au logis de Mohammed-Beg et chez Osman, tout était en confusion
au sujet des deux amants. Les deux frères, suivis chacun de son
monde, s'étaient rencontrés dans le bazar, et Mohammed, exaspéré
par l'ignorance où il était du sort de son fils, avait attaqué le
premier; quelques passants avaient pris parti, des coups de mousquet
et des coups de sabre avaient été échangés de part et d'autre; les
marchands, comme à leur ordinaire et surtout les marchands hindous,
s'étaient répandus en cris de détresse, et on eût cru, au bruit de
la mousqueterie et au cliquetis des lames, et surtout aux clameurs
aiguës qui se poussaient, que la ville était mise à sac. Il n'y
eut pourtant personne de tué, et quand les gens du juge de police
eurent réussi à séparer les combattants et à les renvoyer chacun de
leur côté, il se trouva que les deux partis s'étaient à peine fait
quelques égratignures. Cependant cette rencontre ne resta pas sans
conséquences. Elle ébruita le fond de l'affaire. On sut par toute la
ville que Mohsèn Ahmedzyy avait enlevé Djemylèh, sa cousine, et que
les Mouradzyys leur avaient donné asile, mais que le Prince ordonnait
de livrer les coupables au père offensé. Là-dessus, il y eut de grands
partages dans les opinions. Les uns vinrent offrir leurs services à
Mohammed, d'après cette opinion qu'un homme d'honneur doit toujours
soutenir et protéger les amants; les autres furent d'avis qu'au fond
il n'y avait là qu'une continuation de la querelle des Ahmedzyys et
des Mouradzyys, et que, puisque Mohammed et son fils se liguaient
avec les seconds, c'est qu'ils trahissaient leur famille. Sur un tel
raisonnement, ces logiciens embrassaient la cause du véritable et
fidèle Ahmedzyy, Osman-Beg. Quelques-uns, indifférents à la question
en elle-même, furent extrêmement indignés de l'intervention du Prince.
Ils trouvèrent que celui-ci n'avait nullement le droit de se mêler
d'une querelle qui ne le regardait pas, et, encore moins, d'ordonner
à un noble Afghan de livrer ses hôtes. Là-dessus, ils prirent parti
pour Mohammed. Mais un nombre considérable se rangea du côté d'Osman,
uniquement pour avoir le plaisir de batailler. En somme, ce fut
dans ce dernier parti que se trouva la majorité. La ville fut donc
subitement en proie à une grande émotion; les Hindous, les Persans,
les Juifs, les gens tranquilles et de négoce se mirent à fermer leurs
boutiques et à s'amasser dans les préaux des mosquées en poussant des
gémissements lamentables et en assurant que le commerce était perdu
pour jamais; les femmes du commun montèrent sur les terrasses, d'où on
les entendait se lamenter et déplorer d'avance la misère certaine de
leurs petites familles; les prêtres se rendaient gravement dans les
maisons notables pour prêcher la paix et recommander la modération, en
vantant les avantages de la mansuétude, état de l'âme dont personne
n'avait jamais eu la moindre nouvelle dans le pays, et voilà comment
allaient les choses parmi les pacifiques. En même temps, des groupes
plus ou moins compacts, des troupes plus ou moins fortes, gens de
pieds et gens de cheval, le turban bleu, rayé de rouge, bien serré
au tempes, la ceinture ajustée étroitement, le bouclier aux bras, le
fusil sur l'épaule, l'œil actif, la barbe farouche, se croisaient
dans les bazars, bousculant les passants, et prêts à se sauter à la
gorge. Pourtant on n'en faisait rien. On attendait d'être organisé,
d'avoir une direction; l'incertitude planait; résolu à se battre, on
s'en promettait plaisir et honneur, mais il fallait des chefs reconnus
et un plan. Cet état de choses devait durer à peu près deux ou trois
journées; ensuite tout éclaterait. C'est l'usage.
Le Prince était en conférence amicale avec Abdoullah-Khan, le prêtre
Moullah-Nour-Eddyn et le médecin Goulâm-Aly, quand le juge de police de
la ville, l'air effaré, vint avertir Son Altesse de ce qui se passait.
Le prêtre et le médecin furent satisfaits, intérieurement, de voir
les choses prendre cette tournure, attendu que la conclusion rapide
de l'affaire en était précipitée; quant à Abdoullah-Khan, il resta
consterné; c'était plus qu'il n'avait prévu; une sorte d'insurrection
ne l'accommodait pas pour le moment, et voyant, d'ailleurs, le Prince
se laisser impressionner par le récit du chef de police, il prévit
que, si l'on ne trouvait pas chez lui les deux amants, la colère du
Souverain en serait bien autrement excitée qu'elle ne l'eût été sans
l'émeute. Il avait fait un calcul un peu compliqué, mais pourtant
assez raisonnable: en donnant asile à Mohsèn et à sa compagne, il
s'acquérait une belle réputation de générosité, ensuite, il avait le
plaisir de donner un rude coup à une partie, sinon à la totalité,
des Ahmedzyys, en facilitant la fuite de ses protégés; il comptait
ne jamais avouer la part qu'il y avait eue, et son fils Akbar serait
seul compromis. Pendant quelques jours, le Prince aurait de l'humeur,
puis un cadeau l'apaiserait, et Akbar resterait en faveur. Mais
ces combinaisons manquaient: Abdoullah-Khan avait en face de lui
une affaire d'État, le Prince, quand il allait savoir la vérité,
deviendrait à craindre. Il fallait prendre un parti. Abdoullah-Khan le
prit sur-le-champ.
Jusqu'alors il n'avait nullement mis en question l'extradition des
deux enfants: seulement il avait bataillé et épluché des minuties sur
la façon dont l'extradition aurait lieu, mettant en avant sans cesse
les intérêts de sa considération, et se montrant tellement méticuleux
que, au milieu des discours, deux grandes heures s'étaient perdues.
Comme le Prince ne rencontrait pas de résistance de la part de son
favori, et que, d'ailleurs, l'entretien, poussé par instants sur le
terrain de la plaisanterie, lui procurait une distraction agréable,
il ne s'impatientait pas; il lui était fort indifférent que Mohsèn et
Djemylèh tombassent dans les mains de leur juge une demi-heure plus tôt
ou plus tard. A la fin, cependant, on était convenu qu'Abdoullah-Khan
remettrait purement et simplement les coupables aux mains du Prince,
sans s'informer de ce que Son Altesse comptait en faire, et même il lui
serait permis de les placer sous l'auguste protection, en exprimant par
ses paroles que, dans sa conviction intime, ils y seraient tout à fait
à l'aise et en sûreté. Un messager avait alors été envoyé à la demeure
du favori. Il revint au moment où le chef de police finissait le récit
de ce qui se passait dans la ville, pour déclarer que tout le monde
s'était enfui, Akbar, Mohsèn et Djemylèh, et qu'on ne savait où ils
étaient allés.
Abdoullah-Khan ne laissa pas à son maître le loisir de s'emporter. Il
prit gravement la parole:
--Certainement, mon insolent de fils (que la malédiction de Dieu soit
sur lui!) aura sottement craint le déshonneur de sa maison et, sans
attendre l'effet des bontés de Votre Altesse, il aura emmené avec lui
les deux scélérats. Heureusement, je sais où les reprendre. Ils sont
dans ma tour de Roudbâr, à quatre heures d'ici, dans les montagnes.
Puis, tirant son anneau de son doigt et le remettant au chef de police:
--Envoyez, dit-il, tout de suite, quelques messagers avec mon écuyer,
que vous trouverez en bas. On remettra cet anneau à mon fils Akbar, et
je vais écrire l'ordre de délivrer les prisonniers à vos gens. De cette
manière, le mal sera réparé et la ville retrouvera son repos.
Abdoullah-Khan parlait d'un ton si net, si précis, que l'indignation
ne trouva pas sujet de se répandre. Personne n'osa mettre en doute la
parfaite bonne foi du personnage qui, en effet, n'était, à ce moment,
que trop sincère. Il était bien résolu à trahir, à livrer les jeunes
gens; il eût préféré ne pas céder ce point; mais la raison d'État,
mais la convenance voulaient qu'il imposât silence aux scrupules de
sa fierté, et il le fit. Un homme qui mène, à un degré quelconque,
les intérêts des autres, perd nécessairement une grande partie de
ses délicatesses de cœur, quand il ne les perd pas toutes. Un
courtisan vit de concessions, d'atermoiements, de moyens termes de
toute nature. Il ne fait jamais si bien qu'il le souhaiterait, quand il
le souhaite, et même, lorsqu'il arrive au développement complet de son
genre d'existence, il ne le souhaite plus du tout. Abdoullah-Khan ne se
souciait guère de deux victimes de plus ou de moins: mais il lui eût
convenu de nuire aux Ahmedzyys. Cela ne se pouvait, pour cette fois,
sans des inconvénients trop graves. Il y renonçait donc. Quant au point
d'honneur, il se promettait d'en réparer l'échec par un surcroît de
morgue. Il se consolait surtout en pensant que nul n'était assez fort
pour essayer de le faire rougir, sans qu'il s'en vengeât sur l'heure
même.
On approche du terme où finit cette histoire. Les envoyés du chef de
police, ayant fait grande diligence, arrivèrent à la tour vers le
milieu de la nuit. Ils aperçurent aux rayons de la lune, alors dans
son plein, un édifice carré, assez bas, percé d'une porte étroite et
de quelques meurtrières d'un aspect sinistre, situé sur une avancée de
rocher, à mi-côte d'un escarpement stérile. Rien de plus sombre et de
plus tragique.
Les messagers descendirent de leurs chevaux et le principal de la
troupe frappa avec force pour se faire ouvrir. Tout le monde dormait.
Un soldat de la garnison se présenta à l'entrée; il enleva les barres
de fer qui la maintenaient close. On lui montra le cachet et la lettre.
Il ne fit aucune observation, se rendit sans hésiter et appela ses
compagnons, qui ne se montrèrent pas plus difficiles que lui. Cependant
les pourparlers et les allées et venues avaient réveillé Akbar. Le
jeune chef parut sur le palier d'un escalier intérieur. La montée en
était raide. Akbar dominait les têtes de ceux auxquels il s'adressa
brusquement.
--Que signifie ce bruit? Et vous, mes hommes, pourquoi laissez-vous
entrer ces étrangers?
--Ce sont des gens envoyés par Son Altesse. Ils apportent une lettre et
l'anneau de votre père. Il faut livrer les prisonniers.
Akbar demanda:
--C'est mon père qui a donné cet ordre?
--Lui-même! Voici son anneau, vous dis-je, voici sa lettre.
--Alors Abdoullah-Khan est un chien et je n'ai pas de père!
Ce disant, il déchargea ses deux pistolets sur les hommes rassemblés
devant lui: il en tomba un, et il lui fut répondu par une décharge qui
ne l'atteignit pas. Il mit le sabre à la main. A la même minute, Mohsèn
et Djemylèh parurent aux côtés du jeune homme.
--Ahmedzyy, dit-il avec force, tu vas voir que les hommes de ma tribu
ne sont pas des lâches!
Il saisit son fusil et fit feu. Les agresseurs poussèrent un cri de
rage et s'élancèrent à l'assaut. Mohsèn tira à son tour. Djemylèh
tenait déjà l'arme d'Akbar et la chargeait. Ensuite elle fit de même
pour celle de son mari, et, pendant un quart d'heure, elle remplit
cet office sans se troubler. Tout à coup, elle porta sa main sur son
cœur et chancela; une balle venait de lui traverser la poitrine. A
la même seconde, Akbar roulait à ses pieds, mortellement atteint à la
tempe.
Mohsèn se jeta sur Djemylèh, la soutint, l'embrassa, leurs lèvres
s'unirent. Ils souriaient tous deux et tombèrent tous deux; car une
nouvelle décharge vint frapper le jeune homme, et leurs âmes ravies
s'envolèrent ensemble.
VI
LA VIE DE VOYAGE
--J'aimerais mieux, dit Valerio, te laisser chez tes parents.
De grosses larmes roulèrent dans les yeux de Lucie. Elle regarda celui
qui lui parlait avec une telle angoisse, qu'on ne saurait rien imaginer
de plus douloureux.
--Comment! murmura-t-elle, nous sommes mariés depuis huit jours!
--Et depuis trois, je connais notre ruine, répliqua Valerio d'un air
sombre. Il faut que tu vives, je ne trouve rien à faire ici; une sorte
de muraille s'élève autour de ma misère subite, et, si je n'aperçois
l'issue par laquelle seule je peux en échapper, je n'aurai à contempler
que le désespoir! Eh bien, ma Lucie, j'ai accepté une proposition. Je
partirai, je travaillerai pour toi; mais, franchement, je ne me sens
pas la force de t'imposer ma nouvelle existence.
--Si je t'ai aimé, répondit Lucie en lui prenant les mains, ce n'est
pas ma faute. Si je no veux pas et ne peux pas te quitter, ce n'est pas
ma faute non plus. Je n'imagine pas ce que je deviendrais. Il faut que
je te suive, il faut que je vive auprès de toi; le reste n'est rien.
En parlant de la sorte, Lucie se laissa aller sur la poitrine de son
mari; elle prit entre ses mains la tête de celui qu'elle aimait; elle
couvrit son front et ses cheveux de baisers passionnés, et Valerio
vaincu lui dit, en lui rendant baisers pour baisers:
--C'est fini, tu viendras avec moi.
Il importe peu de savoir ici comment et pourquoi Valerio Conti avait
appris, cinq jours après son mariage, qu'un dépositaire infidèle lui
emportait sa fortune. Il était homme actif, d'esprit, de science et de
mérite. Il avait voyagé plusieurs années en Orient, et tout d'abord,
un de ses amis, apprenant son désastre, s'était entremis et lui avait
offert de retourner à Constantinople, avec la certitude d'y obtenir un
emploi, soit dans cette capitale, soit dans les provinces ottomanes.
Il vendit ce qu'il possédait. Le beau-père, exaspéré d'abord d'avoir
un gendre ruiné, puis un gendre qui emmenait sa fille, lui donna peu
de choses avec de grandes objurgations de ne jamais lui accorder
davantage, et les deux pauvres petits amants, l'un qui avait vingt-six
ans et l'autre qui en avait dix-huit, partirent de Naples sur le
paquebot, qui s'en allait, à travers les flots helléniques, les porter
à l'ancienne Byzance.
Savoir voyager n'est pas plus l'affaire de tout le monde que savoir
aimer, savoir comprendre et savoir sentir. Tout le monde n'est pas plus
en état de pénétrer dans le sens réel de ce que les changements de
lieu apportent de spectacles nouveaux, que tout le monde n'est apte
à saisir la signification d'une sonate de Beethoven, d'un tableau de
Vinci ou de Véronèse, de la Vénus d'Arles ou de la Passion de Bianca
Capello.
A bord du navire qui emmenait Valerio et Lucie et les poussait sur
la nappe bleue des flots entre les îles brillantées et l'Archipel,
se trouvait un bon groupe de ces excellents animaux, que la mode
chasse tous les printemps de leurs étables, pour les emmener faire,
comme ils disent, un voyage en Orient. Ils vont en Orient et ils en
reviennent, ils n'en sont pas plus sages au retour. Ni le passé ni le
présent des lieux ne leur est connu; ils ne savent ni le comment, ni
le pourquoi des choses. Les paysages ne ressemblant ni à la Normandie,
ni au Somersetshire, ne leur paraissent que ridicules. Les rues des
villes n'ont pas de trottoirs, il fait très chaud dans le désert;
les ruines trop nombreuses sont hantées par des petits animaux qu'on
nomme scorpions; les puces se permettent, en nombre indiscret, des
expéditions intolérables sur la personne des passants; les indigènes
demandent trop de hakschishs, et on ne comprend pas leur jargon. Toutes
ces puérilités sont peu de chose, et on croit généralement que le
voyageur se contente de ces délicates remarques qui pourraient, à la
rigueur, avec un peu de peine, étendre le cercle de ses expériences et
pénétrer un peu avant sous l'écorce des choses. Ce qui l'arrête court,
c'est qu'il ne sait pas voir; il ne verrait jamais, dût-il voyager
aussi longtemps qu'Isaac Laquedem, les beautés, les singularités, les
traits curieux de ce qui s'étale sous ses regards. Gloire infinie à
cette toute-puissante et bonne Sagesse, qui a bien donné assurément aux
sots et aux méchants l'empire du monde, mais qui n'a pas voulu que ces
méchants et ces sots pussent en apercevoir les perfections, en mesurer
les douceurs et en posséder les mérites!
Il y avait, sur le paquebot, deux ou trois Anglais, trois ou quatre
Français, cinq à six Allemands, fort préoccupés du dîner et du déjeuner
du bord, jouant au whist une partie de la journée, et le reste du temps
causant avec deux actrices de Marseille engagées pour le théâtre de
Péra; plus un marchand de meubles qui allait s'établir à Smyrne. Ces
gens sont allés en Orient et en sont revenus avec le même profit qu'ils
auraient eu à tourner dans une chambre vide. Gloire, encore une fois,
au Dieu bon et bienveillant, qui a réservé quelque chose exclusivement
pour les élus!
Valerio savait beaucoup; Lucie ignorait: mais Lucie sentait par
instinct le prix de ce qui a du prix; elle en devinait la valeur cachée
au moins aussi bien que Valerio, peut-être avec plus de délicatesse
encore, et elle était avide d'explications. Rien ne lui échappait;
les nouveautés la frappaient et la jetaient dans des contes où son
imagination s'enfonçait sans s'arrêter. Un palikare, qui montait à
bord, se balançant sur les hanches de cet air arrogant et vainqueur
particulier aux Albanais, suffisait pour transporter son esprit
dans ces montagnes Acrocérauniennes dont son mari lui racontait, à
ce propos, les pittoresques horreurs. Les vagues céruléennes qui se
poussaient doucement l'une l'autre entraînaient ses pensées vers les
côtes inaperçues de cette Afrique pleine de sables, de lions, de
violences des hommes associés aux violences de la nature, et ce semis
de pierreries, d'améthystes, de topazes, de tourmalines, de rubis,
qu'on nomme l'Archipel, jeté là au milieu des saphirs de la mer, lui
faisait comprendre comment les peuples antiques, à l'époque de tant
de splendeurs, de tant de merveilles constamment vivantes, variables,
séduisantes, avaient reçu dans leurs âmes la persuasion profonde que
les dieux étaient là, présents, que les rayons du soleil étaient la
chevelure même du divin cocher Apollon, que l'Aurore pétrissait de ses
doigts roses le firmament joyeux, et que la Nuit sacrée enveloppait
en souriant dans ses voiles, sans songer à les éteindre, et voulant à
peine les cacher, les étincelles de feu allumées au front d'Andromède,
de Callisto et des Jumeaux homériques, cavaliers sublimes, protecteurs
des navires.
Quand Lucie, appuyée sur le bras de Valerio, contempla du bord, par
un temps magnifique, cette pointe de rochers bleuâtres sur laquelle
s'élèvent les colonnes blanches du temple de Sunium, elle eut une
sorte d'éblouissement. La grâce, la majesté, l'éternelle jeunesse lui
apparurent à la fois dans ces restes mutilés, et toujours debout, de ce
temple qui a vu Platon s'asseoir et enseigner à son ombre.
Une opinion du Dante, acceptée par l'Ordre de Saint-Dominique, enseigne
que la damnation des hommes consistera en ceci, qu'ils obtiendront avec
surcroît ce qu'ils ont aimé dans cette existence terrestre, ce qu'ils
ont cherché, ce qu'ils ont voulu. Mis ainsi en possession de leur désir
pour toute la longueur de l'éternité, il leur sera donné en même temps
la peine de connaître ce qui est au-dessus, avec la certitude de ne
pouvoir jamais l'atteindre.
Peu importe. Il est des dons de ce monde dont le pis aller se pourrait
accepter, et le sentiment puissant de la nature est du nombre. Quand
on voit bien et qu'on aime ce qu'on voit, qu'on le possède pleinement
avec ce que l'intuition inventive de l'esprit lui fait contenir, on se
rend maître de la nature elle-même: on plane sur ses crêtes, on descend
en ses profondeurs.
Avouez que c'est beaucoup que de longer les plaines de la Troade,
dominées par l'Olympe d'Asie, et là, de contempler Ténédos. Pas à
pas, les rivages rétrécis des Dardanelles s'éloignèrent devant les
voyageurs, le bassin de Marmara s'ouvrit; et, au fond de cette coupe
large et arrondie, apparut la hauteur majestueuse qu'embrassent
les murs byzantins reliés par des tours innombrables, ceinture de
Constantinople, enceinte d'où s'élève une forêt de minarets et de dômes
au-dessus des cyprès nombreux au feuillage sombre, pareils eux-mêmes à
des pyramides.
On a comparé l'aspect de Constantinople à celui de Naples. Quel rapport
entre le plus charmant des tableaux de genre et la plus vaste page
historique que l'on connaisse, entre un chef-d'œuvre du Lorrain et
un miracle du Véronèse? On l'a comparé aussi à la baie de Rio-Janeiro.
Mais qu'est-ce que cet enchevêtrement superbe d'innombrables bassins se
succédant sous des montagnes déchiquetées, dont les nervures verticales
hérissées de forêts semblent des orgues où se montre seule la nature
physique, où aucun souvenir humain ne parle, où les yeux seuls sont
étonnés, éblouis; qu'est-ce que cette opulence toute matérielle a de
commun avec l'aspect de Constantinople, scène animée, magnifique,
intelligente, éloquente, domaine du passé le plus grand, que peuplent
à jamais les souvenirs, les sublimes créations du génie? Qu'est-ce que
le plus achevé des paysages anonymes et muets en face d'un spectacle
si parlant? Quand la nature physique n'est pas imprégnée de la nature
morale, elle donne peu d'émotions à l'unie, et c'est pourquoi les
scènes les plus éblouissantes du Nouveau-Monde ne sauraient jamais
égaler les moindres aspects de l'ancien:
Valerio avait emporté de Naples une lettre d'introduction pour un des
ambassadeurs représentant d'une grande puissance. Le comte de P. le
reçut à merveille et comprit d'abord à quel tempérament fin, pénétrant,
impressionnable et rare il avait affaire. Lui-même était un de ces
tempéraments. Il avait beaucoup vu, beaucoup éprouvé, beaucoup appris;
tout retenu. Sa mémoire et son cœur conservaient les vibrations
persistantes des émotions anciennes, ce qui n'est pas un don commun.
En un mot, à travers les émoussements des grandes affaires, il était
demeuré capable de s'enthousiasmer pour quelqu'un ou pour quelque chose.
Le jeune ménage le charma. Ces deux hirondelles voyageuses, qui
n'avaient plus d'abri et passaient effarées à travers le monde, lui
inspirèrent de la sympathie. Il s'occupa de leurs intérêts, et, un
matin, arrivant chez ses protégés, il leur prit la main à l'un et à
l'autre, et leur tint le langage que voici:
--Votre sort me paraît fixé pour le moment. Sachez que les derniers
restes de générosité et de chevalerie, si bien éteints en Europe,
subsistent encore ici dans l'âme de quelques Turcs de vieille
roche. Bien entendu je vous parle de ces Ottomans qui ont connu les
janissaires. Grâce à mes amis de cette sorte, on vous confie, Valerio,
sur les frontières orientales de l'Empire, une mission très indéfinie.
Ceux qui vous envoient ne savent pas ce que vous aurez à faire et ne
se soucient guère de l'apprendre. Ce qui leur importe, c'est que vous
entriez au service de la Sublime-Porte. Vous examinerez les forêts,
les mines, les lieux où l'on pourrait tracer des routes que, en tout
cas, on ne tracera jamais, et vous en direz votre avis, si cela vous
agrée. Allez! Vous êtes recommandé à tous les gouverneurs de l'Empire.
Quand vous reviendrez, on vous donnera un emploi qui vous fera
peut-être entrer dans ce que le langage moderne appelle superbement «la
vie pratique», c'est-à-dire dans toutes les platitudes, les niaiseries,
les lâchetés de l'existence actuelle. Encore une fois, allez, mes
enfants. Pendant quelques mois, vous n'aurez rien à faire qu'à marcher
devant vous, où vous voudrez, comme vous voudrez, vite ou lentement;
rien ni personne ne vous presse. J'ai connu cette vie; et je la pleure
éternellement. C'est la seule et unique qui soit digne d'un être
pensant. Allez, soyez contents, remplissez le monde de votre amour, et
votre amour de tout le charme infini du monde.
Voilà Valerio et Lucie débarqués sur les plages lointaines de
Trébizonde. Ils ont traversé cette Mer Noire, cet Euxin qui a vu tant
de choses, et, pourtant, de toutes ces choses, ce dont il se souvient
le mieux et dont il parle davantage, c'est de l'antique Argonaute.
Sur le quai, se pressait une foule d'Européens, que là on appelle des
Franks: marins, marchands, aventuriers de toute espèce, ioniens, grecs,
maltais, dalmates, français, anglais, valaques, triste multitude, et
qui rampe bas dans la série descendante des créatures. Cependant leur
esprit est quelquefois marqué d'un trait qui leur enlève une part de
vulgarité; ils ont l'instinct de l'imprévu, l'amour du mouvement et de
l'audace: quelquefois aussi une lâcheté digne du capitan de la comédie
italienne et qui ne manque pas d'originalité.
Mêlés à cette foule bariolée, remuante, quelques Osmanlis passaient,
le chapelet à la main. Presque tous étaient dégradés par le costume
moderne, porté et compris à leur façon, c'est-à-dire très mal:
redingote marron ou bleue; avec les manches fendues ou déchirés pour
rendre les ablutions plus faciles, des pantalons ignobles, tachés, une
chemise mal blanchie dont le col se crispait sous l'étreinte d'une
cravate mal tordue, un fez rejeté sur l'occiput; quelquefois, avec le
chapelet, une grosse cigarette entre des doigts sales. Quand, sur le
conseil haineux de la magicienne de Colchide, les pauvres filles d'Æson
entreprirent de rajeunir leur père et que, après l'avoir dépouillé et
mis tout nu, elles l'eurent coupé en morceaux, établi dans la chaudière
bouillante, puis tiré de là pièce à pièce, pétri, dressé, servi,
j'imagine que le pauvre Æson devait avoir la figure, la tournure et
l'encolure lamentables d'un Turc régénéré.
En regard de ce pauvre hère, se tenaient dans une attitude sombre et
agressive des émigrés tjerkesses. Ces hommes farouches avaient compté
sur l'hospitalité des Turcs, musulmans comme eux, pour leur remplacer
la patrie qu'ils laissaient entre les mains des Russes. Ils n'avaient
rien trouvé que la famine et l'abandon. Le désespoir assombrissait
leurs yeux; la misère pesait sur leur dos; ils avaient la mort en
face et la voyaient en plein. Impuissants et à demi résignés, ils
regardaient les navires de la rade et les passagers qui débarquaient,
tandis qu'un Abaze, vêtu de brun, avec ses chausses courtes et
collantes, et son turban de même couleur que son habit, le fusil sur
l'épaule, le poignard à la ceinture, sa femme respectueusement à dix
pas derrière lui, considérait, brigand déterminé, les nouveaux venus de
l'air d'une bête fauve qui contemple un troupeau de buffles et cherche
un moyen de tenir un de ces animaux isolés, sans compagnons et sans
pasteurs.