annoncé que nous serions fort bien nourris pendant toute la campagne.
Mais personne n'y avait cru. Ce sont de ces choses que les augustes
gouvernements disent tous, mais qu'il leur est impossible d'exécuter.
Le général en chef ne va jamais s'amuser à dépenser pour faire bonne
chère aux soldats son argent qu'il peut garder dans sa poche. La vérité
est qu'au bout de quinze jours, n'ayant plus de riz à vendre, mes deux
camarades et moi fermâmes boutique; on n'eût pas trouvé deux malheureux
pains dans tout le régiment, et nous commençâmes à manger les ânes.
Je n'ai jamais vu de paysans plus féroces que ceux du Khorassan.
Ils habitent dans des villages fortifiés; quand un pauvre soldat
s'approche, ils ferment leurs portes, montent sur leurs murailles et
si l'on ne prend la précaution de s'éloigner en toute hâte, on reçoit
une volée de balles qui ne vous manquent pas. Puissent les pères et les
grands-pères de ces horribles assassins brûler éternellement dans le
plus profond de l'enfer et ne jamais trouver de soulagement! Inshallah!
Inshallah! Inshallah!
Nous commençâmes donc à manger les ânes. Les malheureux! j'ai oublié
de vous dire qu'il n'en restait pas beaucoup. N'ayant rien à recevoir
eux-mêmes, ils avaient pris le parti de mourir successivement et leurs
cadavres marquaient notre route. Le peu que nous en gardions avec
infiniment de peine était mal sustenté; nous avions, en arrivant à
chaque station, la peine d'aller chercher de l'herbe pour eux encore
loin dans les montagnes. Ils étaient d'ailleurs épuisés de fatigue.
Je sais bien que nous avions commencé à les décharger assez tôt de
nos fusils et de nos fourniments que nous jetions dans le désert;
mais nous avions tenu le plus longtemps possible à conserver nos
bagages. Bref, il fallut nous mettre nous-mêmes sur le dos, ce que nous
considérions comme le plus précieux. Ce qui était terrible, c'est que
l'eau manquait. Il fallait passer plus de la moitié du jour à faire des
trous dans la terre pour en découvrir un peu. Quand nous étions le plus
favorisés, nous réussissions à mettre au jour une boue saumâtre, qu'on
clarifiait du mieux possible à travers des chiffons. Nous finîmes par
n'avoir plus que de l'herbe à manger, un peu d'herbe. Beaucoup de nos
camarades firent comme nos ânes: ils moururent. Cela ne nous empêchait
pas de chanter; car s'il fallait se désespérer des maux inséparables de
la vie, mieux vaudrait n'être pas au monde, et, d'ailleurs, avec de la
patience, tout s'accommode. La preuve en est que les restes du régiment
parvinrent à gagner Meshhed.
En vérité, nous n'avions pas une grande mine, quand nous entrâmes dans
la ville Sainte. Le major était venu au-devant de nous avec quelques
capitaines et un certain nombre de marchands de toutes sortes de
victuailles. Nous payâmes assez cher ce qu'ils nous donnèrent; nous
avions si faim que nous n'eûmes pas la peine de trop marchander. On
ignore, quand on n'a pas éprouvé de telles traverses, on ignore, ce
que c'est que de contempler tout à coup, de ses deux yeux, une tête
de mouton bouillie qui vous est offerte. Le bon repas que nous fîmes
là nous remit la joie au cœur. Le major nous appela fils de chiens
parce que nous avions perdu nos fusils; mais il nous en fit distribuer
un certain nombre d'autres que l'on emprunta au régiment de Khosrova
pour cette circonstance, et, nous étant cotisés pour lui faire un
petit présent, la bonne harmonie se rétablit entre lui et nous. Il fut
convenu qu'il ferait de notre conduite un rapport favorable au colonel
pour lequel nous préparâmes encore un cadeau qui se montait à une
dizaine de tomans. Ces arrangements pris, notre entrée à Meshhed fut
fixée pour le lendemain.
A l'heure dite, les tambours des autres régiments déjà arrivés dans
la ville vinrent se mettre à notre tête. C'était indispensable, car
nous avions jeté les nôtres aussi bien que nos fusils. Une grande
troupe d'officiers montés sur les chevaux que l'on avait pu trouver, se
plaça derrière les tambours et ensuite nous nous avancions en aussi
bon ordre que possible. Nous pouvions bien être deux à trois cents
environ. Les gens de la ville nous reçurent avec assez d'indifférence,
car depuis un mois on les régalait souvent du spectacle de pareilles
entrées qui n'avaient rien de bien attrayant pour eux. On nous
assigna ensuite un terrain pour y camper; mais, comme le sol en était
marécageux, chacun se dispersa, espérant trouver en ville un abri et de
quoi se pourvoir.
Pour moi, je me dirigeai de suite vers la mosquée des saints Imams. La
dévotion m'y attirait, mais aussi l'idée que je pourrais y attraper une
des portions de soupe que l'on y distribue d'ordinaire aux malheureux;
et, malheureux, j'avais des droits à prétendre l'être. L'univers entier
ne connaît rien de plus beau que la vénérable mosquée de Meshhed. Sa
grande coupole, sa porte somptueuse et magnifique, les clochetons
élégants dont elle est flanquée, le tout revêtu, du haut en bas, de
tuiles émaillées de bleu, de jaune et de noir, et sa superbe cour
avec le vaste bassin destiné aux ablutions, ce spectacle transporte
d'admiration. Du matin au soir des multitudes de pèlerins, venant
de l'Iran, du Turkestan, du fond de l'Inde et des pays lointains du
Roum, apportent à l'Imam Riza (que son nom soit glorifié!) un tribut
incessant de génuflexions, de prières, de dons et d'aumônes. L'espace
sacré est toujours rempli d'une foule bruyante; des bandes de pauvres
viennent recevoir la nourriture que les Moullas leur préparent chaque
jour. Aussi se feraient-ils tuer avec joie pour les privilèges de la
mosquée. Je m'avançai, avec respect et émotion, à travers les groupes,
et comme je demandais discrètement à un des portiers, dont la tête
était couverte d'un vaste et scientifique turban blanc, où je devais
me rendre, pour obtenir ma part de la distribution, ce digne et
respectable turban ou plutôt la tête qui en était chargée me montra
une physionomie surprise, puis joyeuse, et une large bouche, s'ouvrant
au milieu d'une vaste barbe noire, pendant que des yeux de jais
s'illuminaient de joie, se mit à pousser des cris de satisfaction.
--Que les saints Imams soient bénis! C'est toi, c'est toi-même,
Baba-Aga?
--Moi-même! répondis-je en regardant fixement mon interlocuteur, et,
après un moment d'hésitation, l'ayant parfaitement reconnu:
--Vallah! Billah! Tallah! m'écriai-je, c'est toi, cousin Souleyman?
--Moi-même, mon ami, mon parent, lumière de mes yeux! Qu'as-tu fait de
notre Leïla?
--Hélas! lui dis-je, elle est morte!
--Oh! mon Dieu! quel malheur!
--Elle est morte, continuai-je d'un air désolé, car sans cela serais-je
ici? Je suis capitaine dans le 2e régiment du Khamsèh et
bien heureux de te revoir!
Il m'était venu dans l'esprit de dire à Souleyman que Leïla était
morte, parce que je n'aimais pas à lui parler d'elle et que je voulais
passer, le plus vite possible, à un autre sujet de conversation; mais
il ne s'y prêta pas.
--Dieu miséricordieux! s'écria-t-il, morte! Leïla est morte! Et tu
l'as laissée mourir, misérable que tu es! Ne savais-tu donc pas que je
n'aime qu'elle seule au monde et qu'elle n'a jamais aimé que moi!
--Oh! que toi, lui répondis-je avec colère, que toi, c'est un peu hardi
ce que tu me dis là! Pourquoi, dans ce cas, ne l'as-tu pas épousée?
--Parce que je ne possédais absolument rien du tout! Mais, le jour
même de ton mariage, elle m'a juré qu'elle divorcerait d'avec toi,
pour venir me trouver, aussitôt que je pourrais lui donner une maison
convenable! C'est pourquoi je suis parti, je suis venu ici, je suis
devenu un des portiers de la Mosquée, et j'allais lui faire connaître
ma fortune présente, quand voilà que tu m'accables par ce coup
inattendu!
Là-dessus, il se mit à crier et à pleurer, en balançant la tête.
J'avais grande envie de lui asséner un bon coup de poing à travers le
visage, car je n'étais pas content du tout de ce qu'il venait de me
révéler; heureusement, je me rappelai soudain que c'était beaucoup
plus, désormais, l'affaire de Kérym que la mienne et je me bornai à
m'écrier:
--Pauvre Leïla! Elle nous a bien aimés tous les deux! Ah! quel malheur
qu'elle soit morte!
Souleyman, à ce mot, se laissa tomber dans mes bras et me dit:
--Mon ami, mon cousin, nous ne nous consolerons jamais ni l'un ni
l'autre! Viens dans ma maison; je veux que tu sois mon hôte, et,
pendant tout le temps que tu resteras à Meshhed, j'entends que tout ce
que je possède soit à toi!
Je fus profondément attendri par cette marque de bonté de ce cher
Souleyman, que j'avais toujours chéri du fond du cœur, et, le voyant
si affligé comme il l'était, je pris la part la plus sincère à son
chagrin et mêlai mes larmes aux siennes. Nous nous en allâmes à travers
la cour, et, chemin faisant, il me présentait aux Moullas que nous
rencontrions.
--Voilà, leur disait-il, mon cousin Aga-Khan, major du régiment de
Kamsèh, un héros des anciens temps! ni Roustem, ni Afrasyâb ne l'ont
égalé en valeur! Si vous voulez venir prendre une tasse de thé avec
nous, vous honorerez singulièrement ma pauvre maison.
Je passai quinze jours chez Moulla-Souleyman. Ce fut un moment, un
bien court moment de délices. Pendant ce temps on rassemblait les
débris des régiments, dont la plupart n'étaient pas en meilleur état
que le nôtre, ce qui est bien concevable, après un long voyage. On
nous donna, à quelques-uns du moins, des souliers; on nous remit des
fusils, ou, du moins, des instruments qui ressemblaient à des fusils.
J'en parlerai plus tard. Quand nous fûmes à peu près équipés, nous
apprîmes un beau matin, que l'ordre du départ était donné et que le
régiment allait se mettre en route pour Merw. Je ne fus pas trop
content. C'était aller, cette fois, au milieu des hordes turkomanes, et
Dieu sait ce qui pouvait arriver! Je passai une soirée fort triste avec
Moulla-Souleyman; il tâcha de me consoler de son mieux, le brave homme,
et me versa force thé bien sucré; nous bûmes aussi un peu de raky. Il
revint sur l'histoire de Leïla et me fit raconter les circonstances de
la mort de cette pauvre enfant pour la dixième fois, peut-être. J'eus
quelque idée de le détromper, mais puisque j'avais tant fait que de lui
raconter les choses d'une façon, il me parut plus naturel de continuer
et de ne pas le jeter dans de nouvelles perplexités. Le pauvre ami! Il
avait été si bon pour moi, que je me fis un plaisir mélancolique, dans
la disposition où j'étais, de me rappeler de nombreux détails où, cette
fois, je mêlai des souvenirs qui m'avaient échappé jusque-là, et d'où
il résultait que, avant d'expirer, la chère enfant que nous regrettions
tous les deux, s'était souvenue de lui avec beaucoup d'affection. Je
ne peux pas prétendre tout à fait que mes récits fussent mensongers;
car j'avais tant besoin de m'attendrir sur moi et sur les autres qu'il
m'était tout à fait aisé de parler de choses tristes et touchantes, et,
vraiment, je puis affirmer que je le faisais d'abondance de cœur.
Souleyman et moi nous mêlâmes encore nos larmes, et, quand je le
quittai vers le matin, je lui jurai du plus profond de mon cœur de
ne jamais l'oublier, et on voit que j'ai tenu parole. Il m'embrassa,
de son côté, avec une véritable affection. Je rejoignis alors mes
camarades: le régiment se mit en marche, et moi, avec lui, dans les
rangs, à côté de mon vékyl.
Nous étions fort nombreux. Je vis passer de la cavalerie; c'étaient
des hommes des tribus du sud et de l'ouest. Ils avaient assez bonne
mine, meilleure que nous; mais leurs chevaux mal nourris ne valaient
pas grand'chose. Les généraux étaient restés à Meshhed. Il paraît que
c'est absolument nécessaire ainsi; parce que de loin on dirige mieux
que de près. Les colonels avaient imité les généraux, sans doute pour
la même raison. En somme, nous avions peu d'officiers au-dessus du
grade de capitaine, et c'est très à propos, attendu que les officiers
ne sont pas faits pour se battre, mais pour toucher la paye des
soldats. Presque tous les chefs étaient des cavaliers nomades: ceux-là
étaient venus avec nous; mais on sait que ce genre d'hommes est très
peu cultivé, grossier et ne pensant qu'à la bataille. On avait envoyé
l'artillerie en avant.
Nous marchions depuis trois jours. Il pleuvait à verse et il faisait un
temps très froid. Nous marchions avec beaucoup de peine sur un terrain
limoneux, où ceux qui ne glissaient pas s'enfonçaient quelquefois à
mi-jambe; à chaque instant, on avait à franchir de larges coupées
pleines d'eau bourbeuse; ce n'était pas une petite affaire. J'avais
déjà perdu mes souliers et, comme mes compagnons, à force de tomber
dans les bourbiers, de me mettre à l'eau jusqu'à la ceinture et de
grimper à quatre pattes sur des berges abruptes, j'étais couvert de
fange et tellement mouillé que je grelottais. Depuis la veille au soir,
je n'avais rien mangé. Tout à coup, nous entendîmes le canon. Nos
bandes s'arrêtèrent subitement.
Nous entendîmes le canon. Il y eut plusieurs décharges; puis, tout
d'un coup, nous n'entendîmes plus rien. Il y eut un moment de silence;
soudain nous vîmes tomber au milieu de nous un train de canonniers,
fouettant les chevaux à toute outrance et se jetant sur nous. Quelques
hommes furent écrasés, ceux qui purent se rangèrent. Les canons
cahotés, sautant, s'arrêtant, tombèrent les uns dans la boue, les
autres dans l'eau; les canonniers coupèrent les traits des attelages et
s'enfuirent, vite comme le vent. Ce fut un hourvari, un tourbillon, une
mêlée, un éclair: nous n'eûmes pas le temps de comprendre, et presque
aussitôt ceux qui étaient en première ligne aperçurent un nuage de
cavalerie qui se dirigeait rapidement de notre côté. Un cri général
s'éleva:
--Les Turkomans! les Turkomans! faites feu!
Je ne distinguai absolument rien, je vis quelques hommes qui, au lieu
d'abaisser leurs armes, se jetaient à la suite des canonniers. J'allais
faire de même, quand le vékyl, m'arrêtant par le bras, cria dans mon
oreille au milieu du tapage:
--Tiens bon, Aga-Beg! Ceux qui fuient aujourd'hui sont des gens perdus!
Il avait raison, tout à fait raison, le brave vékyl, et mes yeux m'en
portèrent immédiatement le témoignage. Je vis, comme je vous vois,
cette masse de cavalerie dont je viens de parler, se diviser, comme
par enchantement, en des myriades de pelotons, qui courant à travers
la plaine et évitant les obstacles avec l'habileté de gens au fait
du pays, tournaient, enveloppaient, saisissaient les fuyards et les
accablant de coups, prenaient leurs armes et faisaient des centaines de
prisonniers.
--Vous voyez! vous voyez, mes enfants! s'écria de nouveau le vékyl,
voilà le sort qui vous attend, qui nous attend, si nous ne savons pas
nous tenir ensemble! Allons! Courage! Ferme! Feu!
Nous étions là une cinquantaine à peu près. Le spectacle effrayant
étalé sous nos regards donna une telle force aux exhortations du
sergent, que, lorsqu'un gros de ces pillards maudits s'avança vers
nous, notre troupe se pelotonna rapidement et nous fîmes feu en effet,
et nous rechargeâmes, et nous fîmes feu une seconde fois, et une
troisième fois, et une quatrième fois. Par les saints Imams! nous vîmes
tomber quelques-uns de ces hérétiques, de ces chiens maudits, de ces
partisans d'Aboubeckr, d'Omar et d'Osman; puissent ces monstres brûler
éternellement dans l'enfer! nous les vîmes tomber, vous dis-je, et cela
nous donna un tel entrain que, sur le commandement du vékyl et sans
nous disjoindre, nous partîmes d'un mouvement en avant, pour aller
chercher cet ennemi qui s'était arrêté et ne venait pas à nous. Après
un moment d'hésitation, il recula et s'enfuit. Pendant ce temps, les
autres bandes turkomanes continuaient à donner la chasse aux fuyards, à
les ramasser, à en tuer quelques-uns, à battre les autres, à emmener ce
qui pouvait marcher. Nous poussâmes des cris de triomphe: Allah! Allah!
ya Aly! ya Hassan! ya Houssein! Nous étions au comble de la joie; nous
étions délivrés et nous n'avions pour de rien.
Au fond, nous étions parfaitement heureux. Sur cinquante environ que
nous étions, nous avions éprouvé que trente de nos fusils étaient
en état de servir. Le mien, je ne dis pas; d'abord, il n'avait pas
de chien et, ensuite, le canon était fendu. Mais c'était pourtant
une bonne arme, comme je l'éprouvai par la suite; j'avais attaché la
baïonnette, qui n'avait pas de douille, avec une forte corde; cette
baïonnette tenait à merveille et je n'attendais qu'une occasion de m'en
servir.
Je vous dirai que notre exemple avait été suivi. Nous aperçûmes, à
une petite distance, trois ou quatre groupes de soldats faisant feu,
et les Turkomans n'osaient approcher. En outre, une troupe de trois à
quatre cents cavaliers, à peu près, avait chargé lestement l'ennemi,
et lui avait repris des prisonniers et un canon. Malheureusement on
ne savait ce que les canonniers étaient devenus, ni leurs caissons.
Nous jetâmes la pièce dans un fossé. Pendant une heure, nous aperçûmes
les Turkomans, qui, au loin, continuaient à prendre des hommes; puis
ils disparurent à l'horizon avec leurs captifs. Alors, nos différents
groupes se rapprochèrent, nous vîmes qu'en tout nous pouvions être à
peu près au nombre de 7 à 800. Ce n'était pas beaucoup sur 6 à 7.000
qui étaient sortis de Meshhed. Mais, enfin, c'était quelque chose, et
quand nous nous retrouvâmes, considérant quels lions terribles nous
étions, nous ne doutâmes pas un instant d'être en état de regagner un
terrain où les Turkomans ne seraient pas en état de nous prendre. Nous
étions si contents que rien ne; nous semblait difficile.
Notre chef se trouva être le Youz-Bashy des cavaliers. C'était un
Kurde, appelé Rézy-Khan, grand, bel homme, avec une barbe courte, des
yeux de feu et magnifiquement équipé. Il était tellement joyeux que
son bonheur semblait exalter son cheval même, et l'homme et la bête
lançaient des flammes par tous leurs mouvements. Il y avait aussi un
certain Abdoul-rahym des Bakhtyarys, un grand gaillard avec des épaules
d'éléphant. Il nous criait:
--Mes enfants! mes enfants! Vous êtes de vrais Roustems, et des
Iskenders! Nous exterminerons cette canaille turkomane jusqu'au dernier
homme!
Nous étions ravis. On se mit à chanter. L'infanterie avait deux chefs:
un lieutenant que je ne connais pas et notre vékyl. Le brave homme
s'écria:
--Maintenant, il faut des vivres et de la poudre!
On s'aperçut qu'on mourait de faim. Il y avait pourtant du remède.
Nous nous mîmes tous à arracher des herbes dans la plaine. Une partie
fut réservée pour les chevaux. Avec le reste, on résolut de faire la
soupe. Mais la pluie continuait à tomber à flots, et il était d'autant
plus difficile d'allumer du feu, qu'il n'y avait pas de bois. On aurait
pu en faire avec de l'herbe sèche. De l'herbe desséchée, on en avait
tant qu'on voulait; seulement elle était gonflée d'eau. On prit donc
son parti de manger l'herbe comme elle était. Ça n'était pas bon, mais
l'estomac était rempli et ne criait plus. Pour la poudre, la question
restait difficile. En partant de Meshhed, on ne nous en avait guère
donné. Les généraux l'avaient vendue. Quand il fallut s'en procurer,
cette fois, ce fut laborieux. Sur les morts on ramassa quelques
cartouches. Nous avions environ trois cents fusils en état de partir,
et tout compte fait, pour chaque fusil on eut trois charges. Rézy-Khan
recommanda bien à chacun de ne pas tirer avant qu'il en donnât l'ordre.
Mais on était si content que quelques-uns brûlèrent leurs charges le
soir même pour célébrer la victoire: du reste, il importait peu; nous
avions de bonnes baïonnettes.
Par un hasard très favorable, on découvrit aux environs une sorte de
camp retranché, construction des anciens païens, avec quatre remparts
de pierre et au milieu une sorte de mare. Nous allâmes nous renfermer
là pour y passer la nuit; nous fîmes bien; car, à l'aube, les Turkomans
revinrent, et comme ils étaient plus nombreux que nous, s'ils nous
avaient attaqués de nouveau en rase campagne, nous aurions pu avoir
assez de peine.
Derrière nos murs, nous fîmes feu sur les ennemis et nous en tuâmes
quelques-uns. Enragés, ils mirent pied à terre et montèrent comme des
fourmis sur nos pierres accumulées; alors nous tombâmes dessus à la
baïonnette, et Rézy-Khan à notre tête; nous les maltraitâmes tellement
que, après dix minutes d'efforts, ils lâchèrent pied et s'enfuirent.
Malheureusement Rézy-Khan et le grand Bakhtyary qui combattaient comme
des tigres furent tués l'un et l'autre. Moi, je reçus au bras un coup
de couteau; mais, Dieu est grand! ce fut une égratignure.
Voyez, néanmoins, quels scélérats sont ces Turkomans! Ils s'enfuirent,
mais pas bien loin. Ils revinrent presque tout de suite et commencèrent
à cavalcader autour de nos murailles. Ils avaient, à ce qu'il paraît,
remarqué que nous n'avions pas tiré beaucoup. Ils s'aperçurent
aisément que nous ne tirions plus du tout. La raison en était bonne:
de poudre, il n'en restait rien! Pas un grain, pas un atome! Dieu sait
parfaitement ce qu'il fait!
Nos ennemis voulurent alors essayer d'un nouvel assaut et une partie
d'entre eux se transforma encore une fois en infanterie. Les voilà qui
se mettent à grimper sur le talus du fort comme des fourmis! Le vékyl
à notre tête, nous sortîmes; nous les bousculons encore, nous en tuons
une douzaine, ils s'enfuient, la cavalerie nous charge, nous n'avons
que le temps de rentrer dans notre trou, et nous voyons, de loin, la
tête du vékyl au bout d'une lance courir au milieu des Turkomans.
Ah! Je ne dois pas oublier de vous dire que nous avions eu grand froid
la nuit. Pas un fil n'était sec sur nos pauvres corps. La pluie tombait
toujours. Un peu d'herbe mouillée dans nos estomacs nous soutenait mal.
Pour moi je souffrais beaucoup, et il nous était mort une soixantaine
d'hommes, sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi ni comment. Dieu très
haut et miséricordieux l'avait voulu ainsi!
La nuit fut encore très mauvaise; nous n'avions que la ressource de
nous serrer les uns contre les autres pour essayer de nous rappeler
un peu ce que c'était que la chaleur. Pourtant vers le matin, le ciel
s'éclaircit. Il faisait froid. Nous nous attendions à être attaqués. Le
lieutenant se trouva mort.
Vers midi seulement les Turkomans parurent, mais ils restèrent assez
loin; le soir ils s'enhardirent et vinrent à portée de mousquet,
tourner autour du retranchement. Puis ils se retirèrent.
La nuit nous emporta encore du monde. En définitive, nous n'étions plus
que quatre cents, et personne ne nous commandait. Mais nous savions ce
qu'il fallait faire, et, en cas d'attaque, nous serions encore tombés à
la baïonnette sur les impies. Pourtant nous étions très affaiblis tous.
C'était à peu près vers l'heure de la prière de l'asr et le soleil
penchait vers l'horizon, quand au loin, nous vîmes arriver les bandes
turkomanes, en plus grand nombre que les jours précédents. Chacun se
leva comme il put et prit son fusil. Mais à notre grand étonnement,
toute cette multitude s'arrêta à une longue distance de nous, et
quatre ou cinq cavaliers, seulement, se détachant du gros de leurs
camarades, s'avancèrent vers nous, en nous faisant des signes d'amitié
et indiquant de leur mieux qu'ils désiraient nous parler.
Plusieurs des nôtres étaient d'avis de sortir brusquement et d'aller
leur couper la tête; mais à quoi bon? C'est ce que je fis remarquer,
ainsi que d'autres camarades, et, après une courte discussion, tout le
monde se rangea à mon avis. Nous allâmes donc au-devant de ces fils de
chiens, et, leur ayant fait de profonds saluts, nous les introduisîmes
dans notre enceinte. Chacun s'assit par terre, de manière à former un
cercle autour des nouveaux venus, que nous fîmes prendre place sur des
couvertures de chevaux.
Vallah! Billah! Tallah! Il y avait une grande différence entre eux
et nous! Nous, nous avions l'air de fantômes roulés dans la boue et
ruisselant de misère; eux, ils portaient de bons habits avec des
fourrures, des armes brillantes et des bonnets magnifiques. Quand ils
eurent pris place, ayant été chargé de porter la parole, je dis à ces
maudits:
--Que le salut soit avec vous!
--Et sur vous le salut! répondirent-ils.
--Nous espérons, repris-je, que les santés de Vos Excellences ne
laissent rien à désirer, et puissent tous vos cœurs être comblés
dans ce monde et dans l'autre!
--Les bontés de Vos Excellences sont infinies, répliqua le plus âgé des
Turkomans. C'était un grand vieillard avec un nez aplati, un visage
rond comme une pastèque, des poils de barbe par-ci par-là et des yeux
en croissant de lune retournée.
--Quels ordres veulent nous transmettre Vos Excellences? poursuivis-je.