assistants; cela sert à savoir avec précision à qui l'on a affaire.
Mohsèn-Beg n'était pas présent. Je m'en étonnai. Je ne trouvai pas
naturel que, dans une nuit où il devait y avoir des coups de fusil
échangés, un si brave jeune homme se fût absenté. Cette étrangeté
m'ayant donné à réfléchir, je ne rentrai pas au logis avec vous, mais
m'en allai par le bazar, tournant autour de la demeure de votre frère.
Je demandai aux gardes de police s'ils n'avaient pas connaissance d'un
jeune homme que je leur décrivis, seul ou suivi d'une femme. Aucun
n'avait rien remarqué de semblable, jusqu'à ce que j'en interrogeai
un qui, non seulement, satisfit à ma demande par un oui, mais encore
ajouta que le personnage qu'il venait de voir passer, accompagné comme
je le lui disais, était précisément Mohsèn-Beg, fils de Mohammed-Beg,
des Ahmedzyys; il étendit le bras dans la direction suivie par les deux
fugitifs et me dit l'heure où il les avait aperçus; c'était précisément
pendant que nous commencions à enfoncer la porte de votre frère. Je
continuai ma recherche, certain, désormais, qu'elle en valait la peine,
et, après plusieurs heures passées à suivre un chemin, à le quitter, à
en prendre un autre, à interroger les guetteurs de nuit, à me tromper,
à retrouver la piste, j'arrivai enfin à découvrir de loin les deux
fugitifs que je cherchais.
C'était dans un quartier désert, au milieu de maisons ruinées. Mohsèn
soutenait la marche de sa compagne, épuisée de fatigue, à ce qu'il
semblait, et jetait autour de lui des regards inquiets et soupçonneux.
Je me cachai à sa vue derrière un pan de muraille, et, de là,
j'observai bien ce qu'il faisait. Il cherchait un abri, évidemment,
dans l'intention de trouver quelque repos. Il eut ce qu'il voulait.
Il descendit dans un caveau à moitié effondré et y fit entrer celle
qu'il conduisait. Au bout de peu d'instants, il remonta seul, considéra
avec soin les alentours et, croyant n'avoir pas été aperçu, car je me
dissimulais avec un soin extrême, il disposa quelques grosses pierres
afin de masquer le lieu de sa retraite, et rejoignit la femme dans
le souterrain. Je restai quelques minutes pour me convaincre qu'il
n'allait pas sortir. Il ne bougea pas. L'aube commençait à rougir
le ciel; je vous avertis, et, maintenant, prenez tel parti qui vous
paraîtra le plus sage.
Osman n'avait pas interrompu le récit de son nayb. Quand celui-ci cessa
de parler, il se leva et lui donna l'ordre de réveiller ses fils et ses
hommes. Ce monde s'étant mis sur pied, la troupe vengeresse entra en
campagne sous la conduite de celui qui venait de révéler la retraite
des amants et on ne doutait pas qu'ils ne fussent à cette heure
profondément endormis, se croyant en parfaite sécurité.
Pour se trouver ainsi réduits à l'asile des chacals et des chiens, il
fallait qu'un accident imprévu les eût privés de la protection qu'ils
avaient la confiance de trouver, quand ils étaient sortis de la demeure
assiégée de Mohammed. En effet, les malheureux enfants n'avaient pas
eu de bonheur. Ils étaient, à la vérité, arrivés sans malencontre
jusqu'à la maison de leur parent Iousèf, très éloignée de celle qu'ils
quittaient. Djemylèh, peu accoutumée à des marches si longues, et,
d'ailleurs, frêle et délicate, éprouvait une fatigue extrême, mais
qu'elle n'avouait pas; elle se consolait par le bonheur d'être auprès
de Mohsèn et l'espérance de se trouver bientôt en sûreté avec lui.
Mais celui-ci eut beau ébranler la porte à coups de crosse de fusil;
après avoir frappé longtemps d'une manière plus modeste, il ne réussit
pas à se faire ouvrir, et, comme il pensait sérieusement à défoncer
l'obstacle, un voisin lui cria que, depuis quinze jours, Iousèf-Beg
et tous les siens étaient partis pour Peshawèr et ne reviendraient
certainement pas de l'année.
Ce fut la foudre sur la tête des fugitifs. Pendant tout le trajet,
Mohsèn avait marché derrière Djemylèh, la main sur la batterie de son
mousquet, s'attendant à chaque minute à entendre les pas de l'ennemi.
Il ne pouvait imaginer combien de temps son père parviendrait à tenir
bon; il savait, au contraire, de façon certaine, que la maison finirait
par être forcée; sur ce qui se passerait alors, il ne s'interrogeait
pas, et son courage et sa gaieté étaient tenus debout par la certitude
d'avoir un refuge assuré, où, pendant des semaines, il resterait caché
avec son trésor, sans que celui-ci courût aucun risque.
Mais quand il vit que son oncle lui manquait et qu'il était dans la
rue, et qu'il ne savait où aller, et qu'il n'avait pas un endroit
sur la terre, non, pas un endroit dans l'univers entier où Djemylèh
pût être à l'abri de l'injure et de la mort, lorsqu'au contraire,
il sentit, aux frissons de sa chair, aux angoisses de son âme, que
l'injure, la vengeance couraient après la passion de sa vie, après la
fille charmante qu'il emmenait et dont il était si tendrement aimé,
qu'il aimait, lui, à en mourir, et que la mort, l'injure, allaient
atteindre cette merveille sacrée, tout à l'heure, peut-être avant une
minute; qu'elles tournaient, peut-être, à ce moment, le coin de la
rue où il était, là, avec elle, ne sachant que devenir, alors il ne
sentit pas son courage s'éteindre, non, il ne sentit pas cela, mais il
s'aperçut que ce courage s'alanguissait, s'étonnait, se raidissait, et
quant à sa gaieté, elle disparut.
Djemylèh, tout au contraire. Elle regarda son amant, et le voyant pâle:
--Qu'as-tu? lui dit-elle, ne suis-je pas avec toi? Ma vie n'est-elle
pas dans la tienne? Si l'un de nous meurt, l'autre ne va-t-il pas
mourir tout de suite aussi? Qui nous séparera?
--Personne! répondit Mohsèn. Mais, toi, toi, toi, devenir malheureuse!
Toi, frappée!
A cette pensée, il cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer
amèrement. Elle écarta gentiment les doigts mouillés de larmes, crispés
sur le front et sur les joues qu'elle aimait, et jetant les bras autour
du cou de Mohsèn:
--Non! oh! non! non! continua-t-elle, ne pense pas à moi seule,
pense à nous deux, et tant que nous sommes ensemble, tout est bien!
Cachons-nous! Que sais-je? Gagnons du temps! ne nous laissons pas
prendre!
--Mais que faire! s'écria Mohsèn en frappant du pied. Pas une
ressource! et ton père nous poursuit certainement à cette heure! Il
nous trouvera, il va nous trouver! Où aller? Que devenir?
--Oui, où aller? poursuivit Djemylèh; moi, je ne sais pas: mais tu le
trouveras, j'en suis sûre! tu Aras le trouver tout à l'heure dans ta
tête; parce que, toi, tu es brave, tu ne trembles devant aucun péril,
mon cher, cher Mohsèn, et tu sauveras ta femme!
Elle le tenait toujours enserré, seulement sa main droite s'était
retirée du cou du jeune homme et lui caressait les yeux et en essuyait
les larmes. Soit réaction du mouvement de faiblesse qu'il venait
d'éprouver, soit effet de cette magnétique influence que l'amour étend
sur ceux dont il est maître, Mohsèn, tout à coup, revint à lui, la
clarté rentra dans sa tête, et se dégageant doucement de l'étreinte
chérie qui le retenait, il regarda Djemylèh d'un air calme, et,
devenant un autre homme, il dit posément:
--Ce quartier est absolument désert et contient bien des ruines.
Cherchons un abri momentané, une cave, s'il se peut. Tu vas t'y
reposer, y dormir. Ce serait un grand hasard si l'on nous y découvrait.
Dans la journée, je tacherai de sortir avec les précautions possibles
et d'avoir à manger. A tout prendre, nous pouvons supporter la faim
jusqu'à ce soir, et, ayant ainsi douze à quinze heures devant nous,
peut-être une idée heureuse nous viendra-t-elle et saurons-nous comment
employer la prochaine nuit pour notre salut.
Djemylèh approuva le plan que venait de lui exposer son jeune
protecteur, et ils se mirent en route. Ils commencèrent bientôt à
entrer dans les décombres. Ils franchirent plusieurs murailles.
Quelques serpents et des bêtes venimeuses fuyaient, çà et là, devant
eux; mais ils ne s'en inquiétèrent pas. Ils avaient une impression
générale de méfiance et regardaient autour d'eux, mais ne se doutaient
pas qu'ils étaient découverts et ne sentaient pas sur eux les regards
de l'espion.
Ils arrivèrent de la sorte jusqu'au caveau où le nayb d'Osman les
avait vus entrer. Après un instant, Djemylèh, qui avait posé sa tête
sur les genoux de Mohsèn, s'endormit d'un sommeil profond, résultat
naturel de sa grande jeunesse et de l'épuisement de ses forces, et,
pendant quelques minutes, son amant subit la même influence. Mais, tout
à coup il se réveilla complètement. Un malaise indéfinissable chassa,
pour lui, jusqu'à l'apparence de la lassitude. Son sang courait vif
dans ses veines et bouillait. Il sentait un danger. Il avait trop à
perdre. Il ne pouvait pas trop garder, pas trop se tenir prêt à tout;
il contempla la dormeuse avec un attendrissement, avec une passion,
avec une émotion d'attachement dévoué, qui courut dans toutes les
fibres de son être, et alors, ayant soulevé doucement la tête de
Djemylèh, il posa cette tête adorée sur une touffe d'herbes et sortit
pour surveiller les alentours.
Il n'aperçut rien. Le jour grandissait rapidement. Sur l'horizon bleu
se découpaient, comme une silhouette dorée et verte, les terrasses
de quelques maisons et plusieurs arbres touffus, ornements des cours
voisines. Il se coucha par terre, afin d'être mieux caché et pendant
assez longtemps, peut-être pendant une heure, resta ainsi, entouré
d'un calme absolu. A la fin, il entendit distinctement des pas assez
nombreux. Il prêta l'oreille et saisit des chuchotements.
--Les voici! pensa-t-il rapidement. Rien qui ressemblât à de la peur ne
toucha son courage, dur comme l'acier.
Il se releva sur un genou et tira son long couteau qu'il assura
fortement dans sa main, et, à peine était-il ainsi préparé, un
homme franchit le mur derrière lequel il se tenait. C'était le nayb
d'Osman-Beg. Il servait de guide à l'ennemi. Mohsèn se releva
brusquement et presque avant que le nayb l'eût même aperçu, il porta à
celui-ci un coup furieux sur la tête, fendit son turban de toile bleu
clair rayé de rouge et l'étendit mort sur la place, puis se jeta sur un
autre assaillant qui parut à côté du nayb: c'était un de ses cousins,
l'aîné: il l'abattit d'un vigoureux coup de taille et aborda son oncle
lui-même. Celui-ci n'eut que le temps tout juste de parer du sabre;
alors, le plus inégal de tous les combats commença entre Mohsèn et la
bande qui le poursuivait.
Mais, sans le savoir, il avait deux avantages sur ses adversaires.
D'abord la rapidité, la violence, le succès de son attaque les avait
jetés dans la défensive et ils en étaient tellement abasourdis qu'en
eux-mêmes ils se demandaient si, vraiment, Mohsèn était seul. Ensuite,
Osman-Beg avait donné l'ordre de le prendre vivant; on n'irait donc
pas le frapper, et, tandis que ses coups à lui portaient dru, on se
contentait de le serrer, ne se fiant pas à approcher de trop près et
on ne comptait que sur sa fatigue pour le mettre à bas. Il était loin
encore de cette extrémité; ses forces semblaient s'accroître à chaque
coup porté à droite et à gauche. Cependant, le calcul d'Osman-Beg se
fût à la longue trouvé juste. L'épuisement serait venu pour le brave
combattant. Par bonheur, un incident, sur lequel personne ne comptait,
vint changer bientôt la face des affaires.
Mohsèn, en tuant le nayb, en blessant son cousin, en en atteignant
bien d'autres, avait poussé devant lui tous ses assaillants et ceux-ci
embarrassés de tenir pied continuaient à reculer, si bien que, sans le
vouloir et sans le prévoir, ils sortirent tous ensemble des ruines et
se trouvèrent sur le bord de la rue. La population s'assembla pour
juger des coups avec l'intérêt extrême qu'une affaire de ce genre
excite en chaque pays, mais surtout parmi des gens aussi belliqueux
que le sont les Afghans. Un intérêt très prononcé se manifestait dans
la foule pour le beau et brave jeune homme, malmenant d'une façon si
rude et à lui seul un si grand nombre d'adversaires. On n'était pas
précisément choqué de voir ses ennemis l'assaillir avec des forces
disproportionnées; de semblables délicatesses ne sont ni de tous les
temps ni de tous les lieux, et, en général, on conçoit l'utilité de
tuer son ennemi comme on peut; mais Mohsèn était vaillant, on le
voyait, on en jouissait, chacun de ses coups d'audace excitait un
frémissement d'enthousiasme et de sympathie; néanmoins, on ne faisait
rien pour le tirer du péril, sinon de prononcer tout haut des vœux
dont les femmes surtout, garnissant le haut des terrasses, étaient
prodigues. A ce moment, parut un jeune homme à cheval.
Son turban bleu, rayé de rouge, était de soie fine et la frange en
retombait élégamment sur l'épaule. Il avait une tunique courte de
cachemire, serrée à la taille par un ceinturon garni de pierreries,
auquel pendait un sabre magnifique et ses pantalons étaient de cendal
rouge. Quant aux harnachements de sa monture, vrai turcoman blanc de
pure race, ils reluisaient d'or, de turquoises, de perles et d'émaux.
Devant ce cavalier, marchaient douze serviteurs militaires, armés
de boucliers, de sabres, de poignards, de pistolets et le fusil sur
l'épaule. Il s'arrêta brusquement avec ses hommes, pour regarder ce qui
se passait et cela lui déplut. Son sourcil se fronçait, sa physionomie
revêtit une expression arrogante et terrible, et il s'écria d'une voix
forte:
--Quels sont ces hommes?
--Des Ahmedzyys! répondit une voix dans la foule; et pourquoi Osman-Beg
Ahmedzyy veut-il prendre le sang du jeune homme qui est là à se
défendre depuis un quart d'heure, Dieu le sait!
--Mais, moi, je ne le sais pas, et il semble trop insolent qu'une
famille maudite vienne assassiner les gens dans un quartier qui n'est
pas le sien et qui est le mien! Holà, Osman-Beg, cède, recule, laisse
ta proie, va-t'en, ou, j'en jure par les tombeaux de tous les saints,
tu ne sortiras pas d'ici vivant!
Et comme si ces paroles n'eussent pas été assez péremptoires, le
cavalier mit le sabre à la main, fit sauter son cheval au milieu des
combattants, et ses serviteurs, empoignant leurs boucliers et tirant
leurs sabres, bousculèrent les hommes d'Osman-Beg, et, beaucoup plus
nombreux; les éloignèrent brusquement de Mohsèn, qui se trouva d'un
coup protégé par un rempart vivant, bien vivant et prêt à ôter la vie à
ceux qui menaçaient la sienne.
Osman-Beg jugea tout de suite sa situation. Il comprit l'impossibilité
de la lutte, et, dédaignant toute récrimination, donna, d'un ton bref,
le signal à son monde, le rallia et partit, non sans avoir affronté son
nouvel adversaire d'un regard chargé de haine, de défi et de promesses
vengeresses.
Alors on put se reconnaître. Mohsèn, délivré inespérément des étreintes
d'une lutte si inégale et dominé par la pensée de celle qu'il aimait,
eut tout d'abord l'instinct de se retourner vivement vers l'endroit où
il l'avait cachée; mais, elle était à côté de lui et lui tendait son
fusil qu'il avait laissé dans le caveau. Cette action de femme soumise
et dévouée, apportant, au milieu du combat, une arme à son mari, plut à
la foule rassemblée et parut impressionner plus favorablement encore
le jeune cavalier qui avait pris le parti du faible. Il salua Mohsèn
avec une courtoisie grave et lui dit:
--Béni soit Dieu qui m'a fait arriver à propos!
Et indiquant du doigt le corps du nayb expirant:
--Vous avez le bras ferme pour votre âge!
Mohsèn sourit froidement; ce compliment l'enchantait; il mit le pied
sur la poitrine de son ennemi, avec la même indifférence affectée
qu'il eût fait pour quelque reptile écrasé, et, sans plus s'en occuper
autrement, répondit:
--Quel est le noble nom de Votre Excellence afin que je puisse la
remercier comme je le dois?
--Mon nom, repartit le cavalier, est Akbar-Khan et je suis de la tribu
des Mouradzyys.
C'était à l'adversaire acharné de sa race que, pour le moment, Mohsèn
devait la vie et cet adversaire ajouta en élevant la voix:
--Mon père est Abdoullah-Khan, et sans doute vous connaissez qu'il est
le lieutenant favori et le ministre tout puissant de Son Altesse, que
Dieu conserve!
Ainsi c'était non seulement un homme d'une race héréditairement
hostile, c'était le fils même du plus cruel des persécuteurs de sa
maison qui venait, à la vérité, de sauver Mohsèn et Djemylèh, mais qui,
de fait, les tenait entre ses mains, aussi serrés que le moineau le
peut être dans les serres de l'autour.
Le fils de Mohammed-Beg s'était cru sauvé, au moins pour quelque
temps, et son imagination rapide venait même de lui présenter dans
un tableau délicieux, Djemylèh, reposée, calme, heureuse. Le tableau
fut brutalement arraché de sa tête et en place la réalité odieuse se
peignit en couleurs noires. Derrière les amants, menaçaient l'oncle
et la bande meurtrière; si en cachant leurs noms et à la faveur de
quelques mensonges, ils réussissaient à se débarrasser d'Akbar-Khan,
ils allaient dans quelques minutes, tout au plus dans quelques heures,
retomber sous le péril qui, certainement, les guettait. Il était grand
jour, ils ne pouvaient plus songer à se cacher. Ne sachant où trouver
un refuge, ils allaient être repris et perdus. Se mettre sous la
protection d'Akbar-Khan, toujours au moyen de quelque fraude, et en
se faisant passer pour autres qu'ils n'étaient, c'était périr à coup
sûr. Osman-Beg n'allait probablement pas tarder à les dénoncer, à les
faire connaître et alors non seulement Akbar les ferait périr, mais il
les traiterait de lâches et leur reprocherait, non sans apparence de
raison, d'avoir eu peur de lui; alors que deviendrait Djemylèh?
Dans son angoisse, Mohsèn la regarda; un fier sourire brillait sur le
visage de la jeune fille. Une inspiration singulière était dans ses
beaux yeux. Elle ne dit pas un mot, il la comprit:
--Je ne connais pas votre père, dit-il à Akbar, mais qui n'a pas
entendu son nom? Vous plaît-il de ne pas retirer la main que vous avez
étendue sur ma tête? Alors menez-moi auprès de lui et je vous parlerai
à tous deux.
Le jeune chef fit un signe d'assentiment. Mohsèn se plaça à côté de
son cheval; Djemylèh marchait derrière lui; les soldats reprirent
la tête, et tous les Mouradzyys, avec les deux Ahmedzyys au milieu
d'eux, protégés par eux, inconnus de tous, traversèrent les bazars,
traversèrent la grande place, arrivèrent devant la citadelle, en
franchirent la porte, encombrée de soldats, de serviteurs et de
dignitaires, et, ayant parcouru deux ruelles étroites, parvinrent au
palais occupé par Abdoullah-Khan, où toute la compagnie entra.
Akbar avait dit deux mots à un esclave beloutje, qui s'était hâté
de le devancer dans l'intérieur de la cour. Au moment où le chef
descendait de cheval, cet esclave revint accompagné d'une servante qui,
s'adressant à Djemylèh avec respect, l'engagea à la suivre dans le
harem, où elle allait la conduire. Aucune proposition ne pouvait être
plus convenable et plus polie, et Akbar, en ménageant cet accueil à la
femme de son hôte, qu'il n'avait pas même semblé apercevoir, s'était
conduit comme on devait l'attendre d'un homme de sa condition.
Mohsèn, d'un geste de sa main gauche, parut engager la jeune femme
à accepter l'invitation, et Djemylèh se dirigea vers la porte basse
conduisant à l'appartement des femmes; elle était à peine engagée dans
le couloir étroit que, tout à coup, par un mouvement rapide, Mohsèn se
jeta sur ses pas, l'atteignit au moment où la servante levait le voile
intérieur, la prit par la main, l'entraîna, et se mettant à courir
avec elle, jetant brusquement de côté deux domestiques qui essayèrent
de l'arrêter, il se précipita dans un petit jardin rempli de fleurs,
au milieu duquel était un bassin de marbre blanc avec un jet d'eau;
et, montant les trois degrés qu'il vit conduire à une portière de soie
bariolée à fond rouge, il écarta l'étoffe, entra dans une vaste salle,
où, apercevant, assises sur le tapis, dans un coin, trois dames, dont
l'une était âgée et l'autre très jeune, il se prosterna devant la
plus âgée, Djemylèh à son côté, et, prenant dans ses mains le bord de
la robe de celle qu'il supposait être la maîtresse de la maison, il
s'écria:
--Protection!
La stupéfaction se peignit sur les traits de celle qu'il implorait
ainsi et de ses deux compagnes. Leurs regards se portaient
alternativement sur le téméraire envahisseur du lieu saint et sur
celle qui l'accompagnait; mais, s'ils étaient toujours étonnés, ils
n'exprimaient rien d'hostile. La charmante figure de Mohsèn n'indiquait
pas un fou, encore moins un insolent, et Djemylèh, qui venait de jeter
son voile, était si jolie, si digne, si noble dans toute sa contenance,
qu'un sentiment de compassion, de sympathie, d'affection commençait à
naître dans les yeux de celles dont on implorait le secours, et qui
n'avaient pas encore pu trouver la force de dire un seul mot, quand,
par deux portes, Abdoullah-Khan et Akbar entrèrent dans l'appartement.
Le premier, un vieillard, à l'air sombre et préoccupé, arrivait par
hasard. Il entrait chez sa femme et venait voir sa fille et sa bru.
L'autre, d'abord confondu par l'action inouïe de Mohsèn, courait après
lui, résolu à châtier ce qu'il avait quelque droit de considérer comme
monstrueux. Voyant son père debout devant la porte, et là, sur le
tapis, prosterné, Mohsèn aux pieds de sa mère, il s'arrêta.
--Qu'est cela? demanda Abdoullah-Khan.
--Madame, dit Mohsèn, tenant toujours de ses deux mains la robe de sa
protectrice, madame, je suis un Afghan; je suis noble; j'aime cette
femme qui est à mon côté; elle m'aime; son père est l'ennemi du mien;
nous nous sommes enfuis; on veut nous tuer; je veux bien mourir, mais
non pas qu'elle meure, ni qu'on la maltraite, ni qu'on l'afflige....
Madame, on nous poursuit, on nous épie, votre noble fils nous a sauvés
tout à l'heure; lui, parti, nous péririons plus sûrement. Sauvez-nous!
La dame ne répondit rien, mais regarda son mari d'un air suppliant, et
les deux jeunes femmes en firent de même, l'une pour son père et son
frère, l'autre pour son mari. Mais Abdoullah-Khan fronça le sourcil,
et, s'asseyant dans un angle du salon, laissa tomber ces paroles amères:
--Que signifient ces folles équipées? Eh! depuis quand un Afghan, un
noble, est-il tellement égaré par la peur, qu'il ne se croie pas en
sûreté suffisante quand il est chez moi? Du moment que mon fils vous
protège, qu'avez-vous à réclamer davantage? Qui vous aurait osé toucher?
--Vous! repartit Mohsèn en le regardant entre les deux yeux.
--Moi? s'écria le vieux chef.
Il secoua la tête avec dédain et continua:
--Vous êtes fou! mais comme l'irréflexion ne saurait servir d'excuse
pour une témérité telle que la vôtre, vous serez châtié.
Et Abdoullah-Khan fit le signe de frapper dans ses mains pour appeler
ses gens. Mais Mohsèn, s'adressant de nouveau à la dame âgée, lui dit:
--Votre époux ne me touchera pas! Il ne me fera ni châtier, ni
insulter, vous me garderez de lui, madame; je suis Mohsèn, fils de
Mohammed, Ahmedzyy, et celle-ci est ma cousine, fille de mon oncle
Osman; les vôtres ont fait périr deux de mes proches, il n'y a pas plus
de trois ans; me voilà, moi; la voilà, elle, vous pouvez nous tuer
sans, nulle peine, le ferez-vous?
En prononçant ces dernières paroles, Mohsèn se releva tout droit, et
Djemylèh avec lui. Ils se prirent par la main et regardèrent fixement
Abdoullah.
Celui-ci serrait avec force le manche de son couteau, et ses yeux creux
ne promettaient rien de bon, quand la vieille dame lui dit:
--Monseigneur, écoutez la vérité! Si vous touchez à ces enfants, qui
ont réclamé mon appui en tenant un pan de ma robe, vous perdez votre
honneur devant les hommes, et, à leurs yeux, votre visage, qui est
étincelant comme l'argent, deviendra noir!
Abdoullah n'eut pas l'air convaincu. Il était clair que les sentiments
les plus vindicatifs flambaient dans son cœur, hargneux, féroces,
affamés de la proie tombée à leur portée, et que, si d'autres
considérations s'élevaient et les contenaient, celles-ci avaient peine
à résister, et, d'un moment à l'autre, pouvaient plier.