l'association que vous voulutes bien, il y a un an, me confier a
l'unanimite, le mandat de representant que vos votes, egalement
unanimes, m'ont confere a la meme epoque. Je rappelle cette unanimite
qui est pour moi un cher et glorieux souvenir.
Messieurs, nous venons de traverser une annee laborieuse. Grace a la
toute-puissante volonte de la nation, nettement signifiee aux partis
par le suffrage universel, un gouvernement serieux, regulier, normal,
fonctionnant selon la liberte et la loi, peut desormais tout faire
refleurir parmi nous, le travail, la paix, le commerce, l'industrie,
l'art; c'est-a-dire remettre la France en pleine possession de tous
les elements de la civilisation.
C'est la, messieurs, un grand pas en avant; mais ce pas ne s'est point
accompli sans peine et sans labeur. Il n'est pas un bon citoyen qui
n'ait pousse a la roue dans ce retour a la vie sociale; tous l'ont
fait, avec des forces inegales sans doute, mais avec une egale bonne
volonte. Quant a moi, l'humble part que j'ai prise dans les grands
evenements survenus depuis un an, je ne vous la dirai pas; vous la
savez, votre bienveillance meme se l'exagere. Ce sera ma gloire, un
jour, de n'avoir pas ete etranger a ces grands faits, a ces grands
actes. Toute ma conduite politique depuis une annee peut se resumer en
un seul mot; j'ai defendu energiquement, resolument, de ma poitrine
comme de ma parole, dans les douloureuses batailles de la rue comme
dans les luttes ameres de la tribune, j'ai defendu l'ordre contre
l'anarchie, et la liberte contre l'arbitraire. (_Oui! oui! c'est
vrai!_)
Cette double loi, qui, pour moi, est une loi unique, cette double loi
de ma conduite, dont je n'ai pas devie un seul instant, je l'ai puisee
dans ma conscience, et il me semble aussi, messieurs, que je l'ai
puisee dans la votre! (_Unanime adhesion_.) Permettez-moi de dire
cela, car l'unanimite de vos suffrages il y a un an, et l'unanimite de
vos adhesions en ce moment, nous fait en quelque sorte, a vous, les
mandants, et a moi, le mandataire, une ame commune. (_Oui! oui!_) Je
vous rapporte mon mandat rempli loyalement. J'ai fait de mon mieux,
j'ai fait, non tout ce que j'ai voulu, mais tout ce que j'ai pu, et je
reviens au milieu de vous avec la grave et austere serenite du devoir
accompli. (_Applaudissements_.)
ASSEMBLEE CONSTITUANTE
1848
I
ATELIERS NATIONAUX
[Note: Ce discours fut prononce quatre jours avant la fatale
insurrection du 24 juin. Il ouvrit la discussion sur le decret
suivant, qui fut adopte par l'assemblee.
ART. 1. L'allocation de 3 millions demandee par M. le ministre
des travaux publics pour les ateliers nationaux lui est accordee
d'urgence.
ART. 2. Chaque allocation nouvelle affectee au meme emploi ne pourra
exceder le chiffre de 1 million.
ART. 3. Les pouvoirs de la commission chargee de l'examen du present
decret sont continues jusqu'a ce qu'il en soit autrement ordonne par
l'assemblee.]
20 juin 1848.
Messieurs,
Je ne monte pas a cette tribune pour ajouter de la passion aux
debats qui vous agitent, ni de l'amertume aux contestations qui vous
divisent. Dans un moment ou tout est difficulte, ou tout peut etre
danger, je rougirais d'apporter volontairement des embarras au
gouvernement de mon pays. Nous assistons a une solennelle et decisive
experience; j'aurais honte de moi s'il pouvait entrer dans ma pensee
de troubler par des chicanes, dans l'heure si difficile de son
etablissement, cette majestueuse forme sociale, la republique, que nos
peres ont vue grande et terrible dans le passe, et que nous voulons
tous voir grande et bienfaisante dans l'avenir. Je tacherai donc, dans
le peu que j'ai a dire a propos des ateliers nationaux, de ne point
perdre de vue cette verite, qu'a l'epoque delicate et grave ou
nous sommes, s'il faut de la fermete dans les actes, il faut de la
conciliation dans les paroles.
La question des ateliers nationaux a deja ete traitee a diverses
reprises devant vous avec une remarquable elevation d'apercus et
d'idees. Je ne reviendrai pas sur ce qui a ete dit. Je m'abstiendrai
des chiffres que vous connaissez tous. Dans mon opinion, je le declare
franchement, la creation des ateliers nationaux a pu etre, a ete une
necessite; mais le propre des hommes d'etat veritables, c'est de tirer
bon parti des necessites, et de convertir quelquefois les fatalites
memes d'une situation en moyens de gouvernement. Je suis oblige de
convenir qu'on n'a pas tire bon parti de cette necessite-ci.
Ce qui me frappe au premier abord, ce qui frappe tout homme de bon
sens dans cette institution des ateliers nationaux, telle qu'on l'a
faite, c'est une enorme force depensee en pure perte. Je sais que M.
le ministre des travaux publics annonce des mesures; mais, jusqu'a
ce que la realisation de ces mesures ait serieusement commence, nous
sommes bien obliges de parler de ce qui est, de ce qui menace d'etre
peut-etre longtemps encore; et, dans tous les cas, notre controle a le
droit de remonter aux fautes faites, afin d'empecher, s'il se peut,
les fautes a faire.
Je dis donc que ce qu'il y a de plus clair jusqu'a ce jour dans les
ateliers nationaux, c'est une enorme force depensee en pure perte; et
a quel moment? Au moment ou la nation epuisee avait besoin de toutes
ses ressources, de la ressource des bras autant que de la ressource
des capitaux. En quatre mois, qu'ont produit les ateliers nationaux?
Rien.
Je ne veux pas entrer dans la nomenclature des travaux qu'il etait
urgent d'entreprendre, que le pays reclamait, qui sont presents a tous
vos esprits; mais examinez ceci. D'un cote une quantite immense
de travaux possibles, de l'autre cote une quantite immense de
travailleurs disponibles. Et le resultat? neant! (_Mouvement_.)
Neant, je me trompe; le resultat n'a pas ete nul, il a ete facheux;
facheux doublement, facheux au point de vue des finances, facheux au
point de vue de la politique.
Toutefois, ma severite admet des temperaments; je ne vais pas jusqu'au
point ou vont ceux qui disent avec une rigueur trop voisine peut-etre
de la colere pour etre tout a fait la justice:--Les ateliers nationaux
sont un expedient fatal. Vous avez abatardi les vigoureux enfants du
travail, vous avez ote a une partie du peuple le gout du labeur, gout
salutaire qui contient la dignite, la fierte, le respect de soi-meme
et la sante de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors
que la force genereuse du bras qui travaille, vous avez appris la
honteuse puissance de la main tendue; vous avez deshabitue les epaules
de porter le poids glorieux du travail honnete, et vous avez accoutume
les consciences a porter le fardeau humiliant de l'aumone. Nous
connaissions deja le desoeuvre de l'opulence, vous avez cree le
desoeuvre de la misere, cent fois plus dangereux pour lui-meme et
pour autrui. La monarchie avait les oisifs, la republique aura les
faineants.--(_Assentiment marque_.)
Ce langage rude et chagrin, je ne le tiens pas precisement, je ne vais
pas jusque-la. Non, le glorieux peuple de juillet et de fevrier ne
s'abatardira pas. Cette faineantise fatale a la civilisation est
possible en Turquie; en Turquie et non pas en France. Paris ne copiera
pas Naples; jamais, jamais Paris ne copiera Constantinople. Jamais,
le voulut-on, jamais on ne parviendra a faire de nos dignes et
intelligents ouvriers qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui
ecoutent, des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour le
combat. Jamais! (_Sensation_.)
Ce mot _le voulut-on_, je viens de le prononcer; il m'est echappe.
Je ne voudrais pas que vous y vissiez une arriere-pensee, que vous y
vissiez une accusation par insinuation. Le jour ou je croirai devoir
accuser, j'accuserai, je n'insinuerai pas. Non, je ne crois pas, je
ne puis croire, et je le dis en toute sincerite, que cette pensee
monstrueuse ait pu germer dans la tete de qui que ce soit, encore
moins d'un ou de plusieurs de nos gouvernants, de convertir l'ouvrier
parisien en un condottiere, et de creer dans la ville la plus
civilisee du monde, avec les elements admirables dont se compose la
population ouvriere, des pretoriens de l'emeute au service de la
dictature. (_Mouvement prolonge_.)
Cette pensee, personne ne l'a eue, cette pensee serait un crime de
lese-majeste populaire! (_C'est vrai!_) Et malheur a ceux qui la
concevraient jamais! malheur a ceux qui seraient tentes de la mettre
a execution! car le peuple, n'en doutez pas, le peuple, qui a de
l'esprit, s'en apercevrait bien vite, et ce jour-la il se leverait
comme un seul homme contre ces tyrans masques en flatteurs, contre ces
despotes deguises en courtisans, et il ne serait pas seulement severe,
il serait terrible. (_Tres bien! tres bien!_)
Je rejette cet ordre d'idees, et je me borne a dire qu'independamment
de la funeste perturbation que les ateliers nationaux font peser sur
nos finances, les ateliers nationaux tels qu'ils sont, tels qu'ils
menacent de se perpetuer, pourraient, a la longue,--danger qu'on
vous a deja signale, et sur lequel j'insiste,--alterer gravement le
caractere de l'ouvrier parisien.
Eh bien, je suis de ceux qui ne veulent pas qu'on altere le caractere
de l'ouvrier parisien; je suis de ceux qui veulent que cette noble
race d'hommes conserve sa purete; je suis de ceux qui veulent qu'elle
conserve sa dignite virile, son gout du travail, son courage a la fois
plebeien et chevaleresque; je suis de ceux qui veulent que cette noble
race, admiree du monde entier, reste admirable.
Et pourquoi est-ce que je le veux? Je ne le veux pas seulement pour
l'ouvrier parisien, je le veux pour nous; je le veux a cause du role
que Paris remplit dans l'oeuvre de la civilisation universelle.
Paris est la capitale actuelle du monde civilise....
UNE VOIX.--C'est connu! (_On rit_.)
M. VICTOR HUGO.--Sans doute, c'est connu! J'admire l'interruption! il
serait rare et curieux que Paris fut la capitale du monde et que le
monde n'en sut rien. (_Tres bien!--On rit_.) Je poursuis. Ce que Rome
etait autrefois, Paris l'est aujourd'hui. Ce que Paris conseille,
l'Europe le medite; ce que Paris commence, l'Europe le continue. Paris
a une fonction dominante parmi les nations. Paris a le privilege
d'etablir a certaines epoques, souverainement, brusquement
quelquefois, de grandes choses: la liberte de 89, la republique de 92,
juillet 1830, fevrier 1848; et ces grandes choses, qui est-ce qui les
fait? Les penseurs de Paris qui les preparent, et les ouvriers de
Paris qui les executent. (_Interruptions diverses_.)
Voila pourquoi je veux que l'ouvrier de Paris reste ce qu'il est, un
noble et courageux travailleur, soldat de l'idee au besoin, de
l'idee et non de l'emeute (_sensation_), l'improvisateur quelquefois
temeraire des revolutions, mais l'initiateur genereux, sense,
intelligent et desinteresse des peuples. C'est la le grand role de
l'ouvrier parisien. J'ecarte donc de lui avec indignation tout ce qui
peut le corrompre.
De la mon opposition aux ateliers nationaux.
Il est necessaire que les ateliers nationaux se transforment
promptement d'une institution nuisible en une institution utile.
QUELQUES VOIX.--Les moyens?
M. VICTOR HUGO.--Tout a l'heure, en commencant, ces moyens, je vous
les ai indiques; le gouvernement les enumerait hier, je vous demande
la permission de ne pas vous les repeter.
PLUSIEURS MEMBRES.--Continuez! continuez!
M. VICTOR HUGO.--Trop de temps deja a ete perdu; il importe que les
mesures annoncees soient le plus tot possible des mesures accomplies.
Voila ce qui importe. J'appelle sur ce point l'attention de
l'assemblee et de ses delegues au pouvoir executif.
Je voterai le credit sous le benefice de ces observations.
Que demain il nous soit annonce que les mesures dont a parle M. le
ministre des travaux publics sont en pleine execution, que cette voie
soit largement suivie, et mes critiques disparaissent. Est-ce que vous
croyez qu'il n'est pas de la plus haute importance de stimuler le
gouvernement lorsque le temps se perd, lorsque les forces de la France
s'epuisent?
En terminant, messieurs, permettez-moi d'adresser du haut de cette
tribune, a propos des ateliers nationaux...--ceci est dans le sujet,
grand Dieu! et les ateliers nationaux ne sont qu'un triste detail d'un
triste ensemble...--permettez-moi d'adresser du haut de cette tribune
quelques paroles a cette classe de penseurs severes et convaincus
qu'on appelle les socialistes (_Oh! oh!--Ecoutez! ecoutez!_) et de
jeter avec eux un coup d'oeil rapide sur la question generale qui
trouble, a cette heure, tous les esprits et qui envenime tous les
evenements, c'est-a-dire sur le fond reel de la situation actuelle.
La question, a mon avis, la grande question fondamentale qui saisit la
France en ce moment et qui emplira l'avenir, cette question n'est pas
dans un mot, elle est dans un fait. On aurait tort de la poser dans
le mot _republique_, elle est dans le fait _democratie_; fait
considerable, qui doit engendrer l'etat definitif des societes
modernes et dont l'avenement pacifique est, je le declare, le but de
tout esprit serieux.
C'est parce que la question est dans le fait _democratie_ et non dans
le mot _republique_, qu'on a eu raison de dire que ce qui se dresse
aujourd'hui devant nous avec des menaces selon les uns, avec des
promesses selon les autres, ce n'est pas une question politique, c'est
une question sociale.
Representants du peuple, la question est dans le peuple. Je le disais
il y a un an a peine dans une autre enceinte, j'ai bien le droit de le
redire aujourd'hui ici; la question, depuis longues annees deja, est
dans les detresses du peuple, dans les detresses des campagnes qui
n'ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans
l'ouvrier qui n'a qu'une chambre ou il manque d'air, et une industrie
ou il manque de travail, dans l'enfant qui va pieds nus, dans la
malheureuse jeune fille que la misere ronge et que la prostitution
devore, dans le vieillard sans asile, a qui l'absence de la providence
sociale fait nier la providence divine; la question est dans ceux qui
souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. La question est
la. (_Oui! oui!_)
Eh bien,--socialiste moi-meme, c'est aux socialistes impatients que
je m'adresse,--est-ce que vous croyez que ces souffrances ne nous
prennent pas le coeur? est-ce que vous croyez qu'elles nous laissent
insensibles? est-ce que vous croyez qu'elles n'eveillent pas en nous
le plus tendre respect, le plus profond amour, la plus ardente et
la plus poignante sympathie? Oh! comme vous vous tromperiez!
(_Sensation._) Seulement, en ce moment, au moment ou nous sommes,
voici ce que nous vous disons.
Depuis le grand evenement de fevrier, par suite de ces ebranlements
profonds qui ont amene des ecroulements necessaires, il n'y a plus
seulement la detresse de cette portion de la population qu'on appelle
plus specialement le peuple, il y a la detresse generale de tout
le reste de la nation. Plus de confiance, plus de credit, plus
d'industrie, plus de commerce; la demande a cesse, les debouches se
ferment, les faillites se multiplient, les loyers et les fermages ne
se payent plus, tout a flechi a la fois; les familles riches sont
genees, les familles aisees sont pauvres, les familles pauvres sont
affamees.
A mon sens, le pouvoir revolutionnaire s'est mepris. J'accuse
les fausses mesures, j'accuse aussi et surtout la fatalite des
circonstances.
Le probleme social etait pose. Quant a moi, j'en comprenais ainsi la
solution: n'effrayer personne, rassurer tout le monde, appeler les
classes jusqu'ici desheritees, comme on les nomme, aux jouissances
sociales, a l'education, au bien-etre, a la consommation abondante, a
la vie a bon marche, a la propriete rendue facile....
PLUSIEURS MEMBRES.--Tres bien!
DE TOUTES PARTS.--Nous sommes d'accord, mais par quels moyens?
M. VICTOR HUGO.--En un mot, faire descendre la richesse. On a fait le
contraire; on a fait monter la misere.
Qu'est-il resulte de la? Une situation sombre ou tout ce qui n'est pas
en perdition est en peril, ou tout ce qui n'est pas en peril est
en question; une detresse generale, je le repete, dans laquelle la
detresse populaire n'est plus qu'une circonstance aggravante, qu'un
episode dechirant du grand naufrage.
Et ce qui ajoute encore a mon inexprimable douleur, c'est que d'autres
jouissent et profitent de nos calamites. Pendant que Paris se debat
dans ce paroxysme, que nos ennemis, ils se trompent! prennent pour
l'agonie, Londres est dans la joie, Londres est dans les fetes, le
commerce y a triple, le luxe, l'industrie, la richesse s'y sont
refugies. Oh! ceux qui agitent la rue, ceux qui jettent le peuple sur
la place publique, ceux qui poussent au desordre et a l'insurrection,
ceux qui font fuir les capitaux et fermer les boutiques, je puis bien
croire que ce sont de mauvais logiciens, mais je ne puis me resigner a
penser que ce sont decidement de mauvais francais, et je leur dis, et
je leur crie: En agitant Paris, en remuant les masses, en provoquant
le trouble et l'emeute, savez-vous ce que vous faites? Vous
construisez la force, la grandeur, la richesse, la puissance,
la prosperite et la preponderance de l'Angleterre. (_Mouvement
prolonge_.)
Oui, l'Angleterre, a l'heure ou nous sommes, s'assied en riant au bord
de l'abime ou la France tombe. (_Sensation_.) Oh! certes, les miseres
du peuple nous touchent; nous sommes de ceux qu'elles emeuvent le plus
douloureusement. Oui, les miseres du peuple nous touchent, mais
les miseres de la France nous touchent aussi! Nous avons une pitie
profonde pour l'ouvrier avarement et durement exploite, pour l'enfant
sans pain, pour la femme sans travail et sans appui, pour les familles
proletaires depuis si longtemps lamentables et accablees; mais nous
n'avons pas une pitie moins grande pour la patrie qui saigne sur la
croix des revolutions, pour la France, pour notre France sacree qui,
si cela durait, perdrait sa puissance, sa grandeur et sa lumiere, aux
yeux de l'univers. (_Tres bien!_) Il ne faut pas que cette agonie se
prolonge; il ne faut pas que la ruine et le desastre saisissent tour a
tour et renversent toutes les existences dans ce pays.
UNE VOIX.--Le moyen?
M. VICTOR HUGO.--Le moyen, je viens de le dire, le calme dans la rue,
l'union dans la cite, la force dans le gouvernement, la bonne volonte
dans le travail, la bonne foi dans tout. (_Oui! c'est vrai!_)
Il ne faut pas, dis-je, que cette agonie se prolonge; il ne faut pas
que toutes les existences soient tour a tour renversees. Et a qui cela
profiterait-il chez nous? Depuis quand la misere du riche est-elle
la richesse du pauvre? Dans un tel resultat je pourrais bien voir la
vengeance des classes longtemps souffrantes, je n'y verrais pas leur
bonheur. (_Tres bien!_)
Dans cette extremite, je m'adresse du plus profond et du plus sincere
de mon coeur aux philosophes initiateurs, aux penseurs democrates,
aux socialistes, et je leur dis: Vous comptez parmi vous des coeurs
genereux, des esprits puissants et bienveillants, vous voulez comme
nous le bien de la France et de l'humanite. Eh bien, aidez-nous!
aidez-nous! Il n'y a plus seulement la detresse des travailleurs, il y
a la detresse de tous. N'irritez pas la ou il faut concilier, n'armez
pas une misere contre une misere, n'ameutez pas un desespoir contre un
desespoir. (_Tres bien!_)
Prenez garde! deux fleaux sont a votre porte, deux monstres attendent
et rugissent la, dans les tenebres, derriere nous et derriere vous, la
guerre civile et la guerre servile (_agitation_), c'est-a-dire le lion
et le tigre; ne les dechainez pas! Au nom du ciel, aidez-nous!
Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la
propriete, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation,
nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanite;
admettez avec nous les necessites momentanees des societes.
(_Mouvement_.)
M. FLOCON, _ministre de l'agriculture et du commerce_.--Dites les
necessites permanentes.
UNE VOIX.--Les necessites eternelles.
M. VICTOR HUGO.--J'entends dire les necessites eternelles. Mon
opinion, ce me semble, etait assez claire pour etre comprise. (_Oui!
oui!_) Il va sans dire que l'homme qui vous parle n'est pas un homme
qui nie et met en doute les necessites eternelles des societes.
J'invoque la necessite momentanee d'un peril immense et imminent, et
j'appelle autour de ce grand peril tous les bons citoyens, quelle que
soit leur nuance, quelle que soit leur couleur, tous ceux qui veulent
le bonheur de la France et la grandeur du pays, et je dis a ces
penseurs auxquels je m'adressais tout a l'heure: Puisque le peuple
croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'etre aimes
et ecoutes de lui, oh! je vous en conjure, dites-lui de ne point se
hater vers la rupture et la colere, dites-lui de ne rien precipiter,
dites-lui de revenir a l'ordre, aux idees de travail et de paix, car
l'avenir est pour tous, car l'avenir est pour le peuple! Il ne faut
qu'un peu de patience et de fraternite; et il serait horrible que,
par une revolte d'equipage, la France, ce premier navire des nations,
sombrat en vue de ce port magnifique que nous apercevons tous dans la
lumiere et qui attend le genre humain. (_Tres bien! tres bien!_)
II
POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE
CONTRE L'ARRESTATION DES ECRIVAINS
[Note: M. Crespel-Delatouche avait interpelle le gouvernement sur
la suppression de onze journaux frappes d'interdit le 25 juin, sur
l'arrestation et la detention au secret, dix jours durant, du
directeur de l'un des journaux supprimes, M. Emile de Girardin, etc.
Les mesures attaquees furent defendues par le ministre de la justice;
elles furent combattues par les representants Vesin, Valette, Dupont
(de Bussac), Germain Sarrut et Lenglet. Le general Cavaignac, apres le
discours de Victor Hugo, declara qu'il ne voulait entrer dans aucune
explication et qu'il laissait a l'assemblee le soin de le defendre
ou de l'accuser. L'assemblee declara la discussion close et passa a
l'ordre du jour. (Note de l'editeur.)]
M. VICTOR HUGO.--Je sens que l'assemblee est impatiente de clore le
debat, aussi ne dirai-je que quelques mots. (_Parlez! parlez!_)
Je suis de ceux qui pensent aujourd'hui plus que jamais, depuis hier
surtout, que le devoir d'un bon citoyen, dans les circonstances
actuelles, est de s'abstenir de tout ce qui peut affaiblir le pouvoir
dont l'ordre social a un tel besoin. (_Tres bien!_)
Je renonce donc a entrer dans ce que cette discussion pourrait avoir
d'irritant, et ce sacrifice m'est d'autant plus facile que j'ai le
meme but que vous, le meme but que le pouvoir executif; ce but que
vous comprenez, il peut se resumer en deux mots, armer l'ordre social
et desarmer ses ennemis. (_Adhesion_.)
Ma pensee est, vous le voyez, parfaitement claire, et je demande au
gouvernement la permission de lui adresser une question; car il est
resulte un doute dans mon esprit des paroles de M. le ministre de la
justice.
Sommes-nous dans l'etat de siege, ou sommes-nous dans la dictature?
C'est la, a mon sens, la question.
Si nous sommes dans l'etat de siege, les journaux supprimes ont le
droit de reparaitre en se conformant aux lois. Si nous sommes dans la
dictature, il en est autrement.
M. DEMOSTHENE OLLIVIER.--Qui donc aurait donne la dictature?
M. VICTOR HUGO.--Je demande au chef du pouvoir executif de
s'expliquer.
Quant a moi, je pense que la dictature a dure justement, legitimement,
par l'imperieuse necessite des circonstances, pendant quatre jours.
Ces quatre jours passes, l'etat de siege suffisait.
L'etat de siege, je le declare, est necessaire, mais l'etat de siege
est une situation legale et definie, et il me parait impossible de
conceder au pouvoir executif la dictature indefinie, lorsque vous
n'avez pretendu lui donner que l'etat de siege.