Ces paroles cruelles émurent mon ami. Il commença à me raisonner; il me

dit tout ce qu'il put imaginer de consolant, continua à s'excuser sur

son mariage, sur sa pauvreté notoire, sur mille autres choses encore,

et, enfin, me voyant si désolé, il s'attendrit et me jeta ces paroles

consolantes:

--Si j'étais sûr que tu me rendrais mon koulydjèh dans une heure!

--Par quoi veux-tu que je te le jure? répondis-je avec feu.

--Tu me le rendras?

--De suite! Avant une heure! Le temps de me montrer et de revenir! Par

ta tête! Par mes yeux! Par la vie de Leïla! Par mon salut! Puissé-je

être brûlé comme un chien maudit pendant toute l'éternité, si tu n'as

pas ton habit avant même de l'avoir désiré!

--Alors, viens.

Il me mena dans sa chambre, et je vis le magnifique vêtement. Il était

jaune! Il était superbe! J'étais ravi; je l'endossai vivement. Kérym

s'écria que c'était un habit comme on n'en voyait pas, que le tailleur

était un homme admirable, et que, certainement, il le paierait quelque

jour par reconnaissance.

--Mais, ajouta-t-il, il n'est pas possible, sans déshonneur, de porter

un tel habit avec des pantalons déchirés de toile bleue. Tiens! voilà

mes shalvars neufs en soie rouge.

Je les passai rapidement. J'avais l'air d'un prince, et je me

précipitai hors de la maison. Je me promenai pendant deux heures dans

tous les bazars. Les femmes me regardaient. J'étais au comble du

bonheur. Je rencontrai alors deux garçons, engagés, comme moi, dans

le régiment. Nous allâmes ensemble nous rafraîchir chez un Juif. Ils

partaient le soir même pour Téhéran et rejoignaient le corps. Je

me décidai à m'en aller avec eux, et, ayant emprunté de l'un d'eux

quelques vêtements, de l'autre le reste, je pliai avec soin mon

magnifique costume, et, pendant que le Juif avait le dos tourné, nous

gagnâmes la porte, puis la rue, puis la sortie de la ville, et, en

riant à gorge déployée de toutes sortes de folies que nous disions,

nous entrâmes dans le désert et nous marchâmes la moitié de la nuit.

Notre voyage fut très gai, très heureux, et je commençai à trouver que

la vie de soldat me convenait parfaitement. Un de mes deux compagnons,

Roustem-Beg, était vékyl, sergent d'une compagnie. Il me proposa

d'entrer sous ses ordres et j'acceptai avec empressement.

--Vois-tu, frère, me dit-il, les imbéciles s'imaginent que c'est fort

malheureux d'être soldat. Ne tombe pas dans cette erreur. Il n'y a de

malheureux en ce monde que les nigauds. Tu n'en es pas, ni moi non

plus, ni non plus Khourshyd, que voilà. Sais-tu un métier?

--Je suis chasseur.

--A Téhéran, ce n'est pas une ressource. Fais-toi maçon; il est

forgeron, notre ami Khourshyd; moi, je suis cardeur de laine. Tu me

donneras un quart de ta solde; le sultan aura la moitié, en sa qualité

de capitaine: tu feras de temps en temps un petit cadeau au nayb ou

lieutenant, qui n'est pas trop fin, mais non plus pas méchant; le

colonel, naturellement, prend le reste, et tu vivras comme un roi avec

ce que tu gagneras.

--Les maçons gagnent donc beaucoup à Téhéran?

--Ils gagnent quelque chose. Mais il y a, en outre, une foule de moyens

de se rendre la vie agréable et je te les enseignerai.

Il m'en enseigna un en route et ce fut bien amusant. Comme il avait sur

lui sa commission de vékyl, nous nous présentâmes dans un village en

qualité de collecteurs des impôts. Les paysans furent complètement nos

dupes, et, après beaucoup de pourparlers, nous firent un petit présent

pour que nous consentissions à ne pas lever les tailles et à leur

donner un sursis de quinze jours; ce que nous accordâmes volontiers,

et nous partîmes couverts de bénédictions. Après quelques autres

plaisanteries du même genre, qui, toutes, tournèrent à notre profit, à

notre amusement et à notre gloire, nous fîmes enfin notre entrée dans

la capitale, par la porte de Shimiran, et nous allâmes, un beau matin,

nous présenter à notre serheng, le colonel Mehdy-Khan.

Nous saluâmes profondément ce grand personnage, au moment où il

traversait la cour de sa maison. Le vékyl, qui le connaissait déjà,

nous présenta, Khourshyd et moi, et fit, en fort bons termes, l'éloge

de notre bravoure, de notre soumission et de notre dévouement à notre

chef. Le colonel parut enchanté de nous et nous envoya aux casernes

avec quelques bonnes paroles. Je me trouvai dès lors incorporé dans le

2e régiment du Khamsèh.

Il faut avouer, pourtant, que certains côtés de l'existence militaire

ne sont pas gais du tout. Ce n'est rien que de perdre sa solde, et,

au fond, puisque les vizirs mangent les généraux, j'avoue qu'il me

paraît naturel que ceux-ci mangent les colonels, qui, à leur tour,

vivent des majors, ceux-ci des capitaines et les capitaines de leurs

lieutenants et des soldats. C'est à ces derniers à s'ingénier pour

trouver ailleurs de quoi vivre, et, grâce à Dieu, personne ne le leur

défend. Mais le mal, c'est qu'il y a des instructeurs européens, et

tout le monde sait qu'il n'est rien de brutal et d'inepte comme l'un

ou l'autre de ces Férynghys. Ils ont toujours à la bouche les mots

d'honnêteté, de probité et prétendent vouloir que la paye du soldat

soit régulièrement acquittée. Cela, en soi, ne serait pas mauvais;

mais, en revanche, ils voudraient faire de nous des bêtes de somme,

ce qui serait détestable et, franchement, s'ils devaient réussir

dans leurs projets, nous serions tellement à plaindre que la vie ne

vaudrait plus rien. Ils voudraient, par exemple, nous forcer à demeurer

effectivement dans les casernes, à y coucher chaque nuit, à rentrer

et à sortir précisément aux heures que leurs montres leur indiquent.

De sorte que l'on deviendrait absolument comme des machines, et on

n'aurait plus même la faculté de respirer qu'en mesure: ce que Dieu n'a

pas voulu. Ensuite, ils nous feraient tous, sans distinction, venir

sur la plaine au soleil l'été, à la pluie l'hiver, pour quoi faire?

Pour lever et baisser les jambes, agiter les bras, tourner la tête à

droite ou à gauche. Vallah! Billah! Tallah! Il n'y a pas un d'entre

eux qui soit capable d'expliquer à quoi ces absurdités peuvent servir!

J'avoue, quant à moi, que, lorsque je vois passer quelqu'un de ces

gens-là, je me range, parce qu'on ne sait jamais quel accès de frénésie

va les saisir. Heureusement le ciel, en les créant très brutaux, les a

faits au moins aussi bêtes, de sorte que, généralement, on leur peut

persuader tout ce qu'on veut. Gloire à Dieu, qui a donné ce moyen de

défense aux Musulmans!

Pour moi, j'ai vu tout de suite ce que c'étaient que les instructeurs

européens et je m'en suis tenu le plus loin possible; comme le vékyl,

mon ami, avait eu soin de me recommander au sultan, je n'allais jamais

à ce qu'on appelle l'exercice, et mon existence était fort supportable.

Notre régiment était venu remplacer celui de Souleymanyèh, qu'on avait

envoyé à Shyraz; de sorte que j'appartenais à un détachement occupant

un des postes dans le bazar. Ces chiens d'Européens, que Dieu maudisse!

prétendaient que, tous les jours, on devait relever les postes et

renvoyer les hommes à la caserne. Ils ne savent qu'inventer pour

tourmenter le pauvre soldat. Heureusement, le colonel ne se souciait

pas d'être ennuyé et dérangé constamment, de sorte qu'une fois dans

un corps de garde, on s'y établit, on y prend ses aises et on s'y

loge, non pas pour vingt-quatre heures, mais pour deux ou trois ans,

quelquefois, enfin, pour le temps que le régiment tient garnison dans

la ville.

Notre poste était assez agréable. Il tenait le coin de deux avenues

du bazar. C'était un bâtiment composé d'une chambre pour le nayb et

d'une vaste salle pour les soldats. Il n'y avait pas de fenêtres, mais

seulement une porte qui donnait sur une galerie en bois, longeant la

rue, et le tout était élevé de terre de trois pieds. Aux environs de

notre édifice beaucoup de boutiques nous présentaient leurs séductions.

D'abord, c'était un marchand de fruits, qui avait ses raisins, ses

melons et ses pastèques étalés en pyramides ou dessinant des festons

au-dessus de la tête des chalands. Dans un coin de l'établi, se carrait

une caisse de figues sèches, dont le digne marchand nous permettait

toujours de prendre quelque chose, lorsque, le soir, nous allions

causer avec lui de toutes sortes de sujets intéressants. Un peu plus

loin logeait un boucher, qui nous vendait du mouton excellent; mais,

pour un quartier qu'on lui en payait, je crois bien qu'il y en avait

quatre dont la disparition restait pour lui un mystère insondable.

Il nous racontait chaque jour avec désespoir les détournements dont

il était victime, et, comme nous lui amenions de temps en temps un

voleur qui reconnaissait la fraude, restituait l'objet volé, se

faisait pardonner, il n'eut jamais l'injustice de nous soupçonner.

Je me rappelle encore avec attendrissement un rôtisseur dont les

fourneaux exhalaient des parfums dignes du paradis. Il savait une

manière de préparer des kébabs, qui était absolument inimitable. Chaque

morceau de viande était grillé si à point et si bien saturé des sucs

de la feuille de laurier et du thym, que l'on croyait avoir dans la

bouche tout le bonheur céleste. Mais, un des grands attraits de notre

voisinage, c'était surtout le conteur d'histoires établi dans la cour

d'une maison en ruines; il récitait chaque jour, devant un auditoire

pénétré d'admiration et haletant de curiosité, des histoires de fées,

de génies, de princes, de princesses, de héros terribles, le tout

entremêlé de pièces de vers tellement doux à entendre que l'on en

sortait à moitié fou. J'ai passé là bien des heures qui m'ont causé des

délices que je ne saurais exprimer.

En somme, il est parfaitement vrai que c'est une vie charmante que

celle du corps de garde. Notre nayb, un beau garçon, ne paraissait

jamais. Non seulement il abandonnait sa solde entière à ses supérieurs,

mais il leur faisait encore de jolis cadeaux, de sorte qu'il lui était

permis d'être pishkedmèt, valet de chambre dans une grande maison, ce

qui valait mieux que sa lieutenance. Le vékyl, mon ami, partait chaque

matin, et je le vois encore dans ses grands pantalons qui avaient

été blancs autrefois, sa veste en toile rouge percée aux coudes, son

baudrier d'une couleur incertaine, son bonnet défoncé et son grand

bâton à la main. Il s'en allait exercer sa profession de cardeur de

laine et souvent ne rentrait pas de huit jours. Nous autres, qui ne

savions où coucher, nous revenions d'ordinaire au poste entre minuit et

deux heures du matin; mais, généralement, à huit ou neuf heures, nous

étions tous partis, sauf un ou deux qui, pour une raison quelconque,

consentaient à garder la maison. Il est bien connu que des soldats,

dans un poste, ne servent absolument qu'à présenter les armes aux

grands personnages qui passent. C'est aussi ce que nous faisions

très régulièrement. Du plus loin qu'un seigneur à cheval, entouré de

domestiques, se montrait dans une des avenues aboutissant à notre corps

de garde, tous les boutiquiers nous avertissaient à grands cris. Notre

détachement, composé d'une vingtaine d'hommes, n'avait jamais plus de

quatre ou cinq représentants qui, naturellement s'occupaient à causer

ou à dormir; souvent même, il n'y avait personne. Alors, de toutes les

boutiques s'élançaient des auxiliaires qui enlevaient nos fusils des

coins où nous les avions jetés, se mettaient en rang dans une superbe

ordonnance, un d'entre eux faisait le vékyl, un autre le nayb, et tous

présentaient les armes avec la gravité martiale des Européens les plus

farouches. Le grand personnage s'inclinait avec bonté et chaque chose

était en ordre. Je me rappelle avec plaisir cet excellent corps de

garde, ces braves voisins, la vie charmante que j'ai menée alors, et je

souhaite fortement, dans mes vieux jours, de retrouver une situation

pareille. Inshallah! Inshallah!

Ce n'est pas que je fusse beaucoup plus casanier que mes camarades.

Suivant le conseil du vékyl, j'étais devenu maçon et, en effet, je

gagnais quelque argent; mais, ce qui me réussissait mieux, c'était

d'en prêter. Le magnifique habit de Kérym, que je n'avais pas tardé

à vendre à un fripier, m'avait mis en fonds, et je commençai à faire

des avances, soit à mes camarades, soit à des connaissances, que je

ne tardai pas à voir pulluler autour de moi. Je n'accordais que des

prêts très petits et je voulais des remboursements très prompts. Tant

de prudence était absolument nécessaire, elle me réussissait assez.

Cependant, il m'arrivait aussi d'avoir affaire à des débiteurs dont

je ne pouvais rien obtenir; pour contrebalancer ces inconvénients,

j'empruntais moi-même et ne rendais pas toujours. De sorte que, en

somme, j'estime que je n'ai jamais subi de bien fortes pertes. Entre

temps, je prenais soin de me rendre agréable à mes supérieurs; je me

présentais quelquefois chez le colonel; je me montrais empressé auprès

du major; j'étais, j'ose le dire, l'ami du sultan; le nayb me faisait

des confidences; je cultivais constamment la bienveillance du vékyl, à

qui je présentais souvent des petits cadeaux; tout cela me permit de

ne jamais mettre les pieds à la caserne; on ne m'a pas vu davantage à

l'exercice, et j'employais le reste de mon temps, soit à mes affaires,

soit à mes plaisirs, sans que personne y ait trouvé à redire. J'avoue

que je fréquentais volontiers les cabarets des Arméniens et des Juifs;

mais, un jour que je passais devant le collège du Roi, il me prit

fantaisie d'entrer, et j'assistai dans le jardin à une leçon du savant

Moulla-Aga-Téhérany. J'en fus charmé. A dater de ce jour, je pris du

goût pour la métaphysique, et l'on me vit souvent parmi les auditeurs

de ce professeur sublime. Il y avait là, du reste, bonne et nombreuse

compagnie: des étudiants, des soldats comme moi, des cavaliers nomades,

des seigneurs, des bourgeois. Nous discutions sur la nature de l'âme

et sur les rapports de Dieu avec l'homme. Il n'y avait rien de plus

ravissant. Je commençai alors à fréquenter la société des gens doctes

et vertueux. Je me procurai la connaissance de quelques personnages

taciturnes qui me communiquèrent certaines doctrines d'une grande

portée, et je commençai à comprendre, ce que je n'avais pas fait

jusque-là, que tout va de travers dans le monde. Il est incontestable

que les empires sont gouvernés par d'horribles coquins, et si on

mettait à tous ces gens-là une balle dans la tête, on ne ferait que

leur rendre justice; mais, à quoi bon? Ceux qui viendraient après

seraient pires. Gloire à Dieu qui a voulu, pour des raisons que nous ne

connaissons pas, que la méchanceté et la bêtise conduisent l'univers!

Il m'arrivait aussi assez souvent de penser à ma chère Leïla et à

mon bien-aimé Kérym. Alors, je sentais que les larmes me montaient

aux yeux, mais ce n'était pas de longue durée. Je retournais à mes

débiteurs, à mes créanciers, à mon ouvrage de maçon, à mes cabarets, à

mes camarades de compotation, à la philosophie de Moulla-Aga-Téhérany,

et je m'abandonnais absolument à la volonté suprême qui a tout arrangé

suivant ses vues.

Pendant un an, tout alla de la sorte, c'est-à-dire fort bien. Je suis

un vieux soldat et je puis dire que l'on n'a jamais rien vu de mieux

ordonné. Un soir, après être resté trois jours absent, je rentrai au

corps de garde vers dix heures et je fus extrêmement étonné d'y trouver

presque tous mes camarades et le nayb lui-même. Ils étaient assis par

terre, en cercle; une lampe bleue les éclairait à peu près et tous

fondaient en larmes. Mais celui qui pleurait le plus fort, c'était le

nayb.

--Le salut soit sur vous, Excellence! lui dis-je; qu'est-ce qu'il y a

donc?

--Le malheur s'est abattu sur le régiment, me répliqua l'officier avec

un sanglot. L'auguste gouvernement a résolu d'exterminer la nation

turkomane, et nous avons l'ordre de partir demain pour Meshhed!

A cette nouvelle, je sentis mon cœur se serrer et je fis comme les

autres: je m'assis et je pleurai.

Les Turkomans sont, comme chacun sait, des gens terribles. Ils font

constamment des incursions, qu'ils appellent «tjapaô», dans les

provinces de l'Iran Bien Gardé qui avoisinent leurs frontières, et

ils enlèvent par centaines les pauvres paysans. Ils vont les vendre

aux Ouzbeks de Khiva et de Bokhara. Je trouve naturel que l'auguste

gouvernement ait pris la résolution de détruire jusqu'au dernier de

ces pillards, mais il était extrêmement pervers d'y envoyer notre

régiment. Nous passâmes donc une partie de la nuit à nous désoler;

pourtant, comme tout ce désespoir ne nous avançait à rien, nous

finîmes par nous mettre à rire, et nous étions de très bonne humeur

quand, à l'aube du jour, des hommes du régiment de Damghân vinrent

nous remplacer. Nous prîmes nos fusils, et, après une bonne heure

employée à faire nos adieux à nos amis du quartier, nous sortîmes de

la ville et allâmes rejoindre le reste du régiment, qui était rangé

en bataille devant la porte de Dooulèt. J'appris alors que le roi,

lui-même, allait nous passer en revue. Il y avait là quatre régiments;

chacun devait être d'un millier d'hommes, mais, par le fait, n'en

comptait guère plus de trois ou quatre cents. C'était le nôtre, le

second du Khamsèh, un régiment d'Ispahan, un autre de Goum et le

premier d'Ardébyl; puis deux batteries d'artillerie et à peu près mille

cavaliers des Sylsoupours, des Kakevends et des Alavends. Le coup

d'œil était magnifique. Nos uniformes rouges et blancs faisaient

un effet superbe à côté des habits blancs et bleus des autres corps;

nos officiers avaient des pantalons étroits avec des bandes d'or et

des koulydjèhs orange, ou bleu de ciel ou roses; puis arrivèrent

successivement le myrpendj, général de division, avec sa suite; l'Emyr

Touman, qui commande deux fois plus de monde, avec une grosse troupe

de cavaliers; le Sypèh-Salar, encore plus entouré, et, enfin, le Roi

des Rois lui-même, les ministres, toutes les colonnes de l'Empire,

une foule de serviteurs; c'était magnifique. Les tambours roulaient

avec un tapage épouvantable; la musique européenne jouait en mesure,

pendant que les hommes, pourvus de leurs instruments extraordinaires,

se dandinaient sur place afin de ne pas manquer d'ensemble, les flûtes

et les tambourins de l'artillerie à chameaux sifflaient et ronflaient;

la foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui nous entouraient de

toutes parts était ivre de joie, et nous partagions, avec orgueil, la

satisfaction générale.

Tout à coup, le Roi s'étant placé avec les grands seigneurs sur une

éminence, on donna l'ordre de faire courir de côté et d'autre les

officiers de tamasha. Il est assez curieux que les Européens dont les

langages sont aussi absurdes que l'esprit, aient eu l'avantage de nous

emprunter ce mot qui rend parfaitement la chose. Seulement dans leur

impuissance de bien prononcer, ces imbéciles disent «État-Major».

«Tamasha», comme on sait, c'est tout ce qui sert à faire un beau

spectacle et c'est la seule chose utile que j'aie jamais remarquée

dans la tactique européenne. Mais il faut avouer que c'est charmant. De

très jolis jeunes gens, habillés le mieux possible, montés sur de beaux

chevaux, se mettent à courir ventre à terre, de tous les côtés; ils

vont, ils viennent, ils retournent; c'est ravissant à voir; il ne leur

est pas permis d'aller au pas, ce qui détruirait le plaisir, c'est une

très jolie invention, Dieu en soit loué!

Quand le Roi se fut amusé quelque temps à considérer ce tamasha, on

voulut lui montrer comment on allait traiter les Turkomans, et pour

cela on avait préparé une mine que l'on fit sauter. Seulement, on ne se

donna pas le temps d'attendre que les soldats, aux environs, fussent

avertis de se retirer, de sorte qu'on en tua trois ou quatre; sauf

cet accident, tout alla très bien et on s'amusa beaucoup. Ensuite, on

fit partir trois ballons, ce qui excita de grands applaudissements et

enfin, infanterie, cavalerie, artillerie défilèrent devant le Roi, et

le soir, on reçut l'ordre de se mettre en marche immédiatement, ce que

l'on fit deux jours après.

La première semaine de notre voyage se passa bien. Le régiment

s'avançait en longeant le pied des montagnes, et suivant la direction

du nord-est. Nous devions trouver notre général, notre colonel, le

major, la plus grande partie des capitaines, après deux mois de route,

à Meshhed ou ailleurs. Nous étions tous simples soldats, avec trois ou

quatre sultans, les naybs et nos vékyls. On marchait de bon courage.

Chaque jour, vers deux heures du matin, on se mettait en route, on

arrivait vers midi à un endroit quelconque où il y avait de l'eau,

et on s'installait. La colonne s'avançait par petits groupes, chacun

s'unissant à ses amis, suivant sa convenance. Si l'on était fatigué,

on s'arrêtait en route et on dormait son comptant, puis on rejoignait.

Nous avions avec nous, suivant l'usage de tous les régiments, une

grande file d'ânes portant nos bagages, les provisions de ceux qui en

avaient, et nos fusils, avec nos gibernes, car vous pouvez bien penser

que personne n'était si sot que de s'embarrasser de ses armes pendant

le chemin; à quoi bon? Quelques officiers possédaient à eux seuls dix

ou douze ânes, mais deux soldats de notre compagnie en possédaient une

vingtaine qu'ils avaient achetés à Téhéran au moment du départ et je

m'étais associé à eux, car ils avaient eu là une bonne idée.

Ces vingt ânes étaient chargés de riz et de beurre. Quand on arrivait

au menzil, c'est-à-dire à la station, nous déballions notre riz, notre

beurre, et même du tombéky et nous vendions à un prix assez élevé. Mais

on achetait, et notre spéculation était fort heureuse, car il fallait

bien avoir recours à nous, sans quoi on se fût trouvé dès les premiers

jours dans une grande pénurie. Chacun sait que, dans les grandes

vallées de l'Iran, celles précisément que traversent les routes, il y

a fort peu de villages; les paysans ne sont pas si fous que d'aller

s'établir précisément sur le passage des soldats. Ils n'auraient ni

trêve ni repos et finiraient par mourir de faim, sans compter les

désagréments de toute espèce qui ne manqueraient pas de leur arriver.

Ils se mettent donc, au contraire, loin des routes et de façon à ce

qu'il ne soit pas toujours facile de parvenir jusqu'à eux. Mais les

soldats, non plus, ne sont pas maladroits; en arrivant au menzil, ceux

d'entre nous qui connaissaient le pays, nous renseignaient. Les moins

fatigués de la marche se mettaient en quête; il s'agissait quelquefois

de faire encore trois ou quatre lieues pour aller et autant pour

revenir. Mais l'espoir d'augmenter nos provisions nous soutenait. Il

fallait surprendre un village. Ce n'était pas toujours facile. Ces

paysans, les chiens maudits, ont tant de ruse! Nous avait-on aperçus

de loin, tout le monde, hommes, femmes, enfants s'enfuyait, emportant

avec soi jusqu'au dernier atome de son bien. Alors nous trouvions

les quatre murs de chaque maison, et rien à emporter, et il fallait

nous en revenir à l'étape avec notre surcroît de fatigue pour subir

les mauvaises plaisanteries de nos camarades. Quand nous étions plus

chanceux et que nous mettions la main sur les villageois, par Dieu! le

bâton faisait rage, nous tapions comme des sourds et nous revenions

avec du blé, du riz, des moutons, des poules. Mais ça n'était pas

souvent, il nous arrivait aussi de rencontrer des gens cruels et

hargneux qui, plus nombreux que nous, nous recevaient à coups de fusils

et alors, il fallait prendre la fuite, trop heureux de revenir sans

quelque pire aventure. En ces occasions-là, qui ne possède pas de

bonnes jambes, n'est réellement qu'un pauvre diable!

Nouvelles Asiatiques · 第 14 / 25 段