notre littoral ...--Je demande pardon a la chambre d'introduire ici
une parenthese, mais j'ai besoin de lui dire que je ne suis pas
absolument etranger a cette matiere. J'ai fait dans mon enfance,
etant destine a l'ecole polytechnique, les etudes preliminaires; j'ai
depuis, a diverses reprises, passe beaucoup de temps au bord de la
mer; j'ai de plus, pendant plusieurs annees, parcouru tout notre
littoral de l'Ocean et de la Mediterranee, en etudiant, avec le
profond interet qu'eveillent en moi les interets de la France et
les choses de la nature, la question qui vous est, a cette heure,
partiellement soumise.
Je reprends maintenant.
Ce phenomene, que je viens de tacher d'expliquer a la chambre, ce
phenomene qui menace le port du Havre, qui, dans un temps donne,
enlevera a la France ce grand port, son principal port sur la Manche,
ce phenomene se produit aussi, je le repete, sous diverses formes, sur
divers points du littoral.
Le choc de la vague! au milieu de tout ce desordre de causes melees,
de toute cette complication, voila un fait plein d'unite, un fait
qu'on peut saisir; la science a essaye de le faire.
Amortissez, detruisez le choc de la vague, vous sauvez la
configuration du littoral.
C'est la un vaste probleme digne de rencontrer une magnifique
solution.
Et d'abord, qu'est-ce que le choc de la vague? Messieurs, l'agitation
de la vague est un fait superficiel, la cloche a plongeur l'a prouve,
la science l'a reconnu. Le fond de la mer est toujours tranquille.
Dans les redoutables ouragans de l'equinoxe, vous avez a la surface la
plus violente tempete, a trois toises au-dessous du flot, le calme le
plus profond.
Ensuite, qu'est-ce que la force de la vague? La force de la vague se
compose de sa masse. Divisez la masse, vous n'avez plus qu'une immense
pluie; la force s'evanouit.
Partant de ces deux faits capitaux, l'agitation superficielle, la
force dans la masse, un anglais, d'autres disent un francais, a pense
qu'il suffirait, pour briser le choc de la vague, de lui opposer, a
la surface de la mer, un obstacle a claire-voie, a la fois fixe et
flottant. De la l'invention du brise-lame du capitaine Taylor, car,
dans mon impartialite, je crois et je dois le dire, que l'inventeur
est anglais. Ce brise-lame n'est autre chose qu'une carcasse de
navire, une sorte de corbeille de charpente qui flotte a la surface
du flot, retenue au fond de la mer par un ancrage puissant. La vague
vient, rencontre cet appareil, le traverse, s'y divise, et la force se
disperse avec l'ecume.
Vous le voyez, messieurs, si la pratique est d'accord avec la theorie,
le probleme est bien pres d'etre resolu. Vous pouvez arreter la
degradation de vos cotes. Le choc de la vague est le danger, le
brise-lame serait le remede.
Messieurs les pairs, je n'ai aucune competence ni aucune pretention
pour decider de l'excellence de cette invention; mais je rends ici un
veritable, un sincere hommage a M. le ministre des travaux publics
qui a provoque dans un port de France une experience considerable du
brise-lame flottant. Cette experience a eu lieu a la Ciotat. M. le
ministre des travaux publics a autorise au port de la Ciotat, port
ouvert aux vents du sud-est qui viennent y briser les navires
jusque sur le quai, il a autorise dans ce port la construction d'un
brise-lame flottant a huit sections.
L'experience parait avoir reussi. D'autres essais ont ete faits en
Angleterre, et, sans qu'on puisse rien affirmer encore d'une facon
decisive, voici ce qui s'est produit jusqu'a ce jour. Toutes les fois
qu'un brise-lame flottant est installe dans un port, dans une localite
quelconque, meme en pleine mer, si l'on examine dans les gros temps de
quelle facon la mer se comporte aupres de ce brise-lame, la tempete
est au dela, le calme est en deca.
Le probleme du choc de la vague est donc bien pres d'etre resolu.
Feconder l'invention du brise-lame, la perfectionner, voila, a mon
sens, un grand interet public que je recommande au gouvernement.
Je ne veux pas abuser de l'attention si bienveillante de l'assemblee
(_Parlez! tout ceci est nouveau!_), je ne veux pas entrer dans des
considerations plus etendues encore auxquelles donnerait lieu le
projet de loi. Je ferai remarquer seulement, et j'appelle sur ce point
encore l'attention de M. le ministre des travaux publics, qu'une
grande partie de notre littoral est depourvue de ports de refuge. Vous
savez ce que c'est que le golfe de Gascogne, c'est un lieu redoutable,
c'est une sorte de fond de cuve ou s'accumulent, sous la pression
colossale des vagues, tous les sables arraches depuis le pole au
littoral europeen. Eh bien, le golfe de Gascogne n'a pas un seul port
de refuge. La cote de la Mediterranee n'en a que deux, Bouc et Cette.
Le port de Cette a perdu une grande partie de son efficacite par
l'etablissement d'un brise-lame en maconnerie qui, en retrecissant
la passe, a rendu l'entree extremement difficile. M. le ministre des
travaux publics le sait comme moi et le reconnait. Il serait possible
d'etablir a Agde un port de refuge qui semble indique par la nature
elle-meme. Ceci est d'autant plus important que les sinistres abondent
dans ces parages. De 1836 a 1844, en sept ans, quatrevingt-douze
navires se sont perdus sur cette cote; un port de refuge les eut
sauves.
Voila donc les divers points sur lesquels j'appelle la sollicitude du
gouvernement: premierement, etudier dans son ensemble la question
du littoral que je n'ai pu qu'effleurer; deuxiemement, examiner le
systeme propose par M. Bernard Fortin, ingenieur de l'etat, pour
l'embouchure des fleuves et notamment pour le Havre; troisiemement,
etudier et generaliser l'application du brise-lame; quatriemement,
creer des ports de refuge.
Je voudrais qu'un bon sens ferme et ingenieux comme celui de
l'honorable M. Dumon s'appliquat a l'etude et a la solution de ces
diverses questions. Je voudrais qu'il nous fut presente a la session
prochaine un ensemble de mesures qui regulariserait toutes celles
qu'on a prises jusqu'a ce jour et a l'efficacite desquelles je
m'associe en grande partie. Je suis loin de meconnaitre tout ce qui a
ete fait, pourvu qu'on reconnaisse tout ce qui peut etre fait encore;
et pour ma part j'appuie le projet de loi. Une somme de cent cinquante
millions a ete depensee depuis dix ans dans le but d'ameliorer les
ports; cette somme aurait pu etre utilisee dans un systeme plus grand
et plus vaste; cependant cette depense a ete localement utile et a
obvie a de grands inconvenients, je suis loin de le nier. Mais ce
que je demande a M. le ministre des travaux publics, c'est l'examen
approfondi de toutes ces questions. Nous sommes en presence de deux
phenomenes contraires sur notre double littoral. Sur l'un, nous avons
l'Ocean qui s'avance; sur l'autre, la Mediterranee qui se retire. Deux
perils egalement graves. Sur la cote de l'Ocean, nos ports perissent
par l'encombrement; sur la cote de la Mediterranee, ils perissent par
l'atterrissement.
Je ne dirai plus qu'un mot, messieurs. La nature nous a fait des dons
magnifiques; elle nous a donne ce double littoral sur l'Ocean et sur
la Mediterranee. Elle nous a donne des rades nombreuses sur les deux
mers, des havres de commerce, des ports de guerre. Eh bien, il semble,
quand on examine certains phenomenes, qu'elle veuille nous les
retirer. C'est a nous de nous defendre, c'est a nous de lutter. Par
quels moyens? Par tous les moyens que l'art, que la science, que la
pensee, que l'industrie mettent a notre service. Ces moyens, je les
ignore, ce n'est pas moi qui peux utilement les indiquer; je ne peux
que provoquer, je ne peux que desirer un travail serieux sur la
matiere, une grande impulsion de l'etat. Mais ce que je sais, ce que
vous savez comme moi, ce que j'affirme, c'est que ces forces, ces
marees qui montent, ces fleuves qui descendent, ces forces qui
detruisent, peuvent aussi creer, reparer, feconder; elles enfantent le
desordre, mais, dans les vues eternelles de la providence, c'est pour
l'ordre qu'elles sont faites. Secondons ces grandes vues; peuple,
chambres, legislateurs, savants, penseurs, gouvernants, ayons sans
cesse presente a l'esprit cette haute et patriotique idee, fortifier,
fortifier dans tous les sens du mot, le littoral de la France, le
fortifier contre l'Angleterre, le fortifier contre l'Ocean! Dans ce
grand but, stimulons l'esprit de decouverte et de nouveaute, qui est
comme l'ame de notre epoque. C'est la la mission d'un peuple comme la
France. Dans ce monde, c'est la mission de l'homme lui-meme, Dieu l'a
voulu ainsi; partout ou il y a une force, il faut qu'il y ait une
intelligence pour la dompter. La lutte de l'intelligence humaine avec
les forces aveugles de la matiere est le plus beau spectacle de la
nature; c'est par la que la creation se subordonne a la civilisation
et que l'oeuvre complete de la providence s'execute.
Je vote donc pour le projet de loi; mais je demande a M. le ministre
des travaux publics un examen approfondi de toutes les questions qu'il
souleve. Je demande que les points que je n'ai pu parcourir que tres
rapidement, j'en ai indique les motifs a la chambre, soient etudies
avec tous les moyens dont le gouvernement dispose, grace a la
centralisation. Je demande qu'a l'une des sessions prochaines un
travail general, un travail d'ensemble, soit apporte aux chambres.
Je demande que la question grave du littoral soit mise desormais a
l'ordre du jour pour les pouvoirs comme pour les esprits. Ce n'est pas
trop de toute l'intelligence de la France pour lutter contre toutes
les forces de la mer. (_Approbation sur tous les bancs_.)
III
LA FAMILLE BONAPARTE
[Note: Une petition de Jerome-Napoleon Bonaparte, ancien roi de
Westphalie, demandait aux chambres la rentree de sa famille en France,
M. Charles Dupin proposait le depot de cette petition au bureau des
renseignements; il disait dans son rapport: "C'est a la couronne qu'il
appartient de choisir le moment pour accorder, suivant le caractere et
les merites des personnes, les faveurs qu'une tolerance eclairee peut
conseiller; faveurs accordees plusieurs fois a plusieurs membres de
l'ancienne famille imperiale, et toujours avec l'assentiment de
la generosite nationale." La petition fut renvoyee au bur
des renseignements. Le soir de ce meme jour, 14 juin, le roi
Louis-Philippe, apres avoir pris connaissance du discours de M. Victor
Hugo, declara au marechal Soult, president du conseil des ministres,
qu'il entendait autoriser la famille Bonaparte a rentrer en France.
(_Note de l'editeur_.)]
14 juin 1847.
Messieurs les pairs, en presence d'une petition comme celle-ci, je le
declare sans hesiter, je suis du parti des exiles et des proscrits. Le
gouvernement de mon pays peut compter sur moi, toujours, partout, pour
l'aider et pour le servir dans toutes les occasions graves et dans
toutes les causes justes. Aujourd'hui meme, dans ce moment, je le
sers, je crois le servir du moins, en lui conseillant de prendre
une noble initiative, d'oser faire ce qu'aucun gouvernement, j'en
conviens, n'aurait fait avant l'epoque ou nous sommes, d'oser, en un
mot, etre magnanime et intelligent. Je lui fais cet honneur de le
croire assez fort pour cela.
D'ailleurs, laisser rentrer en France des princes bannis, ce serait de
la grandeur, et depuis quand cesse-t-on d'etre assez fort parce qu'on
est grand?
Oui, messieurs, je le dis hautement, dut la candeur de mes paroles
faire sourire ceux qui ne reconnaissent dans les choses humaines que
ce qu'ils appellent la necessite politique et la raison d'etat, a mon
sens, l'honneur de notre gouvernement de juillet, le triomphe de la
civilisation, la couronne de nos trente-deux annees de paix, ce serait
de rappeler purement et simplement dans leur pays, qui est le notre,
tous ces innocents illustres dont l'exil fait des pretendants et dont
l'air de la patrie ferait des citoyens. (_Tres bien! tres bien!_)
Messieurs, sans meme invoquer ici, comme l'a fait si dignement le
noble prince de la Moskowa, toutes les considerations speciales qui se
rattachent au passe militaire, si national et si brillant, du noble
petitionnaire, le frere d'armes de beaucoup d'entre vous, soldat apres
le 18 brumaire, general a Waterloo, roi dans l'intervalle, sans
meme invoquer, je le repete, toutes ces considerations pourtant si
decisives, ce n'est pas, disons-le, dans un temps comme le notre,
qu'il peut etre bon de maintenir les proscriptions et d'associer
indefiniment la loi aux violences du sort et aux reactions de la
destinee.
Ne l'oublions pas, car de tels evenements sont de hautes lecons, en
fait d'elevations comme en fait d'abaissements, notre epoque a vu
tous les spectacles que la fortune peut donner aux hommes. Tout peut
arriver, car tout est arrive. Il semble, permettez-moi cette figure,
que la destinee, sans etre la justice, ait une balance comme elle;
quand un plateau monte, l'autre descend. Tandis qu'un sous-lieutenant
d'artillerie devenait empereur des Francais, le premier prince du sang
de France devenait professeur de mathematiques. Cet auguste professeur
est aujourd'hui le plus eminent des rois de l'Europe. Messieurs, au
moment de statuer sur cette petition, ayez ces profondes oscillations
des existences royales presentes a l'esprit. (_Adhesion_.)
Non, ce n'est pas apres tant de revolutions, ce n'est pas apres
tant de vicissitudes qui n'ont epargne aucune tete, qu'il peut etre
impolitique de donner solennellement l'exemple du saint respect de
l'adversite. Heureuse la dynastie dont on pourra dire: Elle n'a exile
personne! elle n'a proscrit personne! elle a trouve les portes de la
France fermees a des francais, elle les a ouvertes et elle a dit:
entrez!
J'ai ete heureux, je l'avoue, que cette petition fut presentee. Je
suis de ceux qui aiment l'ordre d'idees qu'elle souleve et qu'elle
ramene. Gardez-vous de croire, messieurs, que de pareilles discussions
soient inutiles! elles sont utiles entre toutes. Elles font reparaitre
a tous les yeux, elles eclairent d'une vive lumiere pour tous les
esprits ce cote noble et pur des questions humaines qui ne devrait
jamais s'obscurcir ni s'effacer. Depuis quinze ans, on a traite avec
quelque dedain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments; on a
ridiculise l'enthousiasme. Poesie! disait-on. On a raille ce qu'on a
appele la politique sentimentale et chevaleresque, on a diminue ainsi
dans les coeurs la notion, l'eternelle notion du vrai, du juste et
du beau, et l'on a fait prevaloir les considerations d'utilite et de
profit, les hommes d'affaires, les interets materiels. Vous savez,
messieurs, ou cela nous a conduits. (_Mouvement_.)
Quant a moi, en voyant les consciences qui se degradent, l'argent
qui regne, la corruption qui s'etend, les positions les plus hautes
envahies par les passions les plus basses (_mouvement prolonge_), en
voyant les miseres du temps present, je songe aux grandes choses du
temps passe, et je suis, par moments, tente de dire a la chambre, a la
presse, a la France entiere: Tenez, parlons un peu de l'empereur, cela
nous fera du bien! (_Vive et profonde adhesion_.)
Oui, messieurs, remettons quelquefois a l'ordre du jour, quand
l'occasion s'en presente, les genereuses idees et les genereux
souvenirs. Occupons-nous un peu, quand nous le pouvons, de ce qui
a ete et de ce qui est noble et pur, illustre, fier, heroique,
desinteresse, national, ne fut-ce que pour nous consoler d'etre si
souvent forces de nous occuper d'autre chose. (_Tres bien!_)
J'aborde maintenant le cote purement politique de la question. Je
serai tres court; je prie la chambre de trouver bon que je l'effleure
rapidement en quelques mots.
Tout a l'heure, j'entendais dire a cote de moi: Mais prenez garde!
on ne provoque pas legerement l'abrogation d'une loi de bannissement
politique; il y a danger; il peut y avoir danger. Danger! quel danger?
Quoi? Des menees? des intrigues? des complots de salon? la generosite
payee en conspirations et en ingratitude? Y a-t-il la un serieux
peril? Non, messieurs Le danger, aujourd'hui, n'est pas du cote des
princes. Nous ne sommes, grace a Dieu, ni dans le siecle ni dans le
pays des revolutions de caserne et de palais. C'est peu de chose qu'un
pretendant en presence d'une nation libre qui travaille et qui pense.
Rappelez-vous l'avortement de Strasbourg suivi de l'avortement de
Boulogne.
Le danger aujourd'hui, messieurs, permettez-moi de vous le dire en
passant, voulez-vous savoir ou il est? Tournez vos regards, non du
cote des princes, mais du cote des masses,--du cote des classes
nombreuses et laborieuses, ou il y a tant de courage, tant
d'intelligence, tant de patriotisme, ou il y a tant de germes
utiles et en meme temps, je le dis avec douleur, tant de ferments
redoutables. C'est au gouvernement que j'adresse cet avertissement
austere. Il ne faut pas que le peuple souffre! il ne faut pas que le
peuple ait faim! La est la question serieuse, la est le danger. La
seulement, la, messieurs, et point ailleurs! (_Oui!_) Toutes les
intrigues de tous les pretendants ne feront point changer de cocarde
au moindre de vos soldats, les coups de fourche de Buzancais peuvent
ouvrir brusquement un abime! (_Mouvement_.)
J'appelle sur ce que je dis en ce moment les meditations de cette sage
et illustre assemblee.
Quant aux princes bannis, sur lesquels le debat s'engage, voici ce que
je dirai au gouvernement; j'insiste sur ceci, qui est ma conviction,
et aussi, je crois, celle de beaucoup de bons esprits: j'admets que,
dans des circonstances donnees, des lois de bannissement politique,
lois de leur nature toujours essentiellement revolutionnaires, peuvent
etre momentanement necessaires. Mais cette necessite cesse; et, du
jour ou elles ne sont plus necessaires, elles ne sont pas seulement
illiberales et iniques, elles sont maladroites.
L'exil est une designation a la couronne, les exiles sont des en-cas.
(_Mouvement_.) Tout au contraire, rendre a des princes bannis, sur
leur demande, leur droit de cite, c'est leur oter toute importance,
c'est leur declarer qu'on ne les craint pas, c'est leur demontrer
par le fait que leur temps est fini. Pour me servir d'expressions
precises, leur restituer leur qualite civique, c'est leur retirer leur
signification politique. Cela me parait evident. Replacez-les donc
dans la loi commune; laissez-les, puisqu'ils vous le demandent,
laissez-les rentrer en France comme de simples et nobles francais
qu'ils sont, et vous ne serez pas seulement justes, vous serez
habiles.
Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune passion. J'ai le
sentiment que j'accomplis un devoir en montant a cette tribune. Quand
j'apporte au roi Jerome-Napoleon, exile, mon faible appui, ce ne sont
pas seulement toutes les convictions de mon ame, ce sont tous les
souvenirs de mon enfance qui me sollicitent. Il y a, pour ainsi dire,
de l'heredite dans ce devoir, et il me semble que c'est mon pere,
vieux soldat de l'empire, qui m'ordonne de me lever et de parler.
(_Sensation_.) Aussi je vous parle, messieurs les pairs, comme on
parle quand on accomplit un devoir. Je ne m'adresse, remarquez-le,
qu'a ce qu'il y a de plus calme, de plus grave, de plus religieux dans
vos consciences. Et c'est pour cela que je veux vous dire et que je
vais vous dire, en terminant, ma pensee tout entiere sur l'odieuse
iniquite de cette loi dont je provoque l'abrogation. (_Marques
d'attention._)
Messieurs les pairs, cet article d'une loi francaise qui bannit a
perpetuite du sol francais la famille de Napoleon me fait eprouver je
ne sais quoi d'inoui et d'inexprimable. Tenez, pour faire comprendre
ma pensee, je vais faire une supposition presque impossible. Certes,
l'histoire des quinze premieres annees de ce siecle, cette histoire
que vous avez faite, vous, generaux, veterans venerables devant qui
je m'incline et qui m'ecoutez dans cette enceinte ... (_mouvement_),
cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il n'est
peut-etre pas, dans les pays les plus lointains, un etre humain qui
n'en ait entendu parler. On a trouve en Chine, dans une pagode, le
buste de Napoleon parmi les figures des dieux! Eh bien! je suppose,
c'est la ma supposition a peu pres impossible, mais vous voulez bien
me l'accorder, je suppose qu'il existe dans un coin quelconque de
l'univers un homme qui ne sache rien de cette histoire, et qui n'ait
jamais entendu prononcer le nom de l'empereur, je suppose que cet
homme vienne en France, et qu'il lise ce texte de loi qui dit: "La
famille de Napoleon est bannie a perpetuite du territoire francais."
Savez-vous ce qui se passerait dans l'esprit de cet etranger? En
presence d'une penalite si terrible, il se demanderait ce que pouvait
etre ce Napoleon, il se dirait qu'a coup sur c'etait un grand
criminel, que sans doute une honte indelebile s'attachait a son nom,
que probablement il avait renie ses dieux, vendu son peuple, trahi son
pays, que sais-je? ... Il se demanderait, cet etranger, avec une sorte
d'effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoleon avait pu meriter
d'etre ainsi frappe a jamais dans toute sa race. (_Mouvement_.)
Messieurs, ces crimes, les voici; c'est la religion relevee, c'est
le code civil redige, c'est la France augmentee au dela meme de ses
frontieres naturelles, c'est Marengo, Iena, Wagram, Austerlitz, c'est
la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand homme ait
jamais apportee a une grande nation! (_Tres bien! Approbation_.)
Messieurs les pairs, le frere de ce grand homme vous implore a cette
heure. C'est un vieillard, c'est un ancien roi aujourd'hui suppliant.
Rendez-lui la terre de la patrie! Jerome-Napoleon, pendant la premiere
moitie de sa vie, n'a eu qu'un desir, mourir pour la France. Pendant
la derniere, il n'a eu qu'une pensee, mourir en France. Vous ne
repousserez pas un pareil voeu. (_Approbation prolongee sur tous les
bancs_.)
IV
LE PAPE PIE IX
[Note: Ce discours, du reste assez mal accueilli, fut prononce dans
la discussion de l'adresse en reponse au discours de la couronne, a
propos du paragraphe 6 de cette adresse, qui etait ainsi concu: "Nous
croyons, avec votre majeste, que la paix du monde est assuree. Elle
est essentielle a tous les gouvernements et a tous les peuples. Cet
universel besoin est la garantie des bons rapports qui existent entre
les etats. Nos voeux accompagneront les progres que chaque pays pourra
accomplir, dans son action propre et independante. Une ere nouvelle
de civilisation et de liberte s'ouvre pour les etats italiens. Nous
secondons de toute notre sympathie et de toutes nos esperances le
pontife magnanime qui l'inaugure avec autant de sagesse que de
courage, et les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de
reformes pacifiques ou marchent de concert les gouvernements et les
peuples." Le paragraphe ainsi redige fut adopte a l'unanimite. A
cette epoque, l'Italie criait: _Vivo, Pio nono_! Pie IX etait
revolutionnaire. On a pu mesurer depuis la distance qu'il y avait
entre le pape des Droits de l'homme et le pape du _Syllabus_. (_Note
de l'editeur_.)]
13 janvier 1848.
Messieurs,
Les annees 1846 et 1847 ont vu se produire un evenement considerable.