Cela est-il a l'honneur de Boileau? Je l'ignore, mais cela est. Il y

a deux cent trente ans que l'astronome Jean Fabricius a trouve des

taches dans le soleil; il y a deux mille deux cents ans que le

grammairien Zoile en avait trouve dans Homere. Il semble donc que

je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer a la

respectable memoire qui m'est confiee, meler quelques reproches a

mes louanges et prendre de certaines precautions conservatoires dans

l'interet de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et

vous-memes, en reflechissant que si, par hasard, moi qui ne peux

etre que fidele a des convictions hautement proclamees toute ma vie,

j'articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette

restriction porterait peut-etre principalement sur un point delicat et

supreme, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux ecrivains

les portes de l'avenir, c'est-a-dire sur le style, en songeant a ceci,

je n'en doute pas, messieurs, vous comprendrez ma reserve et

vous approuverez mon silence. D'ailleurs, et ce que je disais en

commencant, ne dois-je pas le repeter ici surtout? qui suis-je? qui

m'a donne qualite pour trancher des questions si complexes et

si graves? Pourquoi la certitude que je crois sentir en moi se

resoudrait-elle en autorite pour autrui? La posterite seule--et c'est

la encore une de mes convictions a le droit definitif de critique et

de jugement envers les talents superieurs. Elle seule, qui voit leur

oeuvre dans son ensemble, dans sa proportion et dans sa perspective,

peut dire ou ils ont erre et decider ou ils ont failli. Pour prendre

ici devant vous le role auguste de la posterite, pour adresser un

reproche ou un blame a un grand esprit, il faudrait au moins etre

ou se croire un contemporain eminent. Je n'ai ni le bonheur de ce

privilege, ni le malheur de cette pretention.

Et puis, messieurs, et c'est toujours la qu'il en faut revenir quand

on parle de M. Lemercier, quel que soit son eclat litteraire, son

caractere etait peut-etre plus complet encore que son talent.

Du jour ou il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait

l'injustice faite gouvernement, il immola a cette lutte sa fortune,

qu'il avait retrouvee apres la revolution et que l'empire lui reprit,

son loisir, son repos, cette securite exterieure qui est comme la

muraille du bonheur domestique, et, chose admirable dans un poete,

jusqu'au succes de ses ouvrages. Jamais poete n'a fait combattre des

tragedies et des comedies avec une plus heroique bravoure. Il envoyait

ses pieces a la censure comme un general envoie ses soldats a

l'assaut. Un drame supprime etait immediatement remplace par un autre

qui avait le meme sort. J'ai eu, messieurs, la triste curiosite de

chercher et d'evaluer le dommage cause par cette lutte a la renommee

de l'auteur d'_Agamemnon_. Voulez-vous savoir le resultat?--Sans

compter _le Levite d'Ephraim_ proscrit par le comite de salut public,

comme dangereux pour la philosophie, _le Tartuffe revolutionnaire_

proscrit par la Convention, comme contraire a la republique, _la

Demence de Charles VI_ proscrite par la restauration, comme hostile a

la royaute; sans m'arreter au _Corrupteur_, siffle, dit-on, en 1823,

par les gardes du corps; en me bornant aux actes de la censure

imperiale, voici ce que j'ai trouve: _Pinto_, joue vingt fois, puis

defendu; _Plaute_, joue sept fois, puis defendu; _Christophe Colomb_,

joue onze fois militairement devant les bayonnettes, puis defendu;

_Charlemagne_, defendu; _Camille_, defendu. Dans cette guerre,

honteuse pour le pouvoir, honorable pour le poete, M. Lemercier eut en

dix ans cinq grands drames tues sous lui.

Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa pensee par

d'energiques reclamations directement adressees a Bonaparte lui-meme.

Un jour, au milieu d'une discussion delicate et presque blessante, le

maitre, s'interrompant, lui dit brusquement: _Qu'avez-vous donc? vous

devenez tout rouge_.--_Et vous tout pale_, repliqua fierement M.

Lemercier; _c'est notre maniere a tous deux quand quelque chose nous

irrite, vous ou moi. Je rougis et vous palissez_. Bientot il cessa

tout a fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en janvier 1812,

a l'epoque culminante des prosperites de Napoleon, quelques semaines

apres la suppression arbitraire de son _Camille_, dans un moment ou il

desesperait de jamais faire representer aucune de ses pieces tant que

l'empire durerait, il dut, comme membre de l'institut, se rendre aux

Tuileries. Des que Napoleon l'apercut, il vint droit a lui.--_Eh bien,

monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragedie_? M.

Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce seul-mot: _Bientot.

J'attends_. Mot terrible! mot de prophete plus encore que de poete!

mot qui, prononce au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo

et Sainte-Helene!

Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'etait cependant pas eteint

dans ce coeur silencieux et severe. Vers ces derniers temps, l'age

avait plutot rallume qu'etouffe l'etincelle. L'an passe, presque a

pareille epoque, par une belle matinee de mai, le bruit se repandit

dans Paris que l'Angleterre, honteuse enfin de ce qu'elle a fait

a Sainte-Helene, rendait a la France le cercueil de Napoleon. M.

Lemercier, deja souffrant et malade depuis pres d'un mois, se fit

apporter le journal. Le journal, en effet, annoncait qu'une fregate

allait mettre a la voile pour Sainte-Helene. Pale et tremblant, le

vieux poete se leva, une larme brilla dans son oeil, et au moment ou

on lui lut que "le general Bertrand irait chercher l'empereur son

maitre...."--_Et moi_, s'ecria-t-il, _si j'allais chercher mon ami le

premier consul!_

Huit jours apres, il etait parti.

_Helas!_ me disait sa respectable veuve en me racontant ces douloureux

details, _il ne l'est pas alle chercher, il a fuit davantage, il l'est

alle rejoindre_.

Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie; tirons-en

maintenant l'enseignement qu'elle renferme.

M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l'esprit a

se poser et aident la pensee a resoudre ce grave et beau

probleme:--Quelle doit etre l'attitude de la litterature vis-a-vis

de la societe, selon les epoques, selon les peuples et selon les

gouvernements?

Aujourd'hui, vieux trone de Louis XIV, gouvernement des assemblees,

despotisme de la gloire, monarchie absolue, republique tyrannique,

dictature militaire, tout cela s'est evanoui. A mesure que nous,

generations nouvelles, nous voguons d'annee en annee vers l'inconnu,

les trois objets immenses que M. Lemercier rencontra sur sa route,

qu'il aima, contempla et combattit tour a tour, immobiles et morts

desormais, s'enfoncent peu a peu dans la brume epaisse du passe. Les

rois de la branche ainee ne sont plus que des ombres, la Convention

n'est plus qu'un souvenir, l'empereur n'est plus qu'un tombeau.

Seulement, les idees qu'ils contenaient leur ont survecu. La mort et

l'ecroulement ne servent qu'a degager cette valeur intrinseque et

essentielle des choses qui en est comme l'ame. Dieu met quelquefois

des idees dans certains faits et dans certains hommes comme des

parfums dans des vases. Quand le vase tombe, l'idee se repand.

Messieurs, la race ainee contenait la tradition historique, la

Convention contenait l'expansion revolutionnaire, Napoleon contenait

l'unite nationale. De la tradition nait la stabilite, de l'expansion

nait la liberte, de l'unite nait le pouvoir. Or la tradition, l'unite

et l'expansion, en d'autres termes, la stabilite, le pouvoir et

la liberte, c'est la civilisation meme. La racine, le tronc et le

feuillage, c'est tout l'arbre.

La tradition, messieurs, importe a ce pays. La France n'est pas une

colonie violemment faite nation; la France n'est pas une Amerique.

La France fait partie integrante de l'Europe. Elle ne peut pas plus

briser avec le passe que rompre avec le sol. Aussi, a mon sens, c'est

avec un admirable instinct que notre derniere revolution, si grave, si

forte, si intelligente, a compris que, les familles couronnees etant

faites pour les nations souveraines, a de certains ages des races

royales, il fallait substituer a l'heredite de prince a prince

l'heredite de branche a branche; c'est avec un profond bon sens

qu'elle a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant

de Dumouriez et de Kellermann qui etait petit-fils de Henri IV et

petit-neveu de Louis XIV; c'est avec une haute raison qu'elle a

transforme en jeune dynastie une vieille famille, monarchique et

populaire a la fois, pleine de passe par son histoire et pleine

d'avenir par sa mission.

Mais si la tradition historique importe a la France, l'expansion

liberale ne lui importe pas moins. L'expansion des idees, c'est le

mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition et elle vit

par l'expansion. A Dieu ne plaise, messieurs, qu'en vous rappelant

tout a l'heure combien la France etait puissante et superbe il y a

trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention impie d'abaisser,

d'humilier ou de decourager, par le sous-entendu d'un pretendu

contraste, la France d'a present! Nous pouvons le dire avec calme, et

nous n'avons pas besoin de hausser la voix pour une chose si simple et

si vraie, la France est aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a jamais

ete. Depuis cinquante annees qu'en commencant sa propre transformation

elle a commence le rajeunissement de toutes les societes vieillies,

la France semble avoir fait deux parts egales de sa tache et de son

temps. Pendant vingt-cinq ans elle a impose ses armes a l'Europe;

depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses idees. Par sa presse, elle

gouverne les peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si

elle n'a plus la conquete, cette domination par la guerre, elle a

l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui redige

l'ordre du jour de la pensee universelle. Ce qu'elle propose est a

l'instant meme mis en discussion par l'humanite tout entiere; ce

qu'elle conclut fait loi. Son esprit s'introduit peu a peu dans les

gouvernements, et les assainit. C'est d'elle que viennent toutes les

palpitations genereuses des autres peuples, tous les changements

insensibles du mal au bien qui s'accomplissent parmi les hommes en ce

moment et qui epargnent aux etats des secousses violentes. Les nations

prudentes et qui ont souci de l'avenir tachent de faire penetrer dans

leur vieux sang l'utile fievre des idees francaises, non comme une

maladie, mais, permettez-moi cette expression, comme une vaccine qui

inocule le progres et qui preserve des revolutions. Peut-etre les

limites materielles de la France sont-elles momentanement restreintes,

non, certes, sur la mappemonde eternelle dont Dieu a marque les

compartiments avec des fleuves, des oceans et des montagnes, mais sur

cette carte ephemere, bariolee de rouge et de bleu, que la victoire

ou la diplomatie refont tous les vingt ans. Qu'importe! Dans un temps

donne, l'avenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La forme de

la France est fatale. Et puis, si les coalitions, les reactions et les

congres ont bati une France, les poetes et les ecrivains en ont fait

une autre. Outre ses frontieres visibles, la grande nation a des

frontieres invisibles qui ne s'arretent que la ou le genre humain

cesse de parler sa langue, c'est-a-dire aux bornes memes du monde

civilise.

Encore quelques mots, messieurs, encore quelques instants de votre

bienveillante attention, et j'ai fini.

Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui desesperent. Qu'on me

pardonne cette faiblesse, j'admire mon pays et j'aime mon temps. Quoi

qu'on en puisse dire, je ne crois pas plus a l'affaiblissement graduel

de la France qu'a l'amoindrissement progressif de la race humaine. Il

me semble que cela ne peut etre dans les desseins du Seigneur, qui

successivement a fait Rome pour l'homme ancien et Paris pour l'homme

nouveau. Le doigt eternel, visible, ce me semble, en toute chose,

ameliore perpetuellement l'univers par l'exemple des nations choisies

et les nations choisies par le travail des intelligences elues. Oui,

messieurs, n'en deplaise a l'esprit de diatribe et de denigrement, cet

aveugle qui regarde, je crois en l'humanite et j'ai foi en mon siecle;

n'en deplaise a l'esprit de doute et d'examen, ce sourd qui ecoute, je

crois en Dieu et j'ai foi en sa providence.

Rien donc, non, rien n'a degenere chez nous. La France tient toujours

le flambeau des nations. Cette epoque est grande, je le pense,--moi

qui ne suis rien, j'ai le droit de le dire!--elle est grande par la

science, grande par l'industrie, grande par l'eloquence, grande par la

poesie et par l'art. Les hommes des nouvelles generations, que cette

justice tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier

d'entre eux, les hommes des nouvelles generations ont pieusement et

courageusement continue l'oeuvre de leurs peres. Depuis la mort du

grand Goethe, la pensee allemande est rentree dans l'ombre; depuis la

mort de Byron et de Walter Scott, la poesie anglaise s'est eteinte;

il n'y a plus a cette heure dans l'univers qu'une seule litterature

allumee et vivante, c'est la litterature francaise. On ne lit plus que

des livres francais de Petersbourg a Cadix, de Calcutta a New-York. Le

monde s'en inspire, la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois

continents, partout ou germe une idee un livre francais a ete seme.

Honneur donc aux travaux des jeunes generations! Les puissants

ecrivains, les nobles poetes, les maitres eminents qui sont parmi

vous, regardent avec douceur et avec joie de belles renommees surgir

de toutes parts dans le champ eternel de la pensee. Oh! qu'elles se

tournent avec confiance vers cette enceinte! Comme vous le disait il

y a onze ans, en prenant seance parmi vous, mon illustre ami. M. de

Lamartine, _vous n'en laisserez aucune sur le seuil!_

Mais que ces jeunes renommees, que ces beaux talents, que ces

continuateurs de la grande tradition litteraire francaise ne

l'oublient pas: a temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tache de

l'ecrivain aujourd'hui est moins perilleuse qu'autrefois, mais n'est

pas moins auguste. Il n'a plus la royaute a defendre contre l'echafaud

comme en 93, ou la liberte a sauver du baillon comme en 1810, il a la

civilisation a propager. Il n'est plus necessaire qu'il donne sa tete,

comme Andre Chenier, ni qu'il sacrifie son oeuvre, comme Lemercier, il

suffit qu'il devoue sa pensee.

Devouer sa pensee,--permettez-moi de repeter ici solennellement ce

que j'ai dit toujours, ce que j'ai ecrit partout, ce qui, dans la

proportion restreinte de mes efforts, n'a jamais cesse d'etre ma

regle, ma loi, mon principe et mon but;--devouer sa pensee au

developpement continu de la sociabilite humaine; avoir les populaces

en dedain et le peuple en amour; respecter dans les partis, tout en

s'ecartant d'eux quelquefois, les innombrables formes qu'a le droit de

prendre l'initiative multiple et feconde de la liberte; menager dans

le pouvoir, tout en lui resistant au besoin, le point d'appui, divin

selon les uns, humain selon les autres, mysterieux et salutaire selon

tous, sans lequel toute societe chancelle; confronter de temps en

temps les lois humaines avec la loi chretienne et la penalite avec

l'evangile; aider la presse par le livre toutes les fois qu'elle

travaille dans le vrai sens du siecle; repandre largement ses

encouragements et ses sympathies sur ces generations encore couvertes

d'ombre qui languissent faute d'air et d'espace, et que nous entendons

heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de

leurs idees les portes profondes de l'avenir; verser par le theatre

sur la foule, a travers le rire et les pleurs, a travers les

solennelles lecons de l'histoire, a travers les hautes fantaisies de

l'imagination, cette emotion tendre et poignante qui se resout dans

l'ame, des spectateurs en pitie pour la femme et en veneration pour le

vieillard; faire penetrer la nature dans l'art comme la seve meme de

Dieu; en un mot, civiliser les hommes par le calme rayonnement de la

pensee sur leurs tetes, voila aujourd'hui, messieurs, la mission, la

fonction et la gloire du poete.

Ce que je dis du poete solitaire, ce que je dis de l'ecrivain isole,

si j'osais, je le dirais de vous-memes, messieurs. Vous avez sur

les coeurs et sur les ames une influence immense. Vous etes un des

principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est deplace

depuis Luther et qui, depuis trois siecles, a cesse d'appartenir

exclusivement a l'eglise. Dans la civilisation actuelle deux domaines

relevent de vous, le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos

prix et vos couronnes ne s'arretent pas au talent, ils atteignent

jusqu'a la vertu. L'academie francaise est en perpetuelle communion

avec les esprits speculatifs par ses philosophes, avec les esprits

pratiques par ses historiens, avec la jeunesse, avec les penseurs et

avec les femmes par ses poetes, avec le peuple par la langue qu'il

fait et qu'elle constate en la rectifiant. Vous etes places entre les

grands corps de l'etat et a leur niveau pour completer leur action,

pour rayonner dans toutes les ombres sociales, et pour faire penetrer

la pensee, cette puissance subtile et, pour ainsi dire, respirable, la

ou ne peut penetrer le code, ce texte rigide et materiel. Les autres

pouvoirs assurent et reglent la vie exterieure de la nation, vous

gouvernez la vie interieure. Ils font les lois, vous faites les

moeurs.

Cependant, messieurs, n'allons pas au dela du possible. Ni dans les

questions religieuses, ni dans les questions sociales, ni meme dans

les questions politiques, la solution definitive n'est donnee a

personne Le miroir de la verite s'est brise au milieu des societes

modernes. Chaque parti en a ramasse un morceau. Le penseur cherche a

rapprocher ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus

etranges, quelques-uns souilles de boue, d'autres, helas! taches de

sang. Pour les rajuster tant bien que mal et y retrouver, a quelques

lacunes pres, la verite totale, il suffit d'un sage; pour les souder

ensemble et leur rendre l'unite, il faudrait Dieu.

Nul n'a plus ressemble a ce sage,--souffrez, messieurs, que je

prononce en terminant un nom venerable pour lequel j'ai toujours eu

une piete particuliere,--nul n'a plus ressemble a ce sage que ce

noble Malesherbes qui fut tout a la fois un grand lettre, un grand

magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. Seulement il est

venu trop tot. Il etait plutot l'homme qui ferme les revolutions que

l'homme qui les ouvre. L'absorption insensible des commotions de

l'avenir par les progres du present, l'adoucissement des moeurs,

l'education des masses par les ecoles, les ateliers et les

bibliotheques, l'amelioration graduelle de l'homme par la loi et par

l'enseignement, voila le but serieux que doit se proposer tout bon

gouvernement et tout vrai penseur; voila la tache que s'etait donnee

Malesherbes durant ses trop courts ministeres. Des 1776, sentant venir

la tourmente qui, dix-sept ans plus tard, a tout arrache, il s'etait

hate de rattacher la monarchie chancelante a ce fond solide. Il eut

ainsi sauve l'etat et le roi si le cable n'avait pas casse. Mais--et

que cecien courage quiconque voudra l'imiter--si Malesherbes lui-meme

a peri, son souvenir du moins est reste indestructible dans la memoire

orageuse de ce peuple en revolution qui oubliait tout, comme reste au

fond de l'ocean, a demi enfouie sous le sable, la vieille ancre de fer

d'un vaisseau disparu dans la tempete!

REPONSE DE M. VICTOR HUGO

DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE

AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN

16 janvier 1845.

Monsieur,

Votre pensee a devance la mienne. Au moment ou j'eleve la voix dans

cette enceinte pour vous repondre, je ne puis maitriser une profonde

et douloureuse emotion. Vous la comprenez, monsieur; vous comprenez

que mon premier mouvement ne saurait se porter d'abord vers vous, ni

meme vers le confrere honorable et regrette auquel vous succedez.

En cet instant ou je parle au nom de l'academie entiere, comment

pourrais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer a l'homme

eminent et rare qui devrait y etre assis, a cet integre serviteur de

la patrie et des lettres, epuise par ses travaux memes, hier en

butte a tant de haines, aujourd'hui entoure de cette respectueuse et

universelle sympathie, qui n'a qu'un tort, c'est de toujours attendre,

pour se declarer en faveur des hommes illustres, l'heure supreme du

malheur? Laissez-moi, monsieur, vous parler de lui un moment. Ce qu'il

est dans l'estime de tous, ce qu'il est dans cette academie, vous le

savez, le maitre de la critique moderne, l'ecrivain eleve, eloquent,

gracieux et severe, le juste et sage esprit devoue a la ferme et

droite raison, le confrere affectueux, l'ami fidele et sur; et il

m'est impossible de le sentir absent d'aupres de moi aujourd'hui sans

un inexprimable serrement de coeur. Cette absence, n'en doutons pas,

aura un terme; il nous reviendra. Confions-nous a Dieu, qui tient dans

sa main nos intelligences et nos destinees, mais qui ne cree pas

de pareils hommes pour qu'ils laissent leur tache inachevee. Homme

excellent et cher! il partageait sa vie noble et serieuse entre les

plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l'ame

aussi inepuisable que l'esprit. Son eloge, on pourrait le faire avec

un mot. Le jour ou cela fut necessaire, il se trouva que dans ce grand

lettre, dans cet homme public, dans cet orateur, dans ce ministre, il

y avait une mere!

Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent vers lui, je sens

plus vivement que jamais toute sa valeur et toute mon insuffisance.

Que ne me remplace-t-il a cette heure! S'il avait pu etre donne a

l'academie, s'il avait pu etre donne a cet auditoire si illustre et si

charmant qui m'environne, de l'entendre en cette occasion parler de la

place ou je suis, avec quelle surete degout, avec quelle elevation de

langage, avec quelle autorite de bon sens il aurait su apprecier vos

merites, monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campenon!

M. Campenon, en effet, avait une de ces natures d'esprit qui reclament

le coup d'oeil du critique le plus exerce et le plus delicat. Ce

travail d'analyse intelligente et attentive, vous me l'avez rendu

facile, monsieur, en le faisant vous-meme, et, apres votre excellent

discours, il me reste peu de chose a dire de l'auteur de _l'Enfant

Prodigue_ et de _la Maison des Champs_. Etudier M. Campenon comme je

l'ai fait, c'est l'aimer; l'expliquer comme vous l'avez fait, c'est le

faire aimer. Pour le bien lire, il faut le bien connaitre. Chez lui,

comme dans toutes les natures franches et sinceres, l'ecrivain derive

du philosophe, le poete derive de l'homme, simplement, aisement, sans

deviation, sans effort. De son caractere on peut conclure sa poesie,

et de sa vie ses poemes. Ses ouvrages sont tout ce qu'est son esprit.

Il etait doux, facile, calme, bienveillant, plein de grace dans sa

personne et d'amenite dans sa parole, indulgent a tout homme, resigne

a toute chose; il aimait la famille, la maison, le foyer domestique,

le toit paternel; il aimait la retraite, les livres, le loisir comme

un poete, l'intimite comme un sage; il aimait les champs, mais comme

il faut aimer les champs, pour eux-memes, plutot pour les fleurs qu'il

y trouvait que pour les vers qu'il y faisait, plutot en bonhomme qu'en

academicien, plutot comme La Fontaine que comme Delille. Rien ne

depassait l'excellence de son esprit, si ce n'est l'excellence de son

coeur. Il avait le gout de l'admiration; il recherchait les grandes

amities litteraires, et s'y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donne

sans doute la splendeur du genie, mais il lui avait donne ce qui

l'accompagne presque toujours, ce qui en tient lieu quelquefois, la

dignite de l'ame. M. Campenon etait sans envie devant les grandes

intelligences comme sans ambition devant les grandes destinees. Il

etait, chose admirable et rare, du petit nombre de ces hommes du

second rang qui aiment les hommes du premier.

Je le repete, son caractere une fois connu, on connait son talent, et

en cela il participait de ce noble privilege de revelation de soi-meme

qui semble n'appartenir qu'au genie. Chacune de ses oeuvres est comme

une production necessaire, dont on retrouve la racine dans quelque

coin de son coeur. Son amour pour la famille engendre ce doux et

touchant poeme de _l'Enfant Prodigue_; son gout pour la campagne fait

naitre _la Maison des Champs_, cette gracieuse idylle; son culte pour

les esprits eminents determine les _Etudes sur Ducis_, livre curieux

et interessant au plus haut degre, par tout ce qu'il fait voir et par

tout ce qu'il laisse entrevoir; portrait fidele et soigneux d'une

figure isolee, peinture involontaire de toute une epoque.

Vous le voyez, le lettre refletant l'homme, le talent, miroir de

l'ame, le coeur toujours etroitement mele a l'imagination, tel fut

M. Campenon. Il aima, il songea, il ecrivit. Il fut reveur dans sa

jeunesse, il devint pensif dans ses vieux jours. Maintenant, a ceux

qui nous demanderaient s'il fut grand et s'il fut illustre, nous

repondrons: il fut bon et il fut heureux!

Actes et Paroles, Volume 1 · 第 4 / 36 段