à Vos Altesses. Vous savez que nous sommes de malheureux pères de
famille, de pauvres laboureurs, esclaves du Roi des Rois et serviteurs
de l'Iran Bien Gardé! Depuis des siècles, nous nous efforçons par
tous les moyens qui sont en notre pouvoir de prouver à l'auguste
Gouvernement l'excès de notre affection. Malheureusement, nous sommes
très pauvres: nos femmes et nos enfants crient la faim; les champs
que nous cultivons ne rapportent pas assez pour les nourrir, et, si
nous n'avions pas quelques occasions de réussir dans un petit commerce
d'esclaves, ce qui ne fait de mal à personne, il nous faudrait expirer
de misère nous et les nôtres. Pourquoi nous persécuter?
--Tout ce que vient de nous exposer Votre Excellence est de la plus
exacte vérité, repartis-je. Pour nous, nous sommes de très humbles
soldats; si on nous a envoyés ici, nous ne savons pas pourquoi, et,
maintenant, déjà comblés de Vos Excellences, nous osons vous prier de
nous permettre de retourner à la sainte ville de Meshhed d'où nous
sommes venus.
Le Turkoman s'inclina de la manière la plus aimable et me répondit:
--Plût au ciel que cela fût possible! Mes compagnons et moi sommes
tout prêts à vous offrir nos chevaux et à vous prier d'accepter
mille marques de notre amitié. Mais jugez vous-mêmes de notre triste
position. L'auguste Gouvernement nous a attaqués sans motifs, nous
qui ne faisions de mal à personne, et en outre les vivres sont rares.
Vous n'avez rien à manger; nous, nous n'avons guère mangé depuis
une semaine. Venez avec nous. Vous serez bien traités. Nous ne vous
vendrons ni à Bokhara ni à Khiva. Nous vous garderons chez nous, et,
si vos amis veulent vous racheter, nous serons tout prêts à accepter
les rançons les plus raisonnables. Cela ne vaut-il pas mieux d'attendre
patiemment votre délivrance sous nos tentes, auprès d'un bon feu, que
de risquer d'aller mourir de misère sur la route?
Le vieux Turkoman avait la mine d'un brave homme. Ses camarades se
mirent à nous parler de pain frais, de lait caillé et de mouton rôti.
Il y eut une grande émotion parmi nous. Subitement, chacun jeta son
fusil, et les ambassadeurs s'étant levés, on les suivit de plein gré.
Quand nous arrivâmes avec eux auprès des cavaliers, nous fûmes
parfaitement accueillis; on nous plaça au milieu de la bande, et,
tandis que nous marchions, nous causions avec nos maîtres qui nous
parurent de braves gens; de temps en temps, à la vérité, quelqu'un
de nous recevait un bon coup de fouet, mais c'était parce qu'il ne
marchait pas assez vite: du reste, tout se passa très bien sauf
que, pour des gens aussi fatigués que nous l'étions, ce fut un peu
dur d'avoir à faire un trajet de huit heures, à travers les terres
épaisses, avant d'avoir atteint le campement vers lequel on nous menait.
Les femmes et les enfants étaient venus à notre rencontre. Ce fut le
moment le plus difficile à passer. Il paraît que, dans cette foule,
il y avait des veuves de quelques jours, dont nous avions tué les
maris et des mères qui étaient fâchées de ce que nous avions fait à
leurs fils. Les femmes sont méchantes dans tous les pays du monde;
celles-là étaient atroces. Le moins qu'elles auraient voulu nous faire
eût été de nous déchirer avec leurs ongles, si on les eût laissées
libres. Les enfants ne demandaient pas mieux que de nous traiter aussi
mal, et, pour débuter, ils nous accueillirent par des hurlements et
une volée de pierres. Par bonheur, les hommes ne se montrèrent pas du
tout disposés à nous laisser abîmer et moitié grondant, moitié riant,
donnant aussi çà et là quelques horions à ces furies, ils réussirent à
nous introduire dans le camp et à mettre nos ennemies et leurs petits
auxiliaires, sinon hors d'état de nous injurier, ce qui ne nous causait
aucun mal, du moins hors de portée de nous mettre en sang. Quand nous
fûmes tous rassemblés sur la place, on nous compta, et on nous avertit
que ceux qui chercheraient à s'enfuir seraient tués aussitôt. Après
cette déclaration, on nous distribua entre les cavaliers qui nous
avaient pris, et dont nous devînmes les esclaves. Tel acquit ainsi dix
prisonniers, tel autre cinq et celui-ci deux. Pour moi, je fus adjugé à
un garçon encore très jeune, qui m'emmena aussitôt chez lui.
Mon maître n'était pas pauvre; je m'en aperçus en entrant sous sa
tente. Cette tente était de l'espèce de celles que l'on nomme alatjyk,
faite avec des cloisons et des murs d'osier tressé, recouverts de
feutres épais; le plancher était en bois avec des tapis; il y avait
trois ou quatre coffres peints de toutes sortes de couleurs, un grand
lit avec des coussins, et, au milieu de la tente, un poêle, d'où
s'exhalait une agréable chaleur. Dans cette charmante habitation,
j'aperçus une jeune femme; elle allaitait un nourrisson. Je la saluai
avec respect, c'était certainement ma maîtresse, mais elle ne leva pas
les yeux sur moi, et à peine regarda-t-elle son mari. Je vous dirai de
suite ce que c'est que les femmes turkomanes. Rien de bien intéressant.
Elles sont laides à faire fuir le diable; témoin la jeune dame de la
tente où j'étais amené, et que j'appris ensuite être une des beautés du
pays. Je ne m'en serais guère douté au premier abord. Elle ressemblait
à un portefaix de Tébryz. Elle avait des épaules larges et plates, une
grosse tête, des petits yeux, des pommettes saillantes, une bouche
comme un four de boulanger, le front plat, et sur la poitrine, deux
montagnes. J'en ai vu de pires encore. Ces femmes sont stupides,
méchantes, brutales et ne savent que travailler, mais aussi on les fait
travailler comme des mules, et on a raison.
Le maître dit à la dame:
--Mets l'enfant de côté et sers-moi à souper,
La dame obéit tout de suite. Elle commença à remuer des plats et des
assiettes, et elle me fit signe de la suivre hors de la tente; j'obéis
immédiatement, ayant conçu l'idée de l'attendrir par mon zèle. Elle
me conduisit dans une espèce de cabane qui servait de cuisine, où
bouillait je ne sais quoi dans une marmite. Elle me fit un signe, que
je ne compris pas bien; sans me rien expliquer, elle prit un bâton et
m'en déchargea un coup sur la tête.
--Voilà, pensai-je, une manière de monstre qui ne me rendra pas la vie
facile.
Je me trompais. C'était une brave femme. Elle me battait souvent, elle
était ponctuelle, voulait que tout se fît à sa manière; mais elle me
nourrissait bien, et, quand elle se fut un peu habituée à moi, elle
me parla davantage, et je réussis plus d'une fois à la tromper, sans
qu'elle s'en soit jamais aperçue. Quand elle était de bonne humeur,
elle me disait en riant aux éclats:
--N'est-ce pas que vous autres gens de l'Iran, vous êtes plus bêtes que
nos chevaux?
--Oui, maîtresse, répondais-je avec humilité, c'est bien vrai. Dieu l'a
voulu ainsi!
--Les Turkomans, continuait-elle, vous pillent, vous volent, vous
emportent vous-mêmes, et vous vendent à qui ils veulent, et vous ne
savez pas trouver un moyen de les en empêcher.
--C'est vrai, maîtresse, répliquais-je encore; mais c'est que les
Turkomans sont des gens d'esprit, et nous nous sommes des ânes.
Alors elle recommençait à rire aux éclats et ne s'apercevait jamais que
son lait et son beurre diminuaient à mon profit. J'ai toujours remarqué
que les gens les plus forts sont toujours les moins intelligents. Ainsi
voyez les Européens! On les trompe tant que l'on veut, et, partout où
ils vont, ils s'imaginent qu'ils sont supérieurs à nous, parce qu'ils
sont les maîtres; ils ne savent pas et ne sauront jamais apprécier
cette vérité que l'esprit est bien au-dessus de la matière. Les
Turkomans se montrent exactement pareils. Ce sont des brutes comme eux.
Je fus employé par mes propriétaires à fendre du bois, à porter de
l'eau, à conduire les moutons à la pâture. Quand je n'avais pas
d'ouvrage, j'allais me promener à la campagne. Je m'étais fait
quelques amis, et je chantais des chansons. Je savais aussi fabriquer
des pièges pour prendre les souris et j'appris à quelques femmes à
confectionner des plats persans que les hommes trouvaient admirables.
On me récompensait, en me donnant du thé beurré et des galettes. Il
y avait aussi assez souvent des noces et j'y dansais, ce qui faisait
rire beaucoup toute l'assistance, qui, d'ailleurs, était de très bonne
humeur, et on peut bien comprendre pourquoi. Notre camp, les camps
voisins et toute la nation étaient dans un état d'exaltation à cause de
la victoire. Les prisonniers regorgeaient et on s'attendait à gagner
gros avec eux. Ensuite, le premier mouvement d'humeur passé, toutes les
veuves avaient été enchantées de leur situation, et il ne se pouvait
pas qu'il en fût autrement, car une jeune fille turkomane ne vaut pas
cinq tomans en or, et il faut des circonstances particulières pour
qu'on aille en chercher une, quand on veut se marier. Au contraire, une
veuve a beaucoup de valeur, et elle est souvent estimée très haut. Cela
dépend de l'expérience qu'elle a acquise pour la conduite d'un ménage,
de sa réputation d'économie et de l'habitude qu'elle a de diriger
tout autour d'elle. Et, en outre, on sait précisément si elle peut ou
non donner des enfants à son mari. Quant à l'amour, vous pouvez bien
penser que, avec la figure de ces dames-là, il n'en est pas question,
personne n'y songe, ni ne comprend ce que ça peut être. J'essayai une
fois de raconter à ma maîtresse la passion si touchante et si belle que
Medjnoun éprouvait pour Leïla et qui me rappelait ma Leïla à moi-même,
et me jetait dans des transports de douleur. Ma maîtresse me battit
outrageusement pour avoir osé l'ennuyer de pareilles sottises. Elle
était encore bien jeune; mais elle avait déjà eu deux maris avant celui
qu'elle tenait pour le moment, et trois enfants par-dessus le marché.
Aussi jouissait-elle d'une immense considération, et c'était un honneur
pour moi, auquel j'étais sensible, que d'appartenir à une pareille
dame.
Il y avait environ trois mois que je vivais là assez paisiblement, et
je commençais à m'habituer à mon sort (en vérité, et comme je l'ai dit,
il n'était pas très dur), quand un matin, me promenant désœuvré dans
le camp, je fus abordé par deux autres esclaves persans comme moi,
soldats du régiment de Goum, qui me dirent savoir d'une façon certaine,
et qui me jurèrent sur leurs têtes, que nous allions être délivrés dans
la journée et renvoyés à Meshhed.
On avait déjà fait courir ce bruit si souvent, et si souvent il s'était
trouvé faux, que je me mis à rire et conseillai à mes camarades de ne
pas trop croire à ce qu'on leur avait annoncé et de continuer à faire
provision de patience. Cependant, en les quittant, je me trouvais,
comme chaque fois que j'entendais de pareilles nouvelles, assez troublé
et ému. Je sais bien qu'il se passe assez de vilaines choses dans
l'Iran, et qu'on y trouve bien du mal; pourtant, c'est l'Iran, et c'est
le meilleur, le plus saint pays de la terre. Nulle part au monde on
n'éprouve autant de plaisir ni autant de joie. Quand on y a vécu, on
y veut retourner; et quand on y est, on y veut mourir. Je ne croyais
pas du tout à ce que mes deux camarades m'avaient dit, pourtant le
cœur me battait et je me sentais triste, et si triste que, au lieu
de continuer à me promener, je retournai chez mon maître.
Il venait précisément de descendre de cheval et je le vis qui causait
avec sa femme. En m'apercevant, il m'appela.
--Aga, me dit-il, tu n'es plus mon esclave, on t'a racheté; tu es mon
hôte, et tu vas partir pour Meshhed.
Je fus tellement saisi en entendant ces paroles, que je me crus sur le
point d'étouffer, et il me sembla voir la tente tourner autour de moi.
--Est-ce vrai? m'écriai-je.
--Que ces Iraniens sont bêtes! dit la femme en riant; qu'est-ce qu'il y
a là d'extraordinaire? Ton Gouvernement a racheté ses soldats au prix
de dix tomans par tête. On aurait pu les lui vendre moins bon marché,
mais puisque cette sottise est faite et que nous avons touché notre
argent, va-t'en chez toi et ne fais pas le sot.
A peine entendis-je ce que disait cette créature. Il me passa comme
une vision devant les yeux. Je vis, oui, je vis la jolie vallée du
Khamsèh où je suis né; j'aperçus distinctement le ruisseau, les saules,
l'herbe touffue, les fleurs, l'arbre au pied duquel j'avais enfoui
mon argent, ma belle, mon adorée Leïla dans mes bras, mes chasses,
mes gazelles, mes tigres, mon cher Kérym, mon excellent Souleyman,
mon bien brave Abdoullah, tous mes cousins, le bazar de Téhéran, la
boutique de l'épicier et celle du rôtisseur, les figures des gens que
je connaissais; oui, oui, oui, ma vie entière m'apparut à cette minute,
et une voix criait en moi: Tu vas la recommencer! Je me sentis ivre de
bonheur! J'aurais voulu chanter, danser, pleurer, embrasser tous ceux
qui se montraient à mon esprit, en ce moment de félicité suprême, et je
me mis à pousser des cris d'angoisse.
--Imbécile! me dit la femme, tu as bu du raky hier soir, et peut-être
encore ce matin. Si je t'y reprends jamais!...
Le mari se mit à rire.
--Tu ne l'y reprendras jamais, car il part aujourd'hui même, et, à
dater de ce moment, je te le répète, Aga, tu es libre!
J'étais libre! Je me précipitai hors de la tente, et je me dirigeai
en courant vers la grande place au milieu du camp. De toutes les
habitations sortaient mes pauvres camarades, aussi exaltés que moi.
Nous nous embrassions, nous ne manquions pas de remercier Dieu et les
Imams; nous criions de tout notre cœur: Iran! cher Iran! Lumière de
mes yeux! Et, alors, j'appris peu à peu comment il se faisait que nous
sortions tout à coup des ténèbres, pour entrer dans une si belle clarté.
Il paraît que depuis la perte de notre armée et le commencement de
notre captivité, il s'était passé bien des choses. Le Roi des Rois,
en apprenant ce qui s'était passé, était entré dans une grande colère
contre ses généraux, et les accusait d'avoir laissé ses pauvres soldats
s'en aller tout seuls contre l'ennemi sans les accompagner; il les
avait accusés aussi d'avoir vendu les vivres, la poudre, les armes et
les vêtements qui leur étaient destinés, et, enfin, il avait déclaré sa
ferme résolution de faire couper le cou à tous les coupables.
Il aurait peut-être bien agi en exécutant cette menace. Mais, après
tout, à quoi bon? Après ces généraux-là, il y en aurait eu de tout
pareils: c'est le train du monde. Rien n'est à y changer. De sorte que
Sa Majesté se conduisit beaucoup plus sagement, en calmant sa colère.
Il arriva seulement que les Ministres et les Colonnes de l'Empire
reçurent force cadeaux de la part des accusés; on révoqua un ou deux de
ceux-ci pour quelques mois; le Roi eut des présents magnifiques, et il
fut résolu que les chefs rachèteraient tous les soldats captifs chez
les Turkomans, et les rachèteraient à leurs frais, puisqu'ils étaient
cause du malheur arrivé à ces pauvres diables.
La question étant ainsi réglée, les généraux avaient naturellement pris
à partie les colonels et les majors, qui avaient fait absolument comme
eux. Ils les menacèrent de les mettre sous le bâton, de les destituer
et même de leur couper la tête, et firent si bien qu'à la fin on
s'entendit encore de ce côté-là. Les colonels et les majors donnèrent
des cadeaux à leurs supérieurs, et ceux-ci rentrèrent un peu dans
les dépenses que le soin de leur sûreté venait de leur faire faire à
Téhéran.
Cependant ils avaient envoyé des émissaires parmi les tribus
turkomanes, pour traiter du rachat des captifs. On avait eu quelque
difficulté à s'entendre. Pourtant on était tombé d'accord, et voilà
comment et pourquoi, après avoir passé dans une agitation incroyable,
dans une sorte d'extase de bonheur, et après avoir pris congé de nos
anciens maîtres et de nos anciens amis turkomans, nous nous mîmes en
route pour Meshhed, marchant, je vous en réponds, comme l'oiseau qui va
s'envoler.
Le temps était superbe; la nuit, les étoiles brillaient aux cieux comme
des diamants; le jour, un beau soleil éclatant couvrait le ciel et la
terre de paillettes d'or, qui tombaient à flots de son cercle enflammé.
L'univers entier nous riait, à nous autres pauvres malheureux soldats,
oui, les plus malheureux, les plus abandonnés, les plus maltraités
des êtres, qui sortions d'un excès de mal, pour retomber au moins
dans l'espérance, et nous marchions allègrement, et nous chantions
à pleins gosiers, et ainsi nous arrivâmes à deux heures de Meshhed.
Nous voyions clairement devant nous venir, sur le ciel bleu, et les
coupoles, et les minarets, et les murs émaillés de la mosquée sainte,
et les innombrables files des maisons de la ville; et, comme nous
pensions à ce que nous allions trouver tout à l'heure de bon pour nous
dans le sein de cette apparition céleste, nous nous trouvâmes tout à
coup arrêtés par deux régiments rangés en travers du chemin et devant
lesquels se tenait une troupe d'officiers. Nous nous arrêtâmes et fîmes
de profonds saluts.
Un moulla sortit du groupe des officiers et s'avança vers notre troupe.
Quand il fut à portée de la voix, il éleva les deux mains en l'air et
nous adressa le discours suivant:
--Mes enfants! gloire à Dieu, le Seigneur des mondes, puissant et
miséricordieux, qui a retiré le prophète Younès du ventre de la baleine
et vous des mains des féroces Turkomans!
--Amen! s'écria toute notre troupe.
--Il faut l'en remercier, en entrant humblement dans Meshhed,
humblement, vous dis-je, et comme il convient à des malheureux
prisonniers!
--Nous sommes prêts! nous sommes prêts!
---Vous allez donc tous, mes enfants, comme des hommes pieux et des
musulmans fidèles, mettre à vos mains des chaînes, et la population
entière, attendrie par cette preuve de vos malheurs, vous comblera de
ses bénédictions et de ses aumônes.
Nous trouvâmes cette idée excellente et nous en fûmes charmés. Alors,
des soldats sortis des rangs des deux régiments s'approchèrent. Ils
nous mirent au cou des carcans de fer et aux mains des menottes, et
on forma ainsi de nous des bandes de huit à dix enchaînés. Cela nous
faisait rire beaucoup et nous nous trouvions très bien ainsi, quoique
le poids de métal fût un peu accablant; mais il ne s'agissait que de le
porter pendant quelques heures et c'était une vétille.
Quand notre toilette fut terminée, les tambours, la musique, les
officiers et un régiment partirent en tête; nous venions ensuite dans
notre équipage lamentable, mais fort contents, et sur nos talons
marchait l'autre régiment. Bientôt nous aperçûmes la foule des
Meshhedys venant à notre rencontre. Nous la saluâmes, et nous eûmes le
plaisir de nous entendre couvrir de bénédictions. Cependant le tambour
roulait, la musique jouait et quelques pièces de canon firent des
salves en notre honneur.
Une fois dans la ville, on nous sépara; les uns prirent une rue, les
autres une autre, et des soldats nous escortaient. Pour moi, avec
les sept camarades enchaînés du même train, les menottes aux poings,
le carcan au cou, on nous mena dans un corps de garde et il nous
fut permis de nous asseoir sur la plate-forme. Là, le sergent qui
commandait notre escorte nous engagea à solliciter la charité des
passants. Cette idée était excellente; nous la mîmes à l'instant à
exécution avec un succès merveilleux. Les hommes, les femmes, les
enfants nous apportaient à l'envi du riz, de la viande et même des
friandises; on nous donnait peu d'argent. Je crois que les braves gens
qui venaient à notre aide n'en avaient pas beaucoup pour eux-mêmes.
Le soir, un officier arriva. Nous le priâmes de nous faire détacher et
de nous laisser vaquer chacun à nos affaires. Pour moi, je ne songeais
qu'à aller passer une bonne nuit, dont j'avais grand besoin, chez mon
ami et parent, Moulla Souleyman. L'officier nous dit:
--Mes enfants, il faut être raisonnables. Vous autres, vous avez été
délivrés par la générosité incomparable et surhumaine de mon oncle,
le général Aly-Khan. Il a donné pour chacun de vous, à vos maîtres,
dix tomans. Serait-il juste qu'il perdît une si forte somme? Non! ce
ne serait pas juste, vous en conviendrez. D'autre part, s'il vous
laissait aller, bien que vous soyez tous très honnêtes et incapables de
renier vos dettes, le malheur veut que vous n'ayez aucune ressource. De
pauvres soldats, où trouveraient-ils de l'argent? Dans cette pensée,
mon oncle, la bonté même, va vous en faire trouver. En vous laissant
la chaîne au cou jusqu'à ce que vous ayez réuni chacun quinze tomans
que vous lui remettrez fidèlement, il vous procure le moyen de toucher
le cœur des musulmans et d'exercer la charité publique. Ne vous
désolez pas. Racontez vos malheurs, continuez à solliciter ceux qui
vous approchent. Appelez-les tous, ces braves gens qui passent là! Ils
viendront! Vous voyez qu'ils vous nourrissent très bien. Peu à peu la
pitié les touchera davantage, et leurs bourses s'ouvriront. Je ne vous
trompe pas. Dans quelques jours, quand vous n'aurez plus d'espoir de
rien recueillir ici, on vous fera partir. Vous retournerez ainsi à
Téhéran; de là, vous irez à Ispahan, à Shyraz, à Kermanshah, par toutes
les villes de l'Iran Bien Gardé, et vous finirez par payer cette dette.
L'officier se tut, mais nous nous mîmes en colère; le désespoir nous
prit, nous commençâmes à l'appeler fils de chien, et nous étions en
bonne voie de ne pas épargner davantage ni son oncle, ni les femmes,
ni la mère, ni les filles de son oncle (il n'en avait peut-être pas),
quand, sur un signe de notre bourreau, nos gardiens nous tombèrent
dessus, on nous battit, on nous jeta par terre, on nous foula aux
pieds. J'eus presque une côte enfoncée, et ma tête fut toute enflée
de deux grosses bosses. Alors, il fallut se rendre sage. Chacun se
soumit, et après avoir, pour ma part, pleuré dans un coin une bonne
demi-heure, je me résignai et commençai, d'une voix lamentable, à
solliciter de nouveau les aumônes des passants.
Il ne manquait pas de gens charitables, et tout le monde sait que,
grâces soient rendues au Dieu tout-puissant! il y a dans l'Islam grande
bonne volonté à venir en aide aux malheureux. Les femmes, surtout, se
pressaient en grand nombre autour de nous; elles nous regardaient,
elles pleuraient; elles nous demandaient le récit de nos malheurs.
Ils étaient grands, et, comme on le peut croire, nous ne cherchions
pas à les diminuer; au contraire, nous ne manquions jamais d'ajouter
à nos récits que nos femmes, nos cinq, six, sept, huit petits enfants
en bas âge nous attendaient à la maison et mouraient de faim. Nous
recueillions ainsi force menue monnaie et quelquefois des pièces
d'argent. D'ailleurs, certains d'entre nous étaient plus chanceux que
les autres.
On sait que nos régiments sont recrutés parmi les pauvres, qui,
n'ayant ni amis, ni protecteurs, ne peuvent se soustraire à la vie
militaire. Quand on veut des soldats, on ramasse dans les rues et dans
les cabarets des villes, et dans les maisons des villages, ce qui ne
peut pas se faire réclamer. Ainsi, nous étions là, à notre chaîne, des
hommes faits, des enfants de quinze ans et des vieillards de soixante
et dix, parce que, quand on est soldat, c'est pour toute sa vie, à
moins qu'on ne trouve moyen de se faire exempter ou de s'enfuir.
Ceux qui parmi nous recevaient le plus d'aumônes, c'étaient les plus
jeunes. Il y en avait un, joli garçon de seize ans, né à Zendjân, qui
fut délivré au bout de quinze jours tant on le comblait de toutes
parts. Il est vrai qu'il avait la figure d'un ange. Pour moi, je
réussis à faire prévenir Moulla Souleyman de mon triste sort. Le brave
homme accourut, se jeta à mon cou, et, au nom de notre chère Leïla, il
me donna un toman. C'était beaucoup. Je le remerciai fort. Peut-être en
aurais-je obtenu davantage; mais, le lendemain, on nous fit partir de
Meshhed pour nous diriger sur Téhéran.