femme dans toutes ses oeuvres. En 1810, il ecrivait dans une lettre
a M. Legouve, auteur du _Merite des femmes_, ces paroles
remarquables:--"Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le
parti qu'ils pourraient tirer dans leurs vers des qualites infinies et
des graces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de veritable
bonheur ici-bas? Ce serait honorable pour nous, litterateurs et
philosophes, de chercher dans nos ouvrages a eveiller l'interet en
faveur des femmes, un peu desheritees par les hommes, convenons-en,
dans l'ordre de societe que nous avons fait pour nous plutot que pour
elles. Vous avez dedie aux femmes tout un poeme; je leur dedierais
volontiers toute ma poesie." Il y a, dans ce peu de lignes, une
lumiere jetee sur cette nature tendre, compatissante et affectueuse.
Toutes ses compositions, en effet, sont pour ainsi dire doucement
eclairees par une figure de femme, belle et lumineuse, penchee comme
une muse sur le front souffrant et douloureux du poete. C'est Eleonore
dans son poeme du _Tasse_, malheureusement inacheve; c'est, dans ses
elegies, la jeune fille malade, la juive de Cambrai, Marie Stuart,
mademoiselle de la Valliere; ailleurs, madame de Sevigne. Toi,
Sevigne, dit-il,
Toi qui fus mere et ne fus pas auteur.
C'est, dans la parabole de _l'Enfant Prodigue_, cette intervention de
la mere que vous lui avez d'ailleurs, monsieur, justement reprochee;
anachronisme d'un coeur irreflechi et bon, qui se montre chretien et
moderne la ou il faudrait etre juif et antique; et qui reste indulgent
dans un sujet severe; faute reelle, mais charmante.
Quant a moi, je ne puis, je l'avoue, lire sans un certain
attendrissement ce voeu touchant de M. Campenon en faveur de la femme
_qui a_, je redis ses propres paroles, _tant de soucis et si peu de
bonheur ici-bas_. Cet appel aux ecrivains vient, on le sent, du plus
profond de son ame. Il l'a souvent repete ca et la, sous des formes
variees, dans tous ses ouvrages, et chaque fois qu'on retrouve
ce sentiment, il plait et il emeut, car rien ne charme comme de
rencontrer dans un livre des choses douces qui sont en meme temps des
choses justes.
Oh! que ce voeu soit entendu! que cet appel ne soit pas fait en vain!
Que le poete et le penseur achevent de rendre de plus en plus sainte
et venerable aux yeux de la foule, trop prompte a l'ironie et trop
disposee a l'insouciance, cette pure et noble compagne de l'homme, si
forte quelquefois, souvent si accablee, toujours si resignee, presque
egale a l'homme par la pensee, superieure a l'homme par tous les
instincts mysterieux de la tendresse et du sentiment, n'ayant pas a
un aussi haut degre, si l'on veut, la faculte virile de creer par
l'esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intelligence
peut-etre, mais a coup sur plus grand coeur. Les esprits legers la
blament et la raillent aisement; le vulgaire est encore paien dans
tout ce qui la touche, meme dans le culte grossier qu'il lui rend;
les lois sociales sont rudes et avares pour elle; pauvre, elle est
condamnee au labeur; riche, a la contrainte; les prejuges, meme en ce
qu'ils ont de bon et d'utile, pesent plus durement sur elle que sur
l'homme; son coeur meme, si eleve et si sublime, n'est pas toujours
pour elle une consolation et un asile; comme elle aime mieux, elle
souffre davantage; il semble que Dieu ait voulu lui donner en ce monde
tous les martyres, sans doute parce qu'il lui reserve ailleurs toutes
les couronnes. Mais aussi quel role elle joue dans l'ensemble des
faits providentiels d'ou resulte l'amelioration continue du genre
humain! Comme elle est grande dans l'enthousiasme serieux des
contemplateurs et des poetes, la femme de la civilisation chretienne;
figure angelique et sacree, belle a la fois de la beaute physique et
de la beaute morale, car la beaute exterieure n'est que la revelation
et le rayonnement de la beaute interieure; toujours prete a
developper, selon l'occasion ou une grace qui nous charme ou une
perfection qui nous conseille; acceptant tout du malheur, excepte
le fiel, devenant plus douce a mesure qu'elle devient plus triste;
sanctifiee enfin, a chaque age de la vie, jeune fille, par
l'innocence, epouse, par le devoir, mere, par le devouement!
M. Campenon faisait partie de l'universite; l'academie, pour le
remplacer, a cherche ce que l'universite pouvait lui offrir de plus
distingue; son choix, monsieur, s'est naturellement fixe sur vous.
Vos travaux litteraires sur l'Allemagne, vos recherches sur l'etat de
l'instruction intermediaire dans ce grand pays, vous recommandaient
hautement aux suffrages de l'academie. Deja un _Tableau de la
litterature francaise au seizieme siecle_, plein d'apercus ingenieux,
un remarquable _Eloge de Bossuet_, ecrit d'un style vigoureux, vous
avaient merite deux de ses couronnes. L'academie vous avait compte
parmi ses laureats les plus brillants; aujourd'hui elle vous admet
parmi les juges.
Dans cette position nouvelle, votre horizon, monsieur, s'agrandira.
Vous embrasserez d'un coup d'oeil a la fois plus ferme et plus etendu
de plus vastes espaces. Les esprits comme le votre se fortifient en
s'elevant. A mesure que leur point de vue se hausse, leur pensee
monte. De nouvelles perspectives, dont peut-etre vous serez surpris
vous-meme, s'ouvriront a votre regard. C'est ici, monsieur, une region
sereine. En entrant dans cette compagnie seculaire que tant de grands
noms ont honoree, ou il y a tant de gloire et par consequent tant de
calme, chacun depose sa passion personnelle, et prend la passion de
tous, la verite. Soyez le bienvenu, monsieur. Vous ne trouverez pas
ici l'echo des controverses qui emeuvent les esprits au dehors, et
dont le bruit n'arrive pas jusqu'a nous. Les membres de cette academie
habitent la sphere des idees pures. Qu'il me soit permis de leur
rendre cette justice, a moi, l'un des derniers d'entre eux par le
merite et par l'age. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler
la paix inalterable de leur pensee. Bientot, monsieur, appele a leurs
assemblees interieures, vous les connaitrez, vous les verrez tels
qu'ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous devoues aux
memes travaux et aux memes gouts; honorant les lettres, cultivant les
lettres, les uns avec plus de penchant pour le passe, les autres
avec plus de foi dans l'avenir; ceux-ci soigneux surtout de purete,
d'ornement et de correction, preferant Racine, Boileau et Fenelon;
ceux-la, preoccupes de philosophie et d'histoire, feuilletant
Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire; ceux-la encore, epris des
beautes hardies et males du genie libre, admirant avant tout la Bible,
Homere, Eschyle, Dante, Shakespeare et Moliere; tous d'accord, quoique
divers; mettant en commun leurs opinions avec cordialite et bonne foi;
cherchant le parfait, meditant le grand; vivant ensemble enfin, freres
plus encore que confreres, dans l'etude des livres et de la nature,
dans la religion du beau et de l'ideal, dans la contemplation des
maitres eternels.
Ce sera pour vous-meme, monsieur, un enseignement interieur qui
profitera, n'en doutez pas, a votre enseignement du dehors. Meme votre
intelligence si cultivee, meme votre parole si vive, si variee, si
spirituelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et se
fortifier au commerce de tant d'esprits hauts et tranquilles, et en
particulier de ces nobles vieillards, vos anciens et vos maitres, qui
sont tout a la fois pleins d'autorite et de douceur, de gravite et de
grace, qui savent le vrai et qui veulent le bien.
Vous, monsieur, vous apporterez aux deliberations de l'academie
vos lumieres, votre erudition, votre esprit ingenieux, votre riche
memoire, votre langage elegant. Vous recevrez et vous donnerez.
Felicitez-vous des forces nouvelles que vous acquerrez ainsi pres de
vos venerables confreres pour votre delicate et difficile mission.
Quoi de plus efficace et de plus eleve qu'un enseignement litteraire
penetre de l'esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant,
qui anime a l'heure ou nous sommes cette antique et illustre
compagnie! Quoi de plus utile qu'un enseignement litteraire, docte,
large, desinteresse, digne d'un grand corps comme l'institut et d'un
grand peuple comme la France, sujet d'etude pour les intelligences
neuves, sujet de meditation pour les talents faits et les esprits
murs! Quoi de plus fecond que des lecons pareilles qui seraient
composees de sagesse autant que de science, qui apprendraient tout aux
jeunes gens, et quelque chose aux vieillards!
Ce n'est pas une mediocre fonction, monsieur, de porter le poids d'un
grand enseignement public dans cette memorable et illustre epoque, ou
de toutes parts l'esprit humain se renouvelle. A une generation de
soldats ce siecle a vu succeder une generation d'ecrivains. Il a
commence par les victoires de l'epee, il continue par les victoires de
la pensee. Grand spectacle!
A tout prendre, en jugeant d'un point de vue eleve l'immense
travail qui s'opere de tous cotes, toutes critiques faites, toutes
restrictions admises, dans le temps ou nous sommes, ce qui est au
fond des intelligences est bon. Tous font leur tache et leur devoir,
l'industriel comme le lettre, l'homme de presse comme l'homme de
tribune, tous, depuis l'humble ouvrier, bienveillant et laborieux, qui
se leve avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la societe
et qui la sert, quoique place en bas, jusqu'au roi, sage couronne, qui
du haut de son trone laisse tomber sur toutes les nations les graves
et saintes paroles de la concorde universelle!
A une epoque aussi serieuse, il faut de serieux conseils. Quoiqu'il
soit presque temeraire d'entreprendre une pareille tache,
permettez-moi, monsieur, a moi qui n'ai jamais eu le bonheur d'etre du
nombre de vos auditeurs, et qui le regrette, de me representer, tel
qu'il doit etre, tel qu'il est sans nul doute, et d'essayer de faire
parler un moment en votre presence, ainsi que je le comprendrais, du
moins a son point de depart, ce haut enseignement de l'etat, toujours
recueilli, j'insiste sur ce point, comme une lecon par la foule
studieuse et par les jeunes generations, parfois meme meritant
l'insigne honneur d'etre accepte comme un avertissement par l'erudit,
par le savant, par le publiciste, par le talent qui fertilise le vieux
sillon litteraire, meme par ces hommes eminents et solitaires qui
dominent toute une epoque, appuyes a la fois sur l'idee dont Dieu a
compose leur siecle et sur l'idee dont Dieu a compose leur esprit.
Lettres! vous etes l'elite des generations, l'intelligence des
multitudes resumee en quelques hommes, la tete meme de la nation.
Vous etes les instruments vivants, les chefs visibles d'un pouvoir
spirituel redoutable et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre
responsabilite, n'oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez
vos aieux, et ce qu'ils ont fait; car vous avez pour ancetres tous
les genies qui depuis trois mille ans ont guide ou egare, eclaire ou
trouble le genre humain. Ce qui se degage de tous leurs travaux, ce
qui resulte de toutes leurs epreuves, ce qui sort de toutes leurs
oeuvres, c'est l'idee de leur puissance. Homere a fait plus
qu'Achille, il a fait Alexandre; Virgile a calme l'Italie apres les
guerres civiles; Dante l'a agitee; Lucain etait l'insomnie de Neron;
Tacite a fait de Capree le pilori de Tibere. Au moyen age, qui etait,
apres Jesus-Christ, la loi des intelligences? Aristote. Cervantes
a detruit la chevalerie; Moliere a corrige la noblesse par la
bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse; Corneille a verse de
l'esprit romain dans l'esprit francais; Racine, qui pourtant est mort
d'un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du theatre;
on demandait au grand Frederic quel roi il craignait en Europe, il
repondit: _Le roi Voltaire_. Les lettres du XVIIIe siecle, Voltaire en
tete, ont battu en breche et jete bas la societe ancienne; les lettres
du XIXe peuvent consolider ou ebranler la nouvelle. Que vous dirai-je
enfin? le premier de tous les livres et de tous les codes, la Bible,
est un poeme. Partout et toujours ces grands reveurs qu'on nomme les
penseurs et les poetes se melent a la vie universelle, et, pour ainsi
parler, a la respiration meme de l'humanite. La pensee n'est qu'un
souffle, mais ce souffle remue le monde.
Que les ecrivains donc se prennent au serieux. Dans leur action
publique, qu'ils soient graves, moderes, independants et dignes. Dans
leur action litteraire, dans les libres caprices de leur inspiration,
qu'ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est
l'expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l'etat
ou sont aujourd'hui les esprits, le lettre doit sa sympathie a tous
les malaises individuels, sa pensee a tous les problemes sociaux, son
respect a toutes les enigmes religieuses. Il appartient a ceux qui
souffrent, a ceux qui errent, a ceux qui cherchent. Il faut qu'il
laisse aux uns un conseil, aux autres une solution, a tous une parole.
S'il est fort, qu'il pese et qu'il juge; s'il est plus fort encore,
qu'il examine et qu'il enseigne; s'il est le plus grand de tous, qu'il
console. Selon ce que vaut l'ecrivain, la table ou il s'accoude,
et d'ou il parle aux intelligences, est quelquefois un tribunal,
quelquefois une chaire. Le talent est une magistrature; le genie est
un sacerdoce.
Ecrivains qui voulez etre dignes de ce noble titre et de cette
fonction severe, augmentez chaque jour, s'il vous est possible, la
gravite de votre raison; descendez dans les entrailles de toutes les
grandes questions humaines; posez sur votre pensee, comme des fardeaux
sublimes, l'art, l'histoire, la science, la philosophie. C'est beau,
c'est louable, et c'est utile. En devenant plus grands, vous devenez
meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mysterieux, il se
trouve qu'en ameliorant en vous ce qui pense, vous ameliorez aussi ce
qui aime.
La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de
l'intelligence. Le coeur et l'esprit sont les deux plateaux d'une
balance. Plongez l'esprit dans l'etude, vous elevez le coeur dans les
cieux.
Vivez dans la meditation du beau moral, et, par la secrete puissance
de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux
de tous, le beau poetique et litteraire, cette chose rayonnante et
splendide! N'entendez pas ces mots, le _beau moral_, dans le sens
etroit et petit, comme les interprete la pedanterie scolastique ou
la pedanterie devote; entendez-les grandement, comme les entendaient
Shakespeare et Moliere, ces genies si libres a la surface, au fond si
austeres.
Encore un mot, et j'ai fini.
Soit que sur le theatre vous rendiez visible, pour l'enseignement
de la foule, la triple lutte, tantot ridicule, tantot terrible, des
caracteres, des passions et des evenements; soit que dans l'histoire
vous cherchiez, glaneur attentif et courbe, quelle est l'idee qui
germe sous chaque fait; soit que, par la poesie pure, vous repandiez
votre ame dans toutes les ames pour sentir ensuite tous les coeurs se
verser dans votre coeur; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez,
rapportez tout a Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la
creation, tout commence a Dieu, _ab Jove_. Croyez en lui comme les
femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple
le fond et comme le sol de toutes vos oeuvres. Qu'on les sente marcher
fermement sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul! qui donne au
genie ces profondes lueurs du vrai qui nous eblouissent. Sachez-le
bien, penseurs! depuis quatre mille ans qu'elle reve, la sagesse
humaine n'a rien trouve hors de lui. Parce que, dans le sombre et
inextricable reseau des philosophies inventees par l'homme, vous
voyez rayonner ca et la quelques verites eternelles, gardez-vous d'en
conclure qu'elles ont meme origine, et que ces verites sont nees de
ces philosophies. Ce serait l'erreur de gens-qui apercevraient les
etoiles a travers des arbres, et qui s'imagineraient que ce sont la
les fleurs de ces noirs rameaux.
REPONSE DE M. VICTOR HUGO
DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE
AU DISCOURS DE M. SAINTE-BEUVE
27 fevrier 1845.
Monsieur,
Vous venez de rappeler avec de dignes paroles un jour que n'oubliera
aucun de ceux qui l'ont vu. Jamais regrets publics ne furent plus
vrais et plus unanimes que ceux qui accompagnerent jusqu'a sa derniere
demeure le poete eminent dont vous venez aujourd'hui occuper la place.
Il faut avoir bien vecu, il faut avoir bien accompli son oeuvre et
bien rempli sa tache pour etre pleure ainsi. Ce serait une chose
grande et morale que de rendre a jamais presentes a tous les esprits
ces graves et touchantes funerailles. Beau et consolant spectacle, en
effet! cette foule qui encombrait les rues, aussi nombreuse qu'un jour
de fete, aussi desolee qu'un jour de calamite publique; l'affliction
royale manifestee en meme temps que l'attendrissement populaire;
toutes les tetes nues sur le passage du poete, malgre le ciel
pluvieux, malgre la froide journee d'hiver; la douleur partout, le
respect partout; le nom d'un seul homme dans toutes les bouches, le
deuil d'une seule famille dans tous les coeurs!
C'est qu'il nous etait cher a tous! c'est qu'il y avait dans son
talent cette dignite serieuse, c'est qu'il y avait dans ses oeuvres
cette empreinte de meditation severe qui appelle la sympathie, et qui
frappe de respect quiconque a une conscience, depuis l'homme du peuple
jusqu'a l'homme de lettres, depuis l'ouvrier jusqu'au penseur, cet
autre ouvrier! C'est que tous, nous qui etions enfants lorsque M.
Delavigne etait homme, nous qui etions obscurs lorsqu'il etait
celebre, nous qui luttions lorsqu'on le couronnait, quelle que
fut l'ecole, quel que fut le parti, quel que fut le drapeau, nous
l'estimions et nous l'aimions! C'est que, depuis ses premiers jours
jusqu'aux derniers, sentant qu'il honorait les lettres, nous avions,
meme en restant fideles a d'autres idees que les siennes, applaudi du
fond du coeur a tous ses pas dans sa radieuse carriere, et que nous
l'avions suivi de triomphe en triomphe avec cette joie profonde
qu'eprouve toute ame elevee et honnete a voir le talent monter au
succes et le genie monter a la gloire!
Vous avez apprecie, monsieur, selon la variete d'apercus et
l'excellent tour d'esprit qui vous est propre, cette riche nature,
ce rare et beau talent. Permettez-moi de le glorifier a mon tour,
quoiqu'il soit dangereux d'en parler apres vous.
Dans M. Casimir Delavigne il y avait deux poetes, le poete lyrique et
le poete dramatique. Ces deux formes du meme esprit se completaient
l'une par l'autre. Dans tous ses poemes, dans toutes ses messeniennes,
il y a de petits drames; dans ses tragedies, comme chez tous les
grands poetes dramatiques, on sent a chaque instant passer le souffle
lyrique. Disons-le a cette occasion, ce cote par lequel le drame est
lyrique, c'est tout simplement le cote par lequel il est humain.
C'est, en presence des fatalites qui viennent d'en haut, l'amour qui
se plaint, la terreur qui se recrie, la haine qui blaspheme, la pitie
qui pleure, l'ambition qui aspire, la virilite qui lutte, la jeunesse
qui reve, la vieillesse qui se resigne; c'est le moi de chaque
personnage qui parle. Or, je le repete, c'est la le cote humain du
drame. Les evenements sont dans la main de Dieu; les sentiments et les
passions sont dans le coeur de l'homme. Dieu frappe le coup, l'homme
pousse le cri. Au theatre, c'est le cri surtout que nous voulons
entendre. Cri humain et profond qui emeut une foule comme une seule
ame; douloureux dans Moliere quand il se fait jour a travers les
rires, terrible dans Shakespeare quand il sort du milieu des
catastrophes!
Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude assemblee et
palpitante, ce cri de l'homme qui souffre sous la destinee. Extraire
une lecon utile de cette emotion poignante, c'est le devoir rigoureux
du poete. Cette premiere loi de la scene, M. Casimir Delavigne l'avait
comprise ou, pour mieux dire, il l'avait trouvee en lui-meme. Nous
devenons artistes ou poetes par les choses que nous trouvons en nous.
M. Delavigne etait du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent
que leur pensee peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce
qu'ils se sentent libres, et serieux parce qu'ils se sentent
responsables. Partout, dans les treize pieces qu'il a donnees au
theatre, on sent le respect profond de son art et le sentiment
profond de sa mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout
spectateur interprete; il sait que, lorsqu'un poete est universel,
illustre et populaire, beaucoup d'hommes en portent au fond de leur
pensee un exemplaire qu'ils traduisent dans les conseils de leur
conscience et dans les actions de leur vie. Aussi lui, le poete
integre et attentif, il tire de chaque chose un enseignement et une
explication; Il donne un sens philosophique et moral a la fantaisie,
dans _la Princesse Aurelie_ et _le Conseiller rapporteur_; a
l'observation, dans _les Comediens_; aux recits legendaires, dans _la
Fille du Cid_; aux faits historiques, dans _les Vepres siciliennes_,
dans _Louis XI,_ dans _les Enfants d'Edouard_, dans _Don Juan
d'Autriche_, dans _la Famille au temps de Luther_. Dans _le Paria_, il
conseille les castes; dans _la Popularite_, il conseille le peuple.
Frappe de tout ce que l'age peut amener de disproportion et de perils
dans la lutte de l'homme avec la vie, de l'ame avec les passions,
preoccupe un jour du cote ridicule des choses et le lendemain de leur
cote terrible, il fit deux fois _l'Ecole des Vieillards_; la premiere
fois il l'appela _l'Ecole des Vieillards_, la seconde fois il
l'intitula _Marino Faliero_.
Je n'analyse pas ces compositions excellentes, je les cite. A quoi
bon analyser ce que tous ont lu et applaudi? Enumerer simplement ces
titres glorieux, c'est rappeler a tous les esprits de beaux ouvrages
et a toutes les memoires de grands triomphes.
Quoique la faculte du beau et de l'ideal fut developpee a un rare
degre chez M. Delavigne, l'essor de la grande ambition litteraire, en
ce qu'il peut avoir parfois de temeraire et de supreme, etait arrete
en lui et comme limite par une sorte de reserve naturelle, qu'on peut
louer ou blamer, selon qu'on prefere dans les productions de l'esprit
le gout qui circonscrit ou le genie qui entreprend, mais qui etait une
qualite aimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans
son caractere et en prudence dans ses ouvrages. Son style avait toutes
les perfections de son esprit, l'elevation, la precision, la maturite,
la dignite, l'elegance habituelle, et, par instants, la grace, la
clarte continue, et, par moments, l'eclat. Sa vie etait mieux que la
vie d'un philosophe, c'etait la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi
dire, trace un cercle autour de sa destinee, comme il en avait trace
un autour de son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrite.
Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite; le soleil
d'avril sur ses roses, le soleil d'aout sur ses treilles. Il tenait
sans cesse pres de son coeur, comme pour le rechauffer, sa famille,
son enfant, ses freres, quelques amis. Il avait ce gout charmant de
l'obscurite qui est la soif de ceux qui sont celebres. Il composait
dans la solitude ces poemes qui plus tard remuaient la foule. Aussi
tous ses ouvrages, tragedies, comedies, messeniennes, eclos dans tant
de calme, couronnes de tant de succes, conservent-ils toujours, pour
qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraicheur d'ombre et
de silence qui les suit meme dans la lumiere et dans le bruit.
Appartenant a tous et se reservant pour quelques-uns, il partageait
son existence entre son pays, auquel il dediait toute son
intelligence, et sa famille, a laquelle il donnait toute son ame.
C'est ainsi qu'il a obtenu la double palme, l'une bien eclatante,
l'autre bien douce; comme poete, la renommee, comme homme, le bonheur.