que le fait. Les maisons ne sont ni turques ni européennes; elles
tiennent des deux modes. Il y a peu de restes du passé, et ces restes
sont insignifiants. Les rues sont larges et trop vastes pour les
boutiques très humbles qui les bordent. Des constructions peintes en
rouge ou en bleu de ciel n'appartiennent à aucun ordre d'architecture
appréciable. Après tout, Trébizonde a cet intérêt d'être le dernier
mot et le commencement de l'énigme: c'est la porte de l'Asie. Au delà
s'ouvre l'inconnu; à ses portes est assise l'Aventure qui monte en
croupe derrière le voyageur et s'en va avec lui.
Quand Valerio et Lucie, accompagnes de zaptyés fournis par le
gouverneur, eurent fait quelques lieues sur la route étroite, pavée
en gros blocs de pierre, qui, bien que de construction moderne, est
pareille à un débris antique, ils se trouvèrent au milieu d'une nature
tout idyllique, des prés, des arbres bordant le cours des ruisseaux
et des montagnes courant à leur droite. Bientôt la scène s'agrandit,
l'idylle devint une épopée, et la chanson que les deux amants sentaient
gazouiller dans leurs cœurs, éclata comme une symphonie dont les
accords et les accents remplirent leur être tout entier. C'était un
vertige délicieux, qui, avec une égale intensité, les emportait hors
d'eux-mêmes. Montés sur des chevaux qui secouaient joyeusement leurs
têtes fines, ils marchaient en avant de leur escorte et se sentaient
seuls, bien seuls, bien l'un à l'autre. Comme ils vivaient! Comme
ils s'aimaient! Et rien ne les empêchait de s'aimer! Aucun souci
ne frôlait de son aile grise ou noire l'épanouissement de leur
tendresse et, au sein de la vaste nature, ils étaient aussi libres
de s'abandonner à leurs sentiments simples et grands comme elle, que
jadis, à l'aurore des âges, l'avait pu faire, avant la période de
la chute et du travail asservissant, le couple heureux du premier
Paradis. Ils étaient, en effet, entrés dans une sorte d'Eden, car ils
s'avançaient au milieu des vallées du Taurus.
Pendant plusieurs jours, les rives d'un fleuve large, calme, limpide,
descendant avec majesté vers la mer, remontèrent devant leurs regards
dans l'intérieur du pays. Des forêts épaisses couvraient la croupe des
monts harmonieusement étagés. Des chalets de bois s'attachaient aux
pentes et se montraient jusque sur les cimes; des troupeaux erraient
dans les pâturages herbeux et jetaient au vent les tintements de
leurs clochettes. Au pied des arbres énormes, aux écorces rugueuses,
aux branchages luxuriants de verdure et audacieusement tourmentés,
dont les racines jaillissaient brusquement hors de terre et étalaient
sur leurs nervures toutes les variétés de mousses et de gazons, des
fleurs innombrables, des pervenches surtout, étalaient complaisamment
leurs corolles. Partout, la vigueur et la fierté, partout la grâce
et le charme. Les aigles et les faucons décrivaient leurs cercles de
chasse au plus haut de la courbure des cieux. Des oiseaux chanteurs
s'ébattaient gaîment sous la verdure. Des roches abruptes, s'élançant
tout à coup du sein des bois, formaient au-dessus des nuées comme
une vaste esplanade, d'où s'élevait quelque immense fortification,
ouvrage démantelé des Empereurs byzantins. L'Europe n'a jamais connu
rien de pareil, en étendue, en hauteur et pour les caprices inouïs de
l'architecture. C'est là qu'on peut contempler dans une réalité qui
ressemble à un rêve les modèles certains de ces châteaux magiques,
que l'enchanteur Atlant et ses pareils faisaient naître d'une parole
magique, pour la plus grande gloire de la chevalerie. Avant que les
Croisés eussent considéré d'aussi étonnantes architectures, il n'était
pas possible que l'imagination du poète le plus dédaigneux de la
vraisemblance pût en amuser l'esprit d'auditeurs qui n'y auraient pas
cru. Des courtines énormes; à leurs flancs des mousharabys sculptés,
entassés les uns sur les autres; des tours portant des faisceaux de
tourelles, guirlandes de clochetons; des donjons travaillés comme de
la dentelle; des portes qui s'ouvrent sur l'immensité; des fenêtres
d'où il semble qu'on pût voir jusqu'au plus profond des cieux, et tout
cela énorme, avec une délicatesse et une élégance inouïes, voilà ce
qui se présente aux regards; et, je le répète, au-dessous, flottent
les nuages, tandis que le soleil miroite amoureusement sur les
plates-formes festonnées d'innombrables créneaux.
Les amants arrivés à Erzeroum y furent reçus à bras ouverts par le
gouverneur. C'était un Kurde. Il avait été élevé à Paris, au collège,
et avait passé quelque temps à Constantinople, dans les bureaux de la
Porte; nommé secrétaire à la légation de Berlin, il s'y était arrêté
trois ans pour être transféré comme ministre dans une cour secondaire.
On l'avait fait revenir; il avait été kaîmakam à Beïbourt, et depuis
un an, il était pacha d'Erzeroum. C'était un homme de bonne compagnie,
médiocrement musulman, mais, en revanche, nullement chrétien; sa
confiance dans l'avenir de son gouvernement et de son pays ne
s'étendait pas loin; il croyait peu au mérite et surtout à la réalité
des réformes; mais il croyait avec force à la nécessité de rendre sa
position personnelle la meilleure possible. Ses habitudes européennes
n'avaient nullement étouffé ses instincts asiatiques; ceux-ci, à leur
tour, ne cherchaient pas à trop réagir contre l'acquis et l'éducation.
Il aimait les soins délicats de la toilette, bien qu'il ne fût plus
jeune; il avait le goût des fauteuils et des meubles de Paris; il
s'entourait volontiers d'albums et surtout tenait à ce que sa table fût
servie comme s'il avait vécu en plein faubourg Saint-Honoré. A cette
fin, il entretenait un cuisinier et un maître d'hôtel français. Il
était aussi abonné au _Siècle_ et au _Journal illustré_. Bref, Osman
Pacha se montrait homme de goût, avec quelques défectuosités; la dorure
n'avait pas pénétré dans l'intérieur du métal kurde.
Depuis plusieurs années, ce personnage supérieur s'était marié, et
comme il avait sagement compris qu'une fille Osmanli de bonne maison
n'apporterait dans son intérieur que des habitudes à la mode ancienne
sur lesquelles lui-même n'était nullement façonné, il avait préféré
laisser tomber son choix sur une esclave circassienne, qu'un marchand
du Caucase, sujet russe, lui avait vendue assez cher. Cette jeune
personne était jolie, savait le français, la géographie et jouait
habilement sur le piano des valses et des contredanses. C'était plus
qu'il n'en fallait pour assurer le bonheur domestique d'Osman Pacha. Ce
bonheur était complet. La Hanoum, la dame, s'habillait à l'européenne
et ne portait que des modes de Paris qu'elle faisait également porter à
ses deux enfants, une fille et un garçon. Elle s'ennuyait à Erzeroum.
Elle aurait voulu aller aux théâtres, au bal, au bois de Boulogne, aux
courses de Chantilly, aux soupers du Café Anglais. _Le Journal des
Modes_ lui avait révélé l'existence de ce monde enchanté et elle en
rêvait. Pour les Asiatiques civilisés, l'idéal de la vie intelligente
est, chez les hommes, la vie du club et, chez les femmes, celle du
demi-monde. Osman Pacha et Fatmèh-Hanoum furent ravis de voir arriver
Valerio et Lucie. C'était une distraction.
Elle ne dura que peu de jours. Erzeroum n'est pas une ville attrayante.
Placée sur un plateau nu et élevé, les rues y sont livrées au vent,
froides, entourées d'une plaine maussade et stérile. Là, il pleut
constamment; le ciel y est gris. Valerio n'y resta que juste le temps
de s'entendre avec le chef de la caravane qui partait pour la Perse
et auquel il avait l'intention de confier sa destinée. Il congédia
ses zaptyés, qui ne devaient pas l'accompagner plus loin, et, étant
tombé d'accord avec le maître des muletiers, il annonça son départ à
Osman-Pacha et prit congé de lui. Lucie en fit autant, dans le harem, à
l'égard de Fatmèh-Hanoum. Ce furent de grandes expressions de regrets,
beaucoup de larmes et des embrassements sans fin; puis, vers deux
heures de la nuit, Valerio et Lucie, avec deux domestiques musulmans,
prirent congé de leurs aimables hôtes et se mirent en chemin pour aller
s'associer à leurs futurs compagnons de route.
La caravane, comme c'est l'usage, avait quitté la ville depuis deux
jours et était campée à une demi-heure du faubourg. Elle était
considérable. A la clarté de la lune, on apercevait des lignes de
mulets et de chevaux attachés par le pied à des piquets et mangeant
l'orge du matin; on allait partir. Des feux étaient allumés çà et là;
les ballots de marchandises s'élevaient comme des espèces de murailles
et formaient en plusieurs endroits des cellules, dont les propriétaires
s'occupaient à enlever le mobilier temporaire, composé des tapis
et des couvertures sur lesquels et sous lesquels ils avaient dormi.
Les constructions mobiles formaient comme des rues où déjà la foule
circulait très affairée. Çà et là s'élevaient quelques tentes légères
dont les toiles laissaient percer les rayons lumineux des lampes
matinales, et des ombres passaient et repassaient au-dessous. Bien des
petits boutiquiers tenaient, étalés par terre, auprès d'un réchaud de
charbons, des gâteaux, des pains très minces et feuilletés, l'appareil
pour faire le thé ou le café, des tasses, du laitage, quelque peu
de mouton ou de volaille. On déjeunait. On allait, on venait; les
muletiers réunissaient les ballots, ils les couvraient de cordes, et
commençaient à charger les bêtes. De saints personnages criaient à
haute voix des prières. Valerio se fit conduire auprès du chef des
muletiers, après avoir laissé Lucie pour quelques instants auprès
d'une famille turque qui allait à Bayazyd et à laquelle le pacha avait
recommandé la jeune dame italienne.
Un chef de muletiers, un chef de caravane n'a pas de rang hiérarchique
parmi les fonctionnaires publics d'aucun pays musulman. Ce n'en est
pas moins un grand personnage, en un certain sens; il jouit de deux
privilèges bien rares dans le monde: d'abord, il commande à tout ce
qui l'approche, et son autorité n'est jamais mise en doute; ensuite sa
probité est toujours incontestée, et il est rare qu'elle ne soit pas
incontestable.
En ce qui concerne Kerbelay-Houssein, le maître muletier auquel
Valerio se trouva avoir affaire, ce dernier point était assuré.
Il n'y avait qu'à le considérer avec un peu d'attention pour
reconnaître immédiatement dans son visage les signes de l'intégrité
native. Kerbelay-Houssein était un homme de taille moyenne, trapu,
remarquablement fort; la moitié de la figure couverte jusqu'aux
pommettes d'une barbe noire, courte et frisée, des yeux francs et
hardis, éclairés de regards droits et fermes, un teint hâlé, l'air
grave et prudent comme il sied à un homme accoutumé à se sentir
responsable. Kerbelay-Houssein était de la province de Shouster,
l'ancienne Susiane, à laquelle appartenaient la plupart de ses
camarades. Il possédait en propre trois cents mulets de charge, ce qui
constituait un avoir assez respectable. Il était donc riche, considéré;
mais comme il convient à un homme de sa profession, il ne se donnait
aucun titre pompeux, ne se faisait pas même appeler _beg,_ allait vêtu
de laine fort propre, mais très commune, et se contentait d'être le
plus despotique et le plus inflexible des législateurs. D'ailleurs, il
ne s'emportait jamais, content d'égaler en obstination le plus obstiné
de ses mulets.
--Maître, dit Valerio à ce personnage, vous allez à Tebryz?
--Inshallah, s'il plaît à Dieu! répondit Kerbelay-Houssein, avec une
dévote réserve.
--Combien de jours comptez-vous mettre dans ce voyage?
--Dieu seul le sait! répliqua le chef toujours du même ton. Cela
dépendra du temps beau ou mauvais; de l'état des pâturages pour mes
mulets, du prix de l'orge dans les différentes stations, et enfin, du
séjour que nous ferons à Bayazyd et ailleurs.
--De sorte que vous ne pouvez pas du tout me dire à l'avance quand nous
arriverons?
Le muletier sourit.
--J'ai vu des Européens, dit-il, et j'ai toujours remarqué qu'ils sont
pressés. Croyez-moi, l'heure de la mort arrive toujours. Vous avez le
temps; ni une minute plus tôt, ni une minute plus tard que le sort ne
le veut, nous n'arriverons à Tebryz. Vivez content, croyez-moi, sans
vous tourmenter davantage.
--Vous m'avez l'air d'un brave homme, répliqua Valerio, et je crois
que vous êtes tel. Je vais donc vous parler à cœur ouvert. J'ai une
jeune femme, et je crains que la prolongation des fatigues de la route
ne soit une épreuve un peu dure pour elle; c'est pourquoi je viens me
consulter avec vous sur ce qu'il y aurait à faire pour que ma femme
souffrît le moins possible. Ensuite, j'ai encore quelque chose à vous
demander. Pour mon voyage, j'emporte quelque argent, et, avec tant de
monde qu'il y a ici, dans la caravane, je ne suis pas bien aise de
l'avoir toujours sur moi; je crains qu'on ne me le vole.
--C'est ce qui arrivera certainement avant qu'il soit deux jours,
répondit le muletier, si vous gardez votre bourse par devers vous.
Donnez-la-moi. Je paierai vos dépenses en route, et je vous tiendrai
compte du surplus, quand nous serons arrivés à notre destination.
Valerio n'avait voulu que provoquer cette offre, et il s'empressa de
remettre ce qu'il possédait entre les mains de Kerbelay-Houssein.
Celui-ci compta et recompta l'argent et le mit dans un coffre sans
donner le moindre reçu comme c'est l'usage. Il en fit lui-même la
remarque, et dit en souriant à Valerio:
--Je suis allé une fois jusqu'à Trébizonde et deux autres fois je suis
allé à Smyrne. Il paraît que vous autres Européens, vous êtes de grands
voleurs, car vos négociants se demandent constamment des gages les uns
aux autres. Mais vous comprenez que, si les muletiers n'étaient pas des
gens d'honneur et qui n'ont aucunement besoin d'attester sans cesse
leur probité, le commerce ne serait tout simplement pas possible. En ce
moment, voyez! Un grand marchand de Téhéran compte sur moi. Il m'avait
remis, il y a un an, quatre-vingt mille tomans pour lui rapporter
des étoffes de laine et de coton, des porcelaines, des cristaux, des
soieries et des velours, que j'ai dû faire demander à Constantinople.
J'ai dépensé soixante mille tomans et je lui rapporte le reste. J'ai
mon frère qui mène une caravane de Bagdad à Shyraz, de Shyraz à Yezd,
et de Yezd à Kerman. Il a eu dernièrement, pour cent mille tomans,
une commande de châles destinés à un négociant du Caire. Il a dépensé
cent cinquante mille tomans que, sur sa parole, on lui a parfaitement
payés. Si, nous autres muletiers, nous donnions prise au moindre
doute, je vous le répète, qu'est-ce que le commerce deviendrait!
Certes, effendum, il faut grandement remercier Dieu très haut et très
miséricordieux, parce que, ayant créé tous les hommes voleurs, il n'a
pas voulu permettre que les muletiers le fussent!
Là-dessus, Kerbelay-Houssein se mit à rire, et, comme on lui apporta
son thé, il en offrit une tasse à Valerio qui accepta.
--Maintenant, poursuivit le brave homme, vous m'avez adressé une autre
demande, et comme je l'ai trouvée de beaucoup la plus importante, j'y
réponds en dernier. Vous excuserez la liberté avec laquelle je vais
vous parler de votre maison; je sais que les Européens ne sont pas sur
ce point-là aussi délicats que nous, et je les approuve, car il y a
beaucoup de grimace dans notre prétendue réserve et, en outre, je suis
un père de famille; j'ai quatre filles mariées qui ont des enfants, et
je vous parlerai de votre femme comme d'une fille à moi, puisque vous
avez eu la confiance de me consulter à propos d'elle.
--Kerbelay-Houssein, vous êtes un digne homme, répliqua Valerio; je
vous écoute avec toute attention et une confiance entière.
--Pour commencer, vous avez eu tort d'emmener votre maison avec vous
dans le voyage que vous entreprenez. Je m'imagine assez ce que sont
vos femmes; elles ne ressemblent point aux nôtres; j'ai vu cela du
coin de l'œil dans les villes habitées par des Férynghys. Les
nôtres? On en met deux sur un mulet, une à droite, l'autre à gauche,
avec une toile bleue par-dessus et trois ou quatre enfants sur leurs
genoux. Elles bavardent et dorment, on ne s'en inquiète pas. Si ce sont
de très grandes dames, on leur donne, au lieu de ces kedjavèhs, un
takht-è-révan, une grande boîte portée sur deux bêtes, l'une devant,
l'autre derrière; cela tangue et roule comme un vaisseau; elles sont
fort bien là-dedans. Mais vos femmes sont trop raffinées; vous leur
apprenez tant de choses, vous les gâtez si fort, qu'il est impossible
de les traiter de cette façon-là. Mon avis est donc qu'elles ne doivent
pas venir dans nos pays, où il n'existe pas de voitures, pas de beaux
meubles, et où, en revanche, on a trop de soleil, trop de chaleur ou
trop de froid, beaucoup de fatigues, et elles n'y peuvent tenir.
--Que signifie cette crainte que vous voulez me donner,
Kerbelay-Houssein? répondit-il. Grâces au Ciel, ma femme est forte,
bien portante et jusqu'ici elle s'est accommodée de tout et n'a
souffert de rien.
--Sans doute, sans doute! Gloire à Dieu qu'il en ait été ainsi; mais
voilà que les difficultés commencent. Enfin, tout ira bien, inshallah!
inshallah! Je ne veux pas vous effrayer sans raison, effendum, mais
vous rendre précautionneux; car vous savez que d'ordinaire, vos pareils
ne savent guère ce que c'est que le bon sens. J'espère qu'il n'en est
pas ainsi pour vous. J'ai un joli petit cheval qui va l'amble. Je vous
l'enverrai tout de suite pour porter votre maison; il vaut mieux que sa
monture actuelle.
Valerio remerciait le digne muletier, quand on entendit des cris aigus,
des accents de fureur, un tapage effroyable. Un muletier accourait en
gesticulant et fendait la foule qui semblait indignée.
--Qu'y a-t-il? demanda Kerbelay-Houssein avec calme.
--C'est, répondit le muletier, un scélérat de Shemsiyèh qui prétend se
joindre à la caravane! Vit-on jamais pareille insolence? Nous voulons
le chasser! Il n'obéit pas!
--Je vais lui parler, répondit Kerbelay-Houssein d'un air grave, et il
se mit en route dans la direction que les cris et les gesticulations
de la foule lui indiquaient. Valerio le suivit et ils arrivèrent
au dehors du camp sur le bord d'un petit ruisseau dominé par une
roche; au pied de cette roche se tenait un homme que les gens de la
caravane insultaient et menaçaient. Les Turks étaient particulièrement
acharnés; les Persans ricanaient et criaient des injures, des Arméniens
catholiques levaient les bras au ciel avec des exclamations de douleur
et de scandale; plusieurs Juifs branlaient la tête d'un air grave et
gémissaient sur la désolation de l'abomination, mais ils ne faisaient
pas trop de bruit. Quelques pierres, visant le personnage poursuivi par
une animadversion si générale, vinrent rebondir sur la roche. Elles
étaient lancées par des enfants Kurdes.
Le Shemsiyèh debout, se contractant de tous ses membres devant les
projectiles qu'on lui jetait et que Kerbelay-Houssein arrêta d'un
geste, paraissait avoir une quarantaine d'années. Sa figure semblait
douce ou plutôt doucereuse et craintive; sa bouche souriait, ses
regards s'échappaient en dessous et circulaient rapidement autour de
lui. Il était vêtu à la façon kurde, mais portait un bonnet de feutre
blanc de dimensions très exiguës; à la main il tenait un petit bouclier
rond, couvert de ganses et de glands qu'il serrait convulsivement pour
s'en garantir contre la lapidation; il portait un sabre et un poignard,
mais ne semblait nullement tenté de s'en servir.
--Que veux-tu, chien? lui dit sévèrement Kerbelay-Houssein.
--Monseigneur, répliqua le Shemsiyèh, avec son sourire inimitable et
une extrême humilité, je demande la permission à Votre Excellence
de me joindre à la caravane pour aller jusqu'à Avadjyk. Je n'ai pas
l'intention d'être à charge à personne; je ne demande pas la charité.
Veuillez seulement m'autoriser à me joindre à vous, il ne m'en faut pas
davantage.
Un cri général de réprobation s'éleva de toutes parts.
--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Valerio. Est-ce que cet homme
est un malfaiteur ou un pestiféré?
Kerbelay-Houssein leva légèrement les épaules:
--C'est tout bonnement un Shemsiyèh, répondit-il tout bas à son
interlocuteur; il adore les idoles des anciens et, à ce qu'on dit,
le soleil; les Turks voudraient le manger parce qu'il ne vénère ni
Osman, ni Oma, ni Aboubekr; les Persans voudraient le voir manger
parce qu'ils aiment les spectacles et le tapage; les Chrétiens et
les Juifs saisissent cette occasion de se montrer zélés partisans de
l'unité divine; Dieu sait avec exactitude ce qu'il en est! Pour moi, je
mettrais toute ma caravane en désordre, si je blessais les sentiments
de ce monde. Le Shemsiyèh ne peut venir avec nous. Allons! s'écria-t-il
d'une voix rude, allons! infidèle, scélérat maudit, décampe! Comment
as-tu l'impudence de prétendre t'unir à une compagnie si honorable?
--Je suis sujet du sultan, comme vous autres, répliqua le Shemsiyèh
d'une voix assez ferme. Si je vais seul à Avadjyk, je serai volé et
assassiné sur la route. Vous n'avez pas le droit de me repousser; je ne
fais de mal à personne, et les nouvelles lois sont pour moi aussi bien
que pour les Musulmans et les autres gens du Livre.
Là-dessus, il s'éleva un _tolle_ furieux parmi les citoyens de la
caravane, les pierres recommencèrent à voler de toutes parts et des
sabres même allaient se tirer quand Kerbelay-Houssein, assénant autour
de lui trois ou quatre bons coups de bâton qui arrachèrent des cris de
douleur aux victimes, mais calmèrent l'élan général, s'écria plus haut
que tout le inonde:
--Je ne me soucie pas des nouvelles lois! Va-t'en! Ne trouble pas
plus longtemps d'honnêtes gens qui vont à leurs affaires et si Dieu
te permet, dans sa sagesse impénétrable, de souiller le monde de ta
présence, au moins que ce ne soit pas parmi nous!
Un applaudissement général couvrit la fin de ce discours édifiant,
mais Valerio, considérant la figure du Shemsiyèh, vit des larmes
sillonner ses joues: il fut ému, lui aussi, et il dit brusquement à
Kerbelay-Houssein et de façon à être bien entendu par la foule:
--Je prends cet homme pour mon domestique. Je ne sais pas s'il est
Shemsiyèh ou autre chose, mais je ne m'en soucie point. Si quelqu'un
m'attaque moi ou les miens, il aura affaire au vizir d'Erzeroum.
Comprenez-vous cela, Kerbelay-Houssein?
--Parfaitement, répondit celui-ci avec un clignement d'œil
approbatif. Mais je ne veux pourtant faire de la peine à qui que ce
soit. Hommes musulmans, chrétiens et juifs, vous entendez ce que vient
de dire ce seigneur européen! Je suis un pampre muletier et je dois
respecter les ordres du gouvernement Sublime! Si quelqu'un d'entre vous
n'est pas content, je l'engage à rester à Erzeroum. Mais voilà les
bêtes chargées, en marche!
Sur cette parole magique, toute la foule se dispersa, subitement
entraînée par le sentiment et la passion de ses affaires et de ses
intérêts directs, et, tandis que défilaient les chameaux chargés et le
reste, le Shemsiyèh saisit la main de Valerio et la baisa.
--J'ai, lui dit-il tout bas, ma femme mourante à Avadjyk; j'étais venu
chercher un peu de travail à Erzeroum. Je rapporte de l'argent. Que
Dieu vous bénisse et vous sauve!
--Pourquoi ne me recommandes-tu pas à tous les Dieux? répondit Valerio
en souriant.
--Je ne veux pas choquer vos opinions, répliqua l'homme de la Foi
ancienne, mais bien vous exprimer ma reconnaissance.
Valerio s'empressa de rejoindre Lucie avec son nouveau serviteur et
il lui expliqua ce qui venait d'arriver. Le petit cheval amblier de
Kerbelay-Houssein arriva, et Lucie l'ayant monté, le trouva fort à son
goût. Valerio, comme d'ordinaire, se mit à sa gauche. Le Shemsiyèh
allait à pied de l'autre côté, quelques domestiques suivaient; quand
le soleil se leva tout grand, il éclaira la caravane en pleine marche.
C'était un spectacle très beau et très grand.