Maintenant, si le pouvoir executif ne croit pas l'autorite dont

l'assemblee l'a investi suffisante, qu'il le declare et que

l'assemblee avise. Quant a moi, dans une occasion ou il s'agit de la

premiere et de la plus essentielle de nos libertes, je ne manquerai

pas a la defense de cette liberte. Defendre aujourd'hui la societe,

demain la liberte, les defendre l'une avec l'autre, les defendre

l'une par l'autre, c'est ainsi que je comprends mon mandat comme

representant, mon droit comme citoyen et mon devoir comme ecrivain.

(_Mouvement_.)

Si le pouvoir donc desire etre investi d'une autorite dictatoriale,

qu'il le dise, et que l'assemblee decide.

LE GENERAL CAVAIGNAC, _chef du pouvoir executif, president du

conseil_.--Ne craignez rien, monsieur, je n'ai pas besoin de tant de

pouvoir; j'en ai assez, j'en ai trop de pouvoir; calmez vos craintes.

(_Marques d'approbation_.)

M. VICTOR HUGO.--Dans votre interet meme, permettez-moi de vous

le dire, a vous homme du pouvoir, moi homme de la pensee....

(_Interruption prolongee_.)

J'ai besoin d'expliquer une expression sur laquelle l'assemblee

pourrait se meprendre.

Quand je dis homme de la pensee, je veux dire homme de la presse, vous

l'avez tous compris. (_Oui! oui!_)

Eh bien, dans l'interet de l'avenir encore plus que dans l'interet du

present, quoique l'interet du present me preoccupe autant qu'aucun

de vous, croyez-le bien, je dis au pouvoir executif: Prenez garde!

l'immense autorite dont vous etes investi....

LE GENERAL CAVAIGNAC.--Mais non!

UN MEMBRE A GAUCHE.--Faites une proposition. (_Rumeurs diverses_.)

M. LE PRESIDENT.--Il est impossible de continuer a discuter si l'on se

livre a des interpellations particulieres.

M. VICTOR HUGO.--Que le pouvoir me permette de le lui dire,--je

reponds a l'interruption de l'honorable general Cavaignac,--dans les

circonstances actuelles, avec la puissance considerable dont il est

investi, qu'il prenne garde a la liberte de la presse, qu'il respecte

cette liberte! Que le pouvoir se souvienne que la liberte de la presse

est l'arme de cette civilisation que nous defendons ensemble.

La liberte de la presse etait avant vous, elle sera apres vous.

(_Agitation_.)

Voila ce que je voulais repondre a l'interruption de l'honorable

general Cavaignac.

Maintenant je demande au pouvoir de se prononcer sur la maniere dont

il entend user de l'autorite que nous lui avons confiee. Quant a moi,

je crois que les lois existantes, energiquement appliquees, suffisent.

Je n'adopte pas l'opinion de M. le ministre de la justice, qui semble

penser que nous nous trouvons dans une sorte d'interregne legal, et

qu'il faut attendre, pour user de la repression judiciaire, qu'une

nouvelle loi soit faite par vous. Si ma memoire ne me trompe pas, le

24 juin, l'honorable procureur general pres la cour d'appel de Paris a

declare obligatoire la loi sur la presse du 16 juillet 1828. Remarquez

cette contradiction. Y a-t-il pour la presse une legislation en

vigueur? Le procureur general dit oui, le ministre de la justice dit

non. (_Mouvement_.) Je suis de l'avis du procureur general.

La presse, a l'heure qu'il est, et jusqu'au vote d'une loi nouvelle,

est sous l'empire de la legislation de 1828. Dans ma pensee, si l'etat

de siege seul existe, si nous ne sommes pas en pleine dictature, les

journaux supprimes ont le droit de reparaitre en se conformant a cette

legislation. (_Agitation_.) Je pose la question ainsi et je demande

qu'on s'explique sur ce point. Je repete que c'est une question de

liberte, et j'ajoute que les questions de liberte doivent etre dans

une assemblee nationale, dans une assemblee populaire comme celle-ci,

traitees, je ne dis pas avec menagement, je dis avec respect.

(_Adhesion_.)

Quant aux journaux, je n'ai pas a m'expliquer sur leur compte, je n'ai

pas d'opinion a exprimer sur eux, cette opinion serait peut-etre pour

la plupart d'entre eux tres severe. Vous comprenez que plus elle est

severe, plus je dois la taire; je ne veux pas prendre la parole

pour les attaquer quand ils n'ont pas la parole pour se defendre.

(_Mouvement_.) Je me sers a regret de ces termes, _les journaux

supprimes_; l'expression _supprimes_ ne me parait ni juste, ni

politique; _suspendus_ etait le veritable mot dont le pouvoir executif

aurait du se servir. (_Signe d'assentiment de M. le ministre de la

justice_.) Je n'attaque pas en ce moment le pouvoir executif, je

le conseille. J'ai voulu et je veux rester dans les limites de la

discussion la plus moderee. Les discussions moderees sont les

discussions utiles. (_Tres bien!_)

J'aurais pu dire, remarquez-le, que le pouvoir avait attente a la

propriete, a la liberte de la pensee, a la liberte de la personne d'un

ecrivain; qu'il avait tenu cet ecrivain neuf jours au secret, onze

jours dans un etat de detention qui est reste inexplique. (_Mouvements

divers_.)

Je n'ai pas voulu entrer et je n'entrerai pas dans ce cote irritant,

je le repete, de la question. Je desire simplement obtenir une

explication, afin que les journaux puissent savoir, a l'issue de cette

seance, ce qu'ils peuvent attendre du pouvoir qui gouverne le pays.

Dans ma conviction, les laisser reparaitre sous l'empire rigide de la

loi, ce serait a la fois une mesure de vraie justice et une mesure de

bonne politique; de justice, cela n'a pas besoin d'etre demontre; de

bonne politique, car il est evident pour moi qu'en presence de l'etat

de siege, et sous la pression des circonstances actuelles, ces

journaux modereraient d'eux-memes la premiere explosion de leur

liberte. Or c'est cette explosion qu'il serait utile d'amortir dans

l'interet de la paix publique. L'ajourner, ce n'est que la rendre plus

dangereuse par la longueur meme de la compression. (_Mouvement_.)

Pesez ceci, messieurs.

Je demande formellement a l'honorable general Cavaignac de vouloir

bien nous dire s'il entend que les journaux interdits peuvent

reparaitre immediatement sous l'empire des lois existantes, ou s'ils

doivent, en attendant une legislation nouvelle, rester dans l'etat ou

ils sont, ni vivants ni morts, non pas seulement entraves par l'etat

de siege, mais confisques par la dictature. (_Mouvement prolonge_.)

III

L'ETAT DE SIEGE

[Note: Le representant Lichtenberger avait fait une proposition

relative a la levee de l'etat de siege avant la discussion sur le

projet de constitution. Le comite de la justice, par l'organe de

son rapporteur, disait qu'il n'y avait pas lieu de prendre en

consideration la proposition. Le representant Ledru-Rollin la

defendit, le representant Saureau la defendit egalement, le

representant Demanet parla dans le meme sens. Le general Cavaignac,

president du conseil, presenta dans ce debat des considerations a la

suite desquelles Victor Hugo demanda la parole. La discussion fut

close apres son discours. La proposition du representant Lichtenberger

ne fut pas adoptee. (_Note de l'editeur_.)]

2 septembre 1848.

M. VICTOR HUGO.--Au point ou la discussion est arrivee, il semblerait

utile de remettre la continuation dela discussion a lundi. (_Non! non!

Parlez! parlez!_) Je crois que l'assemblee ne voudra pas fermer la

discussion avant qu'elle soit epuisee. (_Non! non!_)

Je ne veux, dis-je, repondre qu'un mot au chef du pouvoir executif,

mais il me parait impossible de ne pas replacer la question sur son

veritable terrain.

Pour que la constitution soit sainement discutee, il faut deux

choses: que l'assemblee soit libre, et que la presse soit libre.

(_Interruption._)

Ceci est, a mon avis, le veritable point de la question; l'etat de

siege implique-t-il la suppression de la liberte de la presse? Le

pouvoir executif dit oui; je dis non. Qui a tort? Si l'assemblee

hesite a prononcer, l'histoire et l'avenir jugeront.

L'assemblee nationale a donne au pouvoir executif l'etat de siege pour

comprimer l'insurrection, et des lois pour reprimer la presse. Lorsque

le pouvoir executif confond l'etat de siege avec la suspension des

lois, il est dans une erreur profonde, et il importe qu'il soit

averti. (_A gauche: Tres bien!_)

Ce que nous avons a dire au pouvoir executif, le voici:

L'assemblee nationale a pretendu empecher la guerre civile, mais non

interdire la discussion; elle a voulu desarmer les bras, mais non

baillonner les consciences. (_Approbation a gauche._)

Pour pacifier la rue, vous avez l'etat de siege; pour contenir la

presse, vous avez les tribunaux. Mais ne vous servez pas de l'etat

de siege contre la presse; vous vous trompez d'arme, et, en croyant

defendre la societe, vous blessez la liberte. (_Mouvement._)

Vous combattez pour des principes sacres, pour l'ordre, pour la

famille, pour la propriete; nous vous suivrons, nous vous aiderons

dans le combat; mais nous voulons que vous combattiez avec les lois.

Une voix.--Qui, nous?

M. VICTOR HUGO.--Nous, l'assemblee tout entiere. (_A gauche: Tres

bien! tres bien!_)

Il m'est impossible de ne pas rappeler que la distinction a ete faite

plusieurs fois et comprise et accueillie par vous tous, entre l'etat

de siege et la suspension des lois.

L'etat de siege est un etat defini et legal, on l'a dit deja; la

suspension des lois est une situation monstrueuse dans laquelle la

chambre ne peut pas vouloir placer la France (_mouvement_), dans

laquelle une grande assemblee ne voudra jamais placer un grand peuple!

(_Nouveau mouvement_.)

Je ne puis admettre que le pouvoir executif comprenne ainsi son

mandat. Quant a moi, je le declare, j'ai pretendu lui donner l'etat

de siege, je l'ai arme de toute la force sociale pour la defense de

l'ordre, je lui ai donne toute la somme de pouvoir que mon mandat me

permettait de lui conferer; mais je ne lui ai pas donne la dictature,

mais je ne lui ai pas livre la liberte de la pensee, mais je n'ai pas

pretendu lui attribuer la censure et la confiscation! (_Approbation

sur plusieurs bancs. Reclamations sur d'autres_.) C'est la censure et

la confiscation qui, a l'heure qu'il est, pesent sur les organes de

la pensee publique. (_Oui! tres bien!_) C'est la une situation

incompatible avec la discussion de la constitution. Il importe, je le

repete, que la presse soit libre, et la liberte de la presse n'importe

pas moins a la bonte et a la duree de la constitution que la liberte

de l'assemblee elle-meme.

Pour moi, ces deux points sont indivisibles, sont inseparables, et je

n'admettrais pas que l'assemblee elle-meme fut suffisamment libre,

c'est-a-dire suffisamment eclairee (_exclamations_) si la presse

n'etait pas libre a cote d'elle, et si la liberte des opinions

exterieures ne melait pas sa lumiere a la liberte de vos

deliberations.

Je demande que M. le president du conseil vienne nous dire de quelle

facon il entend definitivement l'etat de siege (_Il l'a dit!_); que

l'on sache si M. le president du conseil entend par etat de siege

la suspension des lois. Quant a moi, qui crois l'etat de siege

necessaire, si cependant il etait defini de cette facon, je voterais

a l'instant meme contre son maintien, car je crois qu'a la pla

d'un peril passager, l'emeute, nous mettrions un immense malheur,

l'abaissement de la nation. (_Mouvement._) Que l'etat de siege soit

maintenu et que la loi soit respectee, voila ce que je demande, voila

ce que veut la societe qui entend conserver l'ordre, voila ce que veut

la conscience publique qui entend conserver la liberte. (_Aux voix! La

cloture!_)

IV

LA PEINE DE MORT

[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion de l'article 5 du

projet de constitution. Cet article etait ainsi concu: _La peine de

mort est abolie en matiere politique_. Les representants Coquerel,

Koenig et Buvignier proposaient par amendement de rediger ainsi

cet article 5: _La peine de mort est abolie_. Dans la seance du 18

septembre cet amendement fut repousse par 498 voix contre 216.]

15 septembre 1848.

Je regrette que cette question, la premiere de toutes peut-etre,

arrive au milieu de vos deliberations presque a l'improviste, et

surprenne les orateurs non prepares.

Quant a moi, je dirai peu de mots, mais, ils partiront du sentiment

d'une conviction profonde et ancienne.

Vous venez de consacrer l'inviolabilite du domicile, nous vous

demandons de consacrer une inviolabilite plus haute et plus sainte

encore, l'inviolabilite de la vie humaine.

Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par

la France et pour la France, est necessairement un pas dans la

civilisation. Si elle n'est point un pas dans la civilisation, elle

n'est rien. (_Tres bien! tres bien!_)

Eh bien, songez-y, qu'est-ce que la peine de mort? La peine de mort

est le signe special et eternel de la barbarie. (_Mouvement._) Partout

ou la peine de mort est prodiguee, la barbarie domine; partout ou la

peine de mort est rare, la civilisation regne. (_Sensation_.)

Messieurs, ce sont la des faits incontestables. L'adoucissement de

la penalite est un grand et serieux progres. Le dix-huitieme siecle,

c'est la une partie de sa gloire, a aboli la torture; le dix-neuvieme

siecle abolira la peine de mort. (_Vive adhesion. Oui! oui!_)

Vous ne l'abolirez pas peut-etre aujourd'hui; mais, n'en doutez

pas, demain vous l'abolirez, ou vos successeurs l'aboliront. (_Nous

l'abolirons!--Agitation._)

Vous ecrivez en tete du preambule de votre constitution: "En presence

de Dieu", et vous commenceriez par lui derober, a ce Dieu, ce droit

qui n'appartient qu'a lui, le droit de vie et de mort. (_Tres bien!

tres bien!_) Messieurs, il y a trois choses qui sont a Dieu et

qui n'appartiennent pas a l'homme: l'irrevocable, l'irreparable,

l'indissoluble. Malheur a l'homme s'il les introduit dans ses lois!

(_Mouvement_.) Tot ou tard elles font plier la societe sous leur

poids, elles derangent l'equilibre necessaire des lois et des moeurs,

elles otent a la justice humaine ses proportions; et alors il arrive

ceci, reflechissez-y, messieurs, que la loi epouvante la conscience.

(_Sensation_.)

Je suis monte a cette tribune pour vous dire un seul mot, un mot

decisif, selon moi; ce mot, le voici. (_Ecoutez! ecoutez!_)

Apres fevrier, le peuple eut une grande pensee, le lendemain du jour

ou il avait brule le trone, il voulut bruler l'echafaud. (_Tres

bien!--D'autres voix: Tres mal!_)

Ceux qui agissaient sur son esprit alors ne furent pas, je le regrette

profondement, a la hauteur de son grand coeur. (_A gauche: Tres

bien!_) On l'empecha d'executer cette idee sublime.

Eh bien, dans le premier article de la constitution que vous votez,

vous venez de consacrer la premiere pensee du peuple, vous avez

renverse le trone. Maintenant consacrez l'autre, renversez l'echafaud.

(_Applaudissements a gauche. Protestations a droite_.)

Je vote l'abolition pure, simple et definitive de la peine de mort.

V

POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE ET CONTRE L'ETAT DE SIEGE

[Note: L'etat de siege fut leve le lendemain de ce discours.]

11 octobre 1848.

Si je monte a la tribune, malgre l'heure avancee, malgre les signes

d'impatience d'une partie de l'assemblee (_Non! non! Parlez!_), c'est

que je ne puis croire que, dans l'opinion de l'assemblee, la question

soit jugee. (_Non! elle ne l'est pas!_) En outre, l'assemblee

considerera le petit nombre d'orateurs qui soutiennent en ce moment la

liberte de la presse, et je ne doute pas que ces orateurs ne soient

proteges, dans cette discussion, par ce double respect que ne peuvent

manquer d'eveiller, dans une assemblee genereuse, un principe si grand

et une minorite si faible. (_Tres bien!_)

Je rappellerai a l'honorable ministre de la justice que le comite de

legislation avait emis le voeu que l'etat de siege fut leve, afin que

la presse fut ce que j'appelle mise en liberte.

M. ABBATUCCI.--Le comite n'a pas dit cela.

M. VICTOR HUGO.--Je n'irai pas aussi loin que votre comite de

legislation, et je dirai a M. le ministre de la justice qu'il serait,

a mon sens, d'une bonne politique d'alleger peu a peu l'etat de siege,

et de le rendre de jour en jour moins pesant, afin de preparer la

transition, et d'amener par degres insensibles l'heure ou l'etat

de siege pourrait etre leve sans danger. (_Adhesion sur plusieurs

bancs_.)

Maintenant, j'entre dans la question de la liberte de la presse, et

je dirai a M. le ministre de la justice que, depuis la derniere

discussion, cette question a pris des aspects nouveaux. Pour ma part,

plus nous avancons dans l'oeuvre de la constitution, plus je suis

frappe de l'inconvenient de discuter la constitution en l'absence de

la liberte de la presse. (_Bruit et interruptions diverses_.)

Je dis dans l'absence de la liberte de la presse, et je ne puis

caracteriser autrement une situation dans laquelle les journaux ne

sont point places et maintenus sous la surveillance et la sauvegarde

des lois, mais laisses a la discretion du pouvoir executif. (_C'est

vrai!_)

Eh bien, messieurs, je crains que, dans l'avenir, la constitution que

vous discutez ne soit moralement amoindrie. (_Denegation. Adhesion sur

plusieurs bancs_.)

M. DUPIN (de la Nievre).--Ce ne sera pas faute d'amendements et de

critiques.

M. VICTOR HUGO.--Vous avez pris, messieurs, deux resolutions graves

dans ces derniers temps; par l'une, a laquelle je ne me suis point

associe, vous avez soumis la republique a cette perilleuse epreuve

d'une assemblee unique; par l'autre, a laquelle je m'honore d'avoir

concouru, vous avez consacre la plenitude de la souverainete du

peuple, et vous avez laisse au pays le droit et le soin de choisir

l'homme qui doit diriger le gouvernement du pays. (_Rumeurs._) Eh

bien, messieurs, il importait dans ces deux occasions que l'opinion

publique, que l'opinion du dehors put prendre la parole, la prendre

hautement et librement, car c'etaient la, a coup sur, des questions

qui lui appartenaient. (_Tres bien!_) L'avenir, l'avenir immediat

de votre constitution amene d'autres questions graves. Il serait

malheureux qu'on put dire que, tandis que tous les interets du pays

elevent la voix pour reclamer ou pour se plaindre, la presse est

baillonnee. (_Agitation_.)

Messieurs, je dis que la liberte de la presse importe a la bonne

discussion de votre constitution. Je vais plus loin (_Ecoutez!

ecoutez!_), je dis que la liberte de la presse importe a la liberte

meme de l'assemblee. (_Tres bien!_) C'est la une verite....

(_Interruption_.)

LE PRESIDENT.--Ecoutez, messieurs, la question est des plus graves.

M. VICTOR HUGO.--Il me semble que, lorsque je cherche a demontrer a

l'assemblee que sa liberte, que sa dignite meme sont interessees a la

plenitude de la liberte de la presse, les interrupteurs pourraient

faire silence. (_Tres bien!_)

Je dis que la liberte de la presse importe a la liberte de cette

assemblee, et je vous demande la permission d'affirmer cette verite

comme on affirme une verite politique, en la generalisant.

Messieurs, la liberte de la presse est la garantie de la liberte des

assemblees. (_Oui! oui!_)

Les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui leur est

souvent refuse dans les deliberations interieures. Pour prouver ce que

j'avance, les raisonnements abondent, les faits abondent egalement.

(_Bruit_.)

VOIX A GAUCHE.--Attendez le silence! C'est un parti pris!

M. VICTOR HUGO.--Je dis que les minorites trouvent dans la presse

libre ...--et, messieurs, permettez-moi de vous rappeler que toute

majorite peut devenir minorite, ainsi respectons les minorites (_vive

adhesion_);--les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui

leur manque souvent dans les deliberations interieures. Et voulez-vous

un fait? Je vais vous en citer un qui est certainement dans la memoire

de beaucoup d'entre vous.

Sous la restauration, un jour, un orateur energique de la gauche,

Casimir Perier, osa jeter a la chambre des deputes cette parole

hardie: Nous sommes six dans cette enceinte et trente millions au

dehors. (_Mouvement_.)

Messieurs, ces paroles memorables, ces paroles qui contenaient

l'avenir, furent couvertes, au moment ou l'orateur les prononca,

par les murmures de la chambre entiere, et le lendemain par les

acclamations de la presse unanime. (_Tres bien! tres bien! Mouvement

prolonge_.)

Eh bien, voulez-vous savoir ce que la presse libre a fait pour

l'orateur libre? (_Ecoutez!_) Ouvrez les lettres politiques de

Benjamin Constant, vous y trouverez ce passage remarquable:

"En revenant a son banc, le lendemain du jour ou il avait parle ainsi,

Casimir Perier me dit: "Si l'unanimite de la presse n'avait pas fait

contre-poids a l'unanimite de la chambre, j'aurais peut-etre ete

decourage."

Voila ce que peut la liberte de la presse, voila l'appui qu'elle peut

donner! c'est peut-etre a la liberte de la presse que vous avez du cet

homme courageux qui, le jour ou il le fallut, sut etre bon serviteur

de l'ordre parce qu'il avait ete bon serviteur de la liberte.

Ne souffrez pas les empietements du pouvoir; ne laissez pas se faire

autour de vous cette espece de calme faux qui n'est pas le calme, que

vous prenez pour l'ordre et qui n'est pas l'ordre; faites attention

a cette verite que Cromwell n'ignorait pas, et que Bonaparte savait

aussi: Le silence autour des assemblees, c'est bientot le silence dans

les assemblees. (_Mouvement_.)

Encore un mot.

Quelle etait la situation de la presse a l'epoque de la terreur?...

(_Interruption_.)

Il faut bien que je vous rappelle des analogies, non dans les epoques,

mais dans la situation de la presse. La presse alors etait, comme

aujourd'hui, libre de droit, esclave de fait. Alors, pour faire taire

la presse, on menacait de mort les journalistes; aujourd'hui on menace

de mort les journaux. (_Mouvement_.) Le moyen est moins terrible, mais

il n'est pas moins efficace.

Qu'est-ce que c'est que cette situation? c'est la censure.

(_Agitation_.) C'est la censure, c'est la pire, c'est la plus

miserable de toutes les censures; c'est celle qui attaque l'ecrivain

dans ce qu'il a de plus precieux au monde, dans sa dignite meme; celle

qui livre l'ecrivain aux tatonnements, sans le mettre a l'abri des

coups d'etat. (_Agitation croissante_.) Voila la situation dans

laquelle vous placez la presse aujourd'hui.

M. FLOCON.--Je demande la parole.

M. VICTOR HUGO.--Eh quoi! messieurs, vous raturez la censure dans

votre constitution et vous la maintenez dans votre gouvernement! A une

epoque comme celle ou nous sommes, ou il y a tant d'indecision dans

les esprits.... (_Bruit_.)

LE PRESIDENT.--Il s'agit d'une des libertes les plus cheres au pays;

je reclame pour l'orateur le silence et l'attention de l'assemblee.

(_Tres bien! tres bien!_)

M. VICTOR HUGO.--Je fais remarquer aux honorables membres qui

m'interrompent en ce moment qu'ils outragent deux libertes a la fois,

la liberte de la presse, que je defends, et la liberte de la tribune,

que j'invoque.

Comment! il n'est pas permis de vous faire remarquer qu'au moment ou

vous venez de declarer que la censure etait abolie, vous la maintenez!

(_Bruit. Parlez! parlez!_) Il n'est pas permis de vous faire remarquer

qu'au moment ou le peuple attend des solutions, vous lui donnez des

contradictions! Savez-vous ce que c'est que les contradictions en

politique? Les contradictions sont la source des malentendus, et les

malentendus sont la source des catastrophes. (_Mouvement_.)

Ce qu'il faut en ce moment aux esprits divises, incertains de tout,

inquiets de tout, ce ne sont pas des hypocrisies, des mensonges, de

faux semblants politiques, la liberte dans les theories, la censure

dans la pratique; non, ce qu'il faut a tous dans ce doute et dans

cette ombre ou sont les consciences, c'est un grand exemple en haut,

c'est dans le gouvernement, dans l'assemblee nationale, la grande et

fiere pratique de la justice et de la verite! (_Agitation prolongee_.)

M. le ministre de la justice invoquait tout a l'heure la necessite.

Je prends la liberte de lui faire observer que la necessite est

l'argument des mauvaises politiques; que, dans tous les temps, sous

tous les regimes, les hommes d'etat, condamnes par une insuffisance,

qui ne venait pas d'eux quelquefois, qui venait des circonstances

memes, se sont appuyes sur cet argument de la necessite. Nous avons vu

deja, et souvent, sous le regime anterieur, les gouvernants recourir

a l'arbitraire, au despotisme, aux suspensions de journaux, aux

incarcerations d'ecrivains. Messieurs, prenez garde! vous faites

respirer a la republique le meme air qu'a la monarchie. Souvenez-vous

que la monarchie en est morte. (_Mouvement_.)

Messieurs, je ne dirai plus qu'un mot.... (_Interruption_.)

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 12 / 36 段