre a l'infirmite humaine; il y a

l'aspiration a un sort meilleur, qui n'est pas moins naturelle a

l'homme, mais qui se trompe souvent de route en cherchant dans ce

monde ce qui ne peut etre trouve que dans l'autre. (_Vive et unanime

adhesion._) Il y a des detresses tres vives, tres vraies, tres

poignantes, tres guerissables. Il y a enfin, et ceci est tout a fait

propre a notre temps, il y a cette attitude nouvelle donnee a l'homme

par nos revolutions, qui ont constate si hautement et place si haut la

dignite humaine et la souverainete populaire; de sorte que l'homme du

peuple aujourd'hui souffre avec le sentiment double et contradictoire

de sa misere resultant du fait et de sa grandeur resultant du droit.

(_Profonde sensation_.)

C'est tout cela, messieurs, qui est dans le socialisme, c'est tout

cela qui s'y mele aux passions mauvaises, c'est tout cela qui en fait

la force, c'est tout cela qu'il faut en oter.

VOIX NOMBREUSES.--Comment?

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 14 / 36 段