apprendre l'exercice et les façons du nyzam! Ce sont des ouvriers qui
devront poser des poteaux du télégraphe! Ce sont des médecins qui
apprendront à disséquer des cadavres humains! Tous métiers d'esclaves,
métiers stupides ou avilissants! ou immondes! Mais il n'est jamais
passé par la tête de personne que les Européens, qui savent les choses
grossières et communes, possèdent la moindre idée des connaissances
supérieures. Ils ne savent ni théologie ni philosophie. On ne parle
point de leurs poètes parce qu'ils ignorent tous les artifices du beau
langage, ne connaissant ni le style allitéré, ni les façons de parler
fleuries et savantes; d'ailleurs j'ai ouï dire que leurs langages
ne sont au fond que des patois rudes et incorrects. De tout ceci il
résulte que l'Europe ne saurait exercer aucun attrait sur les natures
délicates, et c'est pourquoi je vous répète que jamais un galant homme
n'y met les pieds, quand il n'y est pas contraint par les ordres de son
gouvernement.
Sèyd-Abdourrahman ayant terminé cette apostrophe du ton pénétré d'une
foi solide, Valerio ne vit aucune raison d'argumenter contre lui et on
parla d'autres choses sur lesquelles on pouvait être mieux d'accord.
Cependant la caravane avançait. Le paysage changeait. On parcourait
les contrées montagneuses de la Haute-Arménie; on avait atteint les
rives bruyantes, bordées de roches qui enserrent ce torrent fougueux
dont le parcours devient plus loin l'Euphrate. On gagnait du pays;
mais lentement. D'abord on ne cheminait chaque jour que pendant six
à sept heures, et le déplacement d'un si grand corps était lent.
Ce corps se mouvait avec une sorte de précaution solennelle et de
sang-froid que rien n'émeut. Ensuite, il s'arrêtait souvent à moitié
route de la station indiquée pour la fin du trajet du jour et cela
pour bien des considérations. Il faut savoir que Kerbelay-Houssein
avait toujours le soin de recevoir les rapports des messagers envoyés
par lui quelques jours à l'avance dans les différents villages, afin
de négocier avec les paysans la quantité d'orge et de paille hachée,
dont il avait besoin pour ses bêtes; le nombre de moutons, de poules,
de charges de riz et de légumes qu'il lui fallait pour la population
entraînée avec lui. Souvent les paysans émettaient des prétentions
inacceptables quant aux prix qu'ils voulaient percevoir. On discutait
avec eux; les mandataires du muletier leur opposaient la concurrence
d'autres villages; souvent ces derniers s'entendaient avec leurs
voisins pour maintenir et imposer des conditions très élevées; de la
part des diplomates de la caravane c'étaient donc des propositions,
des refus, des contre-propositions, des intrigues, des corruptions
pratiquées sur tel ou tel de leurs adversaires, des sollicitations
appuyées de présents auprès des autorités locales, afin d'obtenir
que celles-ci donnassent des ordres propres à modérer la rapacité
des gens des villages. Sans cesse les négociateurs revenaient auprès
de Kerbelay-Houssein pour dire ce qu'ils avaient obtenu, recevoir
de nouvelles instructions, porter des offres nouvelles. Le muletier
était occupé comme le ministre dirigeant d'un grand État. Lorsque tout
semblait réussir à souhait, que l'orge, la paille hachée, les vivres
étaient accordés à bon compte et en abondance, la caravane marchait
plus vite et d'une façon régulière et assurée. Dans le cas contraire
venaient les lenteurs. Quand on n'avait pas réussi à s'entendre et que
les habitants des villages placés sur la ligne du trajet s'obstinaient
dans des exigences déraisonnables, alors Kerbelay-Houssein usait d'un
grand moyen; il annonçait qu'il allait quitter la route directe, et, si
cette menace ne produisait pas son effet, il la mettait à exécution.
C'était un coup d'État. Toute la caravane alors, sans que le plus
grand nombre des voyageurs en sût rien, prenait à travers champs et
commençait un long détour allant chercher des contrées moins avares et
bien souvent il arrivait alors que les paysans, effrayés de perdre
des bénéfices certains, faisaient leur soumission et envoyaient prier
Kerbelay-Houssein de revenir. Dans ce cas-là, celui-ci refusait avec
hauteur jusqu'à ce que des indemnités suffisantes lui eussent été
accordées pour les retards et les peines supplémentaires. Souvent
aussi les fournisseurs assurés de placer ailleurs leur marchandise les
laissaient aller. Il cheminait donc, se faisant précéder toujours de
ses émissaires, et tirait de la fortune le meilleur parti possible. Il
n'avait pas une minute de repos. Sa tête était toujours en travail, il
contemplait son peuple à la façon dont Moïse regardait le sien dans la
traversée du désert; et l'habitude qu'il avait de cette responsabilité,
sa connaissance profonde du caractère des gens avec lesquels il
traitait et des agents qu'il employait, lui donnaient une assurance et
une fermeté dignes de respect.
Mais ce qui occasionnait les plus longs retards, c'était la rencontre
d'un pâturage abondant. En ces occasions annoncées avec enthousiasme
par les éclaireurs quelques jours à l'avance, on séjournait quelquefois
deux semaines, trois semaines sur le même point. Le camp était établi
d'une manière particulièrement sérieuse et avec toutes les commodités
que chacun pouvait se procurer. Il semblait qu'une éternité devait se
passer là. Chacun semblait dire comme les Apôtres dans l'Évangile:
«Il est bon que nous soyons ici; faisons-y donc trois tentes: une pour
toi, une pour Moïse et une pour Élie.»
Les chameaux, les mulets, les chevaux, les ânes se promenaient dans
l'herbage plantureux, où ils enfonçaient jusqu'au ventre. Les muletiers
étaient charmés de voir leurs bêtes se remettre à vue d'œil de
leurs fatigues, au moyen de ce savoureux repas; la vue de la verdure
et des fleurs charmait tous les regards, et la ruche bourdonnait de
plus belle, chacun allant, venant, causant, remuant, continuant les
marchés, les intrigues, les achats et les ventes que, comme on l'a vu,
la marche même n'interrompait pas; car une caravane c'est une ville
mouvante, et les intérêts et les plaisirs d'une ville ne s'y reposent
pas plus que dans les cités sédentaires.
Pendant ces haltes ainsi prolongées, Lucie et Valerio employaient une
partie de leur temps à faire des excursions dans la contrée qui les
entourait. C'étaient déjà ces riches montagnes du Kurdistan, dont la
beauté est plus âpre peut-être que le Taurus, où les gorges sont plus
étroites et les escarpements plus abrupts, mais où la nature féconde
n'est pas moins généreuse de ses dons. Les deux amants étaient jeunes;
ils étaient hardis; ils ne suivaient pas toujours à la lettre les
sages avertissements de Kerbelay-Houssein, qui cherchait à les rendre
prudents et à les détourner d'excursions trop longues.
--Vous ne savez pas, leur disait-il, qui vous pouvez rencontrer. Les
Kurdes, que le ciel les confonde! ne sont pas tous des pillards et
des assassins, mais les exceptions sont rares, et il ne faut tenter
personne. Je vous engage donc à ne pas vous éloigner du camp, de telle
sorte que vous puissiez devenir la proie de quelques rôdeurs.
Une petite aventure donna une sorte de consécration à ces sages
paroles. Valerio et Lucie, accompagnés du poète, du Shemsiyèh et de
Redjèb-Aly s'étaient mis en route un matin pour aller, à quelque
distance, visiter un village dont on leur avait fort vanté la situation
pittoresque. Tous étaient fort gais; le poète, un peu moins malade
qu'à son ordinaire, prenait des airs avantageux sur son cheval de
louage et se comparait à un chevalier des anciens temps; il en avait
plus que jamais la plume, l'épée et les éperons; mais, moins que
jamais, toute autre chose. Redjèb-Aly chantait à tue-tête une chanson
persane, et le Shemsiyèh, toujours replié en lui-même, marchait sans
rien dire auprès du cheval de Lucie. Le passage était resserré entre
les montagnes et charmant, plein d'habitations rustiques en terre
battue, à toits plats, encombré d'arbres fruitiers chargés de pommes,
de poires, de prunes et de raisins. Tout à coup on se trouva dans un
défilé étroit, circulant avec un ruisseau et dominé par des crêtes
hautes, et on entendit retentir une violente fusillade.
Valerio mit brusquement la main sur la bride du cheval de sa femme et
l'arrêta court. Le Shemsiyèh, par un mouvement qui lui fit honneur,
tira son sabre et se jeta devant Lucie pour la couvrir de son corps;
le poète mit l'épée à la main, en invoquant saint Georges et Redjèb se
coucha par terre en criant qu'il était mort. L'alerte fut vive; il y
avait de quoi. Mais aussitôt on entendit de toutes parts, sur les deux
flancs des montagnes:
--N'ayez pas peur! On n'en veut pas à vous! Allez-vous-en! On ne tire
pas sur vous!
Et la fusillade fut suspendue un instant; Valerio, profitant de cette
trêve fit rebrousser chemin au cheval de Lucie, et la petite troupe
partit au galop et ne cessa pas de courir jusqu'à ce qu'elle fût
rentrée au camp, où Kerbelay-Houssein apprit en souriant les détails de
l'aventure.
--Si vous m'aviez prévenu ce matin, dit-il à Valerio, que vous aviez
l'intention d'aller de ce côté, je vous en aurais dissuadé. Je savais
que deux tribus du voisinage avaient l'intention de s'y battre; c'est
ce dont elles s'occupent, et comme cela ne cause de mal à personne, il
n'y a qu'à les laisser se fusiller en repos. Dieu est grand et fait
bien ce qu'il fait!
Ainsi conclut le plus sage des muletiers, et, à dater de ce jour,
Valerio ne manqua plus de prendre ses conseils sur l'étendue comme sur
la direction des promenades qu'il comptait faire avec Lucie.
Un des grands plaisirs de la marche, c'était de se rencontrer aux
lieux de campement avec une autre caravane arrivant d'une direction
opposée. Naturellement, dans de pareils cas, les chefs respectifs des
deux grands corps ambulants se sont assurés à l'avance qu'ils peuvent
s'établir l'un près de l'autre sans compromettre leurs moyens de
subsister. Alors ce sont deux cités qui s'arrêtent en face l'une de
l'autre; deux cités véritables: l'une vient de l'Occident, l'autre est
partie de l'Orient; qu'on s'imagine Samarkand et Smyrne se rencontrant
au pied des montagnes qui séparent la Médie de la région du Tigre et de
l'Euphrate. De ce côté, sous ces tentes, sous ces baraques, sont des
Persans de l'Est, des gens du Khorassan, des Afghans, des Turkomans,
des Uzbeks, des hommes venus des frontières lointaines de la Chine
et même de ces contrées mal connues qui font pénétrer au milieu des
provinces du Céleste-Empire les dogmes et les idées de l'Islamisme
arabe. De ce côté-ci, au contraire, voilà des Persans de l'Ouest, des
Osmanlis, des Arméniens, des Yézidys, des Syriens et des hommes de
l'Europe lointaine, comme nous les avons déjà vus et comme nous les
suivons, depuis le commencement de cette histoire. Dans les deux villes
existent des éléments communs, des Juifs surtout. Ceux-là viennent
aussi bien de Damas et d'Alep que de Bokkara et de Manghishlak. Tel
d'entre eux voyage pour vendre et acheter, mais tel autre est un
mandataire de la communauté de Jérusalem. Il va recueillir et rapporter
aux habitants de la cité sainte les aumônes des fidèles. Il pénètre
partout pour recueillir sa moisson. Si, cette année, il va à Téhéran,
l'année dernière, il était à Calcutta; Khiva recevra sa visite plus
tard, et partout il est reçu avec respect par ses coreligionnaires.
C'est un homme grave, ferme, dur. Il connaît le monde et sait mieux
que personne l'état actuel de l'Univers. Il n'est pas humble comme ses
coreligionnaires et ne supporte ni affront ni avanie. Au besoin, il
se réclame de la nationalité française, exhibe un passeport de cette
nation, qui le désigne comme né à Alger, et réclame avec hauteur la
protection des consuls en les menaçant de s'adresser aux journaux,
s'ils ne lui font rendre justice. C'est un personnage terrible et que
tout le monde redoute.
Il a bien vite fait de réunir dans sa tente les Juifs des deux
caravanes, et c'est là qu'on s'apprend mutuellement ce qu'il y a à
vendre et à échanger de part et d'autre: les noms des grands marchands,
la nature et le poids des denrées qu'ils portent avec eux, enfin les
nouvelles grandes et petites.
De pareilles rencontres déterminent généralement un séjour assez long
de la part des caravanes lorsque, toutefois, les circonstances de
saison, de sécurité, de lieux et d'approvisionnement le permettent.
Alors il se produit aussi du mouvement dans les deux populations.
Ceux-ci rebroussent chemin vers l'ouest avec les Orientaux; ceux-là,
qui étaient venus parmi eux, s'attachent aux gens venus de l'ouest. On
a beaucoup agi, intrigué, remué, on se dit adieu, on se sépare.
Mais il existe aussi des caravanes d'un tout autre genre et auxquelles
ou n'est jamais pressé de se rallier. Au contraire, on double
volontiers une marche pour ne pas rester campé auprès d'elles. Ce sont
les caravanes sacrées, dont les mulets, les chameaux, les chevaux
portent, au lieu de marchandises, des bières avec leurs morts, que l'on
va enterrer dans quelque ville sainte: à Meshèd, à Goum, à Kerbela.
Ces caravanes ne sont, d'ailleurs, pas plus tristes que les autres.
On y chante, on y rit, et on s'y amuse tout autant. A la vérité, les
conducteurs en sont de vertueux tjaoushs avec leurs vastes turbans,
des moullas vénérables pourvus de coiffures non moins sérieuses; les
versets du Koran sont fréquemment récités; mais on ne peut pas prier
toujours, et, dans les intervalles qui sont nombreux et longs, le
plus austère directeur ne se refuse pas à entendre, ni à faire un bon
conte. Quand on arrive à la station, le turban est mis de côté, et en
caleçon et bonnet de nuit, on se met à son aise; on loue Dieu de ce
qu'il a créé l'eau-de-vie. Cependant, les fils respectueux, les frères
dévoués, ont pris sur le bât du mulet le corps de leur regretté parent;
on a mis les caisses funèbres les unes sur les autres, en tas, ou bien
encore on les a laissées où elles sont tombées; on les ramassera le
lendemain et, si l'on se trompe de coffre, en définitive, chaque défunt
aura finalement la même couche funèbre sous la protection et dans le
voisinage de l'Imam. Tout irait pour le mieux, si l'odeur qui s'exhale
de ces cadavres mal empaquetés n'était pas, en elle-même, désagréable
et tenue, assez généralement, pour malsaine; c'est là seulement ce qui
fait qu'on évite, quand on peut, les caravanes des morts.
Au contraire, on ne déteste pas la rencontre d'un grand seigneur, s'en
allant avec deux ou trois cents cavaliers, chasser, ou rendre au roi
ses hommages. C'est une occasion de plaisir. C'est aussi quelquefois
un surcroît de sécurité. Deux ou trois cents braves gentilshommes des
tribus, armés jusqu'aux dents, ne sont pas d'un petit secours dans les
contrées hantées et troublées par les Kurdes Djellalys ou autres, dans
les régions du Nord, ou bien par les Bakhthyarys et les Loures dans
celle du Sud. Alors, pendant qu'on voyage côte à côte, on échange de
grandes politesses et de petits présents qui ne font jamais de peine à
ceux qui les reçoivent.
De loin en loin, la caravane allant toujours, arrive enfin dans
le voisinage d'une ville réelle et stable. Ces villes sont rares.
Quand on est établi sous les murailles d'une de ces cités, alors la
population errante redouble d'occupations et de mouvements. Celui-ci
réussit à placer ses acquisitions faites à Trébizonde. Il recueille
un honnête profit et se forme une nouvelle pacotille. Celui-là quitte
le monde d'amis qu'il s'est faits depuis le départ et reste dans la
cité, ou bien va s'unir à une autre caravane; il est remplacé par
de nouveaux venus. Des connaissances vous quittent et on les serre
dans ses bras, on leur fait de tendres adieux; quelques-uns pleurent,
d'autres déplorent avec des lamentations sans fin les inconstances de
la fortune; mais voilà d'autres personnages qui se présentent; on ne
les connaît pas; on parle d'eux, on cherche à les aborder; on veut se
lier avec ces inconnus et ils ne demandent pas mieux de leur côté. Les
jours se passent, les affaires s'avancent. On se dit: On part demain!
Je sais de bonne part que Kerbelay-Houssein a cette intention.--Il l'a
dit à Mourad-Bey.--Je le tiens précisément de Nourreddin-Effendi, qui
l'a appris d'un ami très confident de Kerbelay-Houssein.--Vous en êtes
sûr?--J'en suis sûr, sur ma tête! sur la vôtre! sur mes yeux! par tous
les Imams, et les quatre-vingt-dix mille prophètes.
Le lendemain, on ne part pas; mais on part huit jours après. On marche
comme on a fait jusque-là. On rencontre de nouvelles aventures, les
unes bonnes, les autres mauvaises; jamais les mêmes, toujours variées
comme chacune des feuilles qui, par millions, forment la toiture d'un
bois touffu et on voyagerait ainsi avec un maître muletier et tant de
compagnons divers pendant des centaines de siècles, que jamais on ne
ferait les mêmes rencontres ni ne retrouverait les mêmes conjonctions
de choses. On peut donc s'expliquer que lorsque les hommes ont goûté
une fois de ce genre d'existence, ils n'en peuvent plus subir un
autre. Amants de l'imprévu, ils le possèdent, ou plutôt s'abandonnent
à lui du soir au matin, et du matin jusqu'au soir; avides d'émotions,
ils en sont abreuvés; curieux, leurs yeux sont constamment en régal;
inconstants, ils n'ont pas le temps même de se lasser de ce qui
les quitte; passionnés enfin pour la sensation présente, ils sont
débarrassés à la fois des ombres du passé, qui ne sauraient les suivre
dans leur évolution incessante, et encore bien plus des préoccupations
de l'avenir écrasées sous la présence impérieuse de ce qui est là.
Et voilà la physionomie de la vie de voyage, et voilà son langage,
et voilà ce qu'elle dit à l'imagination de celui qui l'adopte et la
sait pratiquer. Malheureusement tout fruit a le ver qui le ronge et
les plus brillantes fleurs de la création ne sont pas sans un venin
secret, d'autant plus dangereux que les couleurs de la plante sont plus
éclatantes et plus belles.
On a vu comme Lucie avait ressenti d'abord une impression saisissante
et joyeuse de tous ces tableaux si variés qui se succédaient sous ses
regards ou s'y pressaient à la fois. Si les façons de ces pays nouveaux
avaient excité son enthousiasme, elle était entrée avec une curiosité
extrême dans les récits innombrables qui lui avaient été faits; elle
s'était enivrée du parfum de tant de révélations singulières, et les
êtres humains si différents d'elle-même, qui s'agitaient chaque jour
sous ses yeux, faisaient naître à la fois, les uns sa sympathie, les
autres son dégoût; rien pour elle n'était dépouillé d'intérêt.
Les choses en étaient là, quand, une nuit, une idée, une impression
suffit pour tout changer en elle. Elle s'était réveillée sous
l'impression d'un malaise indéfinissable et, pour la première fois,
depuis son mariage, elle se sentit triste, mais triste jusqu'à la mort.
Elle ne se rendait compte de rien, elle ne savait rien, elle ne sentait
rien de particulier; pourtant elle se mit à pleurer, sans le vouloir,
presque sans le savoir et peu à peu, les pleurs la suffoquant, elle se
mit à sangloter tout haut, et Valerio réveillé, la trouva cachant sa
tête dans ses bras et ne cherchant plus même à maîtriser une sorte de
désespoir.
La surprise du jeune mari fut extrême; son épouvante ne le fut pas
moins. Il prit sa femme dans ses bras:
--Qu'as-tu, Lucie? lui dit-il.
Elle ne pouvait répondre; elle pleurait trop. Elle se serrait sur
le cœur qui lui appartenait, mais cette consolation qu'elle y
cherchait, cette sécurité qu'elle y trouvait, ne pouvaient pourtant
réussir à la calmer.
--Je ne sais ce que j'ai, disait-elle d'une voix entrecoupée; je suis
bien malheureuse!... Je cherche moi-même ce qui m'accable, car, je le
sens, je suis accablée.... Il me semble que je suis dans une prison
... que toutes les portes sont fermées sur moi.... Non! ce n'est pas
cela!... Il me semble que je suis perdue dans un désert et que les
sables sans fin se succèdent et que je ne m'en échapperai jamais!...
Non! Ce n'est pas cela encore! Il me semble que je suis enfermée dans
une tombe étroite et que la pierre en est scellée sur moi!... Mais,
non! mais non! Toutes ces images sont trop affreuses, et pourtant, oui,
Valerio! Elles sont toutes vraies! Je commence à comprendre l'idée qui
m'a saisie!
--Explique-la-moi, explique la vérité! s'écria le jeune homme en lui
serrant les mains, en lui pressant la tête contre sa poitrine. Dis-moi
tout pour que je te console.
--Eh bien! Oui, la prison, le désert, le tombeau, tout cela est vrai;
je me sens prise ..., Valerio, il faut que je m'en aille d'ici! j'ai
tout regardé, j'ai tout vu, j'ai été amusée, charmée, ravie, je ne le
nie pas! mais, soudain, je viens de m'apercevoir que nous sommes seuls,
absolument seuls, au milieu d'un monde qui nous est étranger.
--Comment! Tu as peur? De quoi as-tu peur? Tu imagines un danger?
--Je n'imagine que ce que je vois: cette solitude morale, absolue,
sans contraste, qui s'épaissit autour de nous.... Peur? Je n'ai pas
peur; ou, du moins, je n'ai pas précisément peur ... mais, au premier
abord, je ne voyais, je ne comprenais que la superficie des choses et
l'apercevant comme elle est, bariolée et mouvante, je m'en amusais
et ne supposais pas le dessous. Mais, maintenant, prends-tu garde
toi-même que nous sommes entourés par l'inconnu, par l'étrangeté
incommensurable, sans bornes? Que tout ce que nous approchons,
nous regarde comme nous le regardons nous-mêmes, et cela sans nous
comprendre, comme aussi nous ne comprenons pas? Nous sommes portés sur
une houle dont nous ne connaissons pas la force; un souffle du vent
peut bien faire une tempête; nous pouvons tomber dans un tourbillon;
nous n'avons pas de boussole pour nous guider, et, de même que nous
ignorons, de la manière la plus complète, le paysage qui se déroule
derrière ces montagnes élevées devant nous, de même nous ne savons
pas quels ressorts font mouvoir les esprits et les volontés, quels
feux subits enflamment les imaginations de gens que nous jugeons en
ce moment les plus inoffensifs et les meilleurs. Tiens! par exemple,
qui me dit que le Shemsiyèh ne va pas entrer le sabre en main, et nous
égorger pour faire un sacrifice à ses dieux? Oui! oui! oui! Ne ris
pas ... et, le sacrifice, il le jugerait peut-être d'autant meilleur,
que cet homme nous aime peut-être, et offrirait ses bienfaiteurs
et sa reconnaissance? Est-ce que je sais ce qui peut naître et
s'agiter dans ces têtes qui sont si différentes des nôtres et qui
trahissent des expressions de visage si nouvelles pour nos yeux? Et
ce Kerbelay-Houssein, lui-même, dont nous célébrons l'honnêteté et
la droiture, depuis que nous le connaissons, savons-nous bien ce que
lui-même appelle droiture et honnêteté? Qu'y a-t-il de commun entre
ces gens-là et nous? Eh bien! oui, j'ai peur! Je voudrais me retrouver
dans un autre pays, dans le nôtre, dans celui que nous avons contemplé
toute notre vie, qui n'a pas de mystère et d'inconnu pour nous; pour
lequel nous sommes faits, et qui est fait pour les natures que nous
avons reçues du ciel! Je voudrais voir les gens que nous pouvons
reconnaître, sur le visage desquels nous sommes accoutumés à lire, et
qui comprennent le bien et le mal de la même façon que nous! Enfin,
Valerio, oui, c'est vrai, je me sens perdue ici; nous sommes tout
seuls, et, j'en conviens, j'ai peur! j'ai peur! j'ai peur! Je ne veux
pas rester ici! Allons-nous-en!