Cette vie pourtant, si sereine au dedans, si brillant eau dehors, ne

fut ni sans epreuves, ni sans traverses. Tout jeune encore, M. Casimir

Delavigne eut a lutter par le travail contre la gene. Ses premieres

annees furent rudes et severes. Plus tard son talent lui fit des amis,

son succes lui fit un public, son caractere lui fit une autorite. Par

la hauteur de son esprit, il etait, des sa jeunesse meme, au niveau

des plus illustres amities. Deux hommes eminents, vous l'avez dit,

monsieur, le rechercherent et eurent la joie, qui est aujourd'hui

une gloire, de l'aider et de le servir, M. Francais de Nantes sous

l'empire, M. Pasquier sous la restauration. Il put ainsi se livrer

paisiblement a ses travaux, sans inquietude, sans trop de souci de la

vie materielle, heureux, admire, entoure de l'affection publique, et,

en particulier, de l'affection populaire. Un jour arriva cependant ou

une injuste et impolitique defaveur vint frapper ce poete dont le nom

europeen faisait tant d'honneur a la France; il fut alors noblement

recueilli et soutenu par le prince dont Napoleon a dit: Le duc

d'Orleans est toujours reste national; grand et juste esprit qui

comprenait des lors comme prince, et qui depuis a reconnu comme roi,

que la pensee est une puissance et que le talent est une liberte.

Quand la meditation se fixe sur M. Casimir Delavigne, quand on etudie

attentivement cette heureuse nature, on est frappe du rapport etroit

et intime qui existe entre la qualite propre de son esprit, qui etait

la clarte, et le principal trait de son caractere, qui etait la

douceur. La douceur, en effet, est une clarte de l'ame qui se repand

sur les actions de la vie. Chez M. Delavigne, cette douceur ne s'est

jamais dementie. Il etait doux a toute chose, a la vie, au succes, a

la souffrance; doux a ses amis, doux a ses ennemis. En butte, surtout

dans ses dernieres annees, a de violentes critiques, a un denigrement

amer et passionne, il semblait, c'est son frere qui nous l'apprend

dans une interessante biographie, il semblait ne pas s'en douter. Sa

serenite n'en etait pas alteree un instant. Il avait toujours le meme

calme, la meme expansion, la meme bienveillance, le meme sourire. Le

noble poete avait cette candide ignorance de la haine qui est propre

aux ames delicates et fieres. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est

bon, grand, fecond, eleve, utile, est necessairement attaque; et il

se souvenait du proverbe arabe: _On ne jette de pierres qu'aux arbres

charges de fruits d'or_.

Tel etait, monsieur, l'homme justement admire que vous remplacez dans

cette compagnie.

Succeder a un poete que toute une nation regrette, quand cette nation

s'appelle la France et quand ce poete s'appelle Casimir Delavigne,

c'est plus qu'un honneur qu'on accepte, c'est un engagement qu'on

prend. Grave engagement envers la litterature, envers la renommee,

envers le pays! Cependant, monsieur, j'ai hate de rassurer votre

modestie. L'academie peut le proclamer hautement, et je suis heureux

de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement

d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un

utile et excellent choix. Peu d'hommes ont donne plus de gages que

vous aux lettres et aux graves labeurs de l'intelligence. Poete, dans

ce siecle ou la poesie est si haute, si puissante et si feconde, entre

la messenienne epique et l'elegie lyrique, entre Casimir Delavigne

qui est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le

demi-jour decouvrir un sentier qui est le votre et creer une elegie

qui est vous-meme. Vous avez donne a certains epanchements de l'ame

un accent nouveau. Votre vers, presque toujours douloureux, souvent

profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient,

honores ou dechus, bons ou mechants. Pour arriver jusqu'a eux, votre

pensee se voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre ou vous

allez les trouver. Vous savez, vous poete, que ceux qui souffrent se

retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et

inquiet qui est de la honte dans les ames tombees et de la pudeur dans

les ames pures. Vous le savez, et, pour etre un des leurs, vous vous

enveloppez comme eux. De la, une poesie penetrante et timide a la

fois, qui touche discretement les fibres mysterieuses du coeur. Comme

biographe, vous avez, dans vos _Portraits de femmes_, mele le charme

a l'erudition, et laisse entrevoir un moraliste qui egale parfois la

delicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruaute de La

Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sonde des cotes inconnus

de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves on sent

toujours cette force secrete qui se cache dans la grace de voire

talent. Comme philosophe vous avez confronte tous les systemes; comme

critique, vous avez etudie toutes les litteratures. Un jour vous

completerez et vous couronnerez ces derniers travaux qu'on ne peut

juger aujourd'hui, parce que, dans votre esprit meme, ils sont encore

inacheves; vous constaterez, du meme coup d'oeil, comme conclusion

definitive, que, s'il y a toujours, au fond de tous les systemes

philosophiques, quelque chose d'humain, c'est-a-dire de vague et

d'indecis, en meme temps il y a toujours dans l'art, quel que soit le

siecle, quelle que soit la forme, quelque chose de divin, c'est-a-dire

de certain et d'absolu; de sorte que, tandis que l'etude de toutes les

philosophies mene au doute, l'etude de toutes les poesies conduit a

l'enthousiasme.

Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variete de

votre esprit, par la vivacite de vos idees toujours fines, souvent

fecondes, par ce melange d'erudition et d'imagination qui fait qu'en

vous le poete ne disparait jamais tout a fait sous le critique, et le

critique ne depouille jamais entierement le poete, vous rappelez a

l'academie un de ses membres les plus chers et les plus regrettes, ce

bon et charmant Nodier, qui etait si superieur et si-doux. Vous

lui ressemblez par le cote ingenieux, comme lui-meme ressemblait a

d'autres grands esprits par le cote insouciant. Nodier nous rendait

quelque chose de La Fontaine; vous nous rendrez quelque chose de

Nodier.

Il etait impossible, monsieur, que, par la nature de vos travaux et la

pente de votre talent enclin surtout a la curiosite biographique et

litteraire, vous n'en vinssiez pas a arreter quelque jour vos

regards sur deux groupes celebres de grands esprits qui donnent au

dix-septieme siecle ses deux aspects les plus originaux, l'hotel de

Rambouillet et Port-Royal. L'un a ouvert le dix-septieme siecle,

l'autre l'a accompagne et ferme. L'un a introduit l'imagination dans

la langue, l'autre y a introduit l'austerite. Tous deux, places pour

ainsi dire aux extremites opposees de la pensee humaine, ont repandu

une lumiere diverse. Leurs influences se sont combattues heureusement,

et combinees plus heureusement encore; et dans certains chefs-d'oeuvre

de notre litterature, places en quelque sorte a egale distance de l'un

et de l'autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout

ensemble l'esprit dans son besoin d'imagination et l'ame dans son

besoin de gravite, on voit se meler et se confondre leur double

rayonnement.

De ces deux grands faits qui caracterisent une epoque illustre et qui

ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les moeurs, le

premier, l'hotel de Rambouillet, a obtenu de vous, ca et la, quelques

coups de pinceau vifs et spirituels; le second, Port-Royal, a eveille

et fixe votre attention. Vous lui avez consacre un excellent livre,

qui, bien que non termine, est sans contredit le plus important de

vos ouvrages. Vous avez bien fait, monsieur. C'est un digne sujet de

meditation et d'etude que cette grave famille de solitaires qui a

traverse le dix-septieme siecle, persecutee et honoree, admiree et

haie, recherchee par les grands et poursuivie par les puissants,

trouvant moyen d'extraire de sa faiblesse et de son isolement meme je

ne sais quelle imposante et inexplicable autorite, et faisant servir

les grandeurs de l'intelligence a l'agrandissement de la foi. Nicole,

Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld, Pascal, gloires

tranquilles, noms venerables, parmi lesquels brillent chastement trois

femmes, anges austeres, qui ont dans la saintete cette majeste que les

femmes romaines avaient dans l'heroisme! Belle et savante ecole qui

substituait, comme maitre et docteur de l'intelligence, saint Augustin

a Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le

president de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puise tout

ensemble dans saint Francois de Sales l'extreme douceur et dans l'abbe

de Saint-Cyran l'extreme severite! A vrai dire, et qui le sait mieux

que vous, monsieur (car dans tout ce que je dis en ce moment, j'ai

votre livre present a l'esprit)? l'oeuvre de Port-Royal ne fut

litteraire que par occasion, et de cote, pour ainsi parler; le

veritable but de ces penseurs attristes et rigides etait purement

religieux. Resserrer le lien de l'eglise au dedans et a l'exterieur

par plus de discipline chez le pretre et plus de croyance chez le

fidele; reformer Rome en lui obeissant; faire a l'interieur et avec

amour ce que Luther avait tente au dehors et avec colere; creer

en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse

voluptueuse et corrompue, une classe intermediaire, saine, stoique et

forte, une haute bourgeoisie intelligente et chretienne; fonder une

eglise modele dans l'eglise, une nation modele dans la nation, telle

etait l'ambition secrete, tel etait le reve profond de ces hommes

qui etaient illustres alors par la tentative religieuse et qui sont

illustres aujourd'hui par le resultat litteraire. Et pour arriver a

ce but, pour fonder la societe selon la foi, entre les verites

necessaires, la plus necessaire a leurs yeux, la plus lumineuse, la

plus efficace, celle que leur demontraient le plus invinciblement leur

croyance et leur raison, c'etait l'infirmite de l'homme prouvee par la

tache originelle, la necessite d'un Dieu redempteur, la divinite du

Christ. Tous leurs efforts se tournaient de ce cote, comme s'ils

devinaient que la etait le peril. Ils entassaient livres sur livres,

preuves sur preuves, demonstrations sur demonstrations. Merveilleux

instinct de prescience qui n'appartient qu'aux serieux esprits!

Comment ne pas insister sur ce point? Ils batissaient cette grande

forteresse a la hate, comme s'ils pressentaient une grande attaque. On

eut dit que ces hommes du dix-septieme siecle prevoyaient les hommes

du dix-huitieme. On eut dit que, penches sur l'avenir, inquiets et

attentifs, sentant a je ne sais quel ebranlement sinistre qu'une

legion inconnue etait en marche dans les tenebres, ils entendaient

de loin venir dans l'ombre la sombre et tumultueuse armee de

l'Encyclopedie, et qu'au milieu de cette rumeur obscure ils

distinguaient deja confusement la parole triste et fatale de

Jean-Jacques et l'effrayant eclat de rire de Voltaire!

On les persecutait, mais ils y songeaient a peine. Ils etaient plus

occupes des perils de leur foi dans l'avenir que des douleurs de leur

communaute dans le present. Ils ne demandaient rien, ils ne

voulaient rien, ils n'ambitionnaient rien; ils travaillaient et ils

contemplaient. Ils vivaient dans l'ombre du monde et dans la clarte de

l'esprit. Spectacle auguste et qui emeut l'ame en frappant la pensee!

Tandis que Louis XIV domptait l'Europe, que Versailles emerveillait

Paris, que la cour applaudissait Racine, que la ville applaudissait

Moliere; tandis que le siecle retentissait d'un bruit de fete et de

victoire; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et tous les

esprits le grand regne, eux, ces reveurs, ces solitaires, promis a

l'exil, a la captivite, a la mort obscure et lointaine, enfermes dans

un cloitre devoue a la ruine et dont la charrue devait effacer

les derniers vestiges, perdus dans un desert a quelques pas de ce

Versailles, de ce Paris, de ce grand regne, de ce grand roi,

laboureurs et penseurs, cultivant la terre, etudiant les textes,

ignorant ce que faisaient la France et l'Europe, cherchant dans

l'ecriture sainte les preuves de la divinite de Jesus, cherchant dans

la creation la glorification du createur, l'oeil fixe uniquement sur

Dieu, meditaient les livres sacres et la nature eternelle, la bible

ouverte dans l'eglise et le soleil epanoui dans les cieux!

Leur passage n'a pas ete inutile. Vous l'avez dit, monsieur, dans le

livre remarquable qu'ils vous ont inspire, ils ont laisse leur trace

dans la theologie, dans la philosophie, dans la langue, dans la

litterature, et, aujourd'hui encore, Port-Royal est, pour ainsi dire,

la lumiere interieure et secrete de quelques grands esprits. Leur

maison a ete demolie, leur champ a ete ravage, leurs tombes ont ete

violees, mais leur memoire est sainte, mais leurs idees sont debout,

mais des choses qu'ils ont semees, beaucoup ont germe dans les ames,

quelques-unes ont germe dans les coeurs. Pourquoi cette victoire a

travers ces calamites? Pourquoi ce triomphe malgre cette persecution?

Ce n'est pas seulement parce qu'ils etaient superieurs, c'est aussi,

c'est surtout parce qu'ils etaient sinceres! C'est qu'ils croyaient,

c'est qu'ils etaient convaincus, c'est qu'ils allaient a leur but

pleins d'une volonte unique et d'une foi profonde. Apres avoir lu

et medite leur histoire, on serait tente de s'ecrier:--Qui que vous

soyez, voulez-vous avoir de grandes idees et faire de grandes choses?

Croyez! ayez foi! Ayez une foi religieuse, une foi patriotique,

une foi litteraire. Croyez a l'humanite, au genie, a l'avenir, a

vous-memes. Sachez d'ou vous venez pour savoir ou vous allez. La foi

est bonne et saine a l'esprit. Il ne suffit pas de penser, il faut

croire. C'est de foi et de conviction que sont faites en morale les

actions saintes et en poesie les idees sublimes.

Nous ne sommes plus, monsieur, au temps de ces grands devouements a

une pensee purement religieuse. Ce sont la de ces enthousiasmes sur

lesquels Voltaire et l'ironie ont passe. Mais, disons-le bien haut, et

ayons quelque fierte de ce qui nous reste, il y a place encore dans

nos ames pour des croyances efficaces, et la flamme genereuse n'est

pas eteinte en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourd'hui

comme autrefois l'identite meme de l'ecrivain. Le penseur, en ce

siecle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire, je le

repete, a la patrie, a l'intelligence, a la poesie, a la liberte. Le

sentiment national, par exemple, n'est-il pas a lui seul toute une

religion? Telle heure peut sonner ou la foi au pays, le sentiment

patriotique, profondement exalte, fait tout a coup, d'un jeune homme

qui s'ignorait lui-meme, un Tyrtee, rallie d'innombrables ames avec

le cri d'une seule, et donne a la parole d'un adolescent l'etrange

puissance d'emouvoir tout un peuple.

Et a ce propos, puisque j'y suis naturellement amene par mon sujet,

permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, apres vous,

monsieur, un souvenir.

Il est une epoque, une epoque fatale, que n'ont pu effacer de nos

memoires quinze ans de luttes pour la liberte, quinze ans de luttes

pour la civilisation, trente annees d'une paix feconde. C'est le

moment ou tomba celui qui etait si grand que sa chute parut etre la

chute meme de la France. La catastrophe fut decisive et complete. En

un jour tout fut consomme. La Rome moderne fut livree aux hommes du

nord comme l'avait ete la Rome ancienne; l'armee de l'Europe entra

dans la capitale du monde; les drapeaux de vingt nations flotterent

deployes au milieu des fanfares sur nos places publiques; naguere ils

venaient aussi chez nous, mais ils changeaient de maitres en route.

Les chevaux des cosaques brouterent l'herbe des Tuileries. Voila ce

que nos yeux ont vu! Ceux d'entre nous qui etaient des hommes se

souviennent de leur indignation profonde; ceux d'entre nous qui

etaient des enfants se souviennent de leur etonnement douloureux.

L'humiliation etait poignante. La France courbait la tete dans le

sombre silence de Niobe. Elle venait de voir tomber, a quatre journees

de Paris, sur le dernier champ de bataille de l'empire, les veterans

jusque-la invincibles qui rappelaient au monde ces legions romaines

qu'a glorifiees Cesar et cette infanterie espagnole dont Bossuet a

parle. Ils etaient morts d'une mort sublime, ces vaincus heroiques,

et nul n'osait prononcer leurs noms. Tout se taisait; pas un cri de

regret; pas une parole de consolation. Il semblait qu'on eut peur du

courage et qu'on eut honte de la gloire.

Tout a coup, au milieu de ce silence, une voix s'eleva, une voix

inattendue, une voix inconnue, parlant a toutes les ames avec un

accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion pour

les heros. Cette voix honorait les vaincus, et disait:

Parmi des tourbillons de flamme et de fumee,

O douleur! quel spectacle a mes yeux vient s'offrir?

Le bataillon sacre, seul devant une armee,

S'arrete pour mourir!

Cette voix relevait la France abattue, et disait:

Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,

Je depose a ses pieds ma joie et mes douleurs;

J'ai des chants pour toutes ses gloires,

Des larmes pour tous ses malheurs!

Qui pourrait dire l'inexprimable effet de ces douces et fieres

paroles? Ce fut dans toutes les ames un enthousiasme electrique et

puissant, dans toutes les bouches une acclamation fremissante qui

saisit ces nobles strophes au passage avec je ne sais quel melange de

colere et d'amour, et qui fit en un jour d'un jeune homme inconnu un

poete national. La France redressa la tete, et, a dater de ce moment,

en ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur militaire

et sa grandeur litteraire, la renommee du poete se rattacha dans la

pensee de tous a la catastrophe meme, comme pour la voiler et

l'amoindrir. Disons-le, parce que c'est glorieux a dire, le lendemain

du jour ou la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et

funebre, _Waterloo_, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et

eclatant, _Casimir Delavigne_.

Oh! que c'est la un beau souvenir pour le genereux poete, et une

gloire digne d'envie! Quel homme de genie ne donnerait pas sa plus

belle oeuvre pour cet insigne honneur d'avoir fait battre alors d'un

mouvement de joie et d'orgueil le coeur de la France accablee et

desesperee? Aujourd'hui que la belle ame du poete a disparu derriere

l'horizon d'ou elle nous envoie encore tant de lumiere, rappelons-nous

avec attendrissement son aube si eblouissante et si pure. Qu'une

pieuse reconnaissance s'attache a jamais a cette noble poesie qui fut

une noble action! Qu'elle suive Casimir Delavigne, et qu'apres avoir

fait une couronne a sa vie, elle fasse une aureole a son tombeau!

Envions-le et aimons-le! Heureux le fils dont on peut dire: Il a

console sa mere! Heureux le poete dont on peut dire: Il a console la

patrie!

CHAMBRE DES PAIRS

1845-1848

I

LA POLOGNE

[Note: Dans la discussion du projet de loi relatif aux depenses

secretes M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et

adjurer le Gouvernement de sortir de sa politique egoiste. M. Guizot

repondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait

dans les deux regles de conduite qu'il s'etait imposees: la

non-intervention dans les affaires de Pologne; les secours, l'asile

offert aux malheureux polonais. "L'opposition, disait M. Guizot, peut

tenir le langage qui lui plait; elle peut, sans rien faire, sans rien

proposer, donner a ses reproches toute l'amertume, a ses esperances

toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien

autant, et c'est par egard que je ne dis pas bien plus, de moralite,

de dignite, de vraie charite meme envers les polonais, a ne promettre

et a ne dire que ce qu'on fait reellement."--En somme, M. Guizot

tenait le debat engage pour inutile et ne pensait pas que la

discussion des droits de la Pologne, que l'expression du jugement de

la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution

de la nationalite polonaise. Le gouvernement francais, selon M.

Guizot, devait remplir son devoir de neutralite _en contenant, pour

obeir a l'interet legitime de son pays, les sentiments qui s'elevaient

aussi dans son ame_.--Apres M. le prince de la Moskowa qui repondit a

M. Guizot, M. Victor Hugo monta a la tribune. Ce discours, le premier

discours politique qu'ait prononce Victor Hugo, fut tres froidement

accueilli. (_Note de l'editeur_.)]

19 mars 1846.

Messieurs,

Je dirai tres peu de mots. Je cede a un sentiment irresistible qui

m'appelle a cette tribune.

La question qui se debat en ce moment devant cette noble assemblee

n'est pas une question ordinaire, elle depasse la portee habituelle

des questions politiques; elle reunit dans une commune et universelle

adhesion les dissidences les plus declarees, les opinions les plus

contraires, et l'on peut dire, sans craindre d'etre dementi, que

personne dans cette enceinte, personne, n'est etranger a ces nobles

emotions, a ces profondes sympathies.

D'ou vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous

qu'il y a une certaine grandeur dans la question qui s'agite? C'est la

civilisation meme qui est compromise, qui est offensee par certains

actes que nous avons vu s'accomplir dans un coin de l'Europe. Ces

actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n'envenimerai pas

une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis tres

haut, la civilisation europeenne recevrait une serieuse atteinte, si

aucune protestation ne s'elevait contre le procede du gouvernement

autrichien envers la Gallicie.

Deux nations entre toutes, depuis quatre siecles, ont joue dans la

civilisation europeenne un role desinteresse; ces deux nations sont la

France et la Pologne. Notez ceci, messieurs: la France dissipait les

tenebres, la Pologne repoussait la barbarie; la France repandait les

idees, la Pologne couvrait la frontiere. Le peuple francais a ete le

missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a ete

le chevalier.

Si le peuple polonais n'avait pas accompli son oeuvre, le peuple

francais n'aurait pas pu accomplir la sienne. A un certain jour, a

une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la

Pologne a eu Sobieski comme la Grece avait eu Leonidas.

Ce sont la, messieurs, des faits qui ne peuvent s'effacer de la

memoire des nations. Quand un peuple a travaille pour les autres

peuples, il est comme un homme qui a travaille pour les autres hommes,

la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est

acquise, il est glorifie dans sa puissance, il est respecte dans son

malheur, et si, par la durete des temps, ce peuple, qui n'a jamais eu

l'egoisme pour loi, qui n'a jamais consulte que sa generosite, que

les nobles et puissants instincts qui le portaient a defendre la

civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une

grande nation.

C'est la, messieurs, la destinee de la Pologne. Mais la Pologne,

messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est grande

dans les sympathies de la France; elle est grande dans les respects de

l'Europe! Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communaute europeenne;

c'est qu'a certains jours, elle a rendu a toute l'Europe de ces

services qui ne s'oublient pas.

Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a ete rayee du

nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond

respect s'est manifeste dans l'Europe entiere.

En 1773, la Pologne est condamnee; quatrevingts ans ont passe, et

personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de

quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d'un peuple, non, ce

n'est point un fait accompli! Avoir demembre la Pologne, c'etait le

remords de Frederic II; n'avoir pas releve la Pologne, c'etait le

regret de Napoleon.

Je le repete, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations

de ces services eclatants, elle ne peut plus disparaitre; elle vit,

elle vit a jamais! Opprimee ou heureuse, elle rencontre la sympathie;

elle la trouve toutes les fois qu'elle se leve.

Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de

ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations

populaires. Les ecrivains, les artistes, les poetes, les philosophes,

sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les idees en meme

temps que les interets. C'est un magnifique spectacle depuis trente

ans que cette immense paix europeenne, que cette union profonde des

nations dans le travail universel de l'industrie, de la science et de

la pensee. Ce travail, c'est la civilisation meme.

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 6 / 36 段