Mohsèn eut un éblouissement et ses yeux se troublèrent. Depuis cinq

ans, il n'avait pas vu sa cousine. Comme l'enfant, devenue femme,

était changée! Elle se tenait devant lui dans toute la perfection

d'une beauté qu'il n'avait imaginée jamais, ravissante par elle-même,

adorable dans sa robe de gaze rouge à fleurs d'or, ses beaux cheveux

entourés, il ne savait comment, dans des voiles bleus, transparents,

brodés d'argent, éclairés d'une rose. Son cœur battit, son âme

s'enivra, il ne put répondre un seul mot. Elle, d'une voix claire,

pénétrante, douce, irrésistible, continua:

--Ne le tue pas! c'est mon favori; c'est celui de mes frères que

j'aime le plus. Je t'aime aussi; je t'aime davantage, prends-moi pour

ta rançon! Prends-moi, fils de mon oncle, je serai ta femme, je te

suivrai, je deviendrai tienne, me veux-tu?

Elle s'inclina doucement vers lui. Il perdit la tête: sans comprendre

ce qui arrivait, ni ce qu'il faisait, il tomba sur les genoux, et

contempla avec ravissement l'apparition adorable qui se penchait sur

lui. Le ciel s'ouvrait à ses yeux. Il n'avait jamais songé à rien de

semblable. Il regardait, il regardait, il était heureux, il souffrait,

il ne pensait pas, il sentait, il aimait, et, comme il était absolument

perdu dans cette contemplation infinie et muette, Djemylèh, d'un geste

charmant, se renversant un peu en arrière, s'appuyant contre la

muraille et nouant ses deux bras derrière sa tête, acheva de le rendre

fou, en laissant tomber sur lui, du haut de ses beaux yeux, des rayons

divins dont il fut comme enveloppé sans pouvoir en soutenir, ni la

chaleur, ni l'enchantement. Il baissa le front, si bas, si bas, que sa

bouche se trouvant près d'un pan de la robe pourprée, il en saisit le

bord avec tendresse et le porta à ses lèvres. Alors Djemylèh soulevant

son petit pied nu, le posa sur l'épaule de celui qui, sans parler, se

déclarait si bien son esclave.

Ce fut une commotion électrique; ce contact magique portait en lui la

toute-puissance; l'humeur fière du jeune homme, déjà bien ébranlée, se

brisa comme un cristal sous cette pression presque insensible, et un

bonheur sans nom, une félicité sans bornes, une joie d'une intensité

sans pareille, pénétra par tous ses débris dans l'être entier de

l'Afghan. L'amour demande à chacun le don de ce qu'il a de plus cher;

c'est là ce qu'il faut céder; et, si l'on aime, c'est précisément ce

que l'on veut donner. Mohsèn donna sa vengeance, donna l'idée qu'il

se faisait de son honneur, donna sa liberté, se donna lui-même, et,

instinctivement, chercha encore, dans les plus profonds abîmes de son

être, s'il ne pourrait donner plus. Ce qu'il avait estimé jusqu'alors

au-dessus du ciel lui semblait mesquin en présence de ce qu'il eût

voulu prodiguer à son idole, et il se trouva en reste devant l'excès de

son adoration.

A genoux, le petit pied tenant son épaule, et, lui, courbé jusqu'à

terre, il releva de côté la tête, et Djemylèh le regardant aussi,

palpitante, mais sérieuse, lui dit:

--Je suis bien à toi! Maintenant, va-t'en! Viens par ici de peur que

mes parents ne te rencontrent, car ils vont rentrer. Il ne faut pas que

tu meures; tu es ma vie!

Elle retira son pied, prit la main de Mohsèn, le releva. Il se laissait

faire. Elle l'entraîna dans le fond de la maison, le conduisit vers

une porte de sortie, et écouta si aucun bruit dangereux ne se faisait

entendre. En vérité, la mort les entourait. Avant de lui ouvrir

passage, elle le regarda encore, se jeta dans ses bras, lui donna un

baiser et lui dit:

--Tu pars! Hélas! Tu pars!... Oui! Je suis bien à toi!... pour

toujours, entends-tu?

Des pas retentirent dans la maison; Djemylèh ouvrit rapidement la porte:

--Va-t'en! murmura-t-elle. Elle poussa le jeune homme, et celui-ci se

trouva dans une ruelle déserte. Le mur s'était refermé derrière lui.

La solitude ne le calma pas; au contraire, le délire, devenu son maître

à la vue de sa cousine, et porté alors, du moins il le semblait, à son

point le plus extrême, prit une autre direction, une autre forme, et

ne diminua pas. Il lui parut qu'il avait toujours aimé Djemylèh, que

les quelques minutes écoulées comprenaient sa vie, sa vie entière.

Auparavant, il n'avait nullement vécu; il ne se rappelait que vaguement

ce qu'il avait voulu, cherché, combiné, approuvé, blâmé une heure en

çà. Djemylèh était tout, remplissait l'univers, animait son être;

sans elle, il n'était rien, ne pouvait rien, ne savait rien; surtout

en dehors d'elle, il eût eu horreur, s'il l'avait pu, de désirer ni

d'espérer quoi que ce fût.

--Qu'ai-je fait? se disait-il avec amertume; je suis parti! Quel lâche!

J'ai eu peur! Ai-je eu peur? Pourquoi suis-je parti? Où est-elle? La

revoir! Oh! la revoir! Seulement la voir encore! Mais quand? Jamais!

Jamais je ne la reverrai! Je ne le lui ai pas demandé! Je n'ai pas

même eu le courage de lui dire que je l'aimais! Elle me méprise? Que

peut-elle penser d'un misérable comme moi? Elle! elle! Djemylèh! Il lui

faudrait à ses pieds, sous ses pieds ... un Sultan! un maître du monde!

Que suis-je? Un chien! Elle ne m'aimera jamais!

Il cacha son visage dans ses mains et pleura amèrement. Cependant le

souvenir d'une musique céleste s'éleva dans son esprit.

--Elle m'a dit: Je suis bien à toi!... L'a-t-elle dit? l'a-t-elle

réellement dit?... Comment l'a-t-elle dit!... Je suis à toi!...

Pourquoi?... Toujours?... Peut-être qu'elle n'a pas pensé ce que je

crois.... J'y donne un sens qu'elle n'y a pas mis.... Elle voulait

seulement par là me faire entendre.... Ah! que je souffre et comme je

voudrais mourir! Elle voulait sauver son frère, rien davantage! Elle

voulait me troubler! Elle voulait s'amuser de moi.... Les femmes sont

perfides! Eh bien! qu'elle s'amuse! qu'elle me trouble! qu'elle me

torture! Si cela lui plaît, qui le lui défend? Est-ce moi? Non, certes,

je suis son bien, je suis son jouet, la poussière de ses pieds, ce

qu'elle voudra! Qu'elle me brise, elle fera bien! Ce qu'elle veut est

bien! Ah! Djemylèh! Djemylèh!

Il rentra chez lui, pâle, malade; sa mère s'en aperçut. Elle le prit

dans ses bras; il appuya sa tête sur ses genoux et resta une partie de

la nuit sans dormir, sans parler. La fièvre le rongeait. Le lendemain,

il était tout à fait mal et demeura étendu sur son lit. A la faiblesse

étrange qui l'envahissait, détendait ses membres, il lui sembla que sa

fin était proche, et il en était content. Une hallucination presque

perpétuelle lui montrait Djemylèh. Tantôt elle prononçait, du même

accent dont il se souvenait si bien, ces mots qui, désormais, formaient

son existence même: «Je suis bien à toi.» Tantôt, et le plus souvent,

elle laissait tomber sur lui ce regard de dédain qu'il ne lui avait pas

vu, mais qu'il était sûr d'avoir trop bien mérité. Alors il souhaitait

d'en finir avec une existence sans bonheur.

Il lui arrivait aussi de chercher les moyens de revoir la fille

de son oncle. Mais aussitôt son imagination était bridée par les

impossibilités. Il avait pu une fois, une fois unique, en bravant

tout, pénétrer dans l'intérieur de la maison ennemie. On sait ce

qu'il allait y faire. Voulait-il, maintenant, risquer de perdre, avec

lui-même et plus sûrement encore que lui-même, celle qu'il aimait?

Que penserait-elle, d'ailleurs, en le revoyant? Le voulait-elle?

L'appelait-elle? Ce lui serait, sans doute, une joie que de mourir dans

les lieux où elle vivait, que de tomber sur le sol même foulé par ses

pieds chéris, que d'expirer dans l'air sacré qu'elle respirait; non, ce

ne serait pas autre chose qu'un bien suprême; mais, au moment de fermer

les yeux, sous la morsure cruelle du fer ou de la balle, rencontrer le

regard de Djemylèh et en éprouver la glaciale indifférence, quoi? la

haine méprisante, ce serait trop. Non, il ne fallait pas aller tomber

dans cette maison.

Mohsèn n'était certain, convaincu que d'une chose: c'est qu'il n'était

pas aimé. Pourquoi le croyait-il? C'est qu'il aimait trop. La folie

de la tendresse l'avait saisi à l'improviste, brusquement, rudement,

complètement; il n'avait rien compris à ce qui lui arrivait. Il se

rappelait toutefois ce que Djemylèh lui avait dit. Hélas! les paroles,

une à une, comme des perles, étaient conservées dans son cœur;

mais, à force de les écouter, de les redire, de les écouter encore, de

les considérer, il ne les comprenait plus, et il savait seulement qu'il

n'avait pu répondre un seul, un unique mot; il était bien misérable.

Sa mère le voyait s'éteindre. La poitrine du pauvre enfant

s'embarrassait, une chaleur torpide le dévorait. Il s'en allait.

Toutes les maisons voisines connaissaient son état, et, comme rien

n'expliquait un mal si subit, on était généralement d'accord qu'un

maléfice avait été jeté sur lui, et on se demandait d'où venait

le coup. Les uns prétendaient savoir que les Mouradzyys l'avaient

commandé, les autres accusaient tout bas le vieil Osman d'être le

meurtrier et d'avoir payé l'assassinat magique à un docteur juif.

C'était un soir, assez tard. Depuis deux jours, le jeune homme n'avait

plus dit une seule parole. Sa tête était tournée contre la muraille,

ses bras traînaient insensibles sur le lit; sa mère, après avoir étalé

bien des amulettes autour de lui, n'ayant plus d'espérance, s'attendait

à le voir expirer, le regardait avec des yeux avides, quand soudain,

à la grande surprise de la pauvre, presque à son effroi, Mohsèn

retourna brusquement la tête vers la porte; et, l'expression de son

visage changeant, une lueur de vie l'illumina. Il écoutait. Sa mère

n'entendait rien. Il se souleva, et d'une voix assurée prononça ces

paroles:

--Elle sort de sa maison et vient ici!

--Qui? mon fils! qui vient ici?

--Elle-même, ma mère, elle vient! Ouvrez-lui la porte! reprit Mohsèn

d'une voix éclatante. Il était hors de lui; mille flammes étincelaient

dans ses yeux. La vieille femme, sans savoir elle-même ce qu'elle

faisait, obéit à cet ordre impérieux, et, sous sa main palpitante, la

porte s'ouvrit toute grande. Elle ne vit personne. Elle écouta; elle

n'entendait rien; elle regarda dans le corridor; tout était sombre,

elle ne vit rien; une minute, deux minutes passèrent dans cette attente

pleine d'angoisses pour elle, pleine d'une foi certaine pour lui.

Alors un léger bruit s'éveilla; l'entrée de la maison s'ouvrait; un

pas furtif, rapide, frôla les dalles de pierre; une forme, d'abord

indistincte, se détacha des ténèbres; une femme se montra, arriva sur

le seuil de la chambre, un voile tomba, Djemylèh se précipita vers le

lit, et Mohsèn, poussant un cri de bonheur, la reçut dans ses bras.

--Te voilà! c'est toi! Tu m'aimes?

--Plus que tout!

--Malheureux enfant, s'écria la mère, c'était donc là ce qui te tuait!

Les deux amants restaient embrassés et ne parlaient pas; ils

balbutiaient; ils étaient noyés de larmes, ils se regardaient avec

une passion inextinguible, et, comme une lampe presque épuisée dans

laquelle on verse de l'huile, l'âme de Mohsèn reprenait la vie et son

corps se ranimait.

--Que signifie cela? dit la vieille. Avez-vous juré votre perte et

la nôtre? Est-ce que ton oncle ne va pas s'apercevoir de la fuite de

Djemylèh? Qu'arrivera-t-il? Quelles calamités vont tomber sur nous? Ne

sommes-nous pas assez éprouvés? Fille de malheur, retourne chez-toi!

Laisse-nous!

--Jamais! s'écria Mohsèn. Il se leva tout à fait, rattacha sa robe,

serra sa ceinture, étendit la main vers la muraille, décrocha ses

armes, les mit sur lui, renouvela l'amorce de son fusil, le tout en

une seconde. La dernière trace d'abattement avait disparu. S'il

avait la fièvre, c'était une fièvre d'action. L'enthousiasme éclatait

sur sa figure. Djemylèh l'aida à boucler le ceinturon de son sabre.

Des sentiments pareils à ceux du jeune homme animaient ses traits

charmants. En ce moment, le vieux Mohammed suivi de deux de ses hommes

entra dans la chambre. En voyant sa nièce qui se précipita à ses pieds

et lui baisa la main, il eut un moment de surprise et ne put cacher une

sorte d'émotion. Ses traits rudes et hautains se contractèrent.

--Ils s'aiment! dit sa femme en montrant les deux enfants.

Mohammed sourit et caressa sa moustache.

--Que la honte soit sur mon frère et sur sa maison! murmura-t-il.

Il eut un instant l'idée de jeter Djemylèh à la porte et d'aller dire

partout qu'il l'avait traitée comme une fille perdue. Sa haine eût été

franchement repue du mal qu'il aurait fait. Mais il aimait son fils; il

le regarda; il comprit que les choses ne se passeraient pas aisément

ainsi et se contenta de la mesure de vengeance possible.

--Fermons les portes, dit-il. Nous ne tarderons! pas à être attaqués,

sans doute, et vous, femmes, chargez les fusils!

Djemylèh n'avait pas quitté la maison de son père depuis un quart

d'heure, qu'on s'était déjà aperçu de son absence. Elle ne pouvait pas

être à la fontaine; il était trop tard, ni chez aucune amie, sa mère en

eût été prévenue. Où était-elle? On soupçonna quelque malheur. Depuis

plusieurs jours, on l'avait trouvée sombre et agitée. Qu'avait-elle?

Le père, les frères, la mère sortaient dans le quartier. La rue était

déserte; on n'entendait plus aucun bruit. Osman, guidé par une sorte

d'instinct, s'approcha à pas de loup de la demeure de Mohammed, et il

entendit, en se servant contre la muraille de la cour, que l'on parlait

dans la maison. Il écouta. On entassait des pierres contre la porte. On

apprêtait des armes, on s'arrangeait pour repousser une attaque.

--Quelle attaque? se dit Osman. S'il s'agissait des Mouradzyys, mon

frère m'eût prévenu; car, à cet égard, nous nous entendons. Il le

sait bien. Je l'aiderais. Si ce n'est pas de cela qu'il s'agit, c'est

de moi. Il écouta avec un surcroît d'attention et, par malheur, il

entendit cet échange de paroles:

--Djemylèh, donne-moi la carabine.

--La voici!

C'était la voix de sa fille. Un frisson lui parcourut le corps depuis

la pointe des cheveux jusqu'à la plante des pieds. Il comprit tout.

Quand, dans ces derniers jours, lui et ses fils avaient raconté en

riant que Mohsèn allait mourir, Djemylèh n'avait pas dit un mot,

n'avait exprimé aucune joie et il se souvenait même de lui en avoir

fait un reproche. Maintenant tout s'expliquait: La malheureuse aimait

son cousin, et, ce qui était horrible à penser, elle venait de pousser

l'égarement au point de trahir sa famille, son père, sa mère, ses

frères, leurs aversions, leur haine, pour se précipiter, à travers les

lambeaux de sa réputation, dans les bras d'un misérable! Jamais Osman

n'avait rêvé qu'un si sanglant outrage eût pu l'atteindre. Il restait

comme anéanti sur la place où le son des voix, une imperceptible

vibration de l'air, venait de lui asséner un coup, de lui ouvrir une

blessure plus cruelle et plus douloureuse que jamais plomb ni acier

n'auraient pu faire.

Dans les premiers instants, le mal fut si intense, la souffrance si

poignante, l'humiliation si complète, si profonde, qu'il ne songeait

même pas à ce qu'il lui fallait décider. Il n'apercevait pas l'idée

d'une revanche. Mais cette atonie dura peu. Le sang reprit son cours,

la tête se dégagea, le cœur recommença à battre, il eut une

conception rapide, se secoua, rentra chez lui. Il dit à sa femme et à

ses fils:

--Djemylèh est un monstre. Elle aime Mohsèn et s'est enfuie chez ce

chien de Mohammed. Je viens d'entendre sa voix dans la cour de ces

gens-là. Toi, Kérym, avec trois de mes hommes, tu iras frapper à la

porte de ces bandits: tu leur diras que tu veux ta sœur à l'instant.

Tu feras beaucoup de bruit, et, comme ils parlementeront, tu les

écouteras, tu répondras, tu laisseras traîner les choses en longueur.

Toi, Serbàz, et toi, Elèm, avec nos cinq autres soldats, vous prendrez

des pioches et des pelles et me suivrez. Nous attaquerons, sans bruit,

le mur de ces infâmes du côté de la ruelle, et, quand nous aurons

pratiqué un trou suffisant, nous entrerons. Maintenant, écoutez-moi

bien et ce que je vais vous dire, répétez-le à vos hommes et forcez-les

d'obéir: Dans cette encoignure, ici, à la tête de mon lit, vous la

voyez? demain matin, j'aurai trois têtes: celle de Mohammed, celle de

Mohsèn, celle de Djemylèh! Maintenant, au nom de Dieu, à l'ouvrage!

Les habitants de la maison de Mohammed avaient à peine achevé leurs

préparatifs de défense, que l'on frappa à leur porte.

--C'est le début! murmura le chef de la famille. Il se plaça à la tête

des siens, dans le corridor conduisant à l'entrée du logis. Derrière

lui se tenait sa femme, portant un fusil de rechange; près de lui était

Mohsèn avec son mousquet: près de Mohsèn, tout contre lui, Djemylèh,

tenant la pique de son amant; derrière eux, les trois vassaux armés

de dagues. La garnison n'avait pour elle ni la bonté ni le nombre des

armes; mais elle était résolue. Personne n'y tremblait. Les sentiments

les plus forts, qui puissent occuper le cœur, régnaient là sans

partage; aucune sensation mesquine ne se tenait à leur côté; aimer,

haïr, et cela dans une atmosphère d'intrépidité héroïque, avec l'oubli

le plus absolu des avantages de la vie et des amertumes supposées de la

mort, il n'y avait pas autre chose qui planât sur ces têtes.

On n'avait rien répondu au premier appel des assiégeants. Une nouvelle

avalanche de coups de crosse et de coups de pied donna à la porte un

second ébranlement qui retentit dans la maison.

--Qui frappe ainsi? dit Mohammed d'une voix brusque.

--C'est nous, mon oncle, répondit Kérym. Djemylèh est chez vous;

faites-la sortir!

--Djemylèh n'est pas ici, repartit le vieil Afghan. Il est tard;

laissez-moi en repos.

--Nous enfoncerons vos planches et vous savez ce qui arrivera!

--Sans doute! vos têtes seront cassées et rien de plus.

Il y eut un moment de silence. Alors Djemylèh, se penchant vers Mohsèn,

lui dit tout bas:

--J'entends du bruit de l'autre côté de la muraille. Permets-moi

d'aller dans la cour savoir ce qui se passe.

--Va, dit Mohsèn.

La jeune fille s'avança vers l'endroit qu'elle avait désigné et prêta

l'oreille un instant. Puis, sans s'émouvoir, elle revint à sa place et

dit:

--Ils creusent et vont faire une brèche.

Mohsèn réfléchit. Il savait que la muraille n'était qu'en pisé; un peu

épaisse, à la vérité, mais, en somme, de faible résistance. Kérym avait

repris l'entretien par de longues menaces embrouillées, auxquelles

Mohammed répondait. Son fils l'interrompit et lui communiqua ce qu'il

venait d'apprendre.

--Montons sur la terrasse, dit-il en finissant, nous ferons feu de

là-haut et on aura peine à nous prendre.

--Oui, mais à la fin, on nous prendra et nous ne serons pas vengés.

Monte sur la terrasse; de là, saute avec Djemylèh sur la terrasse

voisine; fuyez, gagne l'extrémité de la rue; de là, descends et cours

sans t'arrêter jusqu'à l'autre bout de la ville chez notre parent

Iousèf. Il te cachera. Djemylèh sera perdue pour les siens. Jusqu'à ce

qu'on sache où tu es et où tu l'as mise, il se passera des jours. Le

visage de nos ennemis sera noir de honte.

Sans répondre, Mohsèn jeta son fusil sur son dos, instruisit la jeune

fille de ce qu'il fallait faire, embrassa la main de sa mère, et les

deux amants gravirent à la hâte l'escalier étroit et raboteux qui

menait à la plate-forme dominant la maison; ils sautèrent un mur,

franchirent une terrasse, deux, trois, quatre terrasses en courant,

Mohsèn soutenant avec une tendresse infinie la compagne de sa fuite,

et ils atteignirent la coupure au fond de laquelle serpentait la rue

étroite. Il sauta en bas et reçut celle qu'il aimait dans ses bras,

car elle n'hésita pas une seconde à l'imiter. Puis ils partirent. Ils

s'enfoncèrent dans les détours ténébreux de leur chemin.

Cependant, Mohammed feignant d'être dupe, continuait d'échanger avec

les assaillants placés de l'autre côté de la porte, des injures et des

cris dont il comprenait désormais très bien le but. La porte, sans

cesse ébranlée par de nouveaux assauts plia, les ais se disjoignirent,

l'amas de planches tomba avec grand bruit; Mohammed et les siens ne

firent pourtant pas feu. Presque au même moment, une ouverture assez

grande béait dans la muraille, et ainsi les habitants de la maison se

trouvèrent entre les deux bandes d'adversaires qui les prenaient comme

dans un étau. Mohammed s'écria:

--Je ne tirerai pas sur mon frère, ni sur les fils de mon frère! Dieu

me garde d'un pareil crime! mais, par le salut et la bénédiction du

prophète! qu'avez-vous donc? Quelle est cette rage? Que parlez-vous de

Djemylèh? Si elle est ici, cherchez! Emmenez-la! Pourquoi venez-vous

troubler au milieu de la nuit des gens pacifiques, vos parents?

Ce langage plaintif, si peu conforme aux habitudes du maître du logis,

étonna ceux auxquels il était adressé. D'ailleurs, on leur assurait que

Djemylèh n'était pas là. S'étaient-ils trompés? L'indécision les calma

un peu. Les colères se tempérèrent. Osman s'écria avec dureté:

--Si Djemylèh n'est pas ici, où est-elle?

--Suis-je son père? repartit Mohammed. Que ferait-elle chez moi?

--Cherchons! cria Osman aux siens.

Ils se répandirent dans les chambres, levèrent les tentures, ouvrirent

les coffres, visitèrent les recoins, et on sait qu'ils ne pouvaient

rien rencontrer. Cette déconvenue, l'air de profonde innocence affecté

par Mohammed et ses hommes augmenta leur désarroi.

--Fils de mon père, reprit Mohammed d'une voix affectueuse, il me

paraît qu'un grand chagrin vous accable et j'en prends ma part. Que

vous est-il arrivé?

--Ma fille s'est enfuie, répondit Osman, ou bien on me l'a prise. Dans

tous les cas, elle me déshonore.

--J'en prends ma part, répéta Mohammed, car je suis votre aîné et son

oncle.

Cette remarque fit quelque impression sur Osman, et un peu honteux

du bruit inutile qu'il venait de faire, il prit congé de son frère

presque amicalement et emmena son monde. Le vieux Mohammed, quand il se

trouva seul, se mit à rire; non seulement il avait frappé au cœur

son ennemi, mais encore il l'avait trompé et bafoué. Quant à Osman,

complètement découragé, ne sachant quel parti prendre, livré à un

transport de rage que l'impuissance exaltait, il rentra chez lui avec

ses fils et ses hommes, non pour se coucher, non pour dormir, mais pour

s'asseoir dans un coin de sa chambre et, les deux poings fermés appuyés

sur son front, chercher dans les ténèbres de sa raison une façon de

s'y prendre pour retrouver les traces de sa fille. L'aube naissante le

trouva dans cet état.

A ce moment, un de ses hommes, son lieutenant, son nayb, entra dans la

chambre et le salua:

--J'ai trouvé votre fille, dit-il.

--Tu l'as trouvée?

--Du moins je ne crois pas me tromper; et, dans tous les cas, si la

femme que je prends pour elle, n'est pas elle, j'ai trouvé Mohsèn-Beg.

Osman eut une illumination subite dans l'esprit. Il s'aperçut pour

la première fois que, lorsqu'il était entré dans la maison de son

frère, il n'avait pas aperçu son neveu, en effet; mais il était

tellement hors de lui et si occupé alors à se modérer, afin de ne pas

manquer son but, qu'à peine avait-il pu se rendre compte des faits

les plus nécessaires. Il s'indigna secrètement contre lui-même de

son aveuglement, mais, d'un geste impérieux, il ordonna au nayb de

poursuivre son récit. Celui-ci, pour bien maintenir l'égalité du rang

auquel sa naissance lui donnait droit, s'assit et reprit la parole en

ces termes:

Nouvelles Asiatiques · 第 18 / 25 段