D'après les usages de ce peuple afghan, belliqueux, farouche,

sanguinaire, mais singulièrement romanesque, un ennemi mortel ne

saurait plus être attaqué du moment où il s'est jeté dans le harem de

son adversaire et a conquis la protection des femmes. L'honneur veut

que ce suppliant devienne, à l'instant, sacré; on ne le toucherait

pas sans se couvrir d'infamie, et il existe d'illustres exemples de

l'empire exercé par cette coutume sur des âmes excessivement difficiles

à attendrir. Mais l'honneur étend encore plus loin, s'il se peut, ses

exigences, et veut que, lorsque des amants fugitifs réclament l'appui

de l'homme le plus étranger à leur cause, cet homme, s'il se pique de

vaillance et de générosité, ne puisse décliner son aide et devienne

le soutien de ceux qui ont assez bien pensé de lui, pour le choisir

comme champion. Encore, en cette circonstance, l'inimitié antérieure ne

change rien au devoir; elle doit cesser, elle doit être mise en oubli,

au moins pour un temps, et plus les dangers sont grands à embrasser la

querelle des amants poursuivis, plus l'obligation de tout braver est

étroite. Il est connu dans l'Inde, en Perse et dans le pays de Kaboul,

de Kandahar et de Hérat, que la majeure partie des discussions et des

combats entre les familles et les tribus afghanes, et souvent des

haines héréditaires terriblement ensanglantées, n'ont pas eu d'autre

origine que le secours donné et maintenu à des amants malheureux.

Tout cela est certain. Néanmoins épargner ce qu'on déteste, quand,

une fois, on le tient, secourir ce qu'on hait, pardonner par point

d'honneur, ne sont pas choses faciles, et, lorsqu'il faut s'y

soumettre, on hésite. Le silence régna quelque temps dans le salon du

harem d'Abdoullah-Khan. Lui, sentait mille serpents ronger son cœur

et, reconnaissant enfin la nécessité de les en arracher, il ne le

pouvait faire. Akbar, volontiers, aurait poignardé Mohsèn, mais il ne

lui était pas difficile de s'en retenir; l'affection et l'estime qu'il

avait conçues pour lui dans le quartier désert en le voyant tenir tête

si valeureusement à tant de gens acharnés à la perte du jeune homme,

lui étaient restées devant les yeux, et, sans peine, il avait écouté

la voix de sa mère, compris et accueilli les regards de sa sœur et

de sa femme, de sorte qu'il était tombé d'accord avec son honneur que

toucher du bout du doigt les deux Ahmedzyys, dans l'intention de leur

nuire, serait une honte dont sa maison ne se rachèterait jamais. Mais

c'était peu qu'il en fût convaincu; tant que son père ne l'était pas,

il n'avait pas même à donner un avis.

Abdoullah regardait Mohsèn et Djemylèh fixement, et, l'un et l'autre le

regardaient de même. Ils n'imploraient pas, ils ne demandaient rien,

ils avaient sur lui un droit et l'exerçaient. Ce droit, il est vrai,

était de ceux que les âmes nobles permettent seules de prendre sur

elles; les âmes viles n'en connaissent rien. C'est précisément ce que

les yeux des deux captifs disaient à Abdoullah. Du moins, il le comprit

ainsi. Il se leva, marcha droit à eux et leur dit:

--Vous êtes mes enfants!

Et il les embrassa sur le front. Ils lui baisèrent les mains avec

respect et allèrent remplir le même devoir auprès de la femme du

chef, en s'agenouillant devant elle; mais les jeunes femmes prirent

Djemylèh dans leurs bras avec passion, et Akbar fut le premier à saluer

Mohsèn de cette façon aisée et grande, privilège des hommes d'élite

de sa nation. Le jeune Ahmedzyy lui rendit son salut avec déférence

comme à un frère aîné et sortit avec lui, après s'être incliné devant

les habitantes du harem, où les convenances les plus strictes ne lui

permettaient plus de rester, du moment qu'il avait obtenu ce qu'il

souhaitait.

Akbar conduisit aussitôt son nouvel ami dans une des chambres du

palais, où il fit apporter des kaliâns et du thé, et répéta à Mohsèn

qu'il devait se considérer comme dans sa propre demeure et disposer

librement de ce qui était autour de lui. Mais le cérémonial même

auquel le jeune Mouradzyy se conformait avec une sorte de précision

et de pompe, montrait assez qu'il remplissait un devoir et se piquait

de le remplir dans toute son étendue, plutôt qu'il n'obéissait à un

mouvement spontané. Mohsèn non seulement le comprit ainsi, mais, comme

il partageait les sentiments de son hôte à cet égard, il ne lui fut

pas difficile de répondre à de telles avances par des démonstrations

de reconnaissance fièrement exprimées, et de bien faire sentir à son

tour que la nécessité la plus pressante avait pu seule le contraindre

à solliciter un appui que, pour lui seul, il n'eût jamais recherché.

Ainsi, le protecteur et l'obligé, au milieu de démonstrations assez

solennelles d'un mutuel dévouement, maintinrent intacts les droits

imprescriptibles de l'animosité ancienne et se les reconnurent l'un à

l'autre. Cependant, ils se mirent à causer avec un abandon généreux,

et Mohsèn fit le récit complet de ce qui lui était arrivé depuis la

veille. Il passa sous silence ce qui avait un rapport direct avec son

amour, ne parla de Djemylèh qu'en l'appelant _ma maison_, et, à son

tour, Akbar, dans ses questions et ses remarques, évita avec le plus

grand soin toute allusion à la jeune fille, bien que, au fond, il ne

fût uniquement question que d'elle dans ce long entretien.

Cependant, un prêtre s'était présenté au palais et avait demandé à

parler à Abdoullah-Khan. Il avait été introduit auprès du chef qui,

l'ayant salué avec respect, le pria de s'asseoir et lui désigna la

place la plus distinguée. Après les compliments et quand le thé eut été

servi, puis emporté, le prêtre parut se recueillir un instant et se

mettre en devoir d'exposer l'objet de sa visite. C'était un homme d'une

cinquantaine d'années, de belle figure, d'un aspect bienveillant, et

dont le turban blanc faisait valoir le teint un peu olivâtre.

--Excellence, dit ce personnage, je me nomme Moulla-Nour-Eddyn et je

suis natif de Ferrah. Ma profession vous explique assez que je cherche

partout paix et concorde, et c'est pourquoi j'ai accepté d'Osman-Beg

Ahmedzyy, une mission auprès de vous. Si elle réussit, les conséquences

probables d'un malentendu fâcheux pourront être écartées.

--Moulla, répondit Abdoullah-Khan, je suis moi-même un homme

pacifique, et ne demande pas mieux que de vivre en termes d'amitié

avec le seigneur dont vous venez de prononcer le nom. Malheureusement,

il existe entre sa famille et la nôtre plus d'une difficulté, et je

voudrais savoir quelle est celle dont vous vous préoccupez en ce moment.

--De la dernière rencontre, répondit Moulla-Nour-Eddyn. Un homme sans

mœurs a trouvé moyen de pénétrer dans les chambres saintes de la

maison d'Osman-Beg et d'en enlever un des ornements principaux. Dans la

générosité bien connue de votre âme, vous donnez asile à ce malfaiteur,

et Osman-Beg, en vous informant de l'indignité de son adversaire, qui

ne vous est certainement pas connue, ne doute pas un instant que vous

allez lui livrer le coupable, afin qu'il reçoive un juste châtiment.

--En effet, repartit froidement Abdoullah-Khan, les détails que

Votre Sainteté veut bien me donner me sont tout à fait nouveaux, et,

réellement, vous m'ouvrez les yeux. On m'avait menti impudemment.

Je croyais que Mohsèn-Beg était le propre neveu de Son Excellence

Osman-Beg et ne comprenais pas pourquoi une alliance ne pouvait

s'effectuer entre deux branches si rapprochées d'une même famille. Je

vous demande pardon de ma faute, Moulla.

--Votre Excellence ignore donc que les deux frères, Osman et Mohammed,

ne vivent pas en parfaite intelligence?

--Je ne me rappelle pas trop si je l'ignorais, répliqua Abdoullah avec

une expression méprisante; les Ahmedzvys sont généralement des gens de

trouble, et on n'aurait jamais fini de compter leurs querelles. Pour

le moment, d'après ce que vous avez la bonté de me dire, Osman déteste

son frère Mohammed et le fils de celui-ci; il ne veut pas d'union

entre les deux familles, poursuit son neveu pour l'égorger et sa fille

pour l'assassiner, et Mohsèn s'enfuit chez moi, et demande asile aux

Mouradzyys. Vous conviendrez, Moulla, que voilà des gens bien dignes

d'intérêt.

Ici Abdoullah secoua la tête, enchanté de sa démonstration et du mépris

dont il venait d'accabler ses ennemis héréditaires. Mais le Moulla ne

se laissa pas intimider par ce ton de sarcasme, et, avec sang-froid,

reprit ainsi la parole:

--Sans nul doute, la jeune fille mourra et son complice avec elle.

Ce n'est pas là ce qui fait la question. Osman-Beg désire seulement

apprendre si vous consentez à lui livrer ses esclaves fugitifs ou

prétendez les défendre; c'est uniquement ce que je viens vous demander.

--Supposons, dit Abdoullah, en se penchant vers le prêtre d'un air

confidentiel, que je ne sois pas éloigné de vous complaire, qu'en

résulterait-il d'avantageux pour moi? Puis-je vous questionner sur ce

point, Moulla?

--Assurément. Si Votre Excellence consent à me remettre les coupables,

je puis lui promettre que la famille d'Osman-Beg tout entière abjurera

ses sentiments anciens à l'égard des Mouradzyys. Les fils entreront

dans votre maison et vous ne leur donnerez pas de solde, et, quant au

père, il sait que vous cherchez un instructeur pour apprendre à vos

esclaves militaires la discipline européenne: il sera cet instructeur,

et, nuit et jour, vous pourrez compter sur lui. Je n'ai pas besoin de

vous donner l'assurance que tous les serments possibles sur le livre

saint, Osman-Beg est prêt à les prêter, si vous exigez cette garantie

de sa fidélité.

--J'estime grandement de telles propositions, et elles me sont fort

avantageuses, s'écria Abdoullah-Khan. Mais, pourtant, admettons que je

les repousse. Que m'arrivera-t-il?

--Je pourrais vous l'expliquer d'une façon certaine, répondit le

Moulla; mais une visite vous arrive, et vous allez savoir avant une

minute à quoi vous en tenir; vous allez le savoir, dis-je, d'une façon

beaucoup plus complète et plus propre à vous convaincre que si un

pauvre homme tel que moi continuait à porter la parole.

A ce même moment, entrait dans la cour, au milieu d'un flot de

serviteurs et dans tout le faste d'une tenue magnifique, le médecin en

chef du prince de Kandahar, personnage considérable par la faveur dont

il jouissait auprès du maître. Ce n'était pas un Afghan de race, mais,

seulement, ce qu'on appelle un Kizzilbash, descendu de colons persans,

quelque chose d'analogue à un bourgeois. On n'estime pas la naissance

de ces gens-là, mais on fait cas de leurs richesses et, à l'occasion,

de leurs talents. Celui-ci s'appelait Goulâm-Aly et fut reçu avec la

distinction que son poste à la Cour lui méritait. C'était, d'ailleurs,

un ami d'Abdoullah-Khan.

--Eh bien! lui dit celui-ci, après que les exigences de l'étiquette

eurent reçu satisfaction et qu'on fut sorti des compliments, si j'en

crois le Moulla, vous venez ici pour me donner vos conseils?

--Dieu m'en préserve! s'écria le médecin. Comment une telle

impertinence serait-elle possible vis-à-vis de puis sage que moi?

Est-il vrai que vous ayez recueilli chez vous un certain malfaiteur

appelé Mohsèn?

--Mohsèn-Beg, Ahmedzyy, est dans ma maison. Est-ce de lui que Votre

Excellence veut parler?

--Précisément. Vous savez que Son Altesse le Prince (Dieu puisse

éterniser ses jours!) est un miroir de justice?

--De justice et de générosité! qui en doute?

--Personne. Mais le Prince a juré tout à l'heure que celui qui

empêcherait Osman-Beg de punir sa fille et son neveu serait lui-même

mis à mort, sa maison pillée et son bien confisqué.

--Le Prince a fait un tel serment?

--Je vous l'affirme sur ma tête.

--Pourquoi prendre une résolution si vive?

--Vous allez le comprendre. Le Prince a un enfant malade dans le harem.

Il a fait vœu hier au soir, afin d'obtenir la guérison de l'être

aimé et de calmer la mère, d'accorder ce matin la première demande que

lui ferait la première personne qu'il rencontrerait. Le sort a voulu

que cette première personne fût Osman-Beg. Vous n'ignorez pas que le

Prince tient ses promesses?

--Surtout celles-là, murmura Abdoullah-Khan consterné.

Il regarda le Moulla, il regarda le médecin et se trouva fort

embarrassé. Le Prince de Kandahar n'était ni méchant, ni tyrannique;

mais il aimait tendrement ses femmes et ses enfants, et, puisqu'il

avait fait un vœu pour chasser la maladie de son harem, il ne

voudrait certainement y manquer, pour rien au monde. En outre,

Abdoullah-Khan ne laissait pas de se rendre compte de la magnificence

de son propre palais, de la beauté de ses tentures et de ses tapis, de

la plénitude connue de ses coffres, et il ne trouvait pas que cette

splendeur constituât, en sa faveur, une circonstance atténuante,

si, par une rébellion inopportune, il tombait sous le coup de la

confiscation. Plus il réfléchissait, plus il devenait perplexe, et ses

deux interlocuteurs le laissaient tout à fait libre, par leur silence,

de poursuivre une méditation qu'ils jugeaient salutaire et dont ils

attendaient les meilleurs résultats. Enfin, Abdoullah-Khan releva la

tête et s'écria péremptoirement:

--Qu'on fasse venir mon fils Akbar!

Au bout d'un moment, Akbar entra, salua et se tint debout près de la

porte.

--Mon fils, dit Abdoullah d'une voix traînante et assez humble, fort

différente de son accent ordinaire, il plaît au Prince (que les vertus

de Son Altesse soient récompensées sur la terre et dans le ciel!), il

plaît au magnifique Prince de m'ordonner l'expulsion de Mohsèn. Il faut

que ce vagabond soit livré à son oncle, qui va le traiter comme il

paraît le mériter, ainsi que l'autre personne coupable! Tout ce que le

Prince ordonne est bien. Je vais me rendre immédiatement auprès de Son

Altesse, afin de prendre ses ordres et d'obtenir de sa bonté souveraine

un moyen de faire les choses sans noircir mon visage. Pour vous, gardez

bien cette maison pendant ma courte absence. Veillez à ce que les deux

scélérats qui y sont entrés ne s'en échappent pas!... Veillez-y avec

soin, mon fils! Vous pouvez assez comprendre quel malheur affreux

serait leur fuite! S'ils gagnaient la campagne, on ne parviendrait

peut-être jamais à les rejoindre! Vous m'avez bien compris, mon fils?

Akbar s'inclina et mit les deux bras en croix sur sa poitrine.

Abdoullah continua son propos en s'adressant au Moulla et au médecin.

--Ne vous étonnez pas des recommandations expresses que je lui fais.

La jeunesse est peu intelligente, elle est étourdie, je ne voudrais

pour rien au monde qu'un homme condamné par Son Altesse échappât au

châtiment mérité, et surtout par une négligence quelconque de ma part.

Les deux assistants, également charmés et édifiés de ce qu'ils voyaient

et entendaient, voulurent prendre congé d'Abdoullah-Khan; mais celui-ci

les retint.

--Non! leur dit-il, il ne convient pas que vous me quittiez. On

pourrait dire plus tard que j'ai parlé secrètement à Mohsèn, on

pourrait dire beaucoup de choses.... L'innocence même et la fidélité ne

doivent pas s'exposer au soupçon. Soyez assez bons pour m'accompagner

l'un et l'autre auprès du Prince.

Cette demande fut facilement accordée et les trois personnages étant

sortis ensemble de la cour, montés sur leurs chevaux de parade et

entourés de leurs suites respectives, arrivèrent bientôt au palais et

furent introduits en présence du Prince.

Celui-ci accueillit son lieutenant avec sa bonté accoutumée. Mais

pendant que l'entrevue durait, et elle fut longue parce que Abdoullah

employa tous ses efforts, tout son esprit, toutes les ressources de son

intelligence pour la rendre interminable, il arriva chez lui ce qu'on

va lire.

Akbar revenu dans l'appartement où se tenait Mohsèn, lui dit:

--Le Prince ordonne qu'on vous livre à vos ennemis. Mon père ne peut

pas le braver ouvertement; Son Altesse a trop de forces, mais il vous

défendra par la ruse. Nous allons monter à cheval et, sans perdre de

temps, nous sortirons de la ville, nous gagnerons la campagne. Demain

sera demain et on verra alors ce qu'il faudra faire.

--Allons! répondit Mohsèn en se levant. Mais il avait le cœur

gros. Depuis une heure et plus il s'était habitué à croire Djemylèh

en dehors de toutes les épreuves. Il causait avec son hôte et

gardait extérieurement la froide apparence dont un guerrier ne peut

se départir; mais derrière cet aspect menteur de son visage et de

sa contenance, il rêvait. Toutes les flammes de la joie, toutes

les flammes de l'amour possédaient son être. Quand on aime, on ne

fait qu'aimer. A travers tout, en dessus de tout, on aime, et cette

trame d'or forme le fond invariable sur lequel se brodent toutes les

pensées véritables. Ce qu'on dit en dehors n'est que du verbiage. On

n'y tient pas, cela n'est pas de vous, et, si on s'y intéresse c'est

que, secrètement, cela tient à l'amour ou y revient. Hors de l'amour,

qu'y a-t-il? Que peut-il y avoir? Quelle joie, quels transports de

s'y abandonner tout entier, sans rien réserver pour quoi que ce soit

qui s'en éloigne. Projets, espérances, désirs, craintes, terreurs

profondes, subites bravoures, certitudes infinies, échappées vers

l'enfer, perspectives sans fin, fleuries, étincelantes de soleil qui

atteignent au paradis, tout est l'amour, et dans celle qui est aimée

se viennent enfermer les mondes. En dehors, il n'y a que le néant,

moins que le néant et comme voile, par-dessus, le plus profond mépris.

C'était ce que sentait Mohsèn.

Mais, à ce moment, il lui fallait passer de la lumière à l'ombre, dans

cette ombre où il avait marché depuis la veille, et dont il était sorti

depuis quelques instants que le plus poignant bonheur avait envahi et

possédé son être. Ce temps de félicité était déjà passé. Il fallait

recommencer à gravir dans les ténèbres la route pierreuse et défoncée

des périls. Ce qu'il sentait, c'était pourtant toujours l'amour,

l'amour éperonné par la douleur même, plus superbe, peut-être, plus

intense, plus orgueilleux et puisant dans sa force la certitude de

ne jamais mourir, se nourrissant d'amertume, mais préférant ce mal à

tout bien. Et d'ailleurs, il faut le dire, il n'y avait pas là cette

peine, la plus âpre, la plus dure, la plus impardonnable de toutes au

destin qui l'impose: il n'était question, du moins, ni de séparation ni

d'absence.

Il ne fut pas facile de faire accepter aux dames du harem la nécessité

présente. Khadidjèh, la mère d'Akbar, Amynèh, sa sœur et Alyèh,

sa femme, poussèrent des cris et se mirent à pleurer, mais le temps

passait; l'affection même, que les maîtresses du logis avaient conçue

pour Djemylèh, aida à leur faire comprendre combien les minutes étaient

précieuses, et, malgré leurs sanglots et leurs cris, elles laissèrent

la jeune proscrite s'arracher de leurs bras et suivre Akbar qui l'amena

à son amant.

On avait en grande hâte équipé et amené les chevaux. Akbar, Mohsèn et

Djemylèh se mirent en selle, une douzaine de soldats fit comme eux, et

la cavalcade, prenant une rue détournée, gagna au pas une des portes

de la citadelle qui donnait sur la campagne, bien résolue à passer sur

le ventre des gardes, si ceux-ci cherchaient à l'arrêter; mais ils n'y

songèrent pas, et, une fois dehors, Akbar mit sa monture au galop, et

ses compagnons l'imitèrent.

Pendant deux heures, l'allure ne se ralentit pas un instant pour

laisser souffler les chevaux. Mais ceux-ci étaient de la bonne race du

nord, et leur pas allongé, la fermeté avec laquelle ils le soutinrent,

firent faire beaucoup de route. On ne parlait pas, naturellement;

cependant Akbar, jugeant qu'on était assez loin et que la poursuite

n'était plus possible, d'autant que personne ne pouvait savoir, en

ville, la direction qu'il avait prise, Akbar se mit au pas, et,

discrètement, se tint à une distance assez grande des deux amants pour

leur laisser toute liberté de s'entretenir. Il servait de guide. Les

cavaliers étaient, partie à ses côtés, partie en arrière-garde, partie

dispersés sur les flancs, tous regardant autour d'eux l'horizon, à

mesure qu'ils cheminaient; et ainsi, Mohsèn et Djemylèh se voyaient

comme seuls.

--Ne te repens-tu pas? dit le jeune homme.

--De quoi?

--De m'avoir aimé, de m'avoir cherché, de m'avoir suivi?

--Tu serais mort, si je n'étais venue. Tu mourais.

--Ce serait fini peut-être à cette heure; tu serais assise, paisible,

dans ta maison, auprès de ta mère, entourée des tiens.

--Et tu serais mort! poursuivit Djemylèh. Je t'aurais vu tous les jours

que moi-même j'aurais vécu; je t'aurais vu, sous mes yeux, dans mon

cœur, ne pouvant pas même, à force de remords et de chagrins, te

ranimer une seule seconde, et moi, je serais couverte de honte à mes

propres yeux, lâche, fausse, odieuse à ce qui aurait pu deviner mon

crime, meurtrière de ma tendresse, traîtresse au maître de mon âme. De

quoi me parles-tu? Et qu'imagines-tu donc de meilleur pour moi que ce

que j'ai? Mohsèn! ma vie, mes yeux, ma pensée unique! Tu crois donc

que je ne suis pas heureuse depuis hier au soir? Mais, songes-y donc!

Je ne t'ai pas quitté! Je n'ai plus cessé d'être avec toi! d'être à

toi! Chacun sait que je suis à toi! Je ne puis être qu'à toi seul! On

parle de danger! Mais, aussitôt, je suis là, avec toi, à côté de toi,

contre toi! Et plus le danger est grand, moins je m'éloigne, plus je

m'approche, plus je me confonds avec toi! Ne tremble donc pas; si je

n'étais là, tu n'aurais peur de rien! Pourquoi veux-tu rejeter de ton

être ce morceau qui en est, qui est moi, et qui ne peut ni vivre ni

mourir sans toi?

La beauté est belle; la passion, l'amour absolu sont plus beaux et

plus adorables. Jamais idole, si parfaite que l'ait imaginée ou faite

l'ouvrier, n'approche en perfection d'un visage où l'affection dévouée

répand cette inspiration toute céleste. Mohsèn était enivré d'entendre

Djemylèh disant de telles choses et de la regarder les disant. Elle

le transportait avec elle-même dans cette sphère brûlante, où, devant

la sensation présente, l'avenir et le passé sont également anéantis.

Et, de la sorte, ces enfants, qu'une protection bizarre entourait, que

des haines directes, actives, furieuses, poursuivaient, que le hasard

venait de trahir, et qui, sauf un miracle, ne pouvaient s'échapper de

l'enceinte étroite où les resserrait leur perte, dans laquelle ils

tournaient, oui, ces amants planaient ensemble dans l'éther du plus

absolu bonheur que l'homme le plus fortuné puisse respirer jamais!

Ils étaient dans un de ces moments où l'esprit acquiert, par l'effet

même de la félicité qui l'emporte, une activité, une puissance de

perception supérieure à celle qu'il a d'ordinaire. Alors, tout absorbé

qu'on est dans ce qu'on chérit, rien ne passe inaperçu, rien ne se

montre qui ne laisse trace sur le cœur, et, par lui, dans la

mémoire. Ce regard ne tombe pas sur un caillou, dont la forme et la

couleur ne restent pour jamais fixés dans le souvenir; et l'hirondelle

qui traverse l'espace au moment où une parole adorée retentit à votre

oreille, vous la verrez toujours, toujours, jusqu'aux derniers

moments de votre vie, passer rapide dans les cieux que vous aurez

contemplés alors, et jamais oubliés. Non! Mohsèn ne devait plus perdre

l'impression de ce soleil qui se couchait à sa droite, derrière un

bouquet d'arbres; et quand Djemylèh lui dit, avec l'accent le plus

tendre:

--Pourquoi me regardes-tu ainsi?

Et qu'il lui répondit:

--C'est parce que je t'adore!

Et qu'elle ajouta avec un air de tête enivrant:

--Tu crois?...

A ce moment, Mohsèn s'aperçut que la manche de Djemylèh avait un reflet

bleu, et cette sensation lui resta comme empreinte avec le feu dans la

mémoire au milieu de son délire.

Nouvelles Asiatiques · 第 20 / 25 段