Mes camarades et moi, nous fîmes une chanson qui racontait nos

malheurs, et nous en régalions les paysans le long de la route. Cela

nous valait toujours quelque peu. D'ailleurs, la charité des Musulmans

nourrissait les pauvres captifs mieux qu'elle ne l'avait fait jadis

pour les soldats du Roi, et nos gardiens en profitaient comme nous.

Seulement, il fallait que chacun de nous prit bien garde à ses petites

recettes, car soit nous-mêmes, soit nos soldats, nous ne pensions

naturellement qu'à nous emparer de ce qui n'était pas à nous. Pour moi,

je tenais mon argent serré dans un morceau de coton bleu; je ne le

montrais à personne et l'avais attaché sous mes habits, par une corde.

Quand nous arrivâmes dans la capitale, je peux bien avouer maintenant

que je possédais, avec le toman en or que m'avait donné mon cousin,

quelques sahabgrans en argent et force shahys de cuivre, environ trois

tomans et demi. Certains de mes camarades étaient, j'en suis sûr,

plus riches que moi; mais d'autres étaient plus pauvres; car un vieux

canonnier appelé Ibrahim, qui était mon voisin de chaîne, n'obtenait

jamais rien, tant il était laid.

En arrivant à Téhéran, on nous conduisit justement à mon ancien corps

de garde et on nous mit en exposition sur la plate-forme. Les gens

du quartier, me reconnaissant, accoururent: je fis le récit de nos

malheurs, et on était en train de nous donner beaucoup, lorsque arriva

un véritable miracle. Dieu soit loué! Que les Saints Imams soient bénis

et que leurs noms sacrés soient exaltés! Amen! Amen! Gloire à Dieu, le

Seigneur des mondes! Gloire à Dieu!

Un miracle, dis-je, arriva et ce fut celui-ci. Comme toujours,

il s'était rassemblé autour de nous beaucoup de femmes. Elles se

pressaient les unes sur les autres et s'avançaient de leur mieux pour

nous bien considérer, de sorte que moi, qui racontais nos infortunes au

public, je me trouvais avoir en face comme un mur de voiles bleus et

blancs, aligné devant moi. J'en étais à cette phrase, que je répétais

souvent avec onction et désespoir:

--Oh! Musulmans! oh! Musulmans! Il n'y a plus d'Islam! La religion

est perdue! Je suis du Khamsèh! Hélas! hélas! je suis des environs

de Zendjân! J'ai une pauvre mère aveugle, les deux sœurs de mon

père sont estropiées, ma femme est paralytique et mes huit enfants

expirent de misère! Hélas! Musulmans! si votre charité ne se hâte de me

délivrer, tout cela va mourir de faim, et, moi je mourrai de désespoir!

A ce moment même, j'entendis un cri perçant à côté de moi, et une voix

que je reconnus tout aussitôt, et qui me traversa le cœur comme une

flèche de feu, s'écria:

--En Dieu! par Dieu! pour Dieu! c'est Aga! Je n'hésitai pas une seconde:

--Leïla! m'écriai-je.

Elle avait beau être couverte de son voile épais, sa figure

resplendissait vraiment devant mes regards! Je me trouvai transporté

par la joie au plus haut de la septième sphère.

--Tiens-toi tranquille, me dit-elle. Tu seras délivré aujourd'hui même

ou demain au plus tard!

Là-dessus, se détournant, elle disparut avec deux autres femmes qui

l'accompagnaient, et, le soir, comme je me mourais d'impatience, un

officier arriva avec un vékyl; on rompit ma chaîne et l'officier me dit:

--Va où tu voudras, tu es libre!

Comme il prononçait ces paroles, je me trouvai serré dans les bras,

oui, dans les bras de qui? De mon cousin Abdoullah!

Dieu! que je fus ravi de le voir!

--Ah! mon ami, mon frère, mon bien-aimé, me dit-il, quel bonheur!

Quelle réunion! Lorsque j'appris de notre cousin Kérym que tu avais été

enlevé par la milice, je ne sais à quel excès de chagrin je ne fus pas

sur le point de m'abandonner!

--Ce bon Kérym! m'écriai-je. Nous nous sommes toujours tendrement

aimés, lui et moi! Bien que quelquefois, j'avoue que je lui aie préféré

Souleyman, et, à ce propos, sais-tu que Souleyman....

Là-dessus, je lui racontai ce que notre digne cousin était devenu et

comme il était en train de devenir un moulla très savant et un grand

personnage à Meshhed. Ce récit charma Abdoullah.

--Je regrette, me dit-il, que notre parent Kérym n'ait pu obtenir un

sort aussi beau. C'est un peu sa faute. Tu sais qu'il avait l'habitude

déplorable d'aimer le thé froid avec excès.

Cette expression «le thé froid» indique, comme chacun sait, entre gens

qui se respectent, cette horrible liqueur qu'on appelle du raky. Je

secouai la tête d'un air désolé et indigné tout à la fois:

--Kérym, répendis-je, buvait du thé froid, je ne le sais que trop;

j'ai fait longtemps des efforts extraordinaires pour l'arracher à cette

honteuse habitude; je n'y ai jamais réussi.

--Pourtant, continua Abdoullah, sa situation pourrait être pire. Je

l'emploie comme muletier, et il conduit pour moi des marchandises sur

la route de Tébryz à Trébizonde. Il gagne bien sa vie.

--Qu'entends-je? m'écriai-je, serais-tu devenu marchand?

--Oui! mon frère, répliqua Abdoullah d'un air modeste. J'ai acquis

quelque bien, et c'est ce qui m'a permis aujourd'hui de venir à ton

aide, quand la malheureuse position où tu te trouvais m'a été révélée

par ma femme.

--Par ta femme!

J'étais au comble de la surprise.

--Sans doute; Kérym n'ayant pas le moyen de l'entrenir suivant le

mérite de cette créature adorable, a consenti à divorcer avec elle et

je l'ai épousée.

Je ne fus pas trop content. Mais que pouvais-je faire? Me soumettre

à ma destinée. On n'y échappe pas. Bien souvent, j'avais eu occasion

de reconnaître cette vérité. Elle venait me frapper encore une fois,

et, je l'avoue, d'une manière qui me fut sensible. Je ne soufflai pas

mot. Cependant je suivais Abdoullah. Quand nous fûmes arrivés près

de la Porte-Neuve, il m'introduisit dans une fort jolie maison et me

conduisit à l'enderoun.

Là, je trouvai Leïla assise sur le tapis. Elle me reçut très bien. Pour

mon malheur, je la trouvai plus jolie que jamais, plus saisissante, et

j'avais des larmes qui me gonflaient le cœur. Elle s'en aperçut, et

lorsque, après avoir pris le thé, Abdoullah, qui avait des affaires,

nous eut laissés seuls, elle me dit:

--Mon pauvre Aga, je vois que tu es un peu malheureux.

--Je le suis beaucoup, répliquai-je en baissant la tête.

--Il faut être raisonnable, poursuivit-elle, et je ne te cacherai

rien. J'avoue que je t'ai beaucoup aimé et que je t'aime encore; mais

aussi je n'ai pas été insensible aux bonnes qualités de Souleyman; la

gaieté et l'entrain de Kérym m'ont ravie, et je suis pleine d'estime et

d'attendrissement pour les mérites d'Abdoullah. Si l'on me demandait

de déclarer quel est celui de mes quatre cousins que je préfère, je

demanderais que des quatre on pût faire un seul homme; et celui-là, je

suis bien sûre que je l'aimerais passionnément et pour toujours. Mais

est-ce possible? je te le demande. Ne pleure pas. Sois persuadé que tu

vis toujours dans mon cœur. Je ne pouvais pas épouser Souleyman, qui

ne possédait rien. Je me suis adressée à toi. Tu as été un peu léger;

mais je te pardonne. Je sais que tu m'es tendrement attaché. Kérym me

mettait sur la grande route de la misère. Abdoullah m'a faite riche. Je

dois être sage à mon tour, et je lui serai fidèle jusqu'à la mort, tout

en pensant à vous trois comme à des hommes.... Enfin je t'en ai dit

assez. Abdoullah est ton cousin; aime-le; sers-le; et il fera pour toi

ce qui sera possible. Tu penses bien que je n'y nuirai pas.

Elle me dit encore beaucoup de paroles affectueuses qui, dans le

premier moment, me causèrent un redoublement de tristesse. Cependant,

puisqu'il n'y avait pas de ressource, et je ne le comprenais que trop,

je me résignai à ne plus être pour Leïla que le fils de son oncle.

Abdoullah, en sa qualité de marchand, avait souvent affaire à de

grands personnages. Il leur rendait des services et avait du crédit

auprès d'eux. Grâce à lui, on me fit sultan dans le régiment Khassèh ou

Particulier, qui demeure toujours à Téhéran, dans le palais, monte la

garde, porte l'eau, fend le bois et travaille à la maçonnerie. Me voilà

donc capitaine, et je me mis à manger les soldats, comme on m'avait

mangé moi-même, ce qui me donna une position très honorable et dont je

ne me plains pas.

Nous sommes les Gardes du Roi; il a souvent été question de nous

donner un uniforme magnifique, et même on en parle toujours. Je crois

qu'on en parlera jusqu'à la fin du monde. Quelquefois on se propose de

nous habiller comme les hommes qui veillent sur la vie de l'Empereur

des Russes, et qui, à ce qu'il paraît, sont verts avec des galons et

des broderies en or. D'autres fois, on veut nous habiller en rouge,

toujours avec des galons, des broderies et des crépines d'or. Mais,

vêtus ainsi, comment les soldats pourraient-ils se rendre utiles? Et

qui est-ce qui paierait ces beaux costumes? En attendant qu'on ait

trouvé un moyen, nos gens n'ont que des culottes déchirées et souvent

pas de chapeaux.

Quand je me vis officier, je voulus vivre avec mes pareils et je fis

beaucoup de connaissances. Mais parmi eux, je m'attachai singulièrement

à un sultan, un garçon d'un excellent caractère. Il a vécu longtemps

chez les Férynghys, où on l'avait envoyé pour faire son éducation. Il

m'a raconté des choses très curieuses. Un soir que nous avions bu un

peu plus de thé froid qu'à l'ordinaire, il m'exprima des opinions que

je trouvai parfaitement raisonnables.

--Vois-tu, frère, me dit-il, tous les Iraniens sont des brutes, et les

Européens sont des sots. Moi, j'ai été élevé chez eux. Ou m'a mis

d'abord au collège, et, ensuite, comme j'avais appris aussi bien que

ces maudits ce qu'il faut pour passer les examens, j'entrai à leur

école militaire, qu'ils appellent Saint-Cyr. J'y restai deux ans, comme

ils font eux-mêmes, puis, devenu officier, je suis revenu ici. On a

voulu m'employer; on m'a demandé ce qu'il était à propos de faire. Je

l'ai dit, on s'est moqué de moi, on m'a pris en haine; on m'a traité

d'infidèle et d'insolent, et j'ai été mis sous le bâton. Dans le

premier moment, j'ai voulu mourir parce que les Européens regardent

pareil accident comme un déshonneur.

--Les niais! m'écriai-je, en vidant mon verre.

--Oui, ce sont des niais, ils ne comprennent pas que tout chez nous,

les habitudes, les mœurs, les intérêts, le climat, l'air, le sol,

notre passé, notre présent rendent radicalement impossible ce qui,

chez eux, est le plus simple. Quand je vis que ma mort ne servirait à

rien du tout, je refis mon éducation. Je cessai d'avoir des opinions,

de vouloir réformer, de blâmer, de contredire, et je devins comme vous

tous: je baisai la main des Colonnes du Pouvoir, et je dis oui! oui!

certainement! aux plus grandes absurdités! Alors on cessa peu à peu de

me persécuter; mais comme on continue à se défier de moi, je ne serai

jamais que capitaine. Nous connaissons tous les deux des généraux qui

ont quinze ans et des maréchaux qui en ont dix-huit. Nous connaissons

aussi de braves guerriers qui ne savent pas comment on charge un fusil;

moi, j'ai cinquante ans sonnés et je mourrai dans la misère, et sous le

poids d'une suspicion incurable, parce que je sais comment on mène des

troupes et ce qu'il faudrait faire pour venir à bout en trois mois des

Turkomans de la frontière. Maudits soient ces scélérats d'Européens

qui sont cause de mes malheurs! Passe-moi le raky!

Cette nuit-là, nous bûmes si bien, que ce fut seulement le soir du

lendemain que je pus me lever du tapis sur lequel j'étais tombé, et j'y

laissai mon camarade.

Grâce à la protection d'Abdoullah, je crois bien que je passerai major

cette année, à moins qu'on ne me fasse colonel. Inshallah! Inshallah!

V

LES AMANTS DE KANDAHAR

Vous demandez s'il était beau? Beau comme un ange! Le teint un peu

basané, non de cette teinte sombre, terreuse, résultat certain d'une

origine métisse; il était chaudement basané comme un fruit mûri au

soleil. Ses cheveux noirs bouclaient, en profusion d'anneaux, sur

les plis serrés de son turban bleu rayé de rouge; une moustache

fine, ondée, un peu longue, caressait le contour délicat de sa lèvre

supérieure, nettement coupée, mobile, fière, respirant la vie, la

passion. Ses yeux doux et profonds s'allumaient facilement d'éclairs.

Il était grand, vigoureux, mince, large des épaules, étroit des

hanches. A personne l'idée ne fût venue de s'enquérir de sa race; il

était clair que le sang afghan le plus pur animait son essence et que,

en le contemplant, on avait sous les yeux le descendant authentique de

ces anciens Parthes, les Arsaces, les Orodes, sous les pas desquels le

monde romain a frémi d'une juste épouvante. Sa mère, à sa naissance,

devinant ce qu'il valait, l'avait nommé Mohsèn, le Beau, et c'était de

toute justice.

Malheureusement, accompli à ce point quant aux avantages extérieurs,

non moins parfait pour les qualités de l'âme, honoré de la plus

illustre généalogie, il lui manquait trop: il était pauvre. On venait

justement de l'équiper, car il atteignait ses dix-sept ans; ce n'avait

pas été chose aisée. Son père avait fourni le sabre et le bouclier;

un vieil oncle avait donné le fusil, engin médiocre; Mohsèn ne le

regardait qu'avec chagrin et presque avec honte; le misérable mousquet

était à pierre, et plusieurs des camarades du jeune gentilhomme

possédaient des fusils anglais admirables et du modèle le plus nouveau.

Pourtant mieux valait un tel bâton démodé que rien. D'un cousin il

tenait un excellent couteau de trois pieds de long et de quatre pouces

de large, pointu comme une aiguille et d'un tel poids qu'un coup bien

asséné suffisait pour détacher un membre. Mohsèn avait passé à sa

ceinture cette arme redoutable et ambitionnait, à en mourir, une paire

de pistolets. Mais il ne savait aucunement quand et par quel miracle il

pourrait jamais entrer en possession d'un tel trésor; car, encore une

fois, l'argent lui manquait de façon cruelle.

Cependant, et il ne le savait pas, il avait, ainsi armé, la mine

d'un prince. Son père, quand il parut devant lui, le considéra de la

tête aux pieds, sans perdre rien de son air froid et sévère; mais, à

la façon dont il passa la main sur sa barbe, il était clair que le

vieillard éprouvait un mouvement intérieur de puissant orgueil. Sa

mère eut les yeux noyés de larmes et embrassa son enfant avec passion.

C'était un fils unique. Il baisa la main de ses parents et sortit avec

l'intention arrêtée d'exécuter trois projets, dont l'accomplissement

lui semblait nécessaire pour entrer dignement dans la vie.

La famille de Mohsèn, comme on devait s'y attendre au rang qu'elle

occupait, avait deux haines bien établies et poursuivait deux

vengeances. Elle était un rameau des Ahmedzvys, et, depuis trois

générations, en querelle avec les Mouradzyys. Le dissentiment avait

eu pour cause un coup de cravache donné jadis par un de ces derniers

à un vassal des Ahmedzvys. Or, ces vassaux, qui, n'étant pas de sang

afghan, vivent sous l'autorité des gentilshommes, cultivent la terre et

exercent les métiers, peuvent bien être malmenés par leurs seigneurs

directs, sans que personne ait rien à y voir; mais qu'un autre que

leur maître lève la main sur eux, c'est là une offense impardonnable,

et l'honneur commande à leur maître d'en faire une revendication aussi

terrible que si le coup donné ou l'injure infligée étaient tombés sur

un membre même de la famille seigneuriale. Le Mouradzyy coupable avait

donc été tué d'un coup de couteau par le grand-père de Mohsèn. Depuis

lors, huit meurtres s'étaient accomplis entre les deux maisons, et les

derniers avaient eu pour victimes un oncle et un cousin germain du

héros de cette histoire. Les Mouradzyys étaient puissants et riches:

il y avait danger imminent de voir la famille périr tout entière sous

la colère de ces terribles ennemis, et Mohsèn n'imaginait rien moins

que de s'attaquer immédiatement à Abdoullah Mouradzyy lui-même, un des

lieutenants du prince de Kandahar et de le tuer; action qui ferait, dès

l'abord, connaître la grandeur de son courage et ne pourrait manquer de

rendre son nom redoutable. Cependant, ce n'était pas encore là ce qui

pressait le plus.

Son père, Mohammed-Beg, avait un frère cadet, appelé Osman, et cet

Osman, père de trois fils et d'une fille, s'était acquis quelque

fortune au service des Anglais, ayant été longtemps soubahdar ou

capitaine dans un régiment d'infanterie, au Bengale. Sa pension de

retraite payée régulièrement par l'intermédiaire d'un banquier hindou,

lui donnait, avec assez d'aisance, une certaine vanité; en outre, il

avait sur l'art de la guerre des idées obstinées, très supérieures,

suivant lui, à celles de son frère aîné, Mohammed; celui-ci ne

faisait cas que du courage personnel. Plusieurs altercations assez

aigres avaient eu lieu entre les deux frères, et l'aîné, à tort ou à

raison, avait trouvé le respect dû à son âge médiocrement observé. Les

relations étaient donc assez mauvaises, quand, un jour, Osman-Beg,

recevant la visite de Mohammed, se permit de ne pas se lever à son

entrée dans la chambre. A la vue de cette énormité, Mohsèn qui

accompagnait son père, ne put contenir son indignation, et n'osant s'en

prendre directement à son oncle, il appliqua un vigoureux soufflet

au plus jeune de ses cousins, Elèm. Cet accident était d'autant plus

à regretter, que jusqu'alors Mohsèn et Elèm avaient éprouvé l'un

pour l'autre l'affection la plus vive; ils ne se quittaient pour

ainsi dire pas et c'était, entre ces deux enfants, que se tramaient

perpétuellement les rêves de vengeance, qui devaient rendre à leur

famille l'éclat d'honneur obscurci par les Mouradzyys d'une façon si

déplorable.

Elèm, exaspéré de l'action de son cousin, avait tiré le poignard et

fait un mouvement pour se jeter sur lui; mais les vieillards s'étaient

à temps interposés et avaient séparé les champions. Le lendemain une

balle venait se loger dans la manche droite des vêtements de Mohsèn.

Personne ne s'y trompa; cette balle sortait du fusil d'Elèm. Six mois

se passèrent et un calme menaçant planait sur les deux habitations qui

se touchaient et d'où on se surveillait mutuellement. Les femmes seules

avaient encore quelquefois des rencontres; elles s'injuriaient; les

hommes paraissaient s'éviter. Mohsèn, depuis huit jours, avait résolu

de pénétrer chez son oncle et de tuer Elèm; ses mesures étaient prises

en conséquence. Tel était le deuxième dessein qu'il voulait mettre à

exécution. Quant à sa troisième idée, la voici. Après avoir tué Elèm et

Abdoullah-Mouradzyy, il irait se présenter au prince de Kandahar et le

sommerait de lui donner un emploi parmi ses cavaliers. Il ne doutait

pas qu'un guerrier, tel qu'il allait se faire connaître, ne fût traité

avec respect et reçu d'acclamation.

Ce serait, toutefois, lui faire tort que de supposer à la double

action, dont son âme était si fortement occupée, un motif d'intérêt

vénal. On se tromperait encore, si l'on pensait que mettre à mort son

cousin Elèm lui paraissait une action simple et ne lui coûtait pas. Il

avait aimé, il aimait encore son compagnon d'enfance; vingt fois dans

chaque vingt-quatre heures, quand sa pensée, courant après ses rêves,

en heurtait quelqu'un de plus brillant que les autres, il lui passait

comme une flamme devant l'esprit; c'était l'image d'Elèm et il se

disait: Je le lui raconterai! Qu'en pensera-t-il? Puis soudain, il se

retrouvait dans la réalité, et, sans se permettre un soupir, renvoyait

de son cœur cette ancienne pensée qui n'y devait plus vivre.

L'honneur parlait, il fallait que l'honneur et seulement l'honneur fût

écouté. Les Hindous, les Persans peuvent librement s'abandonner au

courant de leurs amitiés, aux influences de leurs préférences, mais

un Afghan! Ce qu'il se doit à lui-même passe avant tout. Ni affection

ni pitié ne sauraient arrêter son bras, quand le devoir parle. Mohsèn

le savait, c'était assez. Il lui fallait être considéré comme un homme

de cœur et de courage; il voulait que jamais l'ombre d'un reproche,

que jamais le soupçon d'une faiblesse n'approchât de son nom. La

persistance d'un sentiment si haut coûte quelque chose: on n'a pas sans

peine un renom enviable. Est-il trop cher à tout prix? Non. C'était

l'opinion de Mohsèn, et la fierté brillante, qui éclatait sur son beau

visage, était le reflet des exigences de son âme.

Maintenant, que, une fois vengé, non pas de ses injures

personnelles--où étaient celles-ci? qui jamais s'était adressé à lui

pour l'offenser?--mais vengé des taches infligées à ses proches,

l'estime générale, la justice du prince lui assignassent promptement

le rang et les avantages, dignes loyers de l'intrépidité, rien n'était

plus naturel, et ce n'était pas chez lui un défaut, un tort, une

erreur, une convoitise coupable que de prétendre à son droit.

Le jour était encore trop peu avancé pour qu'il se mît à l'œuvre.

Il lui fallait la première heure du soir, le moment où les ténèbres

allaient descendre sur la ville. Afin de laisser venir le moment, il

s'en alla, marchant d'un pas calme, vers le bazar, conservant dans

sa tenue cette dignité froide convenable à un jeune homme de bonne

extraction.

Kandahar est une magnifique et grande ville. Elle est enceinte d'une

muraille crénelée, flanquée de tours, où les boulets ont souvent

mordu. Dans un angle s'élève la citadelle, séjour du prince, théâtre

agité de bien des révolutions, et que l'éclat des sabres, le bruit

de la fusillade, l'étalage des têtes coupées, accrochées aux montants

des portes, n'étonne ni ne fâche. Au milieu du massif des maisons,

dont beaucoup sont à plusieurs étages, circulent, comme les artères

dans un grand corps, ces vastes couloirs emmêlés, où s'alignent les

boutiques des marchands, assis, fumant, répondant à leurs pratiques

du haut des petites plates-formes, sur lesquelles sont rangées les

étoffes de l'Inde, de la Perse, de l'Europe, tandis que, au long de

la voie tortueuse, non pavée, raboteuse, tantôt étroite, parfois très

large, circule la foule des Banians, des Ouzbeks, des Kurdes, des

Kizzilsbashs s'entassant les uns sur les autres, achetant, vendant,

courant, formant groupes. Des files de chameaux se succèdent sous les

cris de leurs conducteurs. Çà et là passe à cheval un chef richement

vêtu, entouré de ses hommes, qui, le fusil sur l'épaule, le bouclier

sur le dos, écartent rudement les passants et se font place. Ailleurs

un derviche étranger hurle un mot mystique, récite des prières, demande

l'aumône. Plus loin, un conteur, assis sur les talons dans une chaise

de bois grossier, retient autour de lui un auditoire excité, tandis

que le soldat, serviteur d'un prince ou d'un grand ou simplement

cherchant fortune, comme était Mohsèn, passe silencieux, jetant un

regard de mépris sur ces gens de rien et timidement évité par eux. La

vie est bien différente, en effet, pour eux et pour lui. Ils peuvent

rire: rien que les coups les blessent ou les affectent. A moins d'un

hasard, ils vivront longtemps: ils sont libres de gagner leur vie de

mille manières; toutes leur sont bonnes; personne ne leur demande ni

sévérité d'allures, ni respect d'eux-mêmes. L'Afghan, au contraire,

pour être ce qu'il doit être, passe son existence à se surveiller lui

et les autres et, toujours en soupçon, tenant son honneur devant lui,

susceptible à l'excès et jaloux d'une ombre, il sait d'avance combien

ses jours seront peu nombreux. Ils sont rares les hommes de cette race,

qui, avant quarante ans, n'ont pas reçu le coup mortel, à force d'avoir

atteint ou menacé les autres.

Enfin, le jour inclina sous l'horizon, et les premières ombres

s'étendirent dans les rues: les terrasses supérieures étaient seules

encore dorées par le soleil. Les muezzins, tout d'un accord, se mirent,

du haut des mosquées, grandes et petites, à proclamer la prière d'une

voix stridente et prolongée. Ce fut, comme de coutume, un cri général

qui s'éleva dans les airs, affirmant que Dieu seul est Dieu et Mahomet

prophète de Dieu. Mohsèn savait que chaque jour, à cette heure, son

oncle et ses fils avaient l'habitude de se rendre à l'office du soir;

tous ses fils, sans aucune exception; mais cette fois, il devait y en

avoir une. Elèm, atteint de la fièvre, restait malade et couché depuis

deux jours. Mohsèn était certain de le trouver dans son lit, la maison

déserte, car les femmes, de leur côté, seraient à la fontaine. Depuis

le commencement de la semaine, il guettait, et il savait ces détails de

point en point.

En marchant, il secoua son long couteau dans sa ceinture, afin de

s'assurer que la lame ne collait pas au fourreau. Arrivé à la porte

de la maison de son oncle, il entra. Derrière lui, il repoussa les

battants, il les assujettit avec la barre, il tourna la clef dans la

serrure. Il ne voulait pas être surpris ni empêché. Quelle honte, s'il

eût manqué sa première entreprise!

Il traversa le corridor sombre conduisant dans la cour étroite et cette

cour, elle-même, en sautant par-dessus le bassin, qui en marquait le

centre. Puis il monta trois degrés, se dirigeant vers la chambre

d'Elèm. Tout à coup il se trouva face à face avec sa cousine, qui,

debout au milieu du corridor, lui barrait le passage. Elle avait quinze

ans et on l'appelait Djemylèh, «la Charmante».

--Le salut soit sur toi, fils de mon oncle! lui dit-elle, tu viens pour

tuer Elèm!

Nouvelles Asiatiques · 第 17 / 25 段