Il y a, a l'heure ou nous parlons, sur le trone de saint Pierre un

homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les

defiances, je dirais presque toutes les heresies et tous les schismes;

qui s'est fait admirer a la fois, j'adopte sur ce point pleinement

les paroles de notre noble et eloquent collegue M. le comte de

Montalembert, qui s'est fait admirer a la fois, non seulement des

populations qui vivent dans l'eglise romaine, mais de l'Angleterre

non catholique, mais de la Turquie non chretienne, qui a fait faire,

enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas a la civilisation humaine.

Et cela comment? De la facon la plus calme, la plus simple et la plus

grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idees des

peuples, avec les idees d'emancipation et de fraternite. Contrat

auguste; utile et admirable alliance de l'autorite et de la liberte,

de l'autorite sans laquelle il n'y a pas de societe, de la liberte

sans laquelle il n'y a pas de nation. (_Mouvement_.)

Messieurs les pairs, ceci est digne de vos meditations. Approfondissez

cette grande chose.

Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensee de tant

d'hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il

a pose l'idee d'emancipation et de liberte sur le plus haut sommet ou

l'homme puisse poser une lumiere. Ces principes eternels que rien

n'a pu souiller et que rien ne pourra detruire, qui ont fait notre

revolution et lui ont survecu, ces principes de droit, d'egalite,

de devoir reciproque, qui, il y a cinquante ans, etaient un moment

apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches,

formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a

transfigures, il vient de les montrer a l'univers rayonnants de

mansuetude, doux et venerables sous la tiare. C'est que c'est la leur

veritable couronne en effet! Pie IX enseigne la route bonne et sure

aux rois, aux peuples, aux hommes d'etat, aux philosophes, a tous.

Graces lui soient rendues! Il s'est fait l'auxiliaire evangelique,

l'auxiliaire supreme et souverain, de ces hautes verites sociales que

le continent, a notre grand et serieux honneur, appelle les idees

francaises. Lui, le maitre des consciences, il s'est fait le serviteur

de la raison. Il est venu, revolutionnaire rassurant, faire voir aux

nations, a la fois eblouies et effrayees par les evenements tragiques,

les conquetes, les prodiges militaires et les guerres de geants qui

ont rempli la fin du dernier siecle et le commencement de celui-ci, il

est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour feconder le sillon

ou germe l'avenir des peuples libres, il n'est pas necessaire de

verser le sang, il suffit de repandre les idees; que l'evangile

contient toutes les chartes; que la liberte de tous les peuples comme

la delivrance de tous les esclaves etait dans le coeur du Christ et

doit etre dans le coeur de l'eveque; que, lorsqu'il le veut, l'homme

de paix est un plus grand conquerant que l'homme de guerre, et un

conquerant meilleur; que celui-la qui a dans l'ame la vraie

charite divine, la vraie fraternite humaine, a en meme temps dans

l'intelligence le vrai genie politique, et qu'en un mot, pour qui

gouverne les hommes, c'est la meme chose d'etre saint et d'etre grand.

(_Adhesion_.)

Messieurs, je ne parlerai jamais de l'ancienne papaute, de l'antique

papaute, qu'avec veneration et respect; mais je dis cependant que

l'apparition d'un tel pape est un evenement immense. (_Interruption_.)

Oui, j'y insiste, un pape qui adopte la revolution francaise

(_bruit_), qui en fait la revolution chretienne, et qui la mele a

cette benediction qu'il repand du haut du balcon Quirinal sur Rome

et sur l'univers, _urbi et orbi_, un pape qui fait cette chose

extraordinaire et sublime, n'est pas seulement un homme, il est un

evenement.

Evenement social, evenement politique. Social, car il en sortira toute

une phase de civilisation nouvelle; politique, car il en sortira une

nouvelle Italie.

Ou plutot, je le dis, le coeur plein de reconnaissance et de joie, il

en sortira la vieille Italie.

Ceci est l'autre aspect de ce grand fait europeen. (_Interruption.

Beaucoup de pairs protestent_.)

Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome,

cette vieille et feconde Rome, cette metropole de l'unite, apres avoir

enfante l'unite de la foi, l'unite du dogme, l'unite de la chretiente,

entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-etre, aux

acclamations du monde, l'unite de l'Italie. (_Mouvements divers_.)

Ce nom merveilleux, ce mot magique, l'Italie, qui a si longtemps

exprime parmi les hommes la gloire des armes, le genie conquerant

et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la

double domination par le glaive et par l'esprit, va reprendre, avant

un quart de siecle peut-etre, sa signification sublime, et redevenir,

avec l'aide de Dieu et de celui qui n'aura jamais ete mieux nomme son

vicaire, non-seulement le resume d'une grande histoire morte, mais le

symbole d'un grand peuple vivant!

Aidons de toutes nos forces a ce desirable resultat. (_Interruption.

Les protestations redoublent_.) Et puis, en outre, comme une pensee

patriotique est toujours bonne, ayons ceci present a l'esprit,

que nous, les mutiles de 1815, nous n'avons rien a perdre a ces

remaniements providentiels de l'Europe, qui tendent a rendre aux

nations leur forme naturelle et necessaire. (_Mouvement_.)

Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le detail de toutes ces

questions. Au point ou la discussion est arrivee, avec la fatigue

de l'assemblee, ce qu'on aurait pu dire hier n'est plus possible

aujourd'hui; je le regrette, et je me borne a indiquer l'ensemble de

la question, et a en marquer le point culminant. Il importe qu'il

parte de la tribune francaise un encouragement grave, serieux,

puissant, a ce noble pape, et a cette noble nation! un encouragement

aux princes intelligents qui suivent le pretre inspire, un

decouragement aux autres, s'il est possible! (_Agitation_.)

Ne l'oublions pas, ne l'oublions jamais, la civilisation du monde a

une aieule qui s'appelle la Grece, une mere qui s'appelle l'Italie,

et une fille ainee qui s'appelle la France. Ceci nous indique, a nous

chambres francaises, notre droit qui ressemble beaucoup a notre

devoir.

Messieurs les pairs, en d'autres temps nous avons tendu la main a

la Grece, tendons aujourd'hui la main a l'Italie. (_Mouvements

divers.--Aux voix! aux voix!_)

REUNIONS ELECTORALES

1848-1849

I

LETTRE AUX ELECTEURS

20 juin 1848.

Des electeurs ecrivent a M. Victor Hugo pour lui proposer la

candidature a l'assemblee nationale constituante. Il repond:

Messieurs,

J'appartiens a mon pays, il peut disposer de moi.

J'ai un respect, exagere peut-etre, pour la liberte du choix; trouvez

bon que je pousse ce respect jusqu'a ne pas m'offrir.

J'ai ecrit trente-deux volumes, j'ai fait jouer huit pieces de

theatre; j'ai parle six fois a la chambre des pairs, quatre fois en

1846, le 14 fevrier, le 20 mars, le 1er avril, le 5 juillet, une fois

en 1847, le 14 juin, une fois en 1848, le 13 janvier. Mes discours

sont au _Moniteur_.

Tout cela est au grand jour. Tout cela est livre a tous. Je n'ai rien

a y retrancher, rien a y ajouter.

Je ne me presente pas. A quoi bon? Tout homme qui a ecrit une page

en sa vie est naturellement presente par cette page s'il y a mis sa

conscience et son coeur.

Mon nom et mes travaux ne sont peut-etre pas absolument inconnus de

mes concitoyens. Si mes concitoyens jugent a propos, dans leur

liberte et dans leur souverainete, de m'appeler a sieger, comme leur

representant, dans l'assemblee qui va tenir en ses mains les destinees

de la France et de l'Europe, j'accepterai avec recueillement cet

austere mandat. Je le remplirai avec tout ce que j'ai en moi de

devouement, de desinteressement et de courage.

S'ils ne me designent pas, je remercierai le ciel, comme ce spartiate,

qu'il se soit trouve dans ma patrie neuf cents citoyens meilleurs que

moi.

En ce moment, je me tais, j'attends et j'admire les grandes actions

que fait la providence.

Je suis pret,--si mes concitoyens songent a moi et m'imposent ce grand

devoir public, a rentrer dans la vie politique;--sinon, a rester dans

la vie litteraire.

Dans les deux cas, et quel que soit le resultat, je continuerai a

donner, comme je le fais depuis vingt-cinq ans, mon coeur, ma pensee,

ma vie et mon ame a mon pays.

Recevez, messieurs, l'assurance fraternelle de mon devouement et de ma

cordialite.

II

PLANTATION DE L'ARBRE DE LA LIBERTE

PLACE DES VOSGES

C'est avec joie que je me rends a l'appel de mes concitoyens et que je

viens saluer au milieu d'eux les esperances d'emancipation, d'ordre

et de paix qui vont germer, melees aux racines de cet arbre de la

liberte. C'est un beau et vrai symbole pour la liberte qu'un arbre! La

liberte a ses racines dans le coeur du peuple, comme l'arbre dans le

coeur de la terre; comme l'arbre, elle eleve et deploie ses rameaux

dans le ciel; comme l'arbre, elle grandit sans cesse et couvre les

generations de son ombre. (_Acclamations_.)

Le premier arbre de la liberte a ete plante, il y a dix-huit cents

ans, par Dieu meme sur le Golgotha. (_Acclamations_.) Le premier arbre

de la liberte, c'est cette croix sur laquelle Jesus-Christ s'est

offert en sacrifice pour la liberte, l'egalite et la fraternite du

genre humain. (_Bravos et longs applaudissements_.)

La signification de cet arbre n'a point change depuis dix-huit

siecles; seulement, ne l'oublions pas, a temps nouveaux devoirs

nouveaux. La revolution que nos peres ont faite il y a soixante ans a

ete grande par la guerre, la revolution que vous faites aujourd'hui

doit etre grande par la paix. La premiere a detruit, la seconde doit

organiser. L'oeuvre d'organisation est le complement necessaire de

l'oeuvre de destruction; c'est la ce qui rattache intimement 1848 a

1789. Fonder, creer, produire, pacifier; satisfaire a tous les droits,

developper tous les grands instincts de l'homme, pourvoir a tous les

besoins des societes; voila la tache de l'avenir. Or, dans les temps

ou nous sommes, l'avenir vient vite. (_Applaudissements_.)

On pourrait presque dire que l'avenir n'est plus demain, il commence

des aujourd'hui. (_Bravo!_) A l'oeuvre donc, a l'oeuvre, travailleurs

par le bras, travailleurs par l'intelligence, vous tous qui m'ecoutez

et qui m'entourez! mettez a fin cette grande oeuvre de l'organisation

fraternelle de tous les peuples, conduits au meme but, rattaches a la

meme idee, et vivant du meme coeur. Soyons tous des hommes de bonne

volonte, ne menageons ni notre peine ni nos sueurs. Repandons sur le

peuple qui nous entoure, et de la sur le monde entier, la sympathie,

la charite et la fraternite. Depuis trois siecles, le monde imite la

France. Depuis trois siecles, la France est la premiere des nations.

Et savez-vous ce que veut dire ce mot, la premiere des nations? Ce

mot veut dire, la plus grande; ce mot veut dire aussi, la meilleure.

(_Acclamations_.)

Mes amis, mes freres, mes concitoyens, etablissons dans le monde

entier, par la grandeur de nos exemples, l'empire de nos idees! Que

chaque nation soit heureuse et fiere de ressembler a la France!

(_Bravo!_)

Unissons-nous dans une pensee commune, et repetez avec moi ce cri:

Vive la liberte universelle! Vive la republique universelle! (_Vive la

republique! Vive Victor Hugo!--Longues acclamations_.)

III

REUNION DES AUTEURS DRAMATIQUES

Je suis profondement touche des sympathies qui m'environnent. Des voix

aimees, des confreres celebres m'ont glorifie bien au dela du peu que

je vaux. Permettez-moi de les remercier de cette cordiale eloquence

a laquelle je dois les applaudissements qui ont accueilli mon nom;

permettez-moi, en meme temps, de m'abstenir de tout ce qui pourrait

ressembler a une sollicitation de suffrages. Puisque la nation est

en train de chercher son ideal, voici quel serait le mien en fait

d'elections. Je voudrais les elections libres et pures; libres, en ce

qui touche les electeurs; pures, en ce qui touche les candidats.

Personnellement, je ne me presente pas. Mes raisons, vous les

connaissez, je les ai publiees; elles sont toutes puisees dans mon

respect pour la liberte electorale. Je dis aux electeurs: Choisissez

qui vous voudrez et comme vous voudrez; quant a moi, j'attends, et

j'applaudirai au resultat quel qu'il soit. Je serai fier d'etre

choisi, satisfait d'etre oublie. (_Approbation_.)

Ce n'est pas que je n'aie aussi, moi, mes ambitions. J'ai une ambition

pour mon pays,--c'est qu'il soit puissant, heureux, riche, prospere,

glorieux, sous cette simple formule, _Liberte, egalite, fraternite_;

c'est qu'il soit le plus grand dans la paix, comme il a ete le plus

grand dans la guerre. (_Bravo! bravo!_) Et puis, j'ai une ambition

pour moi,--c'est de rester ecrivain libre et simple citoyen.

Maintenant, s'il arrive que mon pays, connaissant ma pensee et ma

conscience qui sont publiques depuis vingt-cinq ans, m'appelle, dans

sa confiance, a l'assemblee nationale et m'assigne un poste ou il

faudra veiller et peut-etre combattre, j'accepterai son vote comme

un ordre et j'irai ou il m'enverra. Je suis a la disposition de mes

concitoyens. Je suis candidat a l'assemblee nationale comme tout

soldat est candidat au champ de bataille. (_Acclamations_.)

Le mandat de representant du peuple sera a la fois un honneur et un

danger; il suffit que ce soit un honneur pour que je ne le sollicite

pas, il suffit que ce soit un danger pour que je ne le refuse pas.

(_Longues acclamations_.)

Vous m'avez compris. Maintenant je vais vous parler de vous.

Il y a, en ce moment, en France, a Paris, deux classes d'ouvriers qui,

toutes deux, ont droit a etre representees dans l'assemblee nationale.

L'une ... a Dieu ne plaise que je parle autrement qu'avec la plus

cordiale effusion de ces braves ouvriers qui ont fait de si grandes

choses et qui en feront de plus grandes encore. Je ne suis pas de ceux

qui les flattent, mais je suis de ceux qui les aiment. Ils sauront

completer la haute idee qu'ils ont donnee au monde de leur bon sens

et de leur vertu. Ils ont montre le courage pendant le combat, ils

montreront la patience apres la victoire. Cette classe d'ouvriers,

dis-je, a fait de grandes choses, elle sera noblement et largement

representee a l'assemblee constituante, et, pour ma part, je reserve

aux ouvriers de Paris dix places sur mon bulletin.

Mais je veux, je veux pour l'honneur de la France, que l'autre classe

d'ouvriers, les ouvriers de l'intelligence, soit aussi noblement et

largement representee. Le jour ou l'on pourrait dire: Les ecrivains,

les poetes, les artistes, les hommes de la pensee, sont absents de la

representation nationale, ce serait une sombre et fatale eclipse, et

l'on verrait diminuer la lumiere de la France! (_Bravo_!)

Il faut que tous les ouvriers aient leurs representants a l'assemblee

nationale, ceux qui font la richesse du pays et ceux qui font sa

grandeur; ceux qui remuent les paves et ceux qui remuent les esprits!

(_Acclamations_.)

Certes, c'est quelque chose que d'avoir construit les barricades de

fevrier sous la mousqueterie et la fusillade, mais c'est quelque chose

aussi que d'etre sans cesse, sans treve, sans relache, debout sur

les barricades de la pensee, expose aux haines du pouvoir et a la

mitraille des partis. (_Applaudissements_.)Les ouvriers, nos freres,

ont lutte trois jours; nous, travailleurs de l'intelligence, nous

avons lutte vingt ans.

Avisez donc a ce grand interet. Que l'un de vous parle pour vous, que

votre drapeau, qui est le drapeau meme de la civilisation, soit tenu

au milieu de la melee par une main ferme et illustre. Faites prevaloir

les idees! Montrez que la gloire est une force! (_Bravo!_) Meme quand

les revolutions ont tout renverse, il y a une puissance qui reste

debout, la pensee. Les revolutions brisent les couronnes, mais

n'eteignent pas les aureoles. (_Longs applaudissements_.)

Un des auteurs presents ayant demande a M. Victor Hugo ce qu'il ferait

si un club marchait sur l'assemblee constituante, M. Victor Hugo

replique:

Je prie M. Theodore Muret de ne point oublier que je ne me presente

pas; je vais lui repondre cependant, mais je lui repondrai comme

electeur et non comme candidat. (_Mouvement d'attention_.) Dans un

moment ou le systeme electoral le plus large et le plus liberal que

les hommes aient jamais pu, je ne dis pas realiser, mais rever,

appelle tous les citoyens a deposer leur vote, tous, depuis le premier

jusqu'au dernier,--je me trompe, il n'y a plus maintenant ni premier,

ni dernier,--tous, veux-je dire, depuis ce qu'on appelait autrefois le

premier jusqu'a ce qu'on appelait autrefois le dernier; dans un

moment ou de tous ces votes reunis va sortir l'assemblee definitive,

l'assemblee supreme qui sera, pour ainsi dire, la majeste visible

de la France, s'il etait possible qu'a l'heure ou ce senat prendra

possession de la plenitude legitime de son autorite souveraine, il

existat dans un coin quelconque de Paris une fraction, une coterie, un

groupe d'hommes, je ne dirai pas assez coupables, mais assez insenses,

pour oser, dans un paroxysme d'orgueil, mettre leur petite volonte

face a face et de front avec la volonte auguste de cette assemblee qui

sera le pays meme, je me precipiterais au-devant d'eux, et je leur

crierais: Malheureux! arretez-vous, vous allez devenir de mauvais

citoyens! (_Bravo! bravo!_) Et s'il ne m'etait pas donne de les

retenir, s'ils persistaient dans leur tentative d'usurpation impie,

oh! alors je donnerais, s'il le fallait, tout le sang que j'ai dans

les veines, et je n'aurais pas assez d'imprecations dans la voix, pas

assez d'indignation dans l'ame, pas assez de colere dans le coeur,

pour ecraser l'insolence des dictatures sous la souverainete de la

nation! (_Immenses acclamations_.)

IV

VICTOR HUGO A SES CONCITOYENS

Mes concitoyens,

Je reponds a l'appel des soixante mille electeurs qui m'ont

spontanement honore de leurs suffrages aux elections de la Seine. Je

me presente a votre libre choix.

Dans la situation politique telle qu'elle est, on me demande toute ma

pensee. La voici:

Deux republiques sont possibles.

L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des

gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon

et dressera la statue de Marat, detruira l'institut, l'ecole

polytechnique et la legion d'honneur, ajoutera a l'auguste devise:

_Liberte, Egalite, Fraternite_, l'option sinistre: _ou la Mort_; fera

banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira

le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain

de chacun, abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur

des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le

massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de

la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera les

arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces

deux, machines fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche

aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera

froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres

l'horrible dans le grand que nos peres ont vu, nous montrera le

monstrueux dans le petit.

L'autre sera la sainte communion de tous les francais des a present,

et de tous les peuples un jour, dans le principe democratique; fondera

une liberte sans usurpations et sans violences, une egalite qui

admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternite, non

de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; donnera a tous

l'enseignement comme le soleil donne la lumiere, gratuitement;

introduira la clemence dans la loi penale et la conciliation dans la

loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du

territoire, en defrichera une autre, decuplera la valeur du sol;

partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le

travail et finisse par la propriete, assurera en consequence la

propriete comme la representation du travail accompli, et le travail

comme l'element de la propriete future; respectera l'heritage, qui

n'est autre chose que la main du pere tendue aux enfants a travers le

mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour resoudre le glorieux

probleme du bien-etre universel, les accroissements continus de

l'industrie, de la science, de l'art et de la pensee; poursuivra,

sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la

realisation sereine de tous les grands reves des sages; batira le

pouvoir sur la meme base que la liberte, c'est-a-dire sur le droit;

subordonnera la force a l'intelligence; dissoudra l'emeute et la

guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre la loi des

citoyens, et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera;

grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux

embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.

De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la

s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une

et empecher l'autre.

V

SEANCE DES CINQ ASSOCIATIONS

D'ART ET D'INDUSTRIE

29 mai 1848.

M. VICTOR HUGO.--Il y a un mois, j'avais cru devoir, par respect pour

l'initiative electorale, m'abstenir de toute candidature personnelle;

mais en meme temps, vous vous le rappelez, j'ai declare que, le

jour ou le danger apparaitrait sur l'assemblee nationale, je me

presenterais. Le danger s'est montre, je me presente. (_On

applaudit_.)

Il y a un mois, l'un de vous me fit cette question que j'acceptai avec

douleur:--S'il arrivait que des insenses osassent violer l'assemblee

nationale, que pensez-vous qu'il faudrait faire? J'acceptai, je

le repete, la question avec douleur, et je repondis sans hesiter,

sur-le-champ: Il faudrait se lever tous comme un seul homme, et--ce

furent mes propres paroles--_ecraser l'insolence des dictatures sous

la souverainete de la nation._

Ce que je demandais il y a un mois, trois cent mille citoyens armes

l'ont fait il y a quinze jours.

Avant cet evenement, qui est un attentat et qui est une catastrophe,

s'offrir a la candidature, ce n'etait qu'un droit, et l'on peut

toujours s'abstenir d'un droit. Aujourd'hui c'est un devoir, et l'on

n'abdique pas le devoir. Abdiquer le devoir, c'est deserter. Vous le

voyez, je ne deserte pas. (_Adhesion_.)

Depuis l'epoque dont je vous parle, en quelques semaines, les

lineaments confus des questions politiques se sont eclaircis, les

evenements ont brusquement eclaire d'un jour providentiel l'interieur

de toutes les pensees, et, a l'heure qu'il est, la situation est d'une

eclatante simplicite. Il n'y a plus que deux questions: la vie ou la

mort. D'un cote, il y a les hommes qui veulent la liberte, l'ordre,

la paix, la famille, la propriete, le travail, le credit, la securite

commerciale, l'industrie florissante, le bonheur du peuple, la

grandeur de la patrie, en un mot, la prosperite de tous composee du

bien-etre de chacun. De l'autre cote, il y a les hommes qui veulent

l'abime. Il y a les hommes qui ont pour reve et pour ideal d'embarquer

la France sur une espece de radeau de la Meduse ou l'on se devorerait

en attendant la tempete et la nuit! (_Mouvement_.)

Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas de ces hommes-la,

que je n'en serai jamais! (_Non! non!_ _nous le savons!_) Je lutterai

de front jusqu'a mon dernier souffle contre ces mauvais citoyens qui

voudraient imposer la guerre a la France par l'emeute et la dictature

au peuple par la terreur. Ils me trouveront toujours la, debout,

devant eux, comme citoyen a la tribune, ou comme soldat dans la rue.

(_Tres bien! tres bien!_)

Ce que je veux, vous le savez. Je l'ai dit il y a peu de jours. Je

l'ai dit a mon pays tout entier. Je l'ai dit en prenant toutes mes

convictions dans mon ame, en essayant d'arracher du coeur de tous les

honnetes gens la parole que chacun pense et que personne n'ose dire.

Eh bien, cette parole, je l'ai dite! Mon choix est fait; vous le

connaissez. Je veux une republique qui fasse envie a tous les peuples,

et non une republique qui leur fasse horreur! Je veux, moi, et vous

aussi vous voulez une republique si noble, si pure, si honnete, si

fraternelle, si pacifique que toutes les nations soient tentees de

l'imiter et de l'adopter. Je veux une republique si sainte et si

belle que, lorsqu'on la comparera a toutes les autres formes de

gouvernement, elle les fasse evanouir rien que par la comparaison.

Je veux une republique telle que toutes les nations en regardant la

France ne disent pas seulement: Qu'elle est grande! mais disent

encore: Qu'elle est heureuse! (_Applaudissements_.)

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 9 / 36 段