Je vous rapporte un double mandat, le mandat de president de

l'association que vous voulutes bien, il y a un an, me confier a

l'unanimite, le mandat de representant que vos votes, egalement

unanimes, m'ont confere a la meme epoque. Je rappelle cette unanimite

qui est pour moi un cher et glorieux souvenir.

Messieurs, nous venons de traverser une annee laborieuse. Grace a la

toute-puissante volonte de la nation, nettement signifiee aux partis

par le suffrage universel, un gouvernement serieux, regulier, normal,

fonctionnant selon la liberte et la loi, peut desormais tout faire

refleurir parmi nous, le travail, la paix, le commerce, l'industrie,

l'art; c'est-a-dire remettre la France en pleine possession de tous

les elements de la civilisation.

C'est la, messieurs, un grand pas en avant; mais ce pas ne s'est point

accompli sans peine et sans labeur. Il n'est pas un bon citoyen qui

n'ait pousse a la roue dans ce retour a la vie sociale; tous l'ont

fait, avec des forces inegales sans doute, mais avec une egale bonne

volonte. Quant a moi, l'humble part que j'ai prise dans les grands

evenements survenus depuis un an, je ne vous la dirai pas; vous la

savez, votre bienveillance meme se l'exagere. Ce sera ma gloire, un

jour, de n'avoir pas ete etranger a ces grands faits, a ces grands

actes. Toute ma conduite politique depuis une annee peut se resumer en

un seul mot; j'ai defendu energiquement, resolument, de ma poitrine

comme de ma parole, dans les douloureuses batailles de la rue comme

dans les luttes ameres de la tribune, j'ai defendu l'ordre contre

l'anarchie, et la liberte contre l'arbitraire. (_Oui! oui! c'est

vrai!_)

Cette double loi, qui, pour moi, est une loi unique, cette double loi

de ma conduite, dont je n'ai pas devie un seul instant, je l'ai puisee

dans ma conscience, et il me semble aussi, messieurs, que je l'ai

puisee dans la votre! (_Unanime adhesion_.) Permettez-moi de dire

cela, car l'unanimite de vos suffrages il y a un an, et l'unanimite de

vos adhesions en ce moment, nous fait en quelque sorte, a vous, les

mandants, et a moi, le mandataire, une ame commune. (_Oui! oui!_) Je

vous rapporte mon mandat rempli loyalement. J'ai fait de mon mieux,

j'ai fait, non tout ce que j'ai voulu, mais tout ce que j'ai pu, et je

reviens au milieu de vous avec la grave et austere serenite du devoir

accompli. (_Applaudissements_.)

ASSEMBLEE CONSTITUANTE

1848

I

ATELIERS NATIONAUX

[Note: Ce discours fut prononce quatre jours avant la fatale

insurrection du 24 juin. Il ouvrit la discussion sur le decret

suivant, qui fut adopte par l'assemblee.

ART. 1. L'allocation de 3 millions demandee par M. le ministre

des travaux publics pour les ateliers nationaux lui est accordee

d'urgence.

ART. 2. Chaque allocation nouvelle affectee au meme emploi ne pourra

exceder le chiffre de 1 million.

ART. 3. Les pouvoirs de la commission chargee de l'examen du present

decret sont continues jusqu'a ce qu'il en soit autrement ordonne par

l'assemblee.]

20 juin 1848.

Messieurs,

Je ne monte pas a cette tribune pour ajouter de la passion aux

debats qui vous agitent, ni de l'amertume aux contestations qui vous

divisent. Dans un moment ou tout est difficulte, ou tout peut etre

danger, je rougirais d'apporter volontairement des embarras au

gouvernement de mon pays. Nous assistons a une solennelle et decisive

experience; j'aurais honte de moi s'il pouvait entrer dans ma pensee

de troubler par des chicanes, dans l'heure si difficile de son

etablissement, cette majestueuse forme sociale, la republique, que nos

peres ont vue grande et terrible dans le passe, et que nous voulons

tous voir grande et bienfaisante dans l'avenir. Je tacherai donc, dans

le peu que j'ai a dire a propos des ateliers nationaux, de ne point

perdre de vue cette verite, qu'a l'epoque delicate et grave ou

nous sommes, s'il faut de la fermete dans les actes, il faut de la

conciliation dans les paroles.

La question des ateliers nationaux a deja ete traitee a diverses

reprises devant vous avec une remarquable elevation d'apercus et

d'idees. Je ne reviendrai pas sur ce qui a ete dit. Je m'abstiendrai

des chiffres que vous connaissez tous. Dans mon opinion, je le declare

franchement, la creation des ateliers nationaux a pu etre, a ete une

necessite; mais le propre des hommes d'etat veritables, c'est de tirer

bon parti des necessites, et de convertir quelquefois les fatalites

memes d'une situation en moyens de gouvernement. Je suis oblige de

convenir qu'on n'a pas tire bon parti de cette necessite-ci.

Ce qui me frappe au premier abord, ce qui frappe tout homme de bon

sens dans cette institution des ateliers nationaux, telle qu'on l'a

faite, c'est une enorme force depensee en pure perte. Je sais que M.

le ministre des travaux publics annonce des mesures; mais, jusqu'a

ce que la realisation de ces mesures ait serieusement commence, nous

sommes bien obliges de parler de ce qui est, de ce qui menace d'etre

peut-etre longtemps encore; et, dans tous les cas, notre controle a le

droit de remonter aux fautes faites, afin d'empecher, s'il se peut,

les fautes a faire.

Je dis donc que ce qu'il y a de plus clair jusqu'a ce jour dans les

ateliers nationaux, c'est une enorme force depensee en pure perte; et

a quel moment? Au moment ou la nation epuisee avait besoin de toutes

ses ressources, de la ressource des bras autant que de la ressource

des capitaux. En quatre mois, qu'ont produit les ateliers nationaux?

Rien.

Je ne veux pas entrer dans la nomenclature des travaux qu'il etait

urgent d'entreprendre, que le pays reclamait, qui sont presents a tous

vos esprits; mais examinez ceci. D'un cote une quantite immense

de travaux possibles, de l'autre cote une quantite immense de

travailleurs disponibles. Et le resultat? neant! (_Mouvement_.)

Neant, je me trompe; le resultat n'a pas ete nul, il a ete facheux;

facheux doublement, facheux au point de vue des finances, facheux au

point de vue de la politique.

Toutefois, ma severite admet des temperaments; je ne vais pas jusqu'au

point ou vont ceux qui disent avec une rigueur trop voisine peut-etre

de la colere pour etre tout a fait la justice:--Les ateliers nationaux

sont un expedient fatal. Vous avez abatardi les vigoureux enfants du

travail, vous avez ote a une partie du peuple le gout du labeur, gout

salutaire qui contient la dignite, la fierte, le respect de soi-meme

et la sante de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors

que la force genereuse du bras qui travaille, vous avez appris la

honteuse puissance de la main tendue; vous avez deshabitue les epaules

de porter le poids glorieux du travail honnete, et vous avez accoutume

les consciences a porter le fardeau humiliant de l'aumone. Nous

connaissions deja le desoeuvre de l'opulence, vous avez cree le

desoeuvre de la misere, cent fois plus dangereux pour lui-meme et

pour autrui. La monarchie avait les oisifs, la republique aura les

faineants.--(_Assentiment marque_.)

Ce langage rude et chagrin, je ne le tiens pas precisement, je ne vais

pas jusque-la. Non, le glorieux peuple de juillet et de fevrier ne

s'abatardira pas. Cette faineantise fatale a la civilisation est

possible en Turquie; en Turquie et non pas en France. Paris ne copiera

pas Naples; jamais, jamais Paris ne copiera Constantinople. Jamais,

le voulut-on, jamais on ne parviendra a faire de nos dignes et

intelligents ouvriers qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui

ecoutent, des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour le

combat. Jamais! (_Sensation_.)

Ce mot _le voulut-on_, je viens de le prononcer; il m'est echappe.

Je ne voudrais pas que vous y vissiez une arriere-pensee, que vous y

vissiez une accusation par insinuation. Le jour ou je croirai devoir

accuser, j'accuserai, je n'insinuerai pas. Non, je ne crois pas, je

ne puis croire, et je le dis en toute sincerite, que cette pensee

monstrueuse ait pu germer dans la tete de qui que ce soit, encore

moins d'un ou de plusieurs de nos gouvernants, de convertir l'ouvrier

parisien en un condottiere, et de creer dans la ville la plus

civilisee du monde, avec les elements admirables dont se compose la

population ouvriere, des pretoriens de l'emeute au service de la

dictature. (_Mouvement prolonge_.)

Cette pensee, personne ne l'a eue, cette pensee serait un crime de

lese-majeste populaire! (_C'est vrai!_) Et malheur a ceux qui la

concevraient jamais! malheur a ceux qui seraient tentes de la mettre

a execution! car le peuple, n'en doutez pas, le peuple, qui a de

l'esprit, s'en apercevrait bien vite, et ce jour-la il se leverait

comme un seul homme contre ces tyrans masques en flatteurs, contre ces

despotes deguises en courtisans, et il ne serait pas seulement severe,

il serait terrible. (_Tres bien! tres bien!_)

Je rejette cet ordre d'idees, et je me borne a dire qu'independamment

de la funeste perturbation que les ateliers nationaux font peser sur

nos finances, les ateliers nationaux tels qu'ils sont, tels qu'ils

menacent de se perpetuer, pourraient, a la longue,--danger qu'on

vous a deja signale, et sur lequel j'insiste,--alterer gravement le

caractere de l'ouvrier parisien.

Eh bien, je suis de ceux qui ne veulent pas qu'on altere le caractere

de l'ouvrier parisien; je suis de ceux qui veulent que cette noble

race d'hommes conserve sa purete; je suis de ceux qui veulent qu'elle

conserve sa dignite virile, son gout du travail, son courage a la fois

plebeien et chevaleresque; je suis de ceux qui veulent que cette noble

race, admiree du monde entier, reste admirable.

Et pourquoi est-ce que je le veux? Je ne le veux pas seulement pour

l'ouvrier parisien, je le veux pour nous; je le veux a cause du role

que Paris remplit dans l'oeuvre de la civilisation universelle.

Paris est la capitale actuelle du monde civilise....

UNE VOIX.--C'est connu! (_On rit_.)

M. VICTOR HUGO.--Sans doute, c'est connu! J'admire l'interruption! il

serait rare et curieux que Paris fut la capitale du monde et que le

monde n'en sut rien. (_Tres bien!--On rit_.) Je poursuis. Ce que Rome

etait autrefois, Paris l'est aujourd'hui. Ce que Paris conseille,

l'Europe le medite; ce que Paris commence, l'Europe le continue. Paris

a une fonction dominante parmi les nations. Paris a le privilege

d'etablir a certaines epoques, souverainement, brusquement

quelquefois, de grandes choses: la liberte de 89, la republique de 92,

juillet 1830, fevrier 1848; et ces grandes choses, qui est-ce qui les

fait? Les penseurs de Paris qui les preparent, et les ouvriers de

Paris qui les executent. (_Interruptions diverses_.)

Voila pourquoi je veux que l'ouvrier de Paris reste ce qu'il est, un

noble et courageux travailleur, soldat de l'idee au besoin, de

l'idee et non de l'emeute (_sensation_), l'improvisateur quelquefois

temeraire des revolutions, mais l'initiateur genereux, sense,

intelligent et desinteresse des peuples. C'est la le grand role de

l'ouvrier parisien. J'ecarte donc de lui avec indignation tout ce qui

peut le corrompre.

De la mon opposition aux ateliers nationaux.

Il est necessaire que les ateliers nationaux se transforment

promptement d'une institution nuisible en une institution utile.

QUELQUES VOIX.--Les moyens?

M. VICTOR HUGO.--Tout a l'heure, en commencant, ces moyens, je vous

les ai indiques; le gouvernement les enumerait hier, je vous demande

la permission de ne pas vous les repeter.

PLUSIEURS MEMBRES.--Continuez! continuez!

M. VICTOR HUGO.--Trop de temps deja a ete perdu; il importe que les

mesures annoncees soient le plus tot possible des mesures accomplies.

Voila ce qui importe. J'appelle sur ce point l'attention de

l'assemblee et de ses delegues au pouvoir executif.

Je voterai le credit sous le benefice de ces observations.

Que demain il nous soit annonce que les mesures dont a parle M. le

ministre des travaux publics sont en pleine execution, que cette voie

soit largement suivie, et mes critiques disparaissent. Est-ce que vous

croyez qu'il n'est pas de la plus haute importance de stimuler le

gouvernement lorsque le temps se perd, lorsque les forces de la France

s'epuisent?

En terminant, messieurs, permettez-moi d'adresser du haut de cette

tribune, a propos des ateliers nationaux...--ceci est dans le sujet,

grand Dieu! et les ateliers nationaux ne sont qu'un triste detail d'un

triste ensemble...--permettez-moi d'adresser du haut de cette tribune

quelques paroles a cette classe de penseurs severes et convaincus

qu'on appelle les socialistes (_Oh! oh!--Ecoutez! ecoutez!_) et de

jeter avec eux un coup d'oeil rapide sur la question generale qui

trouble, a cette heure, tous les esprits et qui envenime tous les

evenements, c'est-a-dire sur le fond reel de la situation actuelle.

La question, a mon avis, la grande question fondamentale qui saisit la

France en ce moment et qui emplira l'avenir, cette question n'est pas

dans un mot, elle est dans un fait. On aurait tort de la poser dans

le mot _republique_, elle est dans le fait _democratie_; fait

considerable, qui doit engendrer l'etat definitif des societes

modernes et dont l'avenement pacifique est, je le declare, le but de

tout esprit serieux.

C'est parce que la question est dans le fait _democratie_ et non dans

le mot _republique_, qu'on a eu raison de dire que ce qui se dresse

aujourd'hui devant nous avec des menaces selon les uns, avec des

promesses selon les autres, ce n'est pas une question politique, c'est

une question sociale.

Representants du peuple, la question est dans le peuple. Je le disais

il y a un an a peine dans une autre enceinte, j'ai bien le droit de le

redire aujourd'hui ici; la question, depuis longues annees deja, est

dans les detresses du peuple, dans les detresses des campagnes qui

n'ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans

l'ouvrier qui n'a qu'une chambre ou il manque d'air, et une industrie

ou il manque de travail, dans l'enfant qui va pieds nus, dans la

malheureuse jeune fille que la misere ronge et que la prostitution

devore, dans le vieillard sans asile, a qui l'absence de la providence

sociale fait nier la providence divine; la question est dans ceux qui

souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. La question est

la. (_Oui! oui!_)

Eh bien,--socialiste moi-meme, c'est aux socialistes impatients que

je m'adresse,--est-ce que vous croyez que ces souffrances ne nous

prennent pas le coeur? est-ce que vous croyez qu'elles nous laissent

insensibles? est-ce que vous croyez qu'elles n'eveillent pas en nous

le plus tendre respect, le plus profond amour, la plus ardente et

la plus poignante sympathie? Oh! comme vous vous tromperiez!

(_Sensation._) Seulement, en ce moment, au moment ou nous sommes,

voici ce que nous vous disons.

Depuis le grand evenement de fevrier, par suite de ces ebranlements

profonds qui ont amene des ecroulements necessaires, il n'y a plus

seulement la detresse de cette portion de la population qu'on appelle

plus specialement le peuple, il y a la detresse generale de tout

le reste de la nation. Plus de confiance, plus de credit, plus

d'industrie, plus de commerce; la demande a cesse, les debouches se

ferment, les faillites se multiplient, les loyers et les fermages ne

se payent plus, tout a flechi a la fois; les familles riches sont

genees, les familles aisees sont pauvres, les familles pauvres sont

affamees.

A mon sens, le pouvoir revolutionnaire s'est mepris. J'accuse

les fausses mesures, j'accuse aussi et surtout la fatalite des

circonstances.

Le probleme social etait pose. Quant a moi, j'en comprenais ainsi la

solution: n'effrayer personne, rassurer tout le monde, appeler les

classes jusqu'ici desheritees, comme on les nomme, aux jouissances

sociales, a l'education, au bien-etre, a la consommation abondante, a

la vie a bon marche, a la propriete rendue facile....

PLUSIEURS MEMBRES.--Tres bien!

DE TOUTES PARTS.--Nous sommes d'accord, mais par quels moyens?

M. VICTOR HUGO.--En un mot, faire descendre la richesse. On a fait le

contraire; on a fait monter la misere.

Qu'est-il resulte de la? Une situation sombre ou tout ce qui n'est pas

en perdition est en peril, ou tout ce qui n'est pas en peril est

en question; une detresse generale, je le repete, dans laquelle la

detresse populaire n'est plus qu'une circonstance aggravante, qu'un

episode dechirant du grand naufrage.

Et ce qui ajoute encore a mon inexprimable douleur, c'est que d'autres

jouissent et profitent de nos calamites. Pendant que Paris se debat

dans ce paroxysme, que nos ennemis, ils se trompent! prennent pour

l'agonie, Londres est dans la joie, Londres est dans les fetes, le

commerce y a triple, le luxe, l'industrie, la richesse s'y sont

refugies. Oh! ceux qui agitent la rue, ceux qui jettent le peuple sur

la place publique, ceux qui poussent au desordre et a l'insurrection,

ceux qui font fuir les capitaux et fermer les boutiques, je puis bien

croire que ce sont de mauvais logiciens, mais je ne puis me resigner a

penser que ce sont decidement de mauvais francais, et je leur dis, et

je leur crie: En agitant Paris, en remuant les masses, en provoquant

le trouble et l'emeute, savez-vous ce que vous faites? Vous

construisez la force, la grandeur, la richesse, la puissance,

la prosperite et la preponderance de l'Angleterre. (_Mouvement

prolonge_.)

Oui, l'Angleterre, a l'heure ou nous sommes, s'assied en riant au bord

de l'abime ou la France tombe. (_Sensation_.) Oh! certes, les miseres

du peuple nous touchent; nous sommes de ceux qu'elles emeuvent le plus

douloureusement. Oui, les miseres du peuple nous touchent, mais

les miseres de la France nous touchent aussi! Nous avons une pitie

profonde pour l'ouvrier avarement et durement exploite, pour l'enfant

sans pain, pour la femme sans travail et sans appui, pour les familles

proletaires depuis si longtemps lamentables et accablees; mais nous

n'avons pas une pitie moins grande pour la patrie qui saigne sur la

croix des revolutions, pour la France, pour notre France sacree qui,

si cela durait, perdrait sa puissance, sa grandeur et sa lumiere, aux

yeux de l'univers. (_Tres bien!_) Il ne faut pas que cette agonie se

prolonge; il ne faut pas que la ruine et le desastre saisissent tour a

tour et renversent toutes les existences dans ce pays.

UNE VOIX.--Le moyen?

M. VICTOR HUGO.--Le moyen, je viens de le dire, le calme dans la rue,

l'union dans la cite, la force dans le gouvernement, la bonne volonte

dans le travail, la bonne foi dans tout. (_Oui! c'est vrai!_)

Il ne faut pas, dis-je, que cette agonie se prolonge; il ne faut pas

que toutes les existences soient tour a tour renversees. Et a qui cela

profiterait-il chez nous? Depuis quand la misere du riche est-elle

la richesse du pauvre? Dans un tel resultat je pourrais bien voir la

vengeance des classes longtemps souffrantes, je n'y verrais pas leur

bonheur. (_Tres bien!_)

Dans cette extremite, je m'adresse du plus profond et du plus sincere

de mon coeur aux philosophes initiateurs, aux penseurs democrates,

aux socialistes, et je leur dis: Vous comptez parmi vous des coeurs

genereux, des esprits puissants et bienveillants, vous voulez comme

nous le bien de la France et de l'humanite. Eh bien, aidez-nous!

aidez-nous! Il n'y a plus seulement la detresse des travailleurs, il y

a la detresse de tous. N'irritez pas la ou il faut concilier, n'armez

pas une misere contre une misere, n'ameutez pas un desespoir contre un

desespoir. (_Tres bien!_)

Prenez garde! deux fleaux sont a votre porte, deux monstres attendent

et rugissent la, dans les tenebres, derriere nous et derriere vous, la

guerre civile et la guerre servile (_agitation_), c'est-a-dire le lion

et le tigre; ne les dechainez pas! Au nom du ciel, aidez-nous!

Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la

propriete, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation,

nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanite;

admettez avec nous les necessites momentanees des societes.

(_Mouvement_.)

M. FLOCON, _ministre de l'agriculture et du commerce_.--Dites les

necessites permanentes.

UNE VOIX.--Les necessites eternelles.

M. VICTOR HUGO.--J'entends dire les necessites eternelles. Mon

opinion, ce me semble, etait assez claire pour etre comprise. (_Oui!

oui!_) Il va sans dire que l'homme qui vous parle n'est pas un homme

qui nie et met en doute les necessites eternelles des societes.

J'invoque la necessite momentanee d'un peril immense et imminent, et

j'appelle autour de ce grand peril tous les bons citoyens, quelle que

soit leur nuance, quelle que soit leur couleur, tous ceux qui veulent

le bonheur de la France et la grandeur du pays, et je dis a ces

penseurs auxquels je m'adressais tout a l'heure: Puisque le peuple

croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'etre aimes

et ecoutes de lui, oh! je vous en conjure, dites-lui de ne point se

hater vers la rupture et la colere, dites-lui de ne rien precipiter,

dites-lui de revenir a l'ordre, aux idees de travail et de paix, car

l'avenir est pour tous, car l'avenir est pour le peuple! Il ne faut

qu'un peu de patience et de fraternite; et il serait horrible que,

par une revolte d'equipage, la France, ce premier navire des nations,

sombrat en vue de ce port magnifique que nous apercevons tous dans la

lumiere et qui attend le genre humain. (_Tres bien! tres bien!_)

II

POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE

CONTRE L'ARRESTATION DES ECRIVAINS

[Note: M. Crespel-Delatouche avait interpelle le gouvernement sur

la suppression de onze journaux frappes d'interdit le 25 juin, sur

l'arrestation et la detention au secret, dix jours durant, du

directeur de l'un des journaux supprimes, M. Emile de Girardin, etc.

Les mesures attaquees furent defendues par le ministre de la justice;

elles furent combattues par les representants Vesin, Valette, Dupont

(de Bussac), Germain Sarrut et Lenglet. Le general Cavaignac, apres le

discours de Victor Hugo, declara qu'il ne voulait entrer dans aucune

explication et qu'il laissait a l'assemblee le soin de le defendre

ou de l'accuser. L'assemblee declara la discussion close et passa a

l'ordre du jour. (Note de l'editeur.)]

M. VICTOR HUGO.--Je sens que l'assemblee est impatiente de clore le

debat, aussi ne dirai-je que quelques mots. (_Parlez! parlez!_)

Je suis de ceux qui pensent aujourd'hui plus que jamais, depuis hier

surtout, que le devoir d'un bon citoyen, dans les circonstances

actuelles, est de s'abstenir de tout ce qui peut affaiblir le pouvoir

dont l'ordre social a un tel besoin. (_Tres bien!_)

Je renonce donc a entrer dans ce que cette discussion pourrait avoir

d'irritant, et ce sacrifice m'est d'autant plus facile que j'ai le

meme but que vous, le meme but que le pouvoir executif; ce but que

vous comprenez, il peut se resumer en deux mots, armer l'ordre social

et desarmer ses ennemis. (_Adhesion_.)

Ma pensee est, vous le voyez, parfaitement claire, et je demande au

gouvernement la permission de lui adresser une question; car il est

resulte un doute dans mon esprit des paroles de M. le ministre de la

justice.

Sommes-nous dans l'etat de siege, ou sommes-nous dans la dictature?

C'est la, a mon sens, la question.

Si nous sommes dans l'etat de siege, les journaux supprimes ont le

droit de reparaitre en se conformant aux lois. Si nous sommes dans la

dictature, il en est autrement.

M. DEMOSTHENE OLLIVIER.--Qui donc aurait donne la dictature?

M. VICTOR HUGO.--Je demande au chef du pouvoir executif de

s'expliquer.

Quant a moi, je pense que la dictature a dure justement, legitimement,

par l'imperieuse necessite des circonstances, pendant quatre jours.

Ces quatre jours passes, l'etat de siege suffisait.

L'etat de siege, je le declare, est necessaire, mais l'etat de siege

est une situation legale et definie, et il me parait impossible de

conceder au pouvoir executif la dictature indefinie, lorsque vous

n'avez pretendu lui donner que l'etat de siege.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 11 / 36 段