sanguinaire, mais singulièrement romanesque, un ennemi mortel ne
saurait plus être attaqué du moment où il s'est jeté dans le harem de
son adversaire et a conquis la protection des femmes. L'honneur veut
que ce suppliant devienne, à l'instant, sacré; on ne le toucherait
pas sans se couvrir d'infamie, et il existe d'illustres exemples de
l'empire exercé par cette coutume sur des âmes excessivement difficiles
à attendrir. Mais l'honneur étend encore plus loin, s'il se peut, ses
exigences, et veut que, lorsque des amants fugitifs réclament l'appui
de l'homme le plus étranger à leur cause, cet homme, s'il se pique de
vaillance et de générosité, ne puisse décliner son aide et devienne
le soutien de ceux qui ont assez bien pensé de lui, pour le choisir
comme champion. Encore, en cette circonstance, l'inimitié antérieure ne
change rien au devoir; elle doit cesser, elle doit être mise en oubli,
au moins pour un temps, et plus les dangers sont grands à embrasser la
querelle des amants poursuivis, plus l'obligation de tout braver est
étroite. Il est connu dans l'Inde, en Perse et dans le pays de Kaboul,
de Kandahar et de Hérat, que la majeure partie des discussions et des
combats entre les familles et les tribus afghanes, et souvent des
haines héréditaires terriblement ensanglantées, n'ont pas eu d'autre
origine que le secours donné et maintenu à des amants malheureux.
Tout cela est certain. Néanmoins épargner ce qu'on déteste, quand,
une fois, on le tient, secourir ce qu'on hait, pardonner par point
d'honneur, ne sont pas choses faciles, et, lorsqu'il faut s'y
soumettre, on hésite. Le silence régna quelque temps dans le salon du
harem d'Abdoullah-Khan. Lui, sentait mille serpents ronger son cœur
et, reconnaissant enfin la nécessité de les en arracher, il ne le
pouvait faire. Akbar, volontiers, aurait poignardé Mohsèn, mais il ne
lui était pas difficile de s'en retenir; l'affection et l'estime qu'il
avait conçues pour lui dans le quartier désert en le voyant tenir tête
si valeureusement à tant de gens acharnés à la perte du jeune homme,
lui étaient restées devant les yeux, et, sans peine, il avait écouté
la voix de sa mère, compris et accueilli les regards de sa sœur et
de sa femme, de sorte qu'il était tombé d'accord avec son honneur que
toucher du bout du doigt les deux Ahmedzyys, dans l'intention de leur
nuire, serait une honte dont sa maison ne se rachèterait jamais. Mais
c'était peu qu'il en fût convaincu; tant que son père ne l'était pas,
il n'avait pas même à donner un avis.
Abdoullah regardait Mohsèn et Djemylèh fixement, et, l'un et l'autre le
regardaient de même. Ils n'imploraient pas, ils ne demandaient rien,
ils avaient sur lui un droit et l'exerçaient. Ce droit, il est vrai,
était de ceux que les âmes nobles permettent seules de prendre sur
elles; les âmes viles n'en connaissent rien. C'est précisément ce que
les yeux des deux captifs disaient à Abdoullah. Du moins, il le comprit
ainsi. Il se leva, marcha droit à eux et leur dit:
--Vous êtes mes enfants!
Et il les embrassa sur le front. Ils lui baisèrent les mains avec
respect et allèrent remplir le même devoir auprès de la femme du
chef, en s'agenouillant devant elle; mais les jeunes femmes prirent
Djemylèh dans leurs bras avec passion, et Akbar fut le premier à saluer
Mohsèn de cette façon aisée et grande, privilège des hommes d'élite
de sa nation. Le jeune Ahmedzyy lui rendit son salut avec déférence
comme à un frère aîné et sortit avec lui, après s'être incliné devant
les habitantes du harem, où les convenances les plus strictes ne lui
permettaient plus de rester, du moment qu'il avait obtenu ce qu'il
souhaitait.
Akbar conduisit aussitôt son nouvel ami dans une des chambres du
palais, où il fit apporter des kaliâns et du thé, et répéta à Mohsèn
qu'il devait se considérer comme dans sa propre demeure et disposer
librement de ce qui était autour de lui. Mais le cérémonial même
auquel le jeune Mouradzyy se conformait avec une sorte de précision
et de pompe, montrait assez qu'il remplissait un devoir et se piquait
de le remplir dans toute son étendue, plutôt qu'il n'obéissait à un
mouvement spontané. Mohsèn non seulement le comprit ainsi, mais, comme
il partageait les sentiments de son hôte à cet égard, il ne lui fut
pas difficile de répondre à de telles avances par des démonstrations
de reconnaissance fièrement exprimées, et de bien faire sentir à son
tour que la nécessité la plus pressante avait pu seule le contraindre
à solliciter un appui que, pour lui seul, il n'eût jamais recherché.
Ainsi, le protecteur et l'obligé, au milieu de démonstrations assez
solennelles d'un mutuel dévouement, maintinrent intacts les droits
imprescriptibles de l'animosité ancienne et se les reconnurent l'un à
l'autre. Cependant, ils se mirent à causer avec un abandon généreux,
et Mohsèn fit le récit complet de ce qui lui était arrivé depuis la
veille. Il passa sous silence ce qui avait un rapport direct avec son
amour, ne parla de Djemylèh qu'en l'appelant _ma maison_, et, à son
tour, Akbar, dans ses questions et ses remarques, évita avec le plus
grand soin toute allusion à la jeune fille, bien que, au fond, il ne
fût uniquement question que d'elle dans ce long entretien.
Cependant, un prêtre s'était présenté au palais et avait demandé à
parler à Abdoullah-Khan. Il avait été introduit auprès du chef qui,
l'ayant salué avec respect, le pria de s'asseoir et lui désigna la
place la plus distinguée. Après les compliments et quand le thé eut été
servi, puis emporté, le prêtre parut se recueillir un instant et se
mettre en devoir d'exposer l'objet de sa visite. C'était un homme d'une
cinquantaine d'années, de belle figure, d'un aspect bienveillant, et
dont le turban blanc faisait valoir le teint un peu olivâtre.
--Excellence, dit ce personnage, je me nomme Moulla-Nour-Eddyn et je
suis natif de Ferrah. Ma profession vous explique assez que je cherche
partout paix et concorde, et c'est pourquoi j'ai accepté d'Osman-Beg
Ahmedzyy, une mission auprès de vous. Si elle réussit, les conséquences
probables d'un malentendu fâcheux pourront être écartées.
--Moulla, répondit Abdoullah-Khan, je suis moi-même un homme
pacifique, et ne demande pas mieux que de vivre en termes d'amitié
avec le seigneur dont vous venez de prononcer le nom. Malheureusement,
il existe entre sa famille et la nôtre plus d'une difficulté, et je
voudrais savoir quelle est celle dont vous vous préoccupez en ce moment.
--De la dernière rencontre, répondit Moulla-Nour-Eddyn. Un homme sans
mœurs a trouvé moyen de pénétrer dans les chambres saintes de la
maison d'Osman-Beg et d'en enlever un des ornements principaux. Dans la
générosité bien connue de votre âme, vous donnez asile à ce malfaiteur,
et Osman-Beg, en vous informant de l'indignité de son adversaire, qui
ne vous est certainement pas connue, ne doute pas un instant que vous
allez lui livrer le coupable, afin qu'il reçoive un juste châtiment.
--En effet, repartit froidement Abdoullah-Khan, les détails que
Votre Sainteté veut bien me donner me sont tout à fait nouveaux, et,
réellement, vous m'ouvrez les yeux. On m'avait menti impudemment.
Je croyais que Mohsèn-Beg était le propre neveu de Son Excellence
Osman-Beg et ne comprenais pas pourquoi une alliance ne pouvait
s'effectuer entre deux branches si rapprochées d'une même famille. Je
vous demande pardon de ma faute, Moulla.
--Votre Excellence ignore donc que les deux frères, Osman et Mohammed,
ne vivent pas en parfaite intelligence?
--Je ne me rappelle pas trop si je l'ignorais, répliqua Abdoullah avec
une expression méprisante; les Ahmedzvys sont généralement des gens de
trouble, et on n'aurait jamais fini de compter leurs querelles. Pour
le moment, d'après ce que vous avez la bonté de me dire, Osman déteste
son frère Mohammed et le fils de celui-ci; il ne veut pas d'union
entre les deux familles, poursuit son neveu pour l'égorger et sa fille
pour l'assassiner, et Mohsèn s'enfuit chez moi, et demande asile aux
Mouradzyys. Vous conviendrez, Moulla, que voilà des gens bien dignes
d'intérêt.
Ici Abdoullah secoua la tête, enchanté de sa démonstration et du mépris
dont il venait d'accabler ses ennemis héréditaires. Mais le Moulla ne
se laissa pas intimider par ce ton de sarcasme, et, avec sang-froid,
reprit ainsi la parole:
--Sans nul doute, la jeune fille mourra et son complice avec elle.
Ce n'est pas là ce qui fait la question. Osman-Beg désire seulement
apprendre si vous consentez à lui livrer ses esclaves fugitifs ou
prétendez les défendre; c'est uniquement ce que je viens vous demander.
--Supposons, dit Abdoullah, en se penchant vers le prêtre d'un air
confidentiel, que je ne sois pas éloigné de vous complaire, qu'en
résulterait-il d'avantageux pour moi? Puis-je vous questionner sur ce
point, Moulla?
--Assurément. Si Votre Excellence consent à me remettre les coupables,
je puis lui promettre que la famille d'Osman-Beg tout entière abjurera
ses sentiments anciens à l'égard des Mouradzyys. Les fils entreront
dans votre maison et vous ne leur donnerez pas de solde, et, quant au
père, il sait que vous cherchez un instructeur pour apprendre à vos
esclaves militaires la discipline européenne: il sera cet instructeur,
et, nuit et jour, vous pourrez compter sur lui. Je n'ai pas besoin de
vous donner l'assurance que tous les serments possibles sur le livre
saint, Osman-Beg est prêt à les prêter, si vous exigez cette garantie
de sa fidélité.
--J'estime grandement de telles propositions, et elles me sont fort
avantageuses, s'écria Abdoullah-Khan. Mais, pourtant, admettons que je
les repousse. Que m'arrivera-t-il?
--Je pourrais vous l'expliquer d'une façon certaine, répondit le
Moulla; mais une visite vous arrive, et vous allez savoir avant une
minute à quoi vous en tenir; vous allez le savoir, dis-je, d'une façon
beaucoup plus complète et plus propre à vous convaincre que si un
pauvre homme tel que moi continuait à porter la parole.
A ce même moment, entrait dans la cour, au milieu d'un flot de
serviteurs et dans tout le faste d'une tenue magnifique, le médecin en
chef du prince de Kandahar, personnage considérable par la faveur dont
il jouissait auprès du maître. Ce n'était pas un Afghan de race, mais,
seulement, ce qu'on appelle un Kizzilbash, descendu de colons persans,
quelque chose d'analogue à un bourgeois. On n'estime pas la naissance
de ces gens-là, mais on fait cas de leurs richesses et, à l'occasion,
de leurs talents. Celui-ci s'appelait Goulâm-Aly et fut reçu avec la
distinction que son poste à la Cour lui méritait. C'était, d'ailleurs,
un ami d'Abdoullah-Khan.
--Eh bien! lui dit celui-ci, après que les exigences de l'étiquette
eurent reçu satisfaction et qu'on fut sorti des compliments, si j'en
crois le Moulla, vous venez ici pour me donner vos conseils?
--Dieu m'en préserve! s'écria le médecin. Comment une telle
impertinence serait-elle possible vis-à-vis de puis sage que moi?
Est-il vrai que vous ayez recueilli chez vous un certain malfaiteur
appelé Mohsèn?
--Mohsèn-Beg, Ahmedzyy, est dans ma maison. Est-ce de lui que Votre
Excellence veut parler?
--Précisément. Vous savez que Son Altesse le Prince (Dieu puisse
éterniser ses jours!) est un miroir de justice?
--De justice et de générosité! qui en doute?
--Personne. Mais le Prince a juré tout à l'heure que celui qui
empêcherait Osman-Beg de punir sa fille et son neveu serait lui-même
mis à mort, sa maison pillée et son bien confisqué.
--Le Prince a fait un tel serment?
--Je vous l'affirme sur ma tête.
--Pourquoi prendre une résolution si vive?
--Vous allez le comprendre. Le Prince a un enfant malade dans le harem.
Il a fait vœu hier au soir, afin d'obtenir la guérison de l'être
aimé et de calmer la mère, d'accorder ce matin la première demande que
lui ferait la première personne qu'il rencontrerait. Le sort a voulu
que cette première personne fût Osman-Beg. Vous n'ignorez pas que le
Prince tient ses promesses?
--Surtout celles-là, murmura Abdoullah-Khan consterné.
Il regarda le Moulla, il regarda le médecin et se trouva fort
embarrassé. Le Prince de Kandahar n'était ni méchant, ni tyrannique;
mais il aimait tendrement ses femmes et ses enfants, et, puisqu'il
avait fait un vœu pour chasser la maladie de son harem, il ne
voudrait certainement y manquer, pour rien au monde. En outre,
Abdoullah-Khan ne laissait pas de se rendre compte de la magnificence
de son propre palais, de la beauté de ses tentures et de ses tapis, de
la plénitude connue de ses coffres, et il ne trouvait pas que cette
splendeur constituât, en sa faveur, une circonstance atténuante,
si, par une rébellion inopportune, il tombait sous le coup de la
confiscation. Plus il réfléchissait, plus il devenait perplexe, et ses
deux interlocuteurs le laissaient tout à fait libre, par leur silence,
de poursuivre une méditation qu'ils jugeaient salutaire et dont ils
attendaient les meilleurs résultats. Enfin, Abdoullah-Khan releva la
tête et s'écria péremptoirement:
--Qu'on fasse venir mon fils Akbar!
Au bout d'un moment, Akbar entra, salua et se tint debout près de la
porte.
--Mon fils, dit Abdoullah d'une voix traînante et assez humble, fort
différente de son accent ordinaire, il plaît au Prince (que les vertus
de Son Altesse soient récompensées sur la terre et dans le ciel!), il
plaît au magnifique Prince de m'ordonner l'expulsion de Mohsèn. Il faut
que ce vagabond soit livré à son oncle, qui va le traiter comme il
paraît le mériter, ainsi que l'autre personne coupable! Tout ce que le
Prince ordonne est bien. Je vais me rendre immédiatement auprès de Son
Altesse, afin de prendre ses ordres et d'obtenir de sa bonté souveraine
un moyen de faire les choses sans noircir mon visage. Pour vous, gardez
bien cette maison pendant ma courte absence. Veillez à ce que les deux
scélérats qui y sont entrés ne s'en échappent pas!... Veillez-y avec
soin, mon fils! Vous pouvez assez comprendre quel malheur affreux
serait leur fuite! S'ils gagnaient la campagne, on ne parviendrait
peut-être jamais à les rejoindre! Vous m'avez bien compris, mon fils?
Akbar s'inclina et mit les deux bras en croix sur sa poitrine.
Abdoullah continua son propos en s'adressant au Moulla et au médecin.
--Ne vous étonnez pas des recommandations expresses que je lui fais.
La jeunesse est peu intelligente, elle est étourdie, je ne voudrais
pour rien au monde qu'un homme condamné par Son Altesse échappât au
châtiment mérité, et surtout par une négligence quelconque de ma part.
Les deux assistants, également charmés et édifiés de ce qu'ils voyaient
et entendaient, voulurent prendre congé d'Abdoullah-Khan; mais celui-ci
les retint.
--Non! leur dit-il, il ne convient pas que vous me quittiez. On
pourrait dire plus tard que j'ai parlé secrètement à Mohsèn, on
pourrait dire beaucoup de choses.... L'innocence même et la fidélité ne
doivent pas s'exposer au soupçon. Soyez assez bons pour m'accompagner
l'un et l'autre auprès du Prince.
Cette demande fut facilement accordée et les trois personnages étant
sortis ensemble de la cour, montés sur leurs chevaux de parade et
entourés de leurs suites respectives, arrivèrent bientôt au palais et
furent introduits en présence du Prince.
Celui-ci accueillit son lieutenant avec sa bonté accoutumée. Mais
pendant que l'entrevue durait, et elle fut longue parce que Abdoullah
employa tous ses efforts, tout son esprit, toutes les ressources de son
intelligence pour la rendre interminable, il arriva chez lui ce qu'on
va lire.
Akbar revenu dans l'appartement où se tenait Mohsèn, lui dit:
--Le Prince ordonne qu'on vous livre à vos ennemis. Mon père ne peut
pas le braver ouvertement; Son Altesse a trop de forces, mais il vous
défendra par la ruse. Nous allons monter à cheval et, sans perdre de
temps, nous sortirons de la ville, nous gagnerons la campagne. Demain
sera demain et on verra alors ce qu'il faudra faire.
--Allons! répondit Mohsèn en se levant. Mais il avait le cœur
gros. Depuis une heure et plus il s'était habitué à croire Djemylèh
en dehors de toutes les épreuves. Il causait avec son hôte et
gardait extérieurement la froide apparence dont un guerrier ne peut
se départir; mais derrière cet aspect menteur de son visage et de
sa contenance, il rêvait. Toutes les flammes de la joie, toutes
les flammes de l'amour possédaient son être. Quand on aime, on ne
fait qu'aimer. A travers tout, en dessus de tout, on aime, et cette
trame d'or forme le fond invariable sur lequel se brodent toutes les
pensées véritables. Ce qu'on dit en dehors n'est que du verbiage. On
n'y tient pas, cela n'est pas de vous, et, si on s'y intéresse c'est
que, secrètement, cela tient à l'amour ou y revient. Hors de l'amour,
qu'y a-t-il? Que peut-il y avoir? Quelle joie, quels transports de
s'y abandonner tout entier, sans rien réserver pour quoi que ce soit
qui s'en éloigne. Projets, espérances, désirs, craintes, terreurs
profondes, subites bravoures, certitudes infinies, échappées vers
l'enfer, perspectives sans fin, fleuries, étincelantes de soleil qui
atteignent au paradis, tout est l'amour, et dans celle qui est aimée
se viennent enfermer les mondes. En dehors, il n'y a que le néant,
moins que le néant et comme voile, par-dessus, le plus profond mépris.
C'était ce que sentait Mohsèn.
Mais, à ce moment, il lui fallait passer de la lumière à l'ombre, dans
cette ombre où il avait marché depuis la veille, et dont il était sorti
depuis quelques instants que le plus poignant bonheur avait envahi et
possédé son être. Ce temps de félicité était déjà passé. Il fallait
recommencer à gravir dans les ténèbres la route pierreuse et défoncée
des périls. Ce qu'il sentait, c'était pourtant toujours l'amour,
l'amour éperonné par la douleur même, plus superbe, peut-être, plus
intense, plus orgueilleux et puisant dans sa force la certitude de
ne jamais mourir, se nourrissant d'amertume, mais préférant ce mal à
tout bien. Et d'ailleurs, il faut le dire, il n'y avait pas là cette
peine, la plus âpre, la plus dure, la plus impardonnable de toutes au
destin qui l'impose: il n'était question, du moins, ni de séparation ni
d'absence.
Il ne fut pas facile de faire accepter aux dames du harem la nécessité
présente. Khadidjèh, la mère d'Akbar, Amynèh, sa sœur et Alyèh,
sa femme, poussèrent des cris et se mirent à pleurer, mais le temps
passait; l'affection même, que les maîtresses du logis avaient conçue
pour Djemylèh, aida à leur faire comprendre combien les minutes étaient
précieuses, et, malgré leurs sanglots et leurs cris, elles laissèrent
la jeune proscrite s'arracher de leurs bras et suivre Akbar qui l'amena
à son amant.
On avait en grande hâte équipé et amené les chevaux. Akbar, Mohsèn et
Djemylèh se mirent en selle, une douzaine de soldats fit comme eux, et
la cavalcade, prenant une rue détournée, gagna au pas une des portes
de la citadelle qui donnait sur la campagne, bien résolue à passer sur
le ventre des gardes, si ceux-ci cherchaient à l'arrêter; mais ils n'y
songèrent pas, et, une fois dehors, Akbar mit sa monture au galop, et
ses compagnons l'imitèrent.
Pendant deux heures, l'allure ne se ralentit pas un instant pour
laisser souffler les chevaux. Mais ceux-ci étaient de la bonne race du
nord, et leur pas allongé, la fermeté avec laquelle ils le soutinrent,
firent faire beaucoup de route. On ne parlait pas, naturellement;
cependant Akbar, jugeant qu'on était assez loin et que la poursuite
n'était plus possible, d'autant que personne ne pouvait savoir, en
ville, la direction qu'il avait prise, Akbar se mit au pas, et,
discrètement, se tint à une distance assez grande des deux amants pour
leur laisser toute liberté de s'entretenir. Il servait de guide. Les
cavaliers étaient, partie à ses côtés, partie en arrière-garde, partie
dispersés sur les flancs, tous regardant autour d'eux l'horizon, à
mesure qu'ils cheminaient; et ainsi, Mohsèn et Djemylèh se voyaient
comme seuls.
--Ne te repens-tu pas? dit le jeune homme.
--De quoi?
--De m'avoir aimé, de m'avoir cherché, de m'avoir suivi?
--Tu serais mort, si je n'étais venue. Tu mourais.
--Ce serait fini peut-être à cette heure; tu serais assise, paisible,
dans ta maison, auprès de ta mère, entourée des tiens.
--Et tu serais mort! poursuivit Djemylèh. Je t'aurais vu tous les jours
que moi-même j'aurais vécu; je t'aurais vu, sous mes yeux, dans mon
cœur, ne pouvant pas même, à force de remords et de chagrins, te
ranimer une seule seconde, et moi, je serais couverte de honte à mes
propres yeux, lâche, fausse, odieuse à ce qui aurait pu deviner mon
crime, meurtrière de ma tendresse, traîtresse au maître de mon âme. De
quoi me parles-tu? Et qu'imagines-tu donc de meilleur pour moi que ce
que j'ai? Mohsèn! ma vie, mes yeux, ma pensée unique! Tu crois donc
que je ne suis pas heureuse depuis hier au soir? Mais, songes-y donc!
Je ne t'ai pas quitté! Je n'ai plus cessé d'être avec toi! d'être à
toi! Chacun sait que je suis à toi! Je ne puis être qu'à toi seul! On
parle de danger! Mais, aussitôt, je suis là, avec toi, à côté de toi,
contre toi! Et plus le danger est grand, moins je m'éloigne, plus je
m'approche, plus je me confonds avec toi! Ne tremble donc pas; si je
n'étais là, tu n'aurais peur de rien! Pourquoi veux-tu rejeter de ton
être ce morceau qui en est, qui est moi, et qui ne peut ni vivre ni
mourir sans toi?
La beauté est belle; la passion, l'amour absolu sont plus beaux et
plus adorables. Jamais idole, si parfaite que l'ait imaginée ou faite
l'ouvrier, n'approche en perfection d'un visage où l'affection dévouée
répand cette inspiration toute céleste. Mohsèn était enivré d'entendre
Djemylèh disant de telles choses et de la regarder les disant. Elle
le transportait avec elle-même dans cette sphère brûlante, où, devant
la sensation présente, l'avenir et le passé sont également anéantis.
Et, de la sorte, ces enfants, qu'une protection bizarre entourait, que
des haines directes, actives, furieuses, poursuivaient, que le hasard
venait de trahir, et qui, sauf un miracle, ne pouvaient s'échapper de
l'enceinte étroite où les resserrait leur perte, dans laquelle ils
tournaient, oui, ces amants planaient ensemble dans l'éther du plus
absolu bonheur que l'homme le plus fortuné puisse respirer jamais!
Ils étaient dans un de ces moments où l'esprit acquiert, par l'effet
même de la félicité qui l'emporte, une activité, une puissance de
perception supérieure à celle qu'il a d'ordinaire. Alors, tout absorbé
qu'on est dans ce qu'on chérit, rien ne passe inaperçu, rien ne se
montre qui ne laisse trace sur le cœur, et, par lui, dans la
mémoire. Ce regard ne tombe pas sur un caillou, dont la forme et la
couleur ne restent pour jamais fixés dans le souvenir; et l'hirondelle
qui traverse l'espace au moment où une parole adorée retentit à votre
oreille, vous la verrez toujours, toujours, jusqu'aux derniers
moments de votre vie, passer rapide dans les cieux que vous aurez
contemplés alors, et jamais oubliés. Non! Mohsèn ne devait plus perdre
l'impression de ce soleil qui se couchait à sa droite, derrière un
bouquet d'arbres; et quand Djemylèh lui dit, avec l'accent le plus
tendre:
--Pourquoi me regardes-tu ainsi?
Et qu'il lui répondit:
--C'est parce que je t'adore!
Et qu'elle ajouta avec un air de tête enivrant:
--Tu crois?...
A ce moment, Mohsèn s'aperçut que la manche de Djemylèh avait un reflet
bleu, et cette sensation lui resta comme empreinte avec le feu dans la
mémoire au milieu de son délire.