Je suis heureux de la part que mon pays prend a cette paix feconde, je

suis heureux de sa situation libre et prospere sous le roi illustre

qu'il s'est donne; mais je suis fier aussi des fremissements genereux

qui l'agitent quand l'humanite est violee, quand la liberte est

opprimee sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au

milieu de la paix de l'Europe, mon pays prendre et garder une

attitude a la fois sereine et redoutable, sereine parce qu'il espere,

redoutable parce qu'il se souvient.

Ce qui fait qu'aujourd'hui j'eleve la parole, c'est que le

fremissement genereux de la France, je le sens comme vous tous; c'est

que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c'est que je

sens la civilisation offensee par les actes recents du gouvernement

autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans

n'ont pas ete payes, on le nie du moins; mais ils ont ete provoques

et encourages, cela est certain. J'ajoute que cela est fatal. Quelle

imprudence! s'abriter d'une revolution politique dans une revolution

sociale! Redouter des rebelles et creer des bandits!

Que faire maintenant? Voila la question qui nait des faits eux-memes

et qu'on s'adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune

a un devoir. Il faut qu'elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le

ministre des affaires etrangeres, ce grand esprit, serait le premier,

je n'en doute pas, a deplorer son silence.

Messieurs, les elements du pouvoir d'une grande nation ne se composent

pas seulement de ses flottes, de ses armees, de la sagesse de ses

lois, de l'etendue de son territoire. Les elements du pouvoir d'une

grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence

morale, l'autorite de sa raison et de ses lumieres, son ascendant

parmi les nations civilisatrices.

Eh bien, messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est pas de jeter la

France dans l'impossible et dans l'inconnu; ce qu'on vous demande

d'engager dans cette question, ce ne sont pas les armees et les

flottes de la France, ce n'est pas sa puissance continentale et

militaire, c'est son ascendant moral, c'est l'autorite qu'elle a si

legitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit

du monde entier depuis trois siecles toutes les experiences de la

civilisation et du progres.

Mais qu'est-ce que c'est, dira-t-on, qu'une intervention morale?

Peut-elle avoir des resultats materiels et positifs?

Pour toute reponse, un exemple.

Au commencement du dernier siecle, l'inquisition espagnole etait

encore toute-puissante. C'etait un pouvoir formidable qui dominait

la royaute elle-meme, et qui, des lois, avait presque passe dans les

moeurs. Dans la premiere moitie du dix-huitieme siecle, de 1700 a

1750, le saint-office n'a pas fait moins de douze mille victimes, dont

seize cents moururent sur le bucher. Eh bien, ecoutez ceci. Dans la

seconde moitie du meme siecle, cette meme inquisition n'a fait que

quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de buchers

a-t-elle dresses? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres,

douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents buchers et pas un

seul, qu'y a-t-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe

et armee d'une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos

armees, ou meme simplement de notre diplomatie? Non, messieurs, il

n'y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont

parle, l'inquisition est morte.

Aujourd'hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la

presse et la tribune francaises elevent la voix, que la France parle,

et, dans un temps donne, la Pologne renaitra.

Que la France parle, et les actes sauvages que nous deplorons seront

impossibles, et l'Autriche et la Russie seront contraintes d'imiter

le noble exemple de la Prusse, d'accepter les nobles sympathies de

l'Allemagne pour la Pologne.

Messieurs, je ne dis plus qu'un mot. L'unite des peuples s'incarne de

deux facons, dans les dynasties et dans les nationalites. C'est de

cette maniere, sous cette double forme, que s'accomplit ce difficile

labeur de la civilisation, oeuvre commune de l'humanite; c'est de

cette maniere que se produisent les rois illustres et les peuples

puissants. C'est en se faisant nationalite ou dynastie que le passe

d'un empire devient fecond et peut produire l'avenir. Aussi c'est une

chose fatale quand les peuples brisent des dynasties; c'est une chose

plus fatale encore quand les princes brisent des nationalites.

Messieurs, la nationalite polonaise etait glorieuse; elle eut du etre

respectee. Que la France avertisse les princes, qu'elle mette un terme

et qu'elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle,

le monde ecoute; quand la France conseille, il se fait un travail

mysterieux dans les esprits, et les idees de droit et de liberte,

d'humanite et de raison, germent chez tous les peuples.

Dans tous les temps, a toutes les epoques, la France a joue dans

la civilisation ce role considerable, et ceci n'est que du pouvoir

spirituel, c'est le pouvoir qu'exercait Rome au moyen age. Rome etait

alors un etat de quatrieme rang, mais une puissance de premier ordre.

Pourquoi? C'est que Rome s'appuyait sur la religion des peuples, sur

une chose d'ou toutes les civilisations decoulent.

Voila, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante, a une

epoque ou l'Europe etait barbare.

Aujourd'hui la France a herite d'une partie de cette puissance

spirituelle de Rome; la France a, dans les choses de la civilisation,

l'autorite que Rome avait et a encore dans les choses de la religion.

Ne vous etonnez pas, messieurs, de m'entendre meler ces mots,

civilisation et religion; la civilisation, c'est la religion

appliquee.

La France a ete et est encore plus que jamais la nation qui preside au

developpement des autres peuples.

Que de cette discussion il resulte au moins ceci: les princes qui

possedent des peuples ne les possedent pas comme maitres, mais comme

peres; le seul maitre, le vrai maitre est ailleurs; la souverainete

n'est pas dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes,

elle n'est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; la

souverainete est dans toutes les idees d'ordre et de justice, la

souverainete est dans la verite.

Quand un peuple est opprime, la justice souffre, la verite, la

souverainete du droit, est offensee; quand un prince est injustement

outrage ou precipite du trone, la justice souffre egalement, la

civilisation souffre egalement. Il y a une eternelle solidarite entre

les idees de justice qui font le droit des peuples et les idees de

justice qui font le droitdes princes. Dites-le aujourd'hui aux tetes

couronnees comme vous le diriez aux peuples dans l'occasion.

Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir

moral de la France est immense. Autrefois, la malediction de Rome

pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui

l'indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde

civilise.

Il faut donc, il faut que la tribune francaise, a cette heure,

eleve en faveur de la nation polonaise une voix desinteressee et

independante; qu'elle proclame, en cette occasion, comme en toutes,

les eternelles idees d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des

idees de stabilite et de civilisation qu'elle defende la cause de la

Pologne opprimee. Apres toutes nos discordes et toutes nos guerres,

les deux nations dont je parlais en commencant, cette France qui a

eleve et muri la civilisation de l'Europe, cette Pologne qui l'a

defendue, ont subi des destinees diverses; l'une a ete amoindrie, mais

elle est restee grande; l'autre a ete enchainee, mais elle est restee

fiere. Ces deux nations aujourd'hui doivent s'entendre, doivent avoir

l'une pour l'autre cette sympathie profonde de deux soeurs qui ont

lutte ensemble. Toutes deux, je l'ai dit et je le repete, ont beaucoup

fait pour l'Europe; l'une s'est prodiguee, l'autre s'est devouee.

Messieurs, je me resume et je finis par un mot. L'intervention de la

France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne

doit pas etre une intervention materielle, directe, militaire, je ne

le pense pas. Cette intervention doit etre une intervention purement

morale; ce doit etre l'adhesion et la sympathie hautement exprimees

d'un grand peuple, heureux et prospere, pour un autre peuple opprime

et abattu. Rien de plus, mais rien de moins.

II

CONSOLIDATION ET DEFENSE DU LITTORAL

[Note: Dans la seance du 27 juin, un incident fut souleve, par M. de

Boissy, sur l'ordre du jour. La chambre avait a discuter deux projets

de loi: le premier etait relatif a des travaux a executer dans

differents ports de commerce, le second decretait le rachat du havre

de Courseulles. M. de Boissy voulait que la discussion du premier de

ces projets, qui emportait 13 millions de depense, fut remise apres le

vote du budget des recettes. La proposition de M. de Boissy, combattue

par M. Dumon, le ministre des travaux publics et par M. Tupinier,

rapporteur de la commission qui avait examine les projets de loi, fut

rejetee apres ce discours de M. Victor Hugo. La discussion eut lieu

dans la seance du 29. (_Note de l'editeur_.)]

27 juin et 1er juillet 1846.

Messieurs,

Je me reunis aux observations presentees par M. le ministre des

travaux publics. Les degradations auxquelles il s'agit d'obvier

marchent, il faut le dire, avec une effrayante rapidite. Il y a pour

moi, et pour ceux qui ont etudie cette matiere, il y a urgence. Dans

mon esprit meme, le projet de loi a une portee plus grande que dans

la pensee de ses auteurs. La loi qui vous est presentee n'est qu'une

parcelle d'une grande loi, d'une grande loi possible, d'une grande loi

necessaire; cette loi, je la provoque, je declare que je voudrais

la voir discuter par les chambres, je voudrais la voir presenter et

soutenir par l'excellent esprit et l'excellente parole de l'honorable

ministre qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics.

L'objet de cette grande loi dont je deplore l'absence, le voici:

maintenir, consolider et ameliorer au double point de vue militaire

et commercial la configuration du littoral de la France. (_Mouvement

d'attention._)

Messieurs, si on venait vous dire: Une de vos frontieres est menacee;

vous avez un ennemi qui, a toute heure, en toute saison, nuit et jour,

investit et assiege une de vos frontieres, qui l'envahit sans cesse,

qui empiete sans relache, qui aujourd'hui vous derobe une langue de

terre, demain une bourgade, apres-demain une ville frontiere; si

l'on vous disait cela, a l'instant meme cette chambre seleverait et

trouverait que ce n'est pas trop de toutes les forces du pays pour le

defendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette

frontiere, elle existe, c'est votre littoral; cet ennemi, il existe,

c'est l'ocean. (_Mouvement._) Je ne veux rien exagerer. M. le ministre

des travaux publics sait comme moi que les degradations des cotes de

France sont nombreuses et rapides; il sait, par exemple, que cette

immense falaise, qui commence a l'embouchure de la Somme et qui

finit a l'embouchure de la Seine, est dans un etat de demolition

perpetuelle. Vous n'ignorez pas que la mer agit incessamment sur

les cotes; de meme que l'action de l'atmosphere use les montagnes,

l'action de la mer use les cotes. L'action atmospherique se complique

d'une multitude de phenomenes. Je demande pardon a la chambre si

j'entre dans ces details, mais je crois qu'ils sont utiles pour

demontrer l'urgence du projet actuel et l'urgence d'une plus grande

loi sur cette matiere. (_De toutes parts: Parlez! parlez!_)

Messieurs, je viens de le dire, l'action de l'atmosphere qui agit sur

les montagnes se complique d'une multitude de phenomenes; il faut des

milliers d'annees a l'action atmospherique pour demolir une muraille

comme les Pyrenees, pour creer une ruine comme le cirque de Gavarnie,

ruine qui est en meme temps le plus merveilleux des edifices. Il faut

tres peu de temps aux flots de la mer pour degrader une cote; un

siecle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans,

quelquefois un coup d'equinoxe. Il y a la destruction continue et la

destruction brusque.

Depuis l'embouchure de la Somme jusqu'a l'embouchure de la Seine, si

l'on voulait compter toutes les degradations quotidiennes qui ont

lieu, on serait effraye. Etretat s'ecroule sans cesse; le Bourgdault

avait deux villages il y a un siecle, le village du bord de la mer,

et le village du haut de la cote. Le premier a disparu, il n'existe

aujourd'hui que le village du haut de la cote. Il y avait une eglise,

l'eglise d'en bas, qu'on voyait encore il y a trente ans, seule et

debout au milieu des flots comme un navire echoue; un jour l'ouragan a

souffle, un coup de mer est venu, l'eglise a sombre. (_Mouvement._) Il

ne reste rien aujourd'hui de cette population de pecheurs, de ce petit

port si utile. Messieurs, vous ne l'ignorez pas, Dieppe s'encombre

tous les jours; vous savez que tous nos ports de la Manche sont dans

un etat grave, et pour ainsi dire atteints d'une maladie serieuse et

profonde.

Vous parlerai-je du Havre, dont l'etat doit vous preoccuper au plus

haut degre? J'insiste sur ce point; je sais que ce port n'a pas ete

mis dans la loi, je voudrais cependant qu'il fixat l'attention de M.

le ministre des travaux publics. Je prie la chambre de me permettre de

lui indiquer rapidement quels sont les phenomenes qui ameneront, dans

un temps assez prochain, la destruction de ce grand port, qui est a

l'Ocean ce que Marseille est a la Mediterranee. (_Parlez! parlez!_)

Messieurs, il y a quelques jours on discutait devant vous, avec une

remarquable lucidite de vues, la question de la marine; cette question

a ete traitee dans une autre enceinte avec une egale superiorite. La

puissance maritime d'une nation se fonde sur quatre elements: les

vaisseaux, les matelots, les colonies et les ports; je cite celui-ci

le dernier, quoiqu'il soit le premier. Eh bien, la question des

vaisseaux et des matelots a ete approfondie, la question des colonies

a ete effleuree; la question des ports n'a pas ete traitee, elle n'a

pas meme ete entrevue. Elle se presente aujourd'hui, c'est le moment

sinon de la traiter a fond, au moins de l'effleurer aussi. (_Oui!

oui!_)

C'est du gouvernement que doivent venir les grandes impulsions; mais

c'est des chambres, c'est de cette chambre en particulier, que doivent

venir les grandes indications. (_Tres bien!_)

Messieurs, je touche ici a un des plus grands interets de la France,

je prie la chambre de s'en penetrer. Je le repete et j'y insiste,

maintenir, consolider et ameliorer, au profit de notre marine

militaire et marchande, la configuration de notre littoral, voila le

but qu'on doit se proposer. (_Oui, tres bien!_) La loi actuelle n'a

qu'un defaut, ce n'est pas un manque d'urgence, c'est un manque de

grandeur. (_Sensation._)

Je voudrais que la loi fut un systeme, qu'elle fit partie d'un

ensemble, que le ministre nous l'eut presentee dans un grand but et

dans une grande vue, et qu'une foule de travaux importants, serieux,

considerables fussent entrepris dans ce but par la France. C'est la,

je le repete, un immense interet national. (_Vif assentiment._)

Voici, puisque la chambre semble m'encourager, ce qui me parait devoir

frapper son attention. Le courant de la Manche....

M. LE CHANCELIER.--J'invite l'orateur a se renfermer dans le projet en

discussion.

M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'aurai l'honneur de faire remarquer a

M. le chancelier. Une loi contient toujours deux points de vue, le

point de vue special et le point de vue general; le point de vue

special, vous venez de l'entendre traiter; le point de vue general, je

l'aborde.

Eh bien! lorsqu'une loi souleve des questions aussi graves, vous

voudriez que ces questions passassent devant la chambre sans etre

traitees, sans etre examinees par elle! (_Bruit._)

A l'heure qu'il est, la question d'urgence se discute; je crois qu'il

ne s'agit que de cette question, et c'est elle que je traite, je suis

donc dans la question. (_Plusieurs voix: Oui! oui!_) Je crois pouvoir

demontrer a cette noble chambre qu'il y a urgence pour cette loi,

parce qu'il y a urgence pour tout le littoral.

Maintenant si, au nombre des arguments dont je dois me servir,

je presente le fait d'une grande imminence, d'un peril demontre,

constate, evident pour tous, et en particulier pour M. le ministre des

travaux publics, il me semble que je puis, que je dois invoquer cette

grande urgence, signaler ce grand peril, et que si je puis reussir a

montrer qu'il y a la un serieux interet public, je n'aurai pas mal

employe le temps que la chambre aura bien voulu m'accorder. (_Adhesion

sur plusieurs bancs._)

Si la question d'ordre du jour s'oppose a ce que je continue un

developpement que je croyais utile, je prierai la chambre de vouloir

bien me reserver la parole au moment de la discussion de cette loi

(_Sans doute! sans doute!_), car je crois necessaire de dire a la

chambre certaines choses; mais dans ce moment-ci je ne parle que pour

soutenir l'urgence du projet de loi. J'approuve l'insistance de M. le

ministre des travaux publics; je l'appuie, je l'appuie energiquement.

Vous nous mettez en presence d'une petite loi; je la vote, je la vote

avec empressement; mais j'en provoque une grande.

Vous nous apportez des travaux partiels, je les approuve; mais je

voudrais des travaux d'ensemble.

J'insiste sur l'importance de la question. (_Parlez! parlez!_)

Messieurs, toute nation a la fois continentale et maritime comme la

France a toujours trois questions qui dominent toutes les autres, et

d'ou toutes les autres decoulent. De ces trois questions, la premiere,

la voici: ameliorer la condition de la population. Voici la seconde:

maintenir et defendre l'integrite du territoire. Voici la troisieme:

maintenir et consolider la configuration du littoral.

Maintenir le territoire, c'est-a-dire surveiller l'etranger.

Consolider le littoral, c'est-a-dire surveiller l'ocean.

Ainsi, trois questions de premier ordre: le peuple, le territoire,

le littoral. De ces trois questions, les deux premieres apparaissent

frequemment sous toutes les formes dans les deliberations des

assemblees. Lorsque l'imprevoyance des hommes les retire de l'ordre

du jour, la force des choses les y remet. La troisieme question, le

littoral, semble preoccuper moins vivement les corps deliberants.

Est-elle plus obscure que les deux autres? Elle se complique, a la

verite, d'un element politique et d'un element geologique, elle exige

de certaines etudes speciales; cependant elle est, comme les deux

autres, un serieux interet public.

Chaque fois que cette question du littoral, du littoral de la France

en particulier, se presente a l'esprit, voici ce qu'elle offre de

grave et d'inquietant: la degradation de nos dunes et de nos falaises,

la ruine des populations riveraines, l'encombrement de nos ports,

l'ensablement des embouchures de nos fleuves, la creation des barres

et des traverses, qui rendent la navigation si difficile, la frequence

des sinistres, la diminution de la marine militaire et de la marine

marchande; enfin, messieurs, notre cote de France, nue et desarmee,

en presence de la cote d'Angleterre, armee, gardee et formidable!

(_Emotion_.)

Vous le voyez, messieurs, vous le sentez, et ce mouvement de la

chambre me le prouve, cette question a de la grandeur, elle est digne

d'occuper au plus haut point cette noble assemblee.

Ce n'est pas cependant a la derniere heure d'une session, a la

derniere heure d'une legislature, qu'un pareil sujet peut etre aborde

dans tous ses details, examine dans toute son etendue. On n'explore

pas au dernier moment un si vaste horizon, qui nous apparait tout

a coup. Je me bornerai a un coup d'oeil. Je me bornerai a quelques

considerations generales pour fixer l'attention de la chambre,

l'attention de M. le ministre des travaux publics, l'attention du

pays, s'il est possible. Notre but, aujourd'hui, mon but a moi, le

voici en deux, mots; je l'ai dit en commencant: voter une petite loi,

et en ebaucher une grande.

Messieurs les pairs, il ne faut pas se dissimuler que l'etat du

littoral de la France est en general alarmant; le littoral de la

France est entame sur un tres grand nombre de points, menace sur

presque tous. Je pourrais citer des faits nombreux, je me bornerai

a un seul; un fait sur lequel j'ai commence a appeler vos regards a

l'une des precedentes seances; un fait d'une gravite considerable,

et qui fera comprendre par un seul exemple de quelle nature sont les

phenomenes qui menacent de ruiner une partie de nos ports et de

deformer la configuration des cotes de France.

Ici, messieurs, je reclame beaucoup d'attention et un peu de

bienveillance, car j'entreprends une chose tres difficile;

j'entreprends d'expliquer a la chambre en peu de mots, et en le

depouillant des termes techniques, un phenomene a l'explication duquel

la science depense des volumes. Je serai court et je tacherai d'etre

clair.

Vous connaissez tous plus ou moins vaguement la situation grave du

Havre; vous rendez-vous tous bien compte du phenomene qui produit

cette situation, et de ce qu'est cette situation? Je vais tacher de le

faire comprendre a la chambre.

Les courants de la Manche s'appuient sur la grande falaise de

Normandie, la battent, la minent, la degradent perpetuellement; cette

colossale demolition tombe dans le flot, le flot s'en empare et

l'emporte; le courant de l'Ocean longe la cote en charriant cette

enorme quantite de matieres, toute la ruine de la falaise; chemin

faisant, il rencontre le Treport, Saint-Valery-en-Caux, Fecamp,

Dieppe, Etretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il

les encombre et passe outre. Arrive au cap de la Heve, le courant

rencontre, quoi? la Seine qui debouche dans la mer. Voila deux forces

en presence, le fleuve qui descend, la mer qui passe et qui monte.

Comment ces deux forces vont-elles se comporter? Une lutte s'engage;

la premiere chose que font ces deux courants qui luttent, c'est de

deposer les fardeaux qu'ils apportent; le fleuve depose ses alluvions,

le courant depose les ruines de la cote. Ce depot se fait, ou?

Precisement a l'endroit ou la providence a place le Havre-de-Grace.

Ce phenomene a depuis longtemps eveille la sollicitude des divers

gouvernements qui se sont succede en France. En 1784 un sondage a ete

ordonne, et execute par l'ingenieur Degaule. Cinquante ans plus tard,

en 1834, un autre sondage a ete execute par les ingenieurs de l'etat.

Les cartes speciales de ces deux sondages existent, on peut les

confronter. Voici ce que ces deux cartes demontrent. (_Attention

marquee_.)

A l'endroit precis ou les deux courants se rencontrent, devant le

Havre meme, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense

edifice se batit, une construction invisible, sous-marine, une sorte

de cirque gigantesque qui s'accroit tous les jours, et qui enveloppe

et enferme silencieusement le port du Havre. En cinquante ans, cet

edifice s'est accru d'une hauteur deja considerable. En cinquante ans!

Et a l'heure ou nous sommes, on peut entrevoir le jour ou ce cirque

sera ferme, ou il apparaitra tout entier a la surface de la mer, et

ce jour-la, messieurs, le plus grand port commercial de la France, le

port du Havre n'existera plus. (_Mouvement_.)

Notez ceci: dans ce meme lieu quatre ports ont existe et ont disparu,

Granville, Sainte-Adresse, Harfleur, et un quatrieme, dont le nom

m'echappe en ce moment.

Oui, j'appelle sur ce point votre attention, je dis plus, votre

inquietude. Dans un temps donne le Havre est perdu, si le

gouvernement, si la science ne trouvent pas un moyen d'arreter dans

leur operation redoutable et mysterieuse ces deux infatigables

ouvriers qui ne dorment pas, qui ne se reposent pas, qui travaillent

nuit et jour, le fleuve et l'ocean!

Messieurs, ce phenomene alarmant se reproduit dans des proportions

differentes sur beaucoup de points de notre littoral. Je pourrais

citer d'autres exemples, je me borne a celui-ci. Que pourrais-je vous

citer de plus frappant qu'un si grand port en proie a un si grand

danger?

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 7 / 36 段