un vaste espace de terrain. Des files de chameaux et de mulets se
succédaient sans interruption, surveillées par les gardiens qui, la
tête couverte de bonnets de feutre ronds ou cylindriques, absolument
comme ceux dont les vases et les sculptures antiques présentent les
images, cousaient ou tricotaient de la laine, tout en marchant.
Kerbelay-Houssein, monté sur un cheval très modeste, et roulant d'un
air fort sérieux son chapelet dans ses doigts, était entouré de
quelques cavaliers aussi graves que lui, soit des moullas, soit des
marchands de considération. Ce groupe respectable était évidemment
l'objet du respect général. Ici des négociants couraient en faisant
avancer leurs montures; plus loin c'étaient des gens assez richement
vêtus, appartenant à d'autres professions que le commerce, soit qu'ils
fussent employés du gouverneur, ou militaires, ou propriétaires
terriens. Puis il y avait la foule, le plus souvent marchant à pied,
causant, gesticulant, riant, se portant de côté et d'autre; quelquefois
un de ces hommes disait à un muletier:
--Frère, voilà une bête qui ne porte rien. Puis-je monter dessus?
--Oui, répondait le muletier; que me donneras-tu?
Le marché se débattait en cheminant et l'homme payait et se prélassait
sur la bête. Puis les femmes, qui se tenaient à part, allaient,
faisaient un bruit beaucoup plus grand que les hommes. C'étaient
des pépitements, des rires, des cris, des fureurs, des peurs, des
adjurations qui n'avaient point de fin, et les enfants y joignaient
de temps en temps des hurlements aigus. On voit cette masse, et les
chameaux, et les chevaux, et les mulets, et les ânes, et les chiens,
et les gens refrognés, et les élégants, et les prêtres, et les
musulmans, et les chrétiens, et les juifs, et tout, et le tapage on
l'entend. La foule marchait en avant; marchait avec lenteur, mais,
en même temps, semblait constamment tourbillonner sur elle-même; car
les piétons surtout, en agitation perpétuelle, allaient de la tête à
la queue du convoi et de la queue à la tête pour parler à quelqu'un,
rencontrer quelqu'un, amener quelqu'un à quelqu'un, c'était une
agitation permanente et un bouillonnement qui ne s'arrêtait pas. Lucie
en était à la fois étourdie, étonnée, amusée à l'excès. Elle demandait
à son mari mille explications à la fois sur les diverses parties de
ce spectacle nouveau, et rien ne lui avait donné l'idée jusqu'alors
qu'un tel tableau fût possible. C'est cependant là, dans ce vagabondage
organisé, que se développe le plus à l'aise le caractère et l'esprit
des Asiatiques.
Vers huit heures, la caravane s'arrêta pour se reposer toute la journée
et ne repartit que dans la nuit, vers deux heures. Kerbelay-Houssein,
fidèle à sa sollicitude pour les jeunes Européens, vint lui-même leur
désigner un endroit choisi, où il fit élever leur tente. On la plaça
au milieu du beau quartier, de ce qu'on appellerait en Europe le
quartier aristocratique. Là, n'habitaient que gens sérieux et dignes
de considération. C'était plus respectable, mais moins amusant que
les autres parties du camp. Aussi Valerio emmena-t-il Lucie très bien
voilée pour se promener un peu partout.
Ce qu'on pouvait considérer comme le séjour de la bourgeoisie, comptait
encore quelques tentes, mais petites et basses pour la plupart. La plus
grande partie des habitations ne se formait que de ballots montés les
uns sur les autres et couverts par des pans d'étoffe interposés entre
les rayons du soleil et la tête du propriétaire de ce qu'on ne saurait
appeler un immeuble. Certains de ces arrangements étaient très jolis et
confortables, bien garnis de tapis et de coussins.
Dans le quartier populaire, on ne rencontrait que des bivouacs, des
feux allumés, quelques baraques faites avec des bâts de mulets et
de chameaux; là, les gens, peu sybarites, dormaient étendus sous la
lumière crue, avec leurs abbas sur la tête, et, partout, dans les trois
quartiers, se dressaient les rôtisseries, les boutiques d'épiceries,
les marchands de thé et de café, et l'on entendait dans plus d'un coin,
dont le maître était invariablement un Arménien, le son d'une guitare
et d'un tambourin. Il était sage de ne pas trop s'aventurer de ces
côtés.
--Madame, dit en italien une voix cassée, madame, je vous salue et me
présente à vous comme une femme bien malheureuse.
Lucie s'arrêta, Valerio en fit de même, et ils virent à leur côté une
femme habillée en homme, à la mode persane, avec un chapeau de paille
sur la tête.
--De quel pays êtes-vous? demanda Valerio.
--De Trieste, monsieur. Je me nomme madame Euphémie Cabarra. Telle que
vous me voyez, j'exécute en ce moment, pour la vingt-septième fois, le
voyage de ma ville natale à Téhéran.
--Un intérêt bien puissant doit vous avoir imposé un genre d'existence
aussi rude? demanda Valerio.
La femme n'était pas de taille très élevée; sa maigreur paraissait
extrême; son nez crochu, sa bouche mince, ses yeux petits, brillants,
donnaient à toute sa physionomie une expression de dureté et de
rapacité peu agréables à voir. Elle répondit:
--J'ai suivi d'abord mon mari, musicien militaire, engagé parle
gouvernement persan. J'ai fait quelques bonnes affaires au moyen d'un
petit commerce. M. Cabarra est mort. Je suis retournée à Trieste
acheter d'autres marchandises, et je suis retournée. J'ai continué à
vendre, à gagner, à perdre. J'ai pris l'habitude d'aller et de venir
ainsi. J'aime mieux cette existence que toute autre. Quelquefois je
me mets en service comme cuisinière, soit dans les harems curieux de
goûter des plats des Européens, soit dans quelque légation. En ce
moment j'apporte avec moi une pacotille de bimbeloterie. J'épargne mon
argent, je loge avec les muletiers, mange du pain et du fromage, et je
sers Dieu le mieux possible.
--C'est une existence très dure! s'écria Lucie.
--Ma belle dame, reprit la femme d'un air sérieux et morose, chaque
créature humaine a son lot. Ce n'est pas la vie que je mène qui cause
mon malheur. J'ai vu beaucoup de choses curieuses.
--Je n'en doute pas, repartit Valerio. Vous devriez les raconter à
quelqu'un qui pourrait les écrire; ce serait assurément un livre
intéressant.
--Le livre est fait, dit Mme Euphémie Cabarra, et elle tira de sa poche
un petit volume in-12, imprimé sur gros papier commun en caractères peu
élégants. Elle l'offrit à Valerio, qui regarda la première page. On y
lisait:
«Les Aventures originales et véridiques d'une dame de Trieste dans les
nombreux voyages qu'elle a exécutés toute seule en Turquie, en Perse,
dans le pays des Turcomans et dans l'Inde, pour la plus grande gloire
de Dieu et le triomphe de la Religion.»
Valerio regarda çà et là, il ne lut absolument rien qui eût trait aux
pays visités par l'auteur; tout consistait en une série d'anecdotes
relatant d'innombrables occasions où la vertu de Mme Cabarra avait
couru les plus grands périls, et d'où elle était sortie pure comme
cristal et absolument triomphante. A dater de ce moment, une personne
si respectable s'attacha à Lucie et à Valerio, et, moyennant un petit
salaire, se chargea de faire leur cuisine.
Au bout de quelques jours, Valerio découvrait encore dans le camp
un autre Européen. Celui-ci était un tout jeune homme, venant de
Neuchâtel, en Suisse. Il s'était épris de l'Orient sur la lecture
des livres des voyageurs et faisait des vers. Il voulait, disait-il,
s'inspirer aux sources même de l'exaltation et du sublime, et son idéal
était la Lalla-Rookh de Thomas Moore. Ce que Valerio pensa de lui,
c'est qu'il était à moitié fou. Les vers que le jeune enthousiaste lui
montra à la première rencontre lui parurent détestables. Le pauvre
garçon ne savait pas grand'chose. Il portait de grands cheveux,
une ceinture de soie rouge, une épée croisée comme les chevaliers
d'autrefois, des bottes fortes avec des éperons dorés et une plume à
son chapeau. D'ailleurs, son argent de route était exigu, et, pour le
ménager, il faisait comme Mme Cabarra; il mangeait avec les muletiers,
et couchait sur leurs couvertures. Il était maigre, pâle, débile; sa
poitrine était atteinte. Avant d'arriver à la frontière persane, il
mourut et un médecin sanitaire de la quarantaine, ancien étudiant
saxon, le fit enterrer et plaça sur sa tombe une pierre où, lui-même,
il grava le nom de la victime et une lyre au-dessus. Ce fut, sans
doute, une consolation pour l'âme errante de celui qui n'aurait jamais
su se servir de cet instrument. Il paraît qu'il ne suffit pas d'avoir
la tête montée et une témérité aveugle pour tirer parti des choses.
L'aspect de cet infortuné personnage qui, sauf son erreur, aurait pu
faire, peut-être, à la Chaux-de-Fonds ou à Moûtiers, un clerc d'avoué
très convenable, remplit de tristesse le cœur de Lucie. Mais il
n'y avait rien à faire qu'à laisser la destinée jouer à son aise avec
sa proie. Chaque jour révélait aux deux amants quelque individualité
nouvelle, les unes tragiques comme celle du poète, grotesques et fortes
comme celle de la Triestine, touchantes comme cette autre que voici ou
digne d'attention comme celle qui vient après.
Lucie remarquait près de sa tente, chaque matin, un petit ménage
composé du mari, de la femme et d'un enfant. Le mari pouvait avoir une
vingtaine d'années et la femme quatorze ou quinze ans. Elle ne manquait
jamais de saluer Lucie, et, bien qu'elle ne put parler avec elle, elle
se faisait comprendre par des signes, et ces signes étaient les plus
aimables et les plus gracieux du monde. Le mari s'empressait de rendre
les petits services qu'il pouvait à ses deux voisins de campement. Il
avait à baisser la tente, à la plier, à charger les mulets, et cela,
sans façons obséquieuses, et avec cette bonne grâce et cette gaieté
naturelles, partage des Orientaux qui savent vivre. Il raconta lui-même
son histoire à Valerio:
--Je m'appelle, lui dit-il, Redjèb-Aly et je suis d'un village aux
environs de Yezd. Cette femme, qui est la mienne, est aussi ma cousine;
nous avons été élevés ensemble, et nos parents avaient, dès notre
naissance à tous deux, résolu de nous marier. Il y a deux ans, et comme
ce projet allait s'exécuter, la jeune fille tomba malade et chacun vit
bien qu'elle allait mourir. Le médecin juif ne le cacha pas; elle n'en
avait plus que pour quelques heures, et quand je la vis sur sa couche,
pâle et expirante, son père et le mien, sa mère et la mienne, pleurant,
sanglotant et jetant des cris à fendre l'âme, je ne pus supporter ce
spectacle; je l'embrassai sur la bouche, pour lui dire adieu à elle
et à toutes mes espérances, et je m'élançai dans la rue. Comme je
franchissais le seuil de la maison, et, que les yeux aveuglés par
les larmes, je ne voyais pas ce que je faisais, je me heurtai contre
quelqu'un qui me saisit brusquement dans ses bras.
--Qu'as-tu? me dit-il, d'une voix rauque.
--Laissez-moi, répondis-je avec colère, je ne suis pas en humeur de
parler à personne.
--Moi, je suis au monde, s'écria-t-il, pour parler aux affligés et les
consoler. Raconte-moi ton mal, peut-être ai-je le remède.
Je regardai alors celui qui me retenait et je vis que c'était un vieux
derviche à barbe blanche, l'air à la fois bienveillant et rude.
--Eh bien, mon père, répondis-je, la mort est dans cette maison.
Laisse-moi aller maintenant, tu sais tout!
Et me débattant avec force, je le repoussai loin de moi et je m'enfuis.
Pour lui, à ce que j'ai su plus tard, il ne fit aucun effort pour me
retenir et entra vivement chez mes parents; il pénétra dans la chambre
où agonisait ma fiancée, écarta d'un geste les assistants, s'empara
du bras de la malade et sans dire un seul mot, tira de sa poche une
lancette. Il pratiqua une forte saignée; puis, tandis que le sang
coulait en abondance, il prit dans sa ceinture une fiole contenant de
la liqueur rouge et en versa plusieurs gouttes dans un verre d'eau dont
il fit avaler quelques gorgées à ma cousine. Cela fait, il ouvrit la
porte toute grande, ordonna à chacun de sortir et de se tenir dans la
cour sans plus entrer, car, disait-il, il faut de l'air à cette enfant.
Pour lui, il s'assit au pied du lit et resta les yeux fixés sur la
mourante. Que dis-je, la mourante? Quand je revins une heure après,
certain de ne plus trouver qu'un cadavre, je la vis sur son lit, les
yeux grands ouverts, ayant repris connaissance, sa bouche essayait de
sourire. Elle me regarda.... Puisse Dieu très haut et très saint donner
le bonheur des Élus au derviche pour ce regard que je lui dois!
Pendant trois jours, le vieillard n'abandonna pas celle qu'il venait
de sauver. Nous lui offrîmes tout ce que nous possédions pour lui
témoigner notre reconnaissance.
--Je ne saurais qu'en faire, nous répondit-il en souriant. En ne
possédant rien, je possède tout; seulement il est en votre pouvoir de
me rendre un grand service.
--Parlez, répondîmes-nous, vous avez tout droit et tout pouvoir sur vos
esclaves.
--Eh bien! donc, répliqua-t-il, comme je viens de le dire, je suis
vieux et mes forces ne sont plus grandes; dans ma jeunesse, j'avais
fait vœu d'exécuter dix fois le pèlerinage de Kerbela. Je l'ai fait
neuf et je ne me sens plus en état d'accomplir ma dixième obligation.
J'en ai un remords infini, ma vie est troublée et je ne serai sûr
de ne pas être châtié après ma mort, comme doit l'être un parjure,
que si quelqu'un d'entre vous consent à se substituer à moi et à se
rendre auprès du tombeau des Saints Imams pour leur dire ceci, en se
prosternant devant la pierre:
--O Saints Imams, martyrs sacrés de Kerbela, le derviche Daoud vient,
en ma personne, baiser la poussière de votre sépulture!
--C'est moi qui ferai cela! m'écriai-je, je vous le jure par votre
tête et par la tête que vous avez sauvée; et pas une des parcelles des
mérites que peut comporter une aussi sainte action ne sera dérobée par
moi de votre part; tout vous reviendra, tout vous appartiendra et, plus
tard, quand je serai revenu ici, j'irai une seconde fois et pour mon
propre compte, remercier les Imams d'avoir, par votre entremise, sauvé
la vie à celle qui doit être ma femme.
Le derviche m'embrassa et je partis. J'accomplis son vœu et j'en
tirai un certificat du gardien de la Mosquée sainte; puis, je revins,
je lui remis le document, dont il se montra très satisfait et je me
mariai.
Le jeune homme s'arrêta sur cette parole et sembla hésiter un instant;
mais Valerio s'aperçut que c'était parce qu'il luttait contre
l'émotion. En effet, il reprit, après un peu de temps, d'une voix basse
et tremblante:
--Je vous dirai que ma femme est si bonne, si douce et que je l'aime
tant qu'il me sembla d'autant plus nécessaire d'aller remercier les
Imams de me l'avoir donnée. Je leur devais déjà un pèlerinage pour
moi-même. Je le fis; puis je revins. Quand je voulus repartir pour le
troisième, qui était celui de la reconnaissance, elle m'a dit qu'elle
aussi était reconnaissante et voilà pourquoi nous allons ensemble
cette fois avec notre enfant. Mais je m'aperçois que je fatigue Votre
Excellence. Elle a eu une bonté infinie de m'écouter jusqu'au bout. Je
ne suis qu'un pauvre homme et j'ai grandement abusé de votre générosité.
Il y a de ces âmes-là en Asie, des gens qui ne vivent que par
l'imagination et par le cœur, dont l'existence entière se passe dans
une sorte de rêverie active et qui peuvent d'autant mieux se passer
de tout contact avec ce que l'on appelle ailleurs la vie réelle et
pratique, que cette sorte de fardeau et les obligations qu'il accumule
sur les épaules des humains n'existent là que pour les riches et les
puissants. Les pauvres sont dispensés, s'ils le veulent, de rien
faire; la nourriture et l'abri ne leur manqueront jamais ni dans les
caravanes, ni dans les villes, et la parabole des oiseaux du ciel
auxquels le Père céleste sait ce qu'il faut et le donne, n'est vraie
que dans les contrées du Soleil.
Depuis que Redjèb-Aly s'était fait connaître à Valerio, il était
devenu, avec le poète suisse, un des commensaux de la tente italienne;
mais ils eurent bientôt un nouvel associé. Celui-là se nommait
Sèyd-Abdourrahman et c'était un érudit. Il raconta un matin son
histoire en ces termes:
--Je suis né à Ardébyl, ville célèbre, peu éloignée de la mer de
Khozèr, que vous autres, Européens, vous appelez la mer Caspienne.
Comme ma famille ne comptait que des moullas, le moulla, mon père, les
trois moullas, mes oncles, les huit moullas, mes cousins, je ne pouvais
manquer de devenir un personnage très savant, et c'est ce qui advint.
Je fus battu si souvent et si fort que j'appris à fond la théologie,
la métaphysique, l'histoire, la poésie, et je n'avais pas quinze ans
que l'on me citait dans tous les collèges de la province comme un des
argumentateurs les plus subtils que l'on eût jamais entendu vociférer
du haut d'une chaire.
Cela ne m'empêcha nullement de prendre un certain goût pour le vin, ce
qui me conduisit à l'eau-de-vie, et cette liqueur, d'ailleurs maudite,
opérant en moi une réforme intellectuelle d'une valeur prodigieuse,
je compris, un beau jour, le néant de toutes choses; le prophète ne
me parut plus aussi sublime que vous pouvez le penser; les leçons que
j'avais faites au collège à des foules d'étudiants se révélèrent à moi
comme aussi absurdes que celles dont on m'avait abreuvé moi-même, et,
devant cette ruine générale de toutes mes opinions, je résolus de me
mettre à voyager, afin de renouveler mon entendement, de me pourvoir,
s'il était possible, de connaissances plus solides que les anciennes et
aussi de me distraire par la contemplation de spectacles intéressants
et curieux.
Depuis dix ans je mène ce genre de vie et jamais je n'ai eu sujet
de m'en repentir. Vous avez peut-être remarqué quelquefois un grand
garçon de bonne mine avec lequel je suis généralement associé dans
nos marches. C'est un boulanger de Kaboul qui a, de même que moi, la
passion des voyages. Pour la huitième fois il suit cette route-ci et
il retourne dans l'Afghanistan avec la ferme résolution de partir
immédiatement pour le nord de l'Inde et, de là, visiter Kachemyr,
Samarcande et Kashgar. Quant à moi j'ai été déjà deux fois dans ces
contrées, et, quand j'y retournerai, je pousserai jusqu'à la mer de
Chine; en ce moment, je viens de l'Égypte et compte me rendre dans le
Béloutchistan.
--Hé bien, en somme, dites-nous, Sèyd, répondit Valerio, dites-nous
quels fruits vous avez retirés de tant de fatigues.
--De très beaux, répondit le voyageur; d'abord j'ai évité les fatigues
bien plus grandes de la vie sédentaire, un métier, la société
permanente des imbéciles, l'inimitié des grands, les soucis de la
propriété, une maison à conduire, des domestiques à morigéner, une
femme à supporter, des enfants à élever. Voilà ce dont je suis quitte;
n'est-ce rien?
--Mais du même coup, vous avez perdu les avantages correspondants.
--Et dont je ne me soucie point, s'écria Sèyd-Abdourrahman avec un
geste de mépris. En revanche, il n'est pas de contrée habitée par des
musulmans qui me soit inconnue. J'ai vu les cités les plus illustres
et les lieux dont parle l'histoire; j'ai conversé avec les savants de
tous les pays; j'ai réuni l'ensemble de toutes les opinions reçues
en un lieu, contestées dans un autre, et, somme totale, je ne peux
plus douter que la plus grande partie des hommes valent un peu moins
que des grains de sable, que les vérités sont des faussetés, que les
gouvernements sont des arsenaux de scélératesse, que les quelques sages
répandus dans l'Univers existent, seuls, d'une manière véritable et
que Dieu très haut et très grand, qui a créé cet amas de boue et de
turpitudes où brillent si peu de paillettes d'or, a dû avoir, pour
agir ainsi, des motifs que nous ne connaissons pas et dont l'apparente
absurdité doit recéler certainement des causes d'une profondeur
adorable.
--Amen! murmura Redjèb-Aly, qui n'avait pas compris le premier mot
à cette tirade, sinon que tout respect était rendu au Créateur des
mondes. Quant au poète, il cherchait une rime au mot _perdre_, et le
Shemsiyèh souriait avec une certaine ironie qui fut remarquée par
Sèyd-Abdourrahman, lequel se tourna vivement de son côté et le prit à
parti en ces termes:
--Tu te moques, s'écria-t-il d'un air de triomphe, tu te moques des
paroles que je viens de prononcer, parce que tu crois, toi, misérable,
dont le nom est un objet d'horreur et la personne un objet de dégoût
pour les populations au milieu desquelles tu vis, tu crois posséder
seul la vérité et cette pauvre vérité se trouverait ainsi, dans le
monde, comme une perle écrasée, ternie, jaunie, dépouillée de toute
monture et gisant presque inconnue dans la fange! Eh bien! tel que tu
es, Shemsiyèh, je te proposerai aux autres pour exemple et ils verront
que tu es leur modèle. Tes pères ont été puissants; leurs erreurs se
sont étendues sur tant de pays qui désormais professent d'autres dogmes
que, sous le ciel, il n'était pas alors de place pour des religions
différentes; tes folies étaient considérées comme aussi sages que
les démonstrations les plus sévères du bon sens; et tes ancêtres les
expliquaient avec conviction dans des temples de marbre et de porphyre.
Tout est changé. L'esprit des hommes s'est tourné vers d'autres
opinions; mais console-toi, ces opinions seront un jour traitées comme
la tienne; et les multitudes considéreront un musulman, un juif, un
chrétien, du même œil qu'elles te regardent aujourd'hui.
Le Shemsiyèh salua sans répondre et Valerio demanda au Sèyd:
--Vous qui avez parcouru tant de régions, n'êtes-vous jamais entré sur
un territoire européen?
--Jamais, répliqua le Sèyd, d'un air embarrassé.
--D'où vient cela? poursuivit Valerio.
--Qu'y pouvais-je chercher? Qu'y pouvais-je trouver? Vous ne prendrez
pas mes paroles en mauvaise part, et vous ne les croirez pas dictées
par quelque prévention religieuse indigne d'un philosophe?
--En aucune façon, répondit Valerio; je connais la largeur et la
liberté de vos idées, Sèyd, et ne saurais jamais vous soupçonner de
pareilles faiblesses; parlez donc librement et instruisez-moi par votre
expérience.
--Il n'y a pas d'intérêt pour un sage à voyager dans les pays
européens, répondit le Sèyd d'un air convaincu. D'abord, on n'y est pas
en sûreté. On rencontre à chaque pas des soldats qui marchent d'un air
rébarbatif; les nommes de police remplissent les rues et demandent à
chaque instant où l'on va, ce qu'on fait et qui l'on est. Si on manque
à leur répondre, on est conduit dans une prison d'où l'on a beaucoup de
peine à se tirer. Il faut avoir les poches pleines de bouyourouldys, de
firmans, de teskerèhs et d'autres papiers et documents sans fin, faute
de quoi l'on risque même sa vie. Je vous atteste que les choses sont
ainsi; je l'ai entendu rapporter par des gens dignes de foi qui avaient
suivi des ambassades musulmanes dans ces pays du diable.
Redjèb-Aly écoutait ces révélations, la terreur peinte sur le visage;
Valerio se mit à rire:
--Continuez, je vous prie, Sèyd, il y a du vrai dans ce que vous dites
et je vous demande la suite avec insistance.
--Eh bien! donc, puisque je ne vous fâche pas, j'ajouterai que, si l'on
a eu le bonheur d'échapper à ces périls et de ne pas être mis en prison
pour avoir fait une chose ou l'autre qu'il ne fallait pas faire, on
est toujours en grand danger de mourir de faim. Si on est pauvre, il ne
faut pas le dire; personne ne songe à vous demander si vous avez dîné
et ce qui, dans les pays musulmans, ne coûte pas un poul, exige des
sommes folles dans vos pays avares. Alors que peut-on devenir? Ici, et
partout ailleurs, que je me couche sur le chemin pour dormir, on ne me
dira rien; chez vous, la prison rentre en question; il en est de même
pour tout; dureté de cœur chez les hommes, cruauté et sévérité chez
les gouvernants, et de la liberté nulle part: il n'y a que contrainte;
par-dessus le marché, un climat aussi inhospitalier que le reste. Je ne
me suis jamais étonné, effendum, de voir ce que vous avez dû observer
comme moi, vu que ceux de vos Européens qui viennent demeurer au milieu
de nous, ne peuvent plus s'en détacher, prennent vite nos habitudes et
nos mœurs, tandis qu'on n'a jamais cité un des nôtres qui eût la
moindre envie de rester dans vos territoires et de s'y établir.
--Tout cela est encore assez exact, repartit Valerio et, pourtant, je
vous ferai remarquer que le nombre des Asiatiques faisant le voyage
d'Europe devient chaque année plus considérable.