domestiques rangés devant lui, d'après leurs grades hiérarchiques, bien
entendu. Tous le saluèrent avec le plus profond respect et il les passa
en revue, comme le comportaient les devoirs de sa charge. Il était vêtu
d'une immense djubbèh ou manteau à manches, en drap blanc passementé
de soie bariolée; il avait dessous une robe en cachemire et tirait de
temps en temps de sa poitrine, sans y mettre aucune affectation, un
petit sac de satin brodé de perles, d'où il sortait une jolie montre,
et il y regardait l'heure. Il avait des pantalons de soie rouge. Bref,
il était habillé à sa parfaite satisfaction.
Quand il voulut aller se promener au bazar, on lui amena un charmant
cheval harnaché à la façon des seigneurs de la Cour. Un des djélodars
le soutint sous les bras afin qu'il se mit en selle et quatre
ferrashs marchèrent devant lui, tandis que son kaliândjy portait sa
pipe à son côté. Il fut reconnu dans les galeries, et un concert de
bénédictions éclata sur son passage. Les femmes surtout l'accablèrent
de compliments. A la vérité elles lui firent plusieurs questions
assez indiscrètes qui le forcèrent à rougir et lui adressèrent des
recommandations et des conseils dont il pensait n'avoir pas besoin.
Mais, en somme, il fut enchanté de sa popularité. Il avait raison de
l'être, ce qui prouve bien, soit dit en passant, pour faire plaisir aux
gens qui veulent un sens moral à chaque histoire, que le vrai mérite
finit toujours par obtenir sa récompense.
Tout doit porter à penser que Gambèr-Aly développa des qualités
supérieures dans son métier d'intendant, car on le vit graduellement
passer d'un état de richesse relative à une opulence évidente. Un an
ne s'était pas écoulé qu'il ne montait plus que des chevaux de prix;
il avait aux doigts des rubis, des saphirs, des diamants de la plus
belle eau. Arrivait-il chez les principaux joailliers quelque perle
d'une valeur peu ordinaire, on se hâtait de l'en avertir et il était
rare qu'il ne devint l'heureux acquéreur du trésor, Les affaires de
l'ancien gouverneur de Shyraz ayant mal tourné, le Ferrash-Bachi
et Assad-Oullah-Bey se trouvèrent sans emploi. Ce ne fut pas pour
longtemps; Gambèr-Aly, devenu Gambèr-Aly-Khan, les prit à son service
et il se déclara très satisfait de leur zèle.
Aussitôt qu'il s'était vu dans une position heureuse, il n'avait
pas tardé à faire venir ses parents. Malheureusement son père mourut
au moment de se mettre en route. Le désespoir de Bibi-Djânèm éclata
et renversa toutes les bornes; elle se déchira le visage avec un tel
emportement et poussa sur la tombe du défunt des cris si aigus, que,
de l'aveu de ses amis, on n'avait jamais connu dans le monde une femme
aussi fidèle et aussi attachée à ses devoirs. Cependant elle rejoignit
son fils, et fut charmée de le revoir beau et bien en point. Mais elle
ne demeura pas dans le palais parce que, sans qu'on pût s'en expliquer
la cause, une personne si accomplie ne plut pas à la princesse. Elle
eut donc une maison pour elle seule et la choisit aux environs de la
grande mosquée où, bientôt, elle conquit la réputation la mieux méritée
de dévote hors ligne et très au courant de ce qui se passait dans le
quartier. Elle n'a jamais souffert, il faut le dire à sa gloire, qu'un
tort du prochain restât ignoré; et, sous le rapport de la publicité
la plus étendue donnée à tous les faits et gestes de ses voisins et
voisines, elle resta une trompette incomparable.
Au bout de deux ans, la princesse, non moins pieuse que Bibi-Djânèm,
se sentit le désir de faire le saint pèlerinage de la Mecque, et, en
ayant pris la résolution, elle déclara que l'intègre Gambèr-Aly-Khan
serait son mari de voyage. Le mari de voyage est, sans contredit, une
des institutions persanes les plus judicieuses. Une femme de qualité,
qui va faire une longue route et passer de ville en ville, peut bien
sacrifier sa tranquillité et prendre de la peine pour le salut de son
âme. Toutefois, elle tient aux convenances et ne saurait supporter
l'idée d'entrer directement en relations avec des muletiers, des
marchands, des douaniers, ou les autorités des lieux où elle passe.
C'est pour ce motif que, lorsqu'elle ne possède pas un mari, elle en
prend un pour cette circonstance. Il est bien entendu que l'heureux
mortel ne représente rien de plus qu'un majordome plus autorisé. Qui
voudrait y voir davantage? Gambèr-Aly-Khan était un homme important;
bref, il partit avec les Délices du Pouvoir et celle-ci, arrivée à
Bagdad, fut si satisfaite de sa probité et de sa façon de tenir les
comptes, qu'elle l'épousa pour tout de bon, et il est charitable
de penser qu'elle n'eut jamais sujet de s'en repentir. C'est ce
qu'affirmait, du reste, Bibi-Djânèm.
L'histoire finit ici: elle a souvent été racontée avec des variantes
par l'admirable et profond astrologue dont il a été question au
commencement. Il la citait comme une preuve sans réplique de la
solidité de son art. N'avait-il pas prédit, au jour de la naissance de
Gambèr-Aly, que ce nourrisson serait premier ministre? Il ne l'est pas
encore, sans doute; mais pourquoi ne le deviendrait-il pas?
IV
LA GUERRE DES TURCOMANS
Je m'appelle Ghoulam-Hussein. Mais comme c'était le nom de mon
grand-père, et que, naturellement, mes parents, en parlant de lui,
disaient toujours «Aga», c'est-à-dire monseigneur, on m'appelait
seulement Aga, par respect pour le chef de la famille, dont le nom ne
saurait se prononcer légèrement; et c'est ainsi que je me nomme, comme
les innombrables compatriotes que j'ai dans le monde et qui répondent
à ce nom d'Aga, par le même motif que leurs grands-pères se nommaient
comme eux Aly, Hassan, Mohammed ou tout autre chose. Ainsi je suis Aga.
Avec le temps et quand la fortune m'a souri, c'est-à-dire quand j'ai eu
un habit un peu propre et quelques shahys dans ma poche, j'ai trouvé
convenable de me donner le titre de «Beg». Aga-Beg ne fait pas mal.
Malheureusement, j'ai été d'ordinaire si peu chanceux, que mon titre de
Beg a dispara en maintes circonstances devant la triste physionomie de
mon équipage. Dans ce cas-là, je suis devenu Baba-Aga, l'oncle Aga.
J'en ai pris mon parti. Depuis que des circonstances dans lesquelles,
je l'avoue, ma volonté n'est entrée pour rien, m'ont permis de visiter,
dans la sainte ville de Meshhed, le tombeau des Imams, et de manger la
soupe de la mosquée le plus souvent que j'ai pu, il m'a paru au moins
naturel de me décorer du titre de Meshhedy, pèlerin de Meshhed. Cela
donne un air d'homme religieux, grave et posé. J'ai ainsi le bonheur de
me voir généralement connu, tantôt sous le nom de Baba-Meshhedy-Aga,
ou sous celui que je préfère de Meshhedy-Aga-Beg. Mais Dieu dispose de
tout ainsi qu'il lui plaît!
Je suis né dans un petit village du Khamsèh, province qui confine
à l'Azerbeydjân. Mon village est situé au pied des montagnes, dans
une charmante petite vallée, avec beaucoup de ruisseaux murmurants,
qui courent à travers les grandes herbes en gazouillant de joie, et
sautant sur les pierres polies. Leurs rives sont comme encombrées de
saules épais dont le feuillage est si vert et si vivant, que c'est un
plaisir de le regarder, et les oiseaux y nichent en foule et y font un
remue-ménage qui jette la joie dans le cœur. Il n'y a rien de plus
agréable au inonde que de s'asseoir sous ces abris frais en fumant un
bon kaliân plein de vapeurs odorantes. On cultivait chez nous beaucoup
de blé; nous avions aussi des rizières et du coton nain, dont les
tiges délicates étaient soigneusement abritées contre les chaleurs
de l'été par des ricins plantés en quinconce; leurs larges feuilles
faisaient parasol au-dessus des flocons blancs de leurs camarades. Un
moustofy, conseiller d'État de Téhéran, homme riche et considéré nommé
Abdoulhamyd-Khan, touchait la rente du village. Il nous protégeait
avec soin, de sorte que nous n'avions rien à craindre ni du gouverneur
du Khamsèh, ni de personne. Nous étions parfaitement heureux.
Pour moi, j'avoue que le travail des champs ne m'agréait cas, et je
préférais infiniment savourer les raisins, les pastèques, les melons
et les abricots, à m'occuper de leur culture. Aussi, j'avais à peine
quinze ans que j'avais embrassé une profession qui me plaisait beaucoup
plus que la paysannerie. Je m'étais fait chasseur. J'abattais les
perdrix, les gélinottes, les francolins, j'allais chercher les gazelles
et les chevreuils dans la montagne; je tuais par-ci par-là un lièvre,
mais j'y tenais peu, attendu que cet animal ayant la mauvaise habitude
de se nourrir de cadavres, personne n'aime à en manger, et comme il
est difficile de le vendre, tirer sur lui c'est de la poudre perdue.
Peu à peu, j'étendis mes courses fort loin en descendant au milieu des
forêts du Ghylàn; j'appris des habiles tireurs de ce pays à ne jamais
manquer mon coup, ce qui me donna comme à eux la confiance d'aller à
l'affût du tigre et de la panthère. Ce sont de bons animaux et leurs
peaux se vendent bien. J'aurais donc été un homme extrêmement content
de son sort, m'amusant de mon métier et gagnant assez d'argent, ce que,
naturellement, je ne disais ni à mon père ni à ma mère, si, tout à
coup, je n'étais devenu amoureux, ce qui gâta tout. Dieu est le maître!
J'avais une petite cousine âgée de quatorze ans qui s'appelait Leïla.
J'aimais beaucoup à la rencontrer et je la rencontrais fort souvent.
Comme nous avions à nous dire une foule de choses et que nous n'aimions
pas à être interrompus, nous avions fait choix d'une retraite précieuse
sous les saules qui bordaient le ruisseau principal, à l'endroit le
plus épais, et nous restions là pendant des heures sans nous apercevoir
de la longueur du temps. D'abord, j'étais très heureux, mais je
pensais tant et tant à Leïla, que, lorsque je ne la voyais pas, je me
sentais de l'impatience et de l'inquiétude, et je courais de côté et
d'autre pour la trouver. C'est ainsi que je découvris un secret qui me
précipita dans un abîme de chagrin; je m'aperçus que je n'étais pas le
seul à qui elle donnait des rendez-vous.
Elle était si candide, si gentille, si bonne, si tendre, que je ne la
soupçonnai pas un seul instant d'infidélité. Cette pensée m'aurait fait
mourir. Pourtant je fus bien fâché de trouver que d'autres pouvaient
l'occuper, l'amuser, au moins la distraire, et, après m'être beaucoup
demandé si je devais lui confier mon chagrin, ce qui m'humiliait, et
être convenu qu'il ne fallait pas me plaindre, je lui dis tout.
--Vois-tu, fille de mon oncle, m'écriai-je un jour en pleurant à
chaudes larmes, ma vie s'en va et dans quelques jours on me portera
au cimetière! Tu causes avec Hassan, tu parles avec Kérym, tu ris
avec Suleyman et je suis à peu près sûr que tu as donné une tape à
Abdoullah! Je sais bien qu'il n'y a pas de mal et qu'ils sont tous tes
cousins comme moi et que tu es incapable d'oublier les serments que
tu m'as faits de n'aimer que moi seul et que tu ne veux pas me faire
de la peine! Mais avec tout cela, je souffre, j'expire, je meurs, je
suis mort, on m'a enterré, tu ne me verras plus! O Leïla, mon amie, mon
cœur, mon trésor, prends pitié de ton esclave, il est extrêmement
malheureux!
Et en prononçant ces mots, je redoublai mes pleurs, j'éclatai en cris,
je jetai mon bonnet, je me donnai des coups de poing sur la tête et je
me roulai par terre.
Leïla se montra fort émue à l'aspect de mon désespoir. Elle se
précipita à mon cou, m'embrassa sur les yeux et me répondit:
--Pardonne-moi, ma lumière, j'ai eu tort, mais je te jure par tout ce
qu'il y a de plus sacré, par Aly, par les Imams, par le Prophète, par
Dieu, par ta tête, que je ne recommencerai plus, et la preuve que je
tiendrai parole, c'est que tu vas tout de suite me demander en mariage
à mon père! Je ne veux pas d'autre maître que toi et je serai à toi,
tous les jours de ma vie!
Et elle recommença à m'embrasser plus fort qu'auparavant. Moi, je
devins fort inquiet et soucieux. Je l'aimais bien sans doute, mais je
ne lui avais jamais dit que j'eusse de l'argent, parce que j'avais peur
qu'elle ne voulût l'avoir et ne réussît à me le prendre. La demander en
mariage à mon oncle, c'était inévitablement être obligé d'avouer à mon
père, à ma mère, à toute la parenté aussi bien qu'à elle l'existence
de mon petit trésor. Alors que deviendrais-je? J'étais un homme ruiné,
perdu, assassiné! D'autre part, j'avais une envie extrême d'épouser
Leïla, ce qui me comblerait des bonheurs les plus grands que l'on
puisse imaginer dans ce monde et dans l'autre. En outre, je n'aurais
plus rien à craindre des empressements de Hassan, de Kérym, de Suleyman
et d'Abdoullah, qui me faisaient cuire à petit feu. Pourtant je n'avais
pas encore envie de donner mon argent, et je me vis dans une perplexité
si grande que mes sanglots redoublèrent, et je serrai Leïla dans mes
bras en proie à une angoisse inexprimable.
Elle crut que c'était elle seule qui était cause de ces transports et
elle me dit:
--Mon Ame, pourquoi as-tu tant de chagrin au moment où tu sais que tu
vas me posséder?
Sa voix m'arriva si douce au fond du cœur, lorsqu'elle prononça ces
paroles, que je commençai à perdre la tête et je répliquai:
--C'est que je suis si pauvre, que je dois même l'habit que je porte!
Je jure sur ta tête que je n'ai pas été en état de le payer, bien qu'il
ne vaille pas à coup sur cinq sahabgrâns! Comment donc pourrai-je payer
à mon oncle la dot qu'il réclamera de moi? S'il voulait se contenter
d'une promesse!... Crois-tu que ce serait impossible?
--Oh! Impossible! Tout à fait impossible! répliqua Leïla en secouant
la tête. Comment veux-tu que mon père donne pour rien une fille aussi
jolie que moi? Il faut être raisonnable.
En disant cela, elle se mit à regarder l'eau et à cueillir d'une main
distraite quelques menues fleurettes qui couraient dans les herbes,
le long de la rive; en même temps, elle faisait une petite moue si
gentille que je me sentis hors de moi. Cependant, je répondis avec
sagesse:
--C'est un bien grand malheur! Hélas! je ne possède rien au monde!
--Bien vrai? dit-elle, et elle me jeta les bras autour du cou, me
regardant d'un tel air en penchant sa tête de côté que, sans savoir
comment et perdant tout à fait l'esprit, je murmurai:
--J'ai trente tomans en or, enterrés à deux pas d'ici.
Et je lui montrai du doigt le tronc d'arbre au pied duquel j'avais
enfoui mon trésor.
Elle se mit à rire, pendant qu'une sueur froide me coulait du front.
--Menteur! s'écria-t-elle en me donnant un baiser sur les yeux: comme
tu m'aimes peu! Ce n'est qu'à force de prières que je t'arrache la
vérité! Maintenant va trouver mon père et demande-moi à lui. Tu lui en
promettras sept, et tu lui en donneras cinq, en lui jurant que tu lui
apporteras les deux autres plus tard. Il ne les verra jamais. Pour moi,
je saurai bien lui en arracher deux que je te rapporterai et, de cette
façon-là, je ne t'aurai coûté que trois tomans. Est-ce que tu ne vois
pas combien je t'aime?
Je fus ravi de cette conclusion et m'empressai d'aller trouver mon
oncle. Après deux jours de débats qui furent mêlés de bien des
supplications, des serments et des larmes de ma part, je finis par
réussir et j'épousai ma bien-aimée Leïla. Elle était si charmante,
elle avait un art si accompli de faire sa volonté (plus tard je sus
comment elle s'y prenait et d'où venait ce pouvoir si irrésistible),
que, lorsque quelques jours après la noce Leïla m'eut persuadé
d'aller m'établir avec elle à Zendjân, capitale de la province, elle
trouva moyen de se faire donner encore un âne superbe par son père
et, de plus, elle lui emporta un beau tapis, sans lui en demander la
permission. La vérité est que c'est la perle des femmes.
Nous étions à peine installés dans notre nouvelle demeure, où, grâce
aux vingt-cinq tomans qui me restaient, nous commençâmes à mener
joyeuse vie parce que Leïla voulait s'amuser et que j'y étais moi-même
fort consentant, nous vîmes arriva Kérym, un de ses cousins dont
j'avais été si jaloux. Dans le premier moment, j'eus quelques velléités
de l'être encore; mais ma femme se moqua de moi si bien qu'elle me fit
rire moi-même et, d'ailleurs, Kérym était si bon garçon! Je me pris
pour lui d'une amitié extrême, et, à vrai dire, il le méritait, car
je n'ai jamais vu un rieur si déterminé; il avait toujours à nous
raconter des histoires qui me faisaient pâmer. Nous passions une bonne
partie des nuits à boire du raky ensemble, et il avait fini, sur ma
prière, par demeurer dans la maison.
Les choses allèrent ainsi très bien pendant trois mois. Puis je devins
de mauvaise humeur. Il y avait des choses qui me déplaisaient. Quoi?
je ne saurais le dire; mais Leïla m'ennuyait et je me pris à chercher
pourquoi je m'étais si fort monté la tête pour elle. J'en découvris un
jour la raison en raccommodant mon bonnet qui s'était décousu dans la
doublure. Là je trouvai avec étonnement un petit paquet composé de fil
de soie, de laine et de coton, de plusieurs couleurs, auxquels était
mêlée une mèche de cheveux, précisément de la couleur de ceux de ma
femme, et il ne me fut pas difficile de reconnaître le talisman qui me
tenait ensorcelé. Je me hâtai d'enlever ces objets funestes et quand je
remis mon bonnet sur ma tête, mes pensées avaient pris un tout autre
cours; je ne me souciais pas plus de Leïla que de la première venue.
En revanche, je regrettais amèrement mes trente tomans dont il ne me
restait guère, et cela me rendit songeur et morose. Leïla s'en aperçut.
Elle me fit des agaceries auxquelles je restai parfaitement insensible,
comme cela devait être, puisque ses sortilèges n'agissaient plus sur
moi; alors, elle se fâcha, Kérym s'en mêla, il s'en suivit une dispute.
Je ne sais pas trop ce que je dis ni ce que mon cousin me répondit,
mais, tirant mon gâma, je voulus lui en donner un bon coup à travers
le corps. Il me prévint, et du sien qu'il avait levé, il me fit une
entaille à la tête d'où le sang commença à couler abondamment. Aux cris
affreux de Leïla, les voisins accoururent et avec eux, la police, de
sorte que l'on mettait déjà la main sur le malheureux Kérym pour le
conduire en prison, quand je m'écriai:
--En Dieu! pour Dieu! et par Dieu! ne le touchez pas! C'est mon cousin,
c'est le fils de ma tante! C'est mon ami et la lumière de mes yeux! mon
sang lui est permis!
J'aimais beaucoup Kérym et infiniment plus que Leïla, et j'aurais été
désolé qu'il lui arrivât malheur pour une méchante histoire, que nous
étions bien libres, je pense, de débrouiller ensemble. Je parlais avec
tant d'éloquence que, bien que le sang me ruisselât sur la figure, tout
le monde finit par se calmer: on nous laissa seuls, Kérym banda ma
blessure, ainsi que Leïla, nous nous embrassâmes tous les trois, je me
couchai et je m'endormis.
Le lendemain, je fus mandé par le ketkhoda ou magistrat du quartier
qui m'apprit que j'avais été enregistré parmi les hommes destinés à
être soldats. J'aurais bien dû m'y attendre ou à quelque chose de
semblable. Personne ne me connaissait à Zendjân où j'étais étranger;
je n'y avais pas de protecteur. Comment ne serais-je pas tombé tout
des premiers dans un trou pareil où chacun, naturellement, s'était
empressé de me pousser, afin de s'exempter soi ou les siens? Je voulus
crier et faire des représentations; mais, sans s'émouvoir autrement,
le ketkhoda me fit attacher au fèlekeh. On me jeta sur le dos; deux
ferrashs, prenant les bouts du bâton me soutinrent les pieds en l'air,
deux exécuteurs brandirent, d'un air féroce, chacun une poignée de
verges et ils administrèrent au bâton auquel j'étais attaché une volée
de flagellations, parce que je leur avais, en tombant, glissé à chacun
un sahabgrân dans la paume de la main.
Il n'en est pas moins vrai que je comprenais désormais fort bien à quoi
je devais m'attendre, si j'essayais de faire plus longtemps opposition
à mon sort. Puis, je réfléchis que je n'avais pas le sou, que je ne
savais à quel saint me vouer; qu'il était peut-être ennuyeux de tourner
à droite et à gauche et de faire ces mouvements ridicules qu'on force
les fantassins à exécuter, mais que, en somme, il y avait peut-être
aussi, dans ce métier, des consolations et des revenants-bons que je
ne connaissais pas encore. Enfin, par-dessus tout, je réfléchis que je
ne pouvais pas échapper à mon destin, et que, mon destin étant d'être
soldat, il fallait s'y résigner et faire bonne! mine.
Quand Leïla apprit ce qui m'arrivait, elle poussa des cris affreux,
se donna des coups de poing dans le visage et dans la poitrine, et
s'arracha quelque chose de la tête. Je la consolai de mon mieux et
Kérym ne s'y épargna pas. Elle finit par se laisser persuader, et, la
voyant dans une disposition plus calme, je lui tins le discours que
voici:
--Lumière de mes yeux, tous les Prophètes, les Imams, les Saints, les
Anges et Dieu lui-même me sont témoins que je ne peux vivre qu'auprès
de toi, et, si je ne t'avais pas, je jure sur ta tête que je serais
comme si j'étais mort et bien pis! Dans ce triste état, je ne me suis
occupé que de ton bonheur, et puisqu'il faut que je m'en aille, que
vas-tu devenir? Le plus sage est que tu reprennes ta liberté et puisses
trouver un mari moins infortuné que moi!
--Cher Aga, me répondit-elle en m'embrassant, ce que tu éprouves
d'amour infini pour moi, je l'ai de même dans mon cœur pour ce cher
et adoré mari, qui est le mien, et comme, par un effet naturel de ce
que les femmes sont bien plus dévouées que les hommes à ce qu'elles
chérissent, je suis encore beaucoup plus disposée, que tu ne peux
l'être, à me sacrifier; je pense donc, quoi qu'il m'en coûte, que je
ferai mieux de te rendre ta liberté. Quant à moi, mon sort est fixé: je
demeurerai ici, à pleurer, jusqu'à ce qu'il ne demeure plus une seule
larme dans mon pauvre corps, et alors j'expirerai!
A ces tristes paroles, Leïla, Kérym et moi, nous commençâmes à gémir de
compagnie. On aurait pu nous voir, tous les trois, assis sur le tapis,
en face les uns des autres, avec un baggaly de raky, en verre bleu,
entre nous et nos trois tasses, et balançant nos têtes et poussant des
cris lamentables, entrecoupés d'exclamations:
--Ya Aly! Ya Hassan! Ya Houssein! ô mes yeux! ô ma vie! Je suis mort!
Puis nous nous embrassions, et nous recommencions de plus belle à
sangloter. La vérité est que Leïla et moi nous nous adorions, et
jamais le Dieu tout-puissant n'a créé et ne saura créer une femme plus
attachée et plus fidèle. Ah! oui! ah! oui! C'est bien vrai, et je ne
peux m'empêcher de pleurer encore quand j'y songe!
Le lendemain, au matin, ma chère épouse et moi, nous nous rendîmes de
bonne heure chez le moulla et nous fîmes dresser l'acte de divorce,
puis elle rentra chez elle, après m'avoir l'ait les plus tendres
adieux. Quant à moi, je me rendis tout droit au bazar, dans la boutique
d'un Arménien, vendeur de raky, où j'étais sûr de rencontrer Kérym.
J'avais depuis trois jours une idée qui, au milieu de mes chagrins, ne
laissait pas que de me préoccuper fortement.
--Kérym, lui dis-je, j'ai l'intention de me présenter aujourd'hui
devant mon sultan, c'est-à-dire mon capitaine. On m'a dit que c'était
un homme pointilleux et qui se pique de délicatesse. Si je vais lui
faire ma révérence dans cet habit troué et taché que je porte, il me
recevra fort mal et ce fâcheux début pourra influer malheureusement sur
mon avenir militaire. Je te prie donc de me prêter ton koulydjèh neuf
pour cette occasion importante.
--Mon pauvre Aga, me répondit Kérym, je ne poux absolument pas
t'accorder ce que tu souhaites. J'ai une grande affaire aujourd'hui;
je me marie, et il faut absolument, pour ma considération aux yeux de
mes amis, que je sois habillé de neuf. En outre, je tiens extrêmement
à mon koulydjèh; il est de drap jaune foulé d'Hamadan, bordé d'un joli
galon en soie de Kandahar; c'est l'œuvre de Baba-Taher, le tailleur
qui travaille pour les plus grands seigneurs de la province, et il m'a
assuré lui-même qu'il n'a jamais confectionné quelque chose d'aussi
parfait. Je suis donc décidé, après la cérémonie de mes noces, à mettre
mon koulydjèh en gage, parce que, n'ayant pas d'argent aujourd'hui,
j'aurai beaucoup de dettes demain, et, d'après cela, tu conçois que
je ne saurais, même pour te faire plaisir, me priver de mon unique
ressource.
--Alors, répliquai-je, en m'abandonnant au plus profond désespoir (car,
vraiment, ce koulydjèh me ravissait, et je ne pensais qu'à cela), je
suis un homme perdu, ruiné, abandonné de l'univers entier et sans
personne qui prenne le moindre souci de mes peines.