L'assemblee me rendra cette justice que des interruptions

systematiques ne m'ont pas empeche de protester jusqu'au bout en

faveur de la liberte de la presse.

Messieurs, des temps inconnus s'approchent; preparons-nous a les

recevoir avec toutes les ressources reunies de l'etat, du peuple,

de l'intelligence, de la civilisation francaise, et de la bonne

conscience des gouvernants. Toutes les libertes sont des forces; ne

nous laissons pas plus depouiller de nos libertes que nous ne nous

laisserions depouiller de nos armes la veille du combat.

Prenons garde aux exemples que nous donnons! Les exemples que

nous donnons sont inevitablement, plus tard, nos ennemis ou nos

auxiliaires; au jour du danger, ils se levent et ils combattent pour

nous ou contre nous.

Quant a moi, si le secret de mes votes valait la peine d'etre

explique, je vous dirais: J'ai vote l'autre jour contre la peine de

mort; je vote aujourd'hui pour la liberte.

Pourquoi? C'est que je ne veux pas revoir 93! c'est qu'en 93 il y

avait l'echafaud, et il n'y avait pas la liberte.

J'ai toujours ete, sous tous les regimes, pour la liberte, contre la

compression. Pourquoi? C'est que la liberte reglee par la loi produit

l'ordre, et que la compression produit l'explosion. Voila pourquoi je

ne veux pas de la compression et je veux de la liberte. (_Mouvement.

Longue agitation_).

VI

QUESTION DES ENCOURAGEMENTS AUX LETTRES ET AUX ARTS

10 novembre 1848.

M. LE PRESIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion du budget

rectifie de 1848.

M. VICTOR HUGO.--Personne plus que moi, messieurs (_Plus haut! plus

haut!_), n'est penetre de la necessite, de l'urgente necessite

d'alleger le budget; seulement, a mon avis, le remede a l'embarras

de nos finances n'est pas dans quelques economies chetives et

detestables; ce remede serait, selon moi, plus haut et ailleurs; il

serait dans une politique intelligente et rassurante, qui donnerait

confiance a la France, qui ferait renaitre l'ordre, le travail et le

credit ... (_agitation_) et qui permettrait de diminuer, de supprimer

meme les enormes depenses speciales qui resultent des embarras de la

situation. C'est la, messieurs, la veritable surcharge du budget,

surcharge qui, si elle se prolongeait et s'aggravait encore, et si

vous n'y preniez garde, pourrait, dans un temps donne, faire crouler

l'edifice social.

Ces reserves faites, je partage, sur beaucoup de points, l'avis de

votre comite des finances.

J'ai deja vote, et je continuerai de voter la plupart des reductions

proposees, a l'exception de celles qui me paraitraient tarir les

sources memes de la vie publique, et de celles qui, a cote d'une

amelioration financiere douteuse, me presenteraient une faute

politique certaine.

C'est dans cette derniere categorie que je range les reductions

proposees par le comite des finances sur ce que j'appellerai le budget

special des lettres, des sciences et des arts.

Ce budget devrait, pour toutes les raisons ensemble, etre reuni dans

une seule administration et tenu dans une seule main. C'est un vice de

notre classification administrative que ce budget soit reparti

entre deux ministeres, le ministere de l'instruction publique et le

ministere de l'interieur.

Ceci m'obligera, dans le peu que j'ai a dire, d'effleurer quelquefois

le ministere de l'interieur. Je pense que l'assemblee voudra bien me

le permettre, pour la clarte meme de la demonstration. Je le ferai, du

reste, avec une extreme reserve.

Je dis, messieurs, que les reductions proposees sur le budget special

des sciences, des lettres et des arts sont mauvaises doublement. Elles

sont insignifiantes au point de vue financier, et nuisibles a tous les

autres points de vue.

Insignifiantes au point de vue financier. Cela est d'une telle

evidence, que c'est a peine si j'ose mettre sous les yeux de

l'assemblee le resultat d'un calcul de proportion que j'ai fait. Je

ne voudrais pas eveiller le rire de l'assemblee dans une question

serieuse; cependant, il m'est impossible de ne pas lui soumettre

une comparaison bien triviale, bien vulgaire, mais qui a le merite

d'eclairer la question et de la rendre pour ainsi dire visible et

palpable.

Que penseriez-vous, messieurs, d'un particulier qui aurait 1,500

francs de revenu, qui consacrerait tous les ans a sa culture

intellectuelle, pour les sciences, les lettres et les arts, une somme

bien modeste, 5 francs, et qui, dans un jour de reforme, voudrait

economiser sur son intelligence six sous? (_Rire approbatif_.)

Voila, messieurs, la mesure exacte de l'economie proposee. (_Nouveau

rire_.) Eh bien! ce que vous ne conseilleriez pas a un particulier, au

dernier des habitants d'un pays civilise, on ose le conseiller a la

France. (_Mouvement_.)

Je viens de vous montrer a quel point l'economie serait petite; je

vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand.

Pour vous edifier sur ce point, je ne sache rien de plus eloquent

que la simple nomenclature des institutions, des etablissements, des

interets que les reductions proposees atteignent dans le present et

menacent dans l'avenir.

J'ai dresse cette nomenclature; je demande a l'assemblee la permission

de la lui lire, cela me dispensera de beaucoup de developpements. Les

reductions proposees atteignent:

Le college de France,

Le museum,

Les bibliotheques,

L'ecole des chartes,

L'ecole des langues orientales,

La conservation des archives nationales,

La surveillance de la librairie a l'etranger ... (Ruine

complete de notre librairie, le champ livre a la contrefacon!)

L'ecole de Rome,

L'ecole des beaux-arts de Paris,

L'ecole de dessin de Dijon,

Le conservatoire,

Les succursales de province,

Les musees des Thermes et de Cluny,

Nos musees de peinture et de sculpture,

La conservation des monuments historiques.

Les reformes menacent pour l'annee prochaine:

Les facultes des sciences et des lettres,

Les souscriptions aux livres,

Les subventions aux societes savantes,

Les encouragements aux beaux-arts.

En outre,--ceci touche au ministere de l'interieur, mais la chambre

me permettra de le dire, pour que le tableau soit complet,--les

reductions atteignent des a present et menacent pour l'an prochain les

theatres. Je ne veux vous en dire qu'un mot en passant. On propose la

suppression d'un commissaire sur deux; j'aimerais mieux la suppression

d'un censeur et meme de deux censeurs. (_On rit_.)

UN MEMBRE.--Il n'y a plus de censure!

UN MEMBRE, a gauche.--Elle sera bientot retablie!

M. VICTOR HUGO.--Enfin le rapport reserve ses plus dures paroles

et ses menaces les plus serieuses pour les indemnites et secours

litteraires. Oh! voila de monstrueux abus! Savez-vous, messieurs,

ce que c'est que les indemnites et les secours litteraires? C'est

l'existence de quelques familles pauvres entre les plus pauvres,

honorables entre les plus honorables.

Si vous adoptiez les reductions proposees, savez-vous ce qu'on

pourrait dire? On pourrait dire: Un artiste, un poete, un ecrivain

celebre travaille toute sa vie, il travaille sans songer a s'enrichir,

il meurt, il laisse a son pays beaucoup de gloire a la seule condition

de donner a sa veuve et a ses enfants un peu de pain. Le pays garde la

gloire et refuse le pain. (_Sensation_.)

Voila ce qu'on pourrait dire, et voila ce qu'on ne dira pas; car,

a coup sur, vous n'entrerez pas dans ce systeme d'economies qui

consternerait l'intelligence et qui humilierait la nation. (_C'est

vrai!_)

Vous le voyez, ce systeme, comme vous le disait si bien notre

honorable collegue M. Charles Dupin, ce systeme attaque tout; ce

systeme ne respecte rien, ni les institutions anciennes, ni les

institutions modernes; pas plus les fondations liberales de Francois

Ier que les fondations liberales de la Convention. Ce systeme

d'economies ebranle d'un seul coup tout cet ensemble d'institutions

civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du developpement de

la pensee francaise.

Et quel moment choisit-on? C'est ici, a mon sens, la faute politique

grave que je vous signalais en commencant; quel moment choisit-on pour

mettre en question toutes ces institutions a la fois? Le moment ou

elles sont plus necessaires que jamais, le moment ou, loin de les

restreindre, il faudrait les etendre et les elargir.

Eh! quel est, en effet, j'en appelle a vos consciences, j'en appelle

a vos sentiments a tous, quel est le grand peril de la situation

actuelle? L'ignorance. L'ignorance encore plus que la misere.

(_Adhesion_.)

L'ignorance qui nous deborde, qui nous assiege, qui nous investit de

toutes parts. C'est a la faveur de l'ignorance que certaines doctrines

fatales passent de l'esprit impitoyable des theoriciens dans le

cerveau confus des multitudes. Le communisme n'est qu'une forme de

l'ignorance. Le jour ou l'ignorance disparaitrait, les sophismes

s'evanouiraient. Et c'est dans un pareil moment, devant un pareil

danger, qu'on songerait a attaquer, a mutiler, a ebranler toutes ces

institutions qui ont pour but special de poursuivre, de combattre, de

detruire l'ignorance!

Sur ce point, j'en appelle, je le repete, au sentiment de l'assemblee.

Quoi! d'un cote la barbarie dans la rue, et de l'autre le vandalisme

dans le gouvernement! (_Mouvement_.) Messieurs, il n'y a pas que

la prudence materielle au monde, il y a autre chose que ce que

j'appellerai la prudence brutale. Les precautions grossieres, les

moyens de police ne sont pas, Dieu merci, le dernier mot des societes

civilisees.

On pourvoit a l'eclairage des villes, on allume tous les soirs, et on

fait tres bien, des reverberes dans les carrefours, dans les places

publiques; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi

dans le monde moral, et qu'il faut allumer des flambeaux pour les

esprits? (_Approbation et rires_.)

Puisque l'assemblee m'a interrompu, elle me permettra d'insister sur

ma pensee.

Oui, messieurs, j'y insiste. Un mal moral, un mal moral profond nous

travaille et nous tourmente. Ce mal moral, cela est etrange a dire,

n'est autre chose que l'exces des tendances materielles. Eh bien,

comment combattre le developpement des tendances materielles? Par le

developpement des tendances intellectuelles. Il faut oter au corps et

donner a l'ame. (_Oui! oui! Sensation_.)

Quand je dis: il faut oter au corps et donner a l'ame, vous ne vous

meprenez pas sur mon sentiment. (_Non! non!_) Vous me comprenez tous;

je souhaite passionnement, comme chacun de vous, l'amelioration du

sort materiel des classes souffrantes; c'est la, selon moi, le grand,

l'excellent progres auquel nous devons tous tendre de tous nos voeux

comme hommes et de tous nos efforts comme legislateurs.

Mais si je veux ardemment, passionnement, le pain de l'ouvrier, le

pain du travailleur, qui est mon frere, a cote du pain de la vie je

veux le pain de la pensee, qui est aussi le pain de la vie. Je veux

multiplier le pain de l'esprit comme le pain du corps. (_Interruption

au centre_.)

Il me semble, messieurs, que ce sont la les questions que souleve

naturellement ce budget de l'instruction publique discute en ce

moment. (_Oui! oui!_)

Eh bien, la grande erreur de notre temps, c'a ete de pencher, je dis

plus, de courber, l'esprit des hommes vers la recherche du bien-etre

materiel, et de le detourner par consequent du bien-etre religieux et

du bien-etre intellectuel. (_C'est vrai!_) La faute est d'autant plus

grande que le bien-etre materiel, quoi qu'on fasse, quand meme tous

les progres qu'on reve, et que je reve aussi, moi, seraient realises,

le bien-etre materiel ne peut et ne pourra jamais etre que le partage

de quelques-uns, tandis que le bien-etre religieux, c'est-a-dire la

croyance, le bien-etre intellectuel, c'est-a-dire l'education, peuvent

etre donnes a tous.

D'ailleurs le bien-etre materiel ne pourrait etre le but supreme de

l'homme en ce monde qu'autant qu'il n'y aurait pas d'autre vie, et

c'est la une affirmation desolante, c'est la un mensonge affreux qui

ne doit pas sortir des institutions sociales. (_Tres bien!--Mouvement

prolonge_.)

Il importe, messieurs, de remedier au mal; il faut redresser, pour

ainsi dire, l'esprit de l'homme; il faut, et c'est la la grande

mission, la mission speciale du ministere de l'instruction publique,

il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers Dieu, vers la

conscience, vers le beau, le juste et le vrai, vers le desinteresse

et le grand. C'est la, et seulement la, que vous trouverez la paix de

l'homme avec lui-meme, et par consequent la paix de l'homme avec la

societe. (_Tres bien!_)

Pour arriver a ce but, messieurs, que faudrait-il faire? Precisement

tout le contraire de ce qu'ont fait les precedents gouvernements;

precisement tout le contraire de ce que vous propose votre comite des

finances. Outre l'enseignement religieux, qui tient le premier rang

parmi les institutions liberales, il faudrait multiplier les ecoles,

les chaires, les bibliotheques, les musees, les theatres, les

librairies.

Il faudrait multiplier les maisons d'etudes pour les enfants, les

maisons de lecture pour les hommes, tous les etablissements, tous les

asiles ou l'on medite, ou l'on s'instruit, ou l'on se recueille, ou

l'on apprend quelque chose, ou l'on devient meilleur; en un mot, il

faudrait faire penetrer de toutes parts la lumiere dans l'esprit du

peuple; car c'est par les tenebres qu'on le perd. (_Tres bien!_)

Ce resultat, vous l'aurez quand vous voudrez. Quand vous le voudrez,

vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel; ce

mouvement, vous l'avez deja; il ne s'agit que de l'utiliser et de le

diriger; il ne s'agit que de bien cultiver le sol.

La question de l'intelligence, j'appelle sur ce point l'attention de

l'assemblee, la question de l'intelligence est identiquement la meme

que la question de l'agriculture.

L'epoque ou vous etes est une epoque riche et feconde; ce ne sont pas,

messieurs, les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents,

ce ne sont pas les grandes aptitudes; ce qui manque, c'est l'impulsion

sympathique, c'est l'encouragement enthousiaste d'un grand

gouvernement. (_C'est vrai!_)

Ce gouvernement, j'aurais souhaite que la monarchie le fut; elle

n'a pas su l'etre. Eh bien, ce conseil affectueux que je donnais

loyalement a la monarchie, je le donne loyalement a la republique.

(_Mouvement_.)

Je voterai contre toutes les reductions que je viens de vous signaler,

et qui amoindriraient l'eclat utile des lettres, des arts et des

sciences.

Je ne dirai plus qu'un mot aux honorables auteurs du rapport. Vous

etes tombes dans une meprise regrettable; vous avez cru faire une

economie d'argent, c'est une economie de gloire que vous faites.

(_Nouveau mouvement._) Je la repousse pour la dignite de la France, je

la repousse pour l'honneur de la republique. (_Tres bien! Tres bien!_)

VII

LA SEPARATION DE L'ASSEMBLEE

[Note: L'assemblee constituante discutait sur les propositions

relatives soit a la convocation de l'assemblee legislative, soit a la

modification du decret du 15 decembre concernant les lois organiques.

Jules Favre venait de prononcer un discours tres eloquent, tres

vehement, pour prouver que l'assemblee constituante avait droit et

devoir de rester reunie, quand Victor Hugo monta a la tribune. La

dissolution fut votee.]

29 janvier 1849.

J'entre immediatement dans le debat, et je le prends au point ou le

dernier orateur l'a laisse.

L'heure s'avance, et j'occuperai peu de temps cette tribune.

Je ne suivrai pas l'honorable orateur dans les considerations

politiques de diverse nature qu'il a successivement parcourues; je

m'enfermerai dans la discussion du droit de cette assemblee a se

maintenir ou a se dissoudre. Il a cherche a passionner le debat, je

chercherai a le calmer. (_Chuchotements a gauche_.)

Mais si, chemin faisant, je rencontre quelques-unes des questions

politiques qui touchent a celles qu'il a soulevees, l'honorable et

eloquent orateur peut etre assure que je ne les eviterai pas.

N'en deplaise a l'honorable orateur, je suis de ceux qui pensent que

cette assemblee a recu un mandat tout a la fois illimite et limite.

(_Exclamations_.)

M. LE PRESIDENT.--J'invite tous les membres de l'assemblee au silence.

On doit ecouter M. Victor Hugo comme on a ecoute M. Jules Favre.

M. VICTOR HUGO.--Illimite quant a la souverainete, limite quant a

l'oeuvre a accomplir. (_Tres bien! Mouvement._) Je suis de ceux qui

pensent que l'achevement de la constitution epuise le mandat, et que

le premier effet de la constitution votee doit etre, dans la logique

politique, de dissoudre la constituante.

Et, en effet, messieurs, qu'est-ce que c'est qu'une assemblee

constituante? c'est une revolution agissant et deliberant avec

un horizon indefini devant elle. Et qu'est-ce que c'est qu'une

constitution? C'est une revolution accomplie et desormais

circonscrite. Or peut-on se figurer une telle chose: une revolution a

la fois terminee par le vote de la constitution et continuant par la

presence de la constituante? C'est-a-dire, en d'autres termes, le

definitif proclame et le provisoire maintenu; l'affirmation et la

negation en presence? Une constitution qui regit la nation et qui

ne regit pas le parlement! Tout cela se heurte et s'exclut.

(_Sensation_.)

Je sais qu'aux termes de la constitution vous vous etes attribue la

mission de voter ce qu'on a appele les lois organiques. Je ne dirai

donc pas qu'il ne faut pas les faire; je dirai qu'il faut en faire le

moins possible. Et pourquoi? Les lois organiques font-elles partie

de la constitution? participent-elles de son privilege et de son

inviolabilite? Oh! alors votre droit et votre devoir est de les faire

toutes. Mais les lois organiques ne sont que des lois ordinaires; les

lois organiques ne sont que des lois comme toutes les autres, qui

peuvent etre modifiees, changees, abrogees sans formalites speciales,

et qui, tandis que la constitution, armee par vous, se defendra,

peuvent tomber au premier choc de la premiere assemblee legislative.

Cela est incontestable. A quoi bon les multiplier, alors, et les faire

toutes dans des circonstances ou il est a peine possible de les faire

viables? Une assemblee constituante ne doit rien faire qui ne porte le

caractere de la necessite. Et, ne l'oublions pas, la ou une assemblee

comme celle-ci n'imprime pas le sceau de sa souverainete, elle imprime

le sceau de sa faiblesse.

Je dis donc qu'il faut limiter a un tres petit nombre les lois

organiques que la constitution vous impose le devoir de faire.

J'aborde, pour la traverser rapidement, car, dans les circonstances ou

nous sommes, il ne faut pas irriter un tel debat, j'aborde la question

delicate que j'appellerai la question d'amour-propre, c'est-a-dire le

conflit qu'on cherche a elever entre le ministere et l'assemblee a

l'occasion de la proposition Rateau. Je repete que je traverse cette

question rapidement; vous en comprenez tous le motif, il est puise

dans mon patriotisme et dans le votre. Je dis seulement, et je me

borne a ceci, que cette question ainsi posee, que ce conflit, que

cette susceptibilite, que tout cela est au-dessous de vous.

(_Oui! oui!--Adhesion_.) Les grandes assemblees comme celle-ci ne

compromettent pas la paix du pays par susceptibilite, elles se meuvent

et se gouvernent par des raisons plus hautes. Les grandes assemblees,

messieurs, savent envisager l'heure de leur abdication politique avec

dignite et liberte; elles n'obeissent jamais, soit au jour de leur

avenement, soit au jour de leur retraite, qu'a une seule impulsion,

l'utilite publique. C'est la le sentiment que j'invoque et que je

voudrais eveiller dans vos ames.

J'ecarte donc comme renverses par la discussion les trois arguments

puises, l'un dans la nature de notre mandat, l'autre dans la necessite

de voter les lois organiques, et le troisieme dans la susceptibilite

de l'assemblee en face du ministere.

J'arrive a une derniere objection qui, selon moi, est encore entiere,

et qui est au fond du discours remarquable que vous venez d'entendre.

Cette objection, la voici:

Pour dissoudre l'assemblee, nous invoquons la necessite politique.

Pour la maintenir, on nous oppose la necessite politique. On nous

dit: Il faut que l'assemblee constituante reste a son poste; il faut

qu'elle veille sur son oeuvre; il importe qu'elle ne livre pas la

democratie organisee par elle, qu'elle ne livre pas la constitution a

ce courant qui emporte les esprits vers un avenir inconnu.

Et la-dessus, messieurs, on evoque je ne sais quel fantome d'une

assemblee menacante pour la paix publique; on suppose que la prochaine

assemblee legislative (car c'est la le point reel de la question, j'y

insiste, et j'y appelle votre attention), on suppose que la prochaine

assemblee legislative apportera avec elle les bouleversements et les

calamites, qu'elle perdra la France au lieu de la sauver.

C'est la toute la question, il n'y en a pas d'autre; car si vous

n'aviez pas cette crainte et cette anxiete, vous mes collegues de la

majorite, que j'honore et auxquels je m'adresse, si vous n'aviez pas

cette crainte et cette anxiete, si vous etiez tranquilles sur le

sort de la future assemblee, a coup sur votre patriotisme vous

conseillerait de lui ceder la place.

C'est donc la, a mon sens, le point veritable de la question. Eh bien,

messieurs, j'aborde cette objection. C'est pour la combattre que je

suis monte a cette tribune. On nous dit: Savez-vous ce que sera,

savez-vous ce que fera la prochaine assemblee legislative? Et l'on

conclut, des inquietudes qu'on manifeste, qu'il faut maintenir

l'assemblee constituante.

Eh bien, messieurs, mon intention est de vous montrer ce que valent

ces arguments comminatoires; je le ferai en tres peu de paroles, et

par un simple rapprochement, qui est maintenant de l'histoire, et

qui, a mon sens, eclaire singulierement tout ce cote de la question.

(_Ecoutez! Ecoutez!--Profond silence_.)

Messieurs, il y a moins d'un an, en mars dernier, une partie du

gouvernement provisoire semblait croire a la necessite de se

perpetuer. Des publications officielles, placardees au coin des rues,

affirmaient que l'education politique de la France n'etait pas faite,

qu'il etait dangereux de livrer au pays, dans l'etat des choses,

l'exercice de sa souverainete, et qu'il etait indispensable que le

pouvoir qui etait alors debout prolongeat sa duree. En meme temps, un

parti, qui se disait le plus avance, une opinion qui se proclamait

exclusivement republicaine, qui declarait avoir fait la republique, et

qui semblait penser que la republique lui appartenait, cette opinion

jetait le cri d'alarme, demandait hautement l'ajournement des

elections, et denoncait aux patriotes, aux republicains, aux bons

citoyens, l'approche d'un danger immense et imminent. Cet immense

danger qui approchait, messieurs,--c'etait vous. (_Tres bien! tres

bien!_) C'etait l'assemblee nationale a laquelle je parle en ce

moment. (_Nouvelle approbation_.)

Ces elections fatales, qu'il fallait ajourner a tout prix pour le

salut public, et qu'on a ajournees, ce sont les elections dont vous

etes sortis. (_Profonde sensation_.)

Eh bien, messieurs, ce qu'on disait, il y a dix mois, de l'assemblee

constituante, on le dit aujourd'hui de l'assemblee legislative.

Je laisse vos esprits conclure, je vous laisse interroger vos

consciences, et vous demander a vous-memes ce que vous avez ete, et

ce que vous avez fait. Ce n'est pas ici le lieu de detailler tous vos

actes; mais ce que je sais, c'est que la civilisation, sans vous, eut

ete perdue, c'est que la civilisation a ete sauvee par vous. Or sauver

la civilisation, c'est sauver la vie a un peuple. Voila ce que vous

avez fait, voila comment vous avez repondu aux propheties sinistres

qui voulaient retarder votre avenement. (_Vive et universelle

approbation_.)

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 13 / 36 段