à moins que tu n'aies cinquante tomans à donner à ton maître, le
Ferrash-Bachi, autant à Assad-Oullah, le pishkedmèt, et tout autant à
ton esclave. Si tu ne veux pas ou si tu ne peux pas, en route!
--Mais on me tuera! s'écria le pauvre diable.
--Que m'importe! Paye ou sors!
En parlant ainsi, le mirakhor, qui était une sorte de géant, un Kurde
Mâfy, véritable fils du diable, comme ses compatriotes s'en vantent,
enleva Gambèr-Aly par le cou avec autant de facilité qu'il eût fait
d'un poulet, le traîna, malgré ses cris et ses efforts, jusqu'à la
porte de l'écurie, et, là, le regardant en face, avec des yeux de
tigre, il lui cria:
--Paye ou pars!
--Je n'ai plus rien! hurla Gambèr-Aly, et, par un hasard qui ne s'est
pas renouvelé souvent, il disait vrai. Ses derniers sous avaient été
perdus le matin au jeu.
--Eh bien! en ce cas, repartit son terrible dompteur, va te faire
saigner comme un mouton par les parents de Kérym!
Il secoua vigoureusement sa victime et la jeta dans la cour; puis,
rentrant dans l'écurie, il ferma la porte. Gambèr-Aly, au comble de
l'épouvante, se crut, d'abord, au milieu de ses ennemis; la lune
éclairait, brillante; le ciel était d'une limpidité magnifique, les
terrasses de la ville recevaient ses rayons, les arbres se balançaient
avec mollesse, les étoiles étaient suspendues, pareilles à des lampes,
dans une atmosphère dont l'infini se poursuivait au-dessus d'elles.
Mais Gambèr-Aly ne se sentait aucune disposition à s'exalter devant
les beautés de la nature. Il s'aperçut seulement que le silence était
profond; les palefreniers dormaient çà et là dans leurs couvertures;
l'excès de la terreur donna au fils de Bibi-Djânèm une inspiration
subite et une espèce de courage. Sans plus consulter, il courut à
l'entrée de la cour et la franchit, il parcourut les rues rapidement,
tourna à gauche et se trouva contre les murailles de la ville. Il ne
lui fut pas difficile d'y découvrir un trou; il se laissa dévaler
dans le fossé, et, remontant la contrescarpe, il partit grand train à
travers le désert. Les chacals piaulaient, mais il ne s'en souciait
pas. Une ou deux hyènes lui montrèrent leurs yeux phosphorescents et
s'enfuirent devant lui. Les gens d'imagination forte n'ont jamais
qu'une seule sensation à la fois. Gambèr-Aly avait trop peur des
parents de Kérym pour redouter autre chose. Il courut ainsi sans
s'arrêter, sans prendre haleine, pendant trois heures, et le jour
pointait, quand il entra dans le bourg de Shah-Abdoulazym. Il ne
s'amusa pas à en regarder les maisons; mais, précipitant encore sa
fuite, il arriva devant la mosquée au moment où le jour naissait; il
ouvrit brusquement la porte, se précipita sur le tombeau du Saint, et,
comme il se sentit sauvé, il s'évanouit tranquillement.
Abdoulazym était, en son temps, un très pieux personnage, agnat ou
cognât de Leurs Altesses Hassan et Houssein, fils de Son Altesse le
cousin du Prophète, que le salut soit sur lui et la bénédiction! Les
mérites d'Abdoulazym sont immenses; mais, en ce moment, Gambèr-Aly n'en
appréciait qu'un seul, c'est que la mosquée, au dôme doré, bâtie sur
le tombeau du Saint, est, de tous les asiles, le plus inviolable. De
sorte que, une fois arrivé là, Gambèr-Aly se voyait aussi en sûreté
qu'il l'avait été quelque dix-huit ans en deçà sous le sein précieux de
Bibi-Djânèm. Quand il se fut assez rafraichi dans l'état de syncope,
il revint à lui et s'assit au pied du tombeau. Il n'était pas seul; un
homme à figure sale et terreuse se tenait à son côté.
--Calmez-vous, mon garçon, lui dit ce bonhomme. Quels que soient
vos persécuteurs, vous êtes ici en parfaite sécurité, et autant que
moi-même.
--Que votre bonté ne diminue pas! repartit Gambèr-Aly. Oserais-je vous
demander votre noble nom?
--Je m'appelle Moussa-Riza, répliqua l'étranger d'un air assuré: je
suis Européen et même Français, et on me nomme, parmi mes compatriotes,
M. Brichard. Mais j'ai embrassé l'islamisme, par la grâce de Dieu,
pour arranger quelques petites affaires que j'avais en souffrance, et
le ministre de ma nation a l'indignité de vouloir me faire sortir de
Perse. Je reste donc ici, afin de ne pas tomber dans ses mains, et je
fais des miracles pour prouver la grandeur de notre auguste religion.
--Que la bénédiction soit sur vous! dit Gambèr-Aly dévotement; mais
il prit peur de cet Européen défroqué et se résolut à le surveiller
exactement. La visite du préposé à la mosquée, qui eut lieu dans la
matinée, lui fut plus agréable; on lui donna à manger, on lui promit
pour tous les jours un bon ordinaire fondé sur les dotations du lieu,
et on lui garantit que personne ne s'aviserait de le tourmenter dans
le sanctuaire vénérable où il avait eu le bonheur de se retirer. On
voulut même lui persuader de ne pas se confiner à l'intérieur de la
mosquée; il pouvait, sans crainte, vaguer à son aise dans les cours,
fût-ce à la barbe du chef de police; mais il n'entendit pas de cette
oreille. En vain les réfugiés, assez nombreux habitants de cette
partie plus vaste du territoire consacré et faisant leur ménage dans
tous les coins, lui offrirent l'attrait d'une conversation aimable
et enjouée, et mille occasions de dresser quelque petit commerce; il
avait trop peur, il ne voulut jamais s'éloigner du saint tombeau. Il
leur était aisé, à ces autres, de se confier à une protection modérée!
Qu'avaient-ils fait, après tout? Volé quelque marchand? Escroqué leur
maître? Fâché un employé subalterne? Il était clair que, pour de
pareilles peccadilles, on n'irait pas enfreindre les prérogatives de la
mosquée et s'attirer l'indignation du clergé et de la populace; mais
lui! c'était bien une autre affaire! Il avait eu le malheur de tomber
sur cet imbécile de Kérym, qui s'était laissé mourir bêtement. Il avait
du sang sur lui, de plus, l'inimitié de ce scélérat de Ferrash-Bachi
le poursuivait. Ce n'était pas trop que du tombeau, que des cendres du
saint imam pour le garantir; encore l'Imam aurait-il dû ressusciter
et venir lui-même. Il s'obstina donc à tenir compagnie à Moussa-Riza.
Ces deux braves vivaient dans des alertes perpétuelles. Toute figure
nouvelle apparaissant dans la mosquée leur représentait un espion;
Gambèr-Aly croyait reconnaître dans chacun un émissaire de la maison du
prince, et son associé un des hommes de son ministre. Deux existences
déplorables! Les malheureux maigrissaient à vue d'œil, quand, un
matin, il se fit un grand mouvement, et ils se crurent perdus: les
gardiens leur apprirent que le Roi avait annoncé son intention de faire
ses dévotions, le jour même, à Shah-Abdoulazym. En conséquence, on
nettoyait un peu, on époussetait légèrement et on étendait des tapis.
La population du bourg était en l'air. Moussa-Riza communiqua à son
camarade une idée fort juste: c'était de prendre garde d'être enlevés
par leurs persécuteurs à la faveur du tumulte qui, certainement,
accompagnerait l'entrée, le séjour et la sortie de Sa Très Haute
Présence le Roi des Rois. Le fils de Bibi-Djânèm trouva cette
observation raisonnable, et, à dater du moment où elle s'empara de son
esprit, il se colla tout vif contre la pierre du tombeau et n'en sépara
ses épaules que pour y rapporter sa poitrine. Sur ces entrefaites,
le tapage devint épouvantable au dehors. Le bruit des petits canons
montés à dos de chameau retentit de toutes parts. On entendit naître
au loin, puis croître, puis éclater les hautbois et les tambourins,
composant la musique de cette artillerie, appelée zambourèk; une foule
de ferrashs royaux et de coureurs en tuniques rouges et en grands et
hauts chapeaux ornés de pailleteries, se précipita dans la mosquée. A
leur suite entrèrent, d'un pas moins pressé, les ghoulâms ou cavaliers
nobles, décorés de chaînes d'argent, le fusil sur l'épaule, et les
domestiques supérieurs, et les aides de camp, et les seigneurs de
l'Intimité, les mogerrèbs-oul-hezrèt, ceux qui approchent la Présence,
et les mogerrèbs-oul-khaghân, ceux qui approchent du Souverain, et,
enfin le Souverain lui-même, Nasr-Eddin Shah, le Kadjâr, fils de
Sultan, petit-fils de Sultan apparut, et s'approcha du reliquaire. On
étendit un tapis de prière sous ses pieds augustes, et le maître de
l'État commença à exécuter un certain nombre de rikâats, d'inclinations
et de génuflexions, accompagnées d'oraisons jaculatoires, telles que sa
piété, la situation de ses affaires personnelles et la disposition du
moment les lui suggéraient.
Mais, au milieu du tapage, qui ne se ralentissait pas, si absorbé que
fut le prince par ses exercices de dévotion, il n'était pas possible
qu'il n'aperçût les deux faces blêmes remparées sous la protection du
Saint, à l'intervention duquel lui-même avait recours. Le premier,
Moussa-Riza, il le connaissait et ne se mêlait pas de son affaire;
le second lui était tout à fait nouveau; sa jolie figure, sa pâleur,
sa détresse évidente, sa jeunesse l'intéressèrent, et, quand il eut
terminé, à son gré, ses prières, il demanda au gardien de la mosquée
quel était cet homme et pour quelle cause il se tenait ainsi contre le
tombeau de l'Imam.
Le gardien de la mosquée, de sa nature très pitoyable, exposa au Roi
l'aventure de Gambèr-Aly de la façon la plus propre à exciter sa
commisération. Il y réussit sans peine, et la Haute Présence dit au
pauvre diable:
--Allons, au nom de Dieu! lève-toi et pars! Il ne te sera rien fait!
C'en était assez, sans doute, et Gambèr-Aly aurait dû comprendre que,
sous l'ombre de la protection souveraine, si miraculeusement étendue
sur lui, il ne devait conserver désormais aucune appréhension. Mais
il ne vit pas la lumière où elle était. Son esprit fut tellement
troublé qu'il supposa les choses les plus absurdes. Il s'imagina que
le Roi ne lui parlait ainsi que pour le faire sortir de l'asile, et
que l'ordre était donné aux ghoulâms de l'égorger à la porte de la
mosquée. Pourquoi, comment se persuada-t-il que son maître, lui-même,
condescendrait à se faire le complice des parents de Kérym? C'était
une de ces folies qui naissent dans un cerveau malade. Au lieu de se
jeter aux pieds de son sauveur, de le remercier, de le combler de
bénédictions, ce qui lui aurait, par-dessus le marché, valu quelque
généreuse aumône, il se mit à pousser des cris affreux, à invoquer le
Prophète et tous les saints, et à déclarer qu'on pouvait le massacrer
où l'on voulait, sur la place même, mais qu'il ne sortirait pas.
Le Roi eut la bonté de raisonner avec lui. Il chercha à le rassurer,
lui répéta à plusieurs reprises qu'il n'avait, en vérité, rien à
craindre de personne, et que, désormais, sa vie était sauve, il ne
parvint pas à le persuader; et alors, naturellement, la Haute Présence
s'impatienta, laissa tomber sur Gambèr-Aly un regard terrible et lui
dit rudement:
--Meurs donc, fils de chien, puisque tu le veux!
Et, là-dessus, la Haute Présence s'en alla, et sa suite quitta
l'église. Aussitôt, sans perdre de temps, Gambèr-Aly, certain que son
dernier moment approchait et usant de ses ressources suprêmes, défit
la pièce d'étoffe qui lui servait de ceinture, la déchira en plusieurs
bandes, en fit une corde, attacha un bout de cette corde autour de
son corps, et l'autre autour du tombeau, afin de pouvoir prolonger
la résistance, lorsque les exécuteurs allaient venir. Il eut peur
aussi, car de quoi n'avait-il pas peur? que, pour l'enlever avec plus
de facilité et sans scandale, l'on ne mêlât quelque narcotique à la
nourriture que les gardiens de la mosquée lui donnaient. Il se résolut
à ne plus manger du tout. Ce jour-là, il refusa donc les aliments.
Les supplications les plus affectueuses de la part des prêtres, les
encouragements des dévots, visiteurs ordinaires de la mosquée, et qui
se faisaient tour à tour raconter son histoire, rien ne put l'ébranler.
Il s'obstina.
La nuit, il ne dormit pas; il avait l'oreille au guet. Chaque bruit, le
tressaillement du feuillage des arbres que le vent touchait, la moindre
chose le mettait hors de lui.
Pendant la journée du lendemain, il resta étendu sur le pavé, ne
relevant la tête de temps en temps que pour voir si on n'avait pas
détaché sa corde; puis il laissait retomber son front sur ses mains et
rentrait dans un demi-sommeil plein d'hallucinations menaçantes.
Cependant, dans toutes les maisons de Téhéran, sur les places, dans
les bazars, aux bains on ne parlait d'autre chose que de son aventure.
Les récits de sa conversation avec le Roi, colportés, augmentés,
modifiés, changés, embellis de toutes manières, servaient de texte à
des commentaires interminables. Les uns voulaient qu'il eût assassiné
Kérym avec connaissance de cause; les autres soutenaient au contraire,
que c'était Kérym qui avait voulu le tuer et qu'il n'avait fait que
se défendre. Un troisième plus avisé était certain que Kérym n'avait
jamais existé et que le pauvre Gambèr-Aly était la victime d'une
calomnie inventée par le Ferrash-Bachi de son prince et Assad-Oullah
le piskhedmèt; les femmes, sur le bruit de la beauté remarquable du
réfugié à Shah-Abdoulazym lui étaient toutes favorables et toutes aussi
voulaient le voir, de sorte que, le troisième jour dès l'aurore, des
bandes de dames montées sur des ânes, d'autres montées sur des mules,
quelques-unes à cheval avec des servantes et des domestiques, bref la
population féminine en masse se mit en route pour la mosquée sainte, et
si grande était la multitude que depuis la porte de la ville jusqu'au
bourg, il n'y avait pas d'interruption dans la ligne indéfiniment
longue des pèlerines. Ce monde eut bientôt fait de remplir la mosquée,
on se foulait, on se pressait, on se montait les unes sur les autres
pour avoir au moins le bonheur de contempler Gambèr-Aly; on s'écriait:
--Qu'il est beau! Bénie soit sa mère! Mon fils, mange! Mon fils, bois!
Mon oncle chéri, ne te laisse pas mourir! Oh! mon frère adoré! Veux-tu
déchirer mon cœur? Gambèr-Aly de mon âme! Voilà des confitures!
Voilà du sucre! Voilà du lait! Voilà des gâteaux! Parle-moi! Ne regarde
que moi! Écoute-moi! Personne ne te touchera! Sur ma tête, sur mes
yeux, sur la vie de mes enfants! Qui oserait te regarder de travers,
nous le mettrions en pièces!
Mais, à ces paroles rassurantes, Gambèr-Aly ne répondait pas un mot.
Il était épuisé par les émotions et par la faim, et, en toute réalité,
s'en allait doucement vers le passage du pont de Sirat, où les morts
ont leur chemin.
Et pendant que les femmes, vieilles et jeunes, mariées et filles se
transportaient ainsi à Shah-Abdoulazym et que, tour à tour, ces flots
de voiles bleus et de roubends ou tours de tête blancs, entraient et
sortaient du lieu saint en poussant des soupirs, jetant des cris et
se tordant les bras de chagrin pour la perte imminente du plus beau
jeune homme qui eût jamais existé, on vit tout à coup, à la porte de
la ville, les soldats de garde quitter leurs kalyans, se mettre sur
les pieds et saluer profondément. Un cavalier, deux, trois cavaliers
franchirent lestement le pont jeté sur le fossé; derrière eux passa non
moins rapidement un groupe de domestiques bien montés, et, derrière
encore, apparut, soulevant des flots de poussière, une voiture
européenne fort élégante, attelée de six grands turcomans ornés de
pompons rouges et bleus menée, comme on dit, à la daumont, et dans la
voiture étaient assises quatre dames entièrement recouvertes de leurs
voiles bleus et de leurs roubends. Cette galante apparition se frayait
sans façon un chemin au travers des cavalcades d'ânes et de mulets,
de sorte que, bientôt, elle arriva à Shah-Abdoulazym; les kaleskadjys
ou postillons arrêtèrent devant la grande porte de la mosquée; les
cavaliers aidèrent les quatre dames à descendre et celles-ci entrèrent
immédiatement dans le lieu saint; leurs domestiques ne se gênèrent là
non plus aucunement pour leur ouvrir passage, de sorte que, malgré les
vociférations et les injures des femmes jetées de côté brusquement, les
nouvelles arrivées se trouvèrent, comme elles le voulaient, juste en
face de Gambèr-Aly.
L'une d'elles s'accroupit à terre à côté du jeune garçon et lui dit
d'une voix douce:
--Tu n'as plus rien à craindre, mon âme! Les parents de Kérym ont
transigé pour trente tomans; voilà tes lettres de rémission; personne
n'a plus de droit sur ta vie. Viens et suis-moi! j'ai donné les trente
tomans.
Mais Gambèr-Aly n'était plus en état de rien comprendre. Il regarda
d'un œil morne le papier que la dame lui présentait et ne fit pas
un mouvement. Alors, s'annonçant par cela même comme une personne de
décision, la bienfaitrice du réfugié élevant la voix, dit à ses gens:
--Appelez tout de suite le gardien de la mosquée!
Ce dignitaire n'était pas loin; il accourut, et comme un des cavaliers
lui avait dit quelques mots à l'oreille, il exécuta un salut non moins
humble que les portiers de la ville l'avaient fait, et déclara que sa
vie répondait de son obéissance.
--Voici la libération de cet homme, dit la dame; comme il est hors
d'état de rien comprendre en ce moment, je vais l'emporter dans ma
voiture. Ce n'est pas, j'espère, violer le saint asile, puisque
n'étant plus ni coupable ni poursuivi, il ne peut être réfugié. Qu'en
pensez-vous?
--Tout ce qu'il plaît à Votre Excellence d'ordonner est nécessairement
bien, répondit le vieux prêtre.
--Ainsi vous consentez à ce que je demande?
--Sur mes yeux!
La dame fit un signe, et ses cavaliers se mirent en devoir de détacher
la corde et d'enlever dans leurs bras Gambèr-Aly qui, tout aussitôt,
poussa des cris lamentables. A cette voix douloureuse, les femmes, qui
remplissaient la mosquée, s'émurent; plusieurs d'entre elles avaient
conçu des préventions contre les manières un peu promptes des ghoulâms
accompagnant l'inconnue, et il s'éleva un murmure général, au milieu
duquel on distinguait dos apostrophes comme celles-ci:
--Quelle infamie! Il n'y a plus d'Islam! à l'aide, musulmans! On viole
l'asile! Qu'est-ce que c'est que cette vieille goule affamée qui veut
manger les jeunes gens! Fille de chien! Fille d'un père qui brûle en
enfer! Nous allons rôtir ton aïeul! Laisse ce garçon! Si tu te permets
d'y toucher ou seulement d'y regarder, nous te déchirons avec les
ongles et les dents!
La colère grandissait et les domestiques de la dame en étaient déjà
à se ranger autour d'elle et de ses suivantes pour l'isoler des
agressions. Il faut rendre justice à cette dame, son courage était à
la hauteur de la circonstance. Elle répondait injure pour injure et ne
se montrait pas moins imaginative en ce genre que les assaillantes. On
l'appelait vieille, elle appelait ses ennemies caduques; on suspectait
la pureté de ses intentions: elle répliquait par les accusations les
plus énormes. Dans ce colloque passionné entre personnes du sexe
faible et timide, on se prodigua des trésors d'injures, et il n'y a
pas d'exagération à affirmer que les plus respectables et les plus
érudites parmi les détaillantes de poissons, qui font un des principaux
ornements de Paris et de Londres, eussent eu quelque chose à apprendre
dans ce beau jour. Rien n'est châtié, mesuré et fleuri comme le langage
d'un Oriental; mais une Orientale ne se pique que d'exprimer le plus
énergiquement possible ce qu'il lui plaît de dire.
Pour mettre fin à cette scène, le gardien de la mosquée prit la lettre
de rémission, monta dans le membèr, ce qui veut dire la chaire, fit un
petit préambule, lut le document, célébra en termes pompeux la charité,
la vertu, la bonté et toutes les vertus cardinales et principales,
immaculées et autres dont sont ornés les êtres voilés et purs que la
langue ne doit pas nommer, ni même l'imagination contempler en rêve,
et termina par une adjuration éloquente de laisser libre cours à
l'exercice des susdites vertus de la susdite charité, attendu que, si
l'on ne prenait pas soin, et cela tout de suite, du pauvre Gambèr-Aly,
sa vie n'allait pas se prolonger au delà de quelques heures.
A une si lugubre conclusion, les sanglots éclatèrent de toutes parts.
Plusieurs femmes commencèrent à se donner d'horribles coups de poing
dans la poitrine en criant: «Hassan! Hussein! Ya Hassan! Ya Hussein!»
(invocations aux saints martyrs). D'autres tombèrent en convulsions;
les plus rapprochées de la dame inconnue, précisément celles qui
lui avaient déclaré leur intention précise de la déchirer avec les
ongles et les dents, se mirent à embrasser le bas de son voile et
la déclarèrent un ange descendu du ciel et, certainement, aussi
remarquable par sa jeunesse et sa beauté que par la perfection de son
cœur, et elles l'aidèrent à contenir Gambèr-Aly qui se débattait,
mais qui fut pourtant transporté dans la voiture dont on ferma les
stores. Ceci fait, les cavaliers remontèrent à cheval, les kaleskadjys
fouettèrent leurs attelages, tournèrent bride, reprirent la route de
Téhéran, et disparurent.
Le fils de Bibi-Djânèm s'était absolument évanoui dans la persuasion
que c'en était fait, qu'il était pris et qu'il allait être mis à mort.
Affaibli outre mesure par l'état de son esprit et par le jeûne, la
fièvre et le délire s'emparèrent de lui, et il tomba fort malade.
Dans les instants où la connaissance lui revenait il se croyait dans
une prison. Pourtant l'aspect de la chambre où on l'avait transporté
n'avait rien pour le confirmer dans ce triste sentiment. C'était
une charmante chambre. Les murs en étaient peints en blanc, et les
enfoncements réguliers, carrés, où l'on place des coffrets et des vases
de fleurs étaient encadrés dans des peintures rose et or, relevées de
vert clair. Le lit était garni d'immenses couvertures piquées en soie
rouge; des oreillers et des coussins, grands et petits, recouverts
de fine toile et brodés étaient multipliés sous sa tête et sous ses
bras. Il était gardé par une négresse, vieille à la vérité et laide,
mais très bienveillante, qui obéissait à chacune de ses demandes, qui
le dorlotait, qui l'appelait l'oncle de son âme et ne ressemblait
nullement à un bourreau. Deux ou trois fois par jour, il recevait la
visite d'un hakim-bachi ou médecin en chef, lequel était juif, bien
connu de lui pour le praticien à la mode dans le beau monde et il ne
pouvait s'empêcher de convenir en lui-même que le seul fait d'être
traité par Hakim-Massy constituait déjà un véritable honneur dont on
pouvait être fier. Hakim-Massy lui avait dit, avec sa bonté ordinaire,
que tout allait au mieux, qu'il serait sur pied avant peu de jours et
que sa guérison marcherait d'autant plus vite que la persuasion lui
viendrait de n'avoir plus rien à craindre des parents de Kérym, ni
du Roi, ni de personne. Ces assurances venant d'un personnage aussi
distingué que Hakim-Massy ne laissaient pas que de faire impression
sur le jeune homme, et comme la négresse les confirmait toute la
journée, le trouble de son imagination se remettait peu à peu. Lorsque
le malade fut en état de prendre goût aux distractions, il fut visité
par un moulla fort aimable qui le félicita de son heureux destin; par
un marchand très connu au bazar qui lui offrit une jolie bague de
turquoises; par un cousin au septième degré du chef de la tribu des
Sylsoupours qui l'invita à venir chasser chez lui au faucon, aussitôt
qu'il se trouverait tout à fait remis. Dès qu'il commença à se lever,
il apprit de sa négresse qu'il avait quatre domestiques à son service
et pouvait demander sans crainte ce qui lui serait agréable.
--Mais, tante de mon âme, s'écria enfin Gambèr-Aly, où suis-je donc?
Qui êtes-vous? Est-ce que par hasard on m'aurait coupé le cou sans que
je m'en aperçusse? Suis-je déjà dans le paradis?
--Il ne tient absolument qu'à toi, mon fils, repartit la négresse, de
faire en sorte qu'il en soit ainsi et cela sans te chagriner d'aucune
façon. En tous cas, et pour le moment, tu es certainement un personnage
de condition, puisque te voilà nazyr, te voilà intendant en chef de la
fortune et du domaine de Son Altesse Perwarèh-Khanoum (Mme le Papillon)
qui a, depuis huit jours, reçu des bontés du Roi le titre officiel de
Lezzêt-Eddooulèh (les Délices du Pouvoir).
A ces mots, Gambèr-Aly se submergea dans les flots d'une telle extase,
qu'il resta absolument sans pouls, sans souffle et sans parole.