A ces mots, elle serra plus fort encore son mari dans ses bras et

redoubla ses sanglots. Elle était en proie à une réaction qui se

produit assez ordinairement en Asie chez les gens, peu ou mal trempés.

On voit de ceux-ci, pris subitement, et sans autre cause qu'un travail

intérieur de leur conscience, par des paniques qui, en s'accumulant

les unes sur les autres, s'exagèrent et s'exaspèrent, arriver à la

véritable folie. Tel, et des exemples en sont connus, prend tout

bonnement le parti de s'enfuir et regagne l'Europe à travers des

dangers très réels pour échapper aux plus imaginaires des périls. Tel

autre se croit constamment à la minute d'un assassinat. S'il est assis

dans sa chambre, dont la porte est close, et qu'il entende des pas dans

le corridor, c'est un musulman fanatique qui est là, se colle contre la

muraille ... se glisse ... entre ... son poignard est déjà dans sa main

... il va frapper! La victime sent ses membres se couvrir d'une sueur

froide.... Il se calme pourtant.... Ce n'était rien que son propre

domestique qui lui apporte le thé et dépose la tasse sur la table. Mais

le malade lui a trouvé l'air singulier. Cet homme couve un mauvais

coup. Il n'a pas osé, parce qu'il a vu qu'on était sur ses gardes.

Maintenant il reviendra. Il va faire feu de ses deux pistolets par la

fenêtre.

Quelquefois l'halluciné reprend tout son sang-froid, s'accoutume au

milieu dans lequel il est placé, et sa guérison est assurée; mais il

arrive aussi que le mal maintient et assure son empire, alors on tombe

dans la variété la plus redoutable de la souffrance appelée nostalgie.

En voyant Lucie souffrir d'un tel état, Valerio eut peur à son tour. Le

jour arriva, et les angoisses de la nuit un peu calmées firent place

à une langueur, à un abattement qui n'étaient pas de bon augure. La

jeune femme s'efforça, ce jour-là et les jours suivants, de prendre sur

elle, pour ne pas affliger son mari; mais il ne lui fut pas possible

de retrouver son enthousiasme perdu; elle ne prenait plus à rien un

intérêt véritable; elle était gênée, elle était froide; un dégoût

profond et irrémédiable l'envahissait de plus en plus et perçait dans

toutes ses paroles.

Kerbelay-Houssein s'aperçut à sa pâleur que les choses n'allaient plus

comme autrefois; il devina en gros ce qui se passait pour en avoir vu

d'autres exemples.

--Je vous ai prévenu, dit-il à Valerio, un matin, pendant une marche;

je vous ai prévenu! les femmes de votre pays ne sont pas faites pour

la vie que nous menons. La vôtre est particulièrement susceptible;

elle ne peut supporter indéfiniment la vue de nos longues barbes et de

nos robes longues, elle qui est habituée aux visages ras et aux habits

courts. Si vous persistez à prolonger votre voyage, vous la perdrez, je

vous le dis franchement.

--C'est vrai, répondit Valerio en baissant la tête, ma femme est

malade; mais croyez-vous que son état ne puisse s'améliorer et que les

conséquences en soient si dangereuses?

--Croyez-moi, je vous le répète, ne poussez pas l'épreuve plus loin.

Tout à l'heure, à la station, nous ferons rencontre d'une caravane qui

va à Bagdad; quittez-moi, rejoignez-la, et retournez en Europe par Alep

et Beyrouth.

Valerio se soumit et en fut immédiatement récompensé. Aussitôt que

Lucie eut connaissance de ce qui allait arriver, elle éprouva un

soulagement immédiat. Elle sourit franchement pour la première fois

depuis bien des jours. La séparation de tous les amis qu'elle s'était

faits lui fut cependant pénible; quelques heures auparavant, elle les

détestait et les redoutait. Quand le Shemsiyèh prit congé d'elle, la

jeune femme lui fit quelques présents qui furent reçus avec une émotion

de reconnaissance. Le pauvre diable jura à l'Européenne un souvenir

éternel, et il a tenu parole. Le poète composa un sonnet, dont la copie

fut précieusement conservée. La femme de Redjèb-Aly serra longtemps sa

protectrice sur son cœur et celle-ci lui rendit ses embrassements

avec une émotion vraie. A ce moment, elle aurait presque souhaité de ne

pas partir. Mais la résolution était prise. Kerbelay-Houssein lui donna

solennellement sa bénédiction en l'appelant sa fille, et elle passa

avec Valerio dans le campement de l'autre caravane.

Un an après, Valerio Conti et sa charmante femme prenaient le thé dans

un salon de Berlin. Il y avait là des diplomates, des militaires, des

professeurs et des femmes fort spirituelles et aimables. On faisait

raconter à la jeune voyageuse ses aventures en Asie, et elle y mettait

une verve, un feu, une exaltation qui la rendaient particulièrement

charmante.

--Oui, je vous l'assure, disait-elle. Je regrette ce temps comme le

meilleur de ma vie. Je suis assurément bien reconnaissante au comte de

P. d'avoir fait nommer M. Conti secrétaire à la légation ottomane dans

cette cour; mais, s'il n'y avait pas réussi, eh bien, je serais encore

dans cet Orient, que j'ai trop rapidement traversé, et qui éveille au

milieu de mes souvenirs les sensations les plus heureuses, les plus

brillantes, les plus inoubliables que j'aie jamais éprouvées.

--Hélas! dit Valerio, vous oubliez, ma chère, que ces sensations vous

tuaient et que la fin n'en est pas venue trop tôt.

--Madame, ajouta le professeur Kaufmann, qui est un peu pédant,

l'organisme humain garde aussi bien l'empreinte d'un plaisir qui lui

faisait mal que celle d'une maladie grave qui pouvait le briser.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Préface de M. Tancrède de Visan

Introduction

I.--La Danseuse de Shamakha

II.--L'illustre Magicien

III.--Histoire de Gambèr-Aly

IV.--La Guerre des Turcomans

V.--Les Amants de Kandahar

VI.--La Vie de voyage

Nouvelles Asiatiques · 第 25 / 25 段