cette enceinte etroite, et peut-etre la depasseront-elles,--la
propagande de la republique est toute dans la beaute de son
developpement regulier, et la propagande de la republique, c'est sa
vie meme. Pour que la republique s'etablisse a jamais en France, il
faut qu'elle s'etablisse hors de France, et pour qu'elle s'etablisse
hors de France il faut qu'elle se fasse accepter par la conscience du
genre humain. (_Bravo! bravo!_)
Vous connaissez maintenant le fond de mon coeur. Toute ma pensee, je
pourrais la resumer en un seul mot; ce mot, le voici: haine vigoureuse
de l'anarchie, tendre et profond amour du peuple. (_Vive et unanime
adhesion_.) J'ajoute ceci, et tout ce que j'ai ecrit, et tout ce que
j'ai fait dans ma vie publique est la pour le prouver, pas une page
n'est sortie de ma plume depuis que j'ai l'age d'homme, pas un mot
n'est sorti de ma bouche qui ne soit d'accord avec les paroles que je
prononce en ce moment. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vous le savez tous,
vous, mes amis, mes confreres, mes freres, je suis aujourd'hui l'homme
que j'etais hier, l'avocat devoue de cette grande famille populaire
qui a souffert trop longtemps; le penseur ami des travailleurs, le
travailleur ami des penseurs; l'ecrivain qui veut pour l'ouvrier, non
l'aumone qui degrade, mais le travail qui honore. (_Tres bien!_) Je
suis l'homme qui, hier, defendait le peuple au milieu des riches, et
qui, demain, defendrait, s'il le fallait, les riches au milieu du
peuple. (_Nouvelle adhesion_.) C'est ainsi que je comprends, avec tous
les devoirs qu'il contient, ce mot sublime qui m'apparait ecrit par la
main de Dieu meme, au-dessus de toutes les nations, dans la lumiere
eternelle des cieux, FRATERNITE! (_Acclamations_.)
M. PAULIN regrette que le citoyen Victor Hugo, dont il admire
l'immense talent, ait cru devoir signaler le danger de l'anarchie sans
parler du danger de la reaction. Il pense que la revolution de fevrier
n'est pas une revolution politique, mais une revolution sociale. Il
demande au citoyen Victor Hugo s'il est d'avis que le proletariat
doive disparaitre de la societe.
M. VICTOR HUGO.--Disparaitre, comme l'esclavage a disparu! disparaitre
a jamais! mais non en ramenant, sous une autre forme, le servage et la
mainmorte! (_Sensation_.)
Je n'ai pas deux paroles; je disais tout a l'heure que je suis
aujourd'hui l'homme que j'etais hier. Mon Dieu! bien avant de faire
partie d'un corps politique, il y a quinze ans, je disais ceci dans
un livre imprime: "Si, a moi qui ne suis rien dans l'etat, la parole
m'etait donnee sur les affaires du pays, je la demanderais seulement
sur l'ordre du jour, et je sommerais les gouvernements de substituer
les questions sociales aux questions politiques."
Il y a quinze ans que j'imprimais cela. Quelques annees apres la
publication des paroles que je viens de rappeler, j'ai fait partie
d'un corps politique ... Je m'interromps, permettez-moi d'etre sobre
d'apologies retrospectives, je ne les aime pas. Je pense d'ailleurs
que lorsqu'un homme, depuis vingt-cinq ans, a jete sur douze ou quinze
cent mille feuilles sa pensee au vent, il est difficile qu'il ajoute
quelque chose a cette grande profession de foi, et quand je rappelle
ce que j'ai dit, je le fais avec une candeur entiere, avec la
certitude que rien dans mon passe ne peut dementir ce que je dis a
present. Cela bien etabli, je continue.
Lorsque je faisais partie de la chambre des pairs, il arriva, un jour,
qu'a propos des falsifications commerciales, dans un bureau ou je
siegeais, plusieurs des questions qui viennent d'etre soulevees furent
agitees. Voici ce que je dis alors; je cite:
"Qui souffre de cet etat de choses? la France au dehors, le peuple au
dedans; la France blessee dans sa prosperite et dans son honneur, le
peuple froisse dans son existence et dans son travail. En ce moment,
messieurs, j'emploie ce mot, le peuple, dans une de ses acceptions les
plus restreintes et les plus usitees, pour designer specialement la
classe nombreuse et laborieuse qui fait la base meme de la societe,
cette classe si digne d'interet parce qu'elle travaille, si digne de
respect parce qu'elle souffre. Je ne le cache pas, messieurs, et je
sais bien qu'en vous parlant ainsi je ne fais qu'eveiller vos plus
genereuses sympathies, j'eprouve pour l'homme de cette classe un
sentiment cordial et fraternel. Ce sentiment, tout esprit qui pense le
partage. Tous, a des degres divers, nous sommes des ouvriers dans la
grande oeuvre sociale. Eh bien! je le declare, ceux qui travaillent
avec le bras et avec la main sont sous la garde de ceux qui
travaillent avec la pensee." (_Applaudissements_.)
Voila de quelle maniere je parlais a la chambre aristocratique dont
j'avais l'honneur de faire partie. (_Mouvements en sens divers_.) Ce
mot, _j'avais l'honneur_, ne saurait vous choquer. Vous n'attendez pas
de moi un autre langage; lorsque ce pouvoir etait debout, j'ai pu le
combattre; aujourd'hui qu'il est tombe, je le respecte. (_Tres bien!
Profonde sensation_.)
Toutes les questions qui interessent le bien-etre du peuple, la
dignite du peuple, l'education due au peuple, ont occupe ma vie
entiere. Tenez, entrez dans le premier cabinet de lecture venu,
lisez quinze pages intitulees _Claude Gueux_, que je publiais il y a
quatorze ans, en 1834, et vous y verrez ce que je suis pour le peuple,
et ce que le peuple est pour moi.
Oui, le proletariat doit disparaitre; mais je ne suis pas de ceux qui
pensent que la propriete disparaitra. Savez-vous, si la propriete
etait frappee, ce qui serait tue? Ce serait le travail.
Car, qu'est-ce que c'est que le travail? C'est l'element generateur
de la propriete. Et qu'est-ce que c'est que la propriete? C'est le
resultat du travail. (_Oui! oui!_) Il m'est impossible de comprendre
la maniere dont certains socialistes ont pose cette question. Ce que
je veux, ce que j'entends, c'est que l'acces de la propriete soit
rendu facile a l'homme qui travaille, c'est que l'homme qui travaille
soit sacre pour celui qui ne travaille plus. Il vient une heure ou
l'on se repose. Qu'a l'heure ou l'on se repose, on se souvienne de
ce qu'on a souffert lorsqu'on travaillait, qu'on s'en souvienne pour
ameliorer sans cesse le sort des travailleurs! Le but d'une societe
bien faite, le voici: elargir et adoucir sans cesse la montee,
autrefois si rude, qui conduit du travail a la propriete, de
la condition penible a la condition heureuse, du proletariat a
l'emancipation, des tenebres ou sont les esclaves a la lumiere ou sont
les hommes libres. Dans la civilisation vraie, la marche de l'humanite
est une ascension continuelle vers la lumiere et la liberte!
(_Acclamation_.)
M. PAULIN n'a jamais songe a attaquer les sentiments de M. Victor
Hugo, mais il aurait voulu entendre sortir de sa bouche le grand mot,
_Association_, le mot qui sauvera la republique et fera des hommes une
famille de freres. (_On applaudit_.)
M. VICTOR HUGO.--Ici encore, a beaucoup d'egards, nous pouvons nous
entendre. Je n'attache pas aux mots autant d'efficacite que vous. Je
ne crois pas qu'il soit donne a un mot de sauver le monde; cela n'est
donne qu'aux choses, et, entre les choses, qu'aux idees. (_C'est vrai!
tres bien!_)
Je prends donc l'association, non comme un mot, mais comme une idee,
et je vais vous dire ce que j'en pense.
J'en pense beaucoup de bien; pas tout le bien qu'on en dit, parce
qu'il n'est pas donne a l'homme, je le repete, de rencontrer ni dans
le monde physique, ni dans le monde moral, ni dans le monde politique,
une panacee. Cela serait trop vite fini si, avec une idee ou le mot
qui la represente, on pouvait resoudre toutes les questions et dire:
embrassons-nous. Dieu impose aux hommes un plus severe labeur. Il ne
suffit pas d'avoir l'idee, il faut encore en extraire le fait. C'est
la le grand et douloureux enfantement. Pendant qu'il s'accomplit,
il s'appelle revolution; quand il est accompli, l'enfantement de la
societe, comme l'enfantement de la femme, s'appelle delivrance.
(_Sensation_.) En ce moment, nous sommes dans la revolution; mais, je
le pense comme vous, la delivrance viendra! (_Bravo!_)
Maintenant, entendons-nous.
Remarquez que, si je n'ai pas prononce le mot _association_, j'ai
souvent prononce le mot _societe_. Or, au fond de ces deux mots,
societe, association, qu'y a-t-il? La meme idee: _fraternite_.
Je veux l'association comme vous, vous voulez la societe comme moi.
Nous sommes d'accord.
Oui, je veux que l'esprit d'association penetre et vivifie toute la
cite. C'est la mon ideal; mais il y a deux manieres de comprendre cet
ideal.
Les uns veulent faire de la societe humaine une immense famille.
Les autres veulent en faire un immense monastere.
Je suis contre le monastere et pour la famille. (_Mouvement.
Applaudissements_.)
Il ne suffit pas que les hommes soient associes, il faut encore qu'ils
soient sociables.
J'ai lu les ecrits de quelques socialistes celebres, et j'ai ete
surpris de voir que nous avions, au dix-neuvieme siecle, en France,
tant de fondateurs de couvents. (_On rit_.)
Mais, ce que je n'aurais jamais cru ni reve, c'est que ces fondateurs
de couvents eussent la pretention d'etre populaires.
Je n'accorde pas que ce soit un progres pour un homme de devenir un
moine, et je trouve etrange qu'apres un demi-siecle de revolutions
faites contre les idees monastiques et feodales, nous y revenions
tout doucement, avec les interpretations du mot _association_. (_Tres
bien!_) Oui, l'association, telle que je la vois expliquee dans les
ecrits accredites de certains socialistes,--moi ecrivain un peu
benedictin, qui ai feuillete le moyen age, je la connais; elle
existait a Cluny, a Citeaux, elle existe a la Trappe. Voulez-vous en
venir la? Regardez-vous comme le dernier mot des societes humaines le
monastere de l'abbe de Rance? Ah! c'est un spectacle admirable!
Rien au monde n'est plus beau; c'est l'abnegation a la plus haute
puissance, ces hommes ne faisant rien pour eux-memes, faisant tout
pour le prochain, mieux encore, faisant tout pour Dieu! Je ne sache
rien de plus beau. Je ne sache rien de moins humain. (_Sensation_.) Si
vous voulez trancher de cette maniere heroique les questions humaines,
soyez surs que vous n'atteindrez pas votre but. Quoique cela soit
beau, je crois que cela est mauvais. Oui, une chose peut a la fois
etre belle et mauvaise! et je vous invite, vous tous penseurs, a
reflechir sur ce point. Les meilleurs esprits, les plus sages en
apparence, peuvent se tromper, et, voyant une chose belle, dire: elle
est bonne. Eh bien! non, le couvent, qui est beau, n'est pas bon! non,
la vie monastique, qui est sublime, n'est pas applicable! Il ne faut
pas rever l'homme autrement que Dieu ne l'a fait. Pour lui donner des
perfections impossibles, vous lui oteriez ses qualites naturelles.
(_Bravo!_) Pensez-y bien, l'homme devenu un moine, perdant son nom, sa
tradition de famille, tous ses liens de nature, ne comptant plus que
comme un chiffre, ce n'est plus un homme, car ce n'est plus un esprit,
car ce n'est plus une liberte! Vous croyez l'avoir fait monter bien
haut, regardez, vous l'avez fait tomber bien bas. Sans doute, il faut
limiter l'egoisme; mais, dans la vie telle que la providence l'a
faite a notre infirmite, il ne faut pas exagerer l'oubli de soi-meme.
L'oubli de soi-meme, bien compris, s'appelle abnegation; mal compris,
il s'appelle abrutissement. Socialistes, songez-y! les revolutions
peuvent changer la societe, mais elles ne changent pas le coeur
humain. Le coeur humain est a la fois ce qu'il y a de plus tendre et
ce qu'il y a de plus resistant. Prenez garde a votre etrange progres!
il va droit contre la volonte de Dieu. N'otez pas au peuple la famille
pour lui donner le monastere! (Applaudissements prolonges_.)
M. TAYLOR fait remarquer que M. Victor Hugo sera, sans nul doute,
d'autant plus dispose a defendre ce fecond principe de l'association,
que c'est l'association qui l'a d'abord choisi pour son candidat,
qu'il parlait tout a l'heure devant une association des associations,
et que c'est, en realite, de l'association qu'il tiendra le mandat que
les artistes et les ouvriers veulent lui confier, au nom de l'art et
du travail.
M. AUBRY.--Beaucoup de personnes que je connais, qui sont loin d'avoir
l'instruction necessaire pour juger les causes et les effets, m'ont
demande,--lorsque je proposais le grand nom de M. Victor Hugo, que
je verrais avec bonheur a la chambre,--m'ont demande pourquoi, en
promettant de combattre les hommes qui veulent etre, il n'avait pas
parle de combattre les hommes qui ont ete. Dans ce moment, la classe
ouvriere craint plus les individus qui se cachent que les individus
qui se sont montres ... Les republicains qui ont attente a l'assemblee
le 15 mai ... je me trompe, ce ne sont pas des republicains! (_Bravo!
bravo! Applaudissements_); les individus qui se montrent, on les
ecrase sous le poids du mepris; pour ceux qui se cachent, nous
desirons que nos representants viennent dire: Nous les combattrons.
(_Approbation_.)
M. VICTOR HUGO.--J'ai ecoute avec attention, et, chose remarquable,
chez un orateur si jeune qui parle avec une facilite si distinguee,
qui dit si clairement sa pensee, je n'ai pu la saisir tout entiere.
Je vais toutefois essayer de la preciser. Il va voir avec quelle
sincerite j'aborde toutes les hypotheses.
Il m'a semble qu'il designait comme dangereux, j'emprunte ses propres
expressions, non-seulement ceux qui veulent etre, mais ceux qui ont
ete.
Je commence par lui dire: Entendez-vous parler de la famille qui vient
d'etre brisee par un mouvement populaire? Si vous dites oui, rien ne
m'est plus facile que de repondre; remarquez que vous ne me genez pas
du tout en disant oui.
M. AUBRY.--En parlant ainsi, je n'ai pas voulu parler des personnes,
mais des systemes; non de M. Louis-Philippe, ni de M. Blanqui
(_sourires_), mais du systeme de Louis-Philippe et du systeme de
Blanqui.
M. VICTOR HUGO.--Vous me mettez trop a mon aise. S'il ne s'agit que
des systemes, je repondrai par des faits.
J'ai ete trois ans pair de France; j'ai parle six fois comme pair;
j'ai donne, dans une lettre que les journaux ont publiee, les dates de
mes discours. Pourquoi ai-je donne ces dates? C'est afin que chacun
put recourir au _Moniteur_. Pourquoi ai-je donne avec une tranquillite
profonde ces six dates aux millions de lecteurs des journaux de Paris
et de la France? C'est que je savais que pas une des paroles que j'ai
prononcees alors ne serait hors de propos aujourd'hui; c'est que
les six discours que j'ai prononces devant les pairs de France, je
pourrais les redire tous demain devant l'assemblee nationale. La etait
le secret de ma tranquillite.
Voulez-vous plus de details? Voulez-vous que je vous dise quels ont
ete les sujets de ces six discours?
(_De toutes parts: Oui! oui!_)
Le premier discours, prononce le 14 fevrier 1846, a ete consacre aux
ouvriers, au peuple, dont nous voyons ici une honorable et grave
deputation. Une loi avait ete presentee qui tendait a nier le
droit que l'artiste industriel a sur son oeuvre. J'ai combattu la
disposition mauvaise que cette loi contenait; je l'ai fait rejeter.
Le second discours a ete prononce le 20 mars de la meme annee, les
journaux l'ont cite il y a quelques jours; c'etait pour la Pologne. Le
1er avril suivant, j'ai parle pour la troisieme fois. C'etait encore
pour le peuple; c'etait sur la question de la probite commerciale, sur
les marques de fabrique. Deux mois apres, les 2 et 5 juillet, j'ai
repris la parole; c'etait pour la defense et la protection de notre
littoral; je signalais aux chambres ce fait grave que les cotes
d'Angleterre sont herissees de canons, et que les cotes de France sont
desarmees.
Le cinquieme discours date du 14 juin 1847. Ce jour-la, a propos de la
petition d'un proscrit, je me suis leve pour dire au gouvernement du
roi Louis-Philippe ce que je regrette de n'avoir pu dire ces jours
passes au gouvernement de la republique: que c'est une chose odieuse
de bannir et de proscrire ceux que la destinee a frappes. J'ai demande
hautement--il n'y a pas encore un an de cela--que la famille de
l'empereur rentrat en France. La chambre me l'a refuse, la providence
me l'a accorde. (_Mouvement prolonge_.)
Le sixieme discours, prononce le 13 janvier dernier, etait sur
l'Italie, sur l'unite de l'Italie, sur la revolution francaise, mere
de la revolution italienne. Je parlais a trois heures de l'apres-midi;
j'affirmais qu'une grande revolution allait s'accomplir dans la
peninsule italienne. La chambre des pairs disait non, et, a la meme
minute, le 13 janvier, a trois heures, pendant que je parlais,
le premier tocsin de l'insurrection sonnait a Palerme. (_Nouveau
mouvement._) C'est la derniere fois que j'ai parle.
L'independance de ma pensee s'est produite sous bien d'autres formes
encore; je rappelle un souvenir que les auteurs dramatiques n'ont
peut-etre pas oublie. Dans une circonstance memorable pour moi,
c'etait la premiere fois que je recueillais des gages de la sympathie
populaire, dans un proces intente a propos du drame _le Roi s'amuse_,
dont le gouvernement avait suspendu les representations, je pris la
parole. Personne n'a attaque avec plus d'energie et de resolution le
gouvernement d'alors; vous pouvez relire mon discours.
Voila des faits. Passerons-nous aux personnes? Vous me donnez bien de
la force. Non, je n'attaquerai pas les personnes; non, je ne ferai pas
cette lachete de tourner le dos a ceux qui s'en vont, et de tourner
le visage a ceux qui arrivent; jamais, jamais! personne ne me verra
suivre, comme un vil courtisan, les flatteurs du peuple, moi qui n'ai
pas suivi les flatteurs des rois! (_Explosion de bravos._) Flatteurs
de rois, flatteurs du peuple, vous etes les memes hommes, j'ai pour
vous un mepris profond.
Je voudrais que ma voix fut entendue sur le boulevard, je voudrais que
ma parole parvint aux oreilles de tout ce loyal peuple repandu en ce
moment dans les carrefours, qui ne veut pas de proscription, lui qui a
ete proscrit si longtemps! Depuis un mois, il y a deux jours ou j'ai
regrette de ne pas etre de l'assemblee nationale; le 15 mai, pour
m'opposer au crime de lese-majeste populaire commis par l'emeute, a la
violation du domicile de la nation; et le 25 mai, pour m'opposer au
decret de bannissement. Je n'etais pas la lorsque cette loi inique et
inutile a ete votee par les hommes memes qui soutenaient la dynastie
il y a quatre mois! Si j'y avais ete, vous m'auriez vu me lever,
l'indignation dans l'ame et la paleur au front. J'aurais dit: Vous
faites une loi de proscription! mais votre loi est invalide! mais
votre loi est nulle! Et, tenez, la providence met la, sous vos yeux,
la preuve eclatante de la misere de cette espece de lois. Vous avez
ici deux princes,--je dis princes a dessein,--vous avez deux princes
de la famille Bonaparte, et vous etes forces de les appeler a voter
sur cette loi, eux qui sont sous le coup d'une-loi pareille! et,
en votant sur la loi nouvelle, ils violent, Dieu soit loue, la loi
ancienne! Et ils sont la au milieu de vous comme une protestation
vivante de la toute-puissance divine contre cette chose faible et
violente qu'on appelle la toute-puissance humaine! (_Acclamation_.)
Voila ce que j'aurais dit. Je regrette de n'avoir pu le dire; et,
soyez tranquilles, si l'occasion se represente, je la saisirai; j'en
prends a la face du peuple l'engagement. Je ne permettrai pas qu'en
votre nom on fasse des actions honteuses. Je fletrirai les actes et
je demasquerai les hommes. (_Bravo!_) Non, je n'attaquerai jamais les
personnes d'aucun parti malheureux! Je n'attaquerai jamais les
vaincus! J'ai l'habitude de traiter les questions par l'amour et non
par la haine. (_Sensation_.) J'ai l'instinct de chercher le cote
noble, doux et conciliant, et non le cote irritant des choses. Je n'ai
jamais manque a cette habitude de ma vie entiere, je n'y manquerai pas
aujourd'hui. Et pourquoi y manquerais-je? dans quel but? Dans un but
de candidature! Est-ce que vous croyez que j'ai l'ambition d'etre
depute a l'assemblee nationale? J'ai l'ambition du pompier qui voit
une maison qui brule, et qui dit: Donnez-moi un seau d'eau! (_Bravo!
bravo!_)
M. AUBRAY.--Ce que mes amis demandent, c'est precisement de voir
stigmatiser ces memes individus qui ont vote la loi de proscription,
dont nous ne voulons pas. S'ils ont proscrit la famille de
Louis-Philippe, c'est qu'ils craignent de la voir revenir, eux qui lui
doivent tout, et qui se sont montres si ingrats. Ces hommes devraient
etre marques d'un fer rouge a l'epaule. Nous n'en voulons pas, parce
qu'ils ont un systeme tenebreux. Ils en ont donne la preuve en votant
cette loi.
M. VICTOR HUGO.--Je ferai ce que j'ai fait, toujours fait, je resterai
independant, dusse-je rester isole. Je ne suis rien qu'un esprit
pensif, solitaire et serieux. L'homme qui aime la solitude ne craint
pas l'isolement.
Je suis resolu a toujours agir selon cette lumiere qui est dans mon
ame, et qui me montre le juste et le vrai. Soyez tranquilles, je ne
serai jamais ni dupe ni complice des folies d'aucun parti. J'ai bien
assez, nous avons tous bien assez des fautes personnelles qui tiennent
a notre humanite, sans prendre encore le fardeau et la responsabilite
des fautes d'autrui. Ce que je sais de pire au monde, c'est la faute
en commun. Vous me verrez me jeter sans le moindre calcul tantot
au-devant des nouveaux partis qui veulent refaire un mauvais passe,
tantot au-devant des vieux partis qui veulent, eux aussi, refaire un
passe pire encore! (_Emotion et adhesion_.)
Je ne veux pas plus d'une politique qui a abaisse la France, que je ne
veux d'une politique qui l'a ensanglantee. Je combattrai l'intrigue
comme la violence, de quelque part qu'elles viennent; et, quant a
ce que vous appelez la reaction, je repousse la reaction comme je
repousse l'anarchie. (_Applaudissements_.)
En ce moment, les veritables ennemis de la chose publique sont ceux
qui disent: Il faut entretenir l'agitation dans la rue, faire une
emeute desarmee et indefinie, que le marchand ne vende plus, que
l'acheteur n'achete plus, que le consommateur ne consomme plus, que
les faillites privees amenent la faillite publique, que les boutiques
se ferment, que l'ouvrier chome, que le peuple soit sans travail et
sans pain, qu'il mendie, qu'il traine sa detresse sur le pave des
rues; alors tout s'ecroulera!--Non, ce plan affreux ne reussira pas!
non, la France ne perira pas de misere! un tel sort n'est pas fait
pour elle! Non, la grande nation qui a survecu a Waterloo n'expirera
pas dans une banqueroute! (_Emotion profonde. Bravo! bravo!_)
UN MEMBRE.--Que M. Victor Hugo dise: Je ne suis pas un republicain
rouge, ni un republicain blanc, mais un republicain tricolore.
M. VICTOR HUGO.--Ce que vous me dites, je l'ai imprime il y a trois
jours.
Il me semble qu'il est impossible d'etre plus clair et plus net que
dans cette publication. Je ne voudrais pas qu'un seul de vous ecrivit
mon nom sur son bulletin et dit le lendemain: je me suis trompe.
Savez-vous pourquoi je ne crie pas bien haut: je suis republicain?
C'est parce que beaucoup trop de gens le crient. Savez-vous pourquoi
j'ai une sorte de pudeur et de scrupule a faire cet etalage de
republicanisme? C'est que je vois des gens qui ne sont rien moins que
republicains faire plus de bruit que vous qui etes convaincus. Il y a
une chose sur laquelle je defie qui que ce soit, c'est le sentiment
democratique. Il y a vingt ans que je suis democrate. Je suis un
democrate de la veille. Est-ce que vous aimeriez mieux le mot que
la chose? Moi, je vous donne la chose, qui vaut mieux que le mot!
(_Applaudissements_.)
M. MARLET, au nom des artistes-peintres, demande l'appui de M.
Victor Hugo dans toutes les questions qui interessent l'election, le
concours, les droits des artistes et les franchises de l'art.
M. VICTOR HUGO declare qu'ici encore son passe repond de son avenir,
et que pour defendre les libertes et les droits de l'art et des
artistes depuis vingt ans il n'a pas attendu qu'on le lui demandat. Il
continuera d'etre ce qu'il a toujours ete, le defenseur et l'ami des
artistes. Ils peuvent compter sur lui.
L'assemblee proclame, a l'unanimite, Victor Hugo candidat des
associations reunies.
VI
SEANCE DES ASSOCIATIONS
APRES LE MANDAT ACCOMPLI
Mai 1849.