Ce majestueux dignitaire s'avança d'un air composé vers le pishkhedmèt,

qui le salua en mettant sa main sur son cœur; mais Gambèr-Aly ne se

permit pas une pareille familiarité; il fit glisser ses mains contre

ses jambes depuis le haut de la cuisse jusqu'au-dessous du genou, et,

s'étant ainsi incliné, autant que la chose était possible, sans donner

du nez en terre, il se redressa, cacha ses doigts dans sa ceinture, et

attendit modestement et les yeux baissés qu'on lui fit l'honneur de lui

adresser la parole.

Le Ferrash-Bachi passa la main sur sa barbe d'un air approbateur, et,

par un coup d'œil gracieux, avertit Assad-Oullah de sa satisfaction.

Celui-ci s'empressa de dire:

--Le jeune homme a du mérite, il est rempli d'honnêteté et de

discrétion; je puis le jurer sur la tête de Votre Excellence. Je sais

qu'il recherche les gens convenables et fuit la mauvaise compagnie!

Votre Excellence le couvrira, certainement, de son inépuisable bonté.

Il fera tout au monde pour la satisfaire et nous en sommes expressément

convenus.

--C'est au mieux, répondit le Ferrash-Bachi, mais avant de conclure,

j'ai une question à adresser en particulier à ce digne jeune homme.

Il prit Gambèr-Aly à part et lui dit:

--Le seigneur Assad-Oullah se conduit avec vous comme un père. Mais,

avouez-le-moi, combien lui avez-vous offert?

--Que votre bonté ne diminue pas! dit ingénument Gambèr-Aly; je ne

me permettrais pas d'offrir un cadeau à n'importe qui, alors que ma

misérable fortune m'oblige à attendre, en comptant les jours, jusqu'à

ce que j'aie pu présenter mes respects à Votre Excellence.

--Mais, au moins, tu lui as promis quelque chose? reprit le

Ferrash-Bachi en souriant. Combien lui as-tu promis?

--Par votre tête, par celle de vos enfants! s'écria Gambèr-Aly, je ne

me suis avancé en aucune manière, me réservant de prendre vos ordres à

ce sujet.

--Tu as bien fait. Agis toujours aussi discrètement et tu t'en

trouveras mieux. Voici le conseil désintéressé que je te donne. Pour

ce qui est de moi, ne te gêne pas. Je suis trop heureux de pouvoir

te servir. Mais comme tu débutes dans le monde, il te faut apprendre

à rendre à chacun selon son rang, sans quoi les étoiles elles-mêmes

ne pourraient pas fonctionner dans le ciel, et l'univers entier

serait la proie du désordre. Tu sais qu'un pishkhedmèt n'est pas un

ferrash-bachi; dès lors, tu ne peux légitimement donner au premier que

la moitié juste de ce que tu destines au second, et afin de te préciser

les choses, remets à Assad-Oullah-Bey, aussitôt que tu le pourras, cinq

tomans et quatre pains de sucre, pas davantage! Tu vois que je tiens

aménager tes petits intérêts!

Là-dessus, le Ferrash-Bachi donna une légère tape d'amitié sur

la joue de Gambèr-Aly, et, après lui avoir notifié qu'il faisait

désormais partie des hommes du Prince, il se retira, se rendant où son

devoir l'appelait. Le nouveau serviteur des grands ne put s'empêcher

d'éprouver quelque souci de sa situation. Le Lion de Dieu ne lui avait

indiqué que le tiers de ce qu'il aurait à débourser; au lieu de cinq

tomans et quatre pains de sucre, il se trouvait engagé pour quinze

tomans et douze pains de sucre. Ce n'était pas la même chose. Mais il

s'étourdit sur ces misères, remercia avec effusion son protecteur,

baisa le bas de sa robe, et, comme il en avait désormais le droit, se

mit à errer de côté et d'autre dans les cours du palais, accostant

ses camarades, dont il connaissait déjà quelques-uns pour les avoir

rencontrés chez les gens rangés qu'il fréquentait d'ordinaire, et

liant conversation avec les autres. Il fut tout de suite, apprécié et

on lui témoigna des amitiés incroyables. Le thé du Prince lui parut

bon, et il put même faire passer, sans qu'on y prit trop garde, un

certain nombre de morceaux de sucre dans ses poches. Ensuite on joua à

toutes sortes de jeux inoffensifs, et, comme Gambèr-Aly n'y était pas

novice, il retira de cette opération, conduite avec art, une douzaine

de sahabgrans (une quinzaine de francs) et l'estime générale. Bref,

il parut à chacun ce qu'il était en réalité, un fort joli garçon au

physique et au moral.

Quand il rentra le soir chez lui, sa mère s'empressa de l'interroger.

--Je suis accablé de fatigue, répondit-il d'un air nonchalant. Le

Prince a tenu absolument à me faire dîner avec lui. Nous avons eu les

cartes toute la journée, et, par discrétion, je n'ai voulu lui gagner

que le peu de monnaie que voici. Une autre fois, quand je serai tout

à fait ancré dans ses bonnes grâces, je ne le traiterai pas si bien.

Nous sommes convenus que, pour ne pas donner d'ombrage aux jaloux, je

feindrais, pendant quelque temps, de faire partie de ses ferrashs,

ensuite je deviendrai vizir. En attendant, je n'aurai rien à faire

que m'amuser tout le jour. Nous partons sous peu pour Téhéran, et Son

Altesse a l'intention de me recommander au Roi.

Bibi-Djânèm serra son adorable fils dans ses bras. Lui trouvant un

peu d'agitation, elle lui promit, pour le lendemain matin, un bol

considérable d'infusion de feuilles de saule, préservatif merveilleux

contre la fièvre, et, comme Mirza-Hassan-Khan avait rapporté à la

maison dix sahabgrans, produit de la vente de deux encriers, elle

préparait des pâtisseries feuilletées et un plat de kouftehs, boulettes

de hachis, frites dans des feuilles de vignes, dont la perfection lui

avait toujours valu une gloire incontestée. On mangea et on but, et la

moitié de la nuit se passa au sein d'une joie parfaite.

Au matin, Gambèr-Aly, ayant pris son élixir et reçu pour recommandation

maternelle de ne se laisser attraper par personne, alla reprendre ses

fonctions au Palais.

C'est une chose admirable que la vérité! Elle se glisse partout, au

travers du mensonge, sans que les hommes puissent savoir comment. Le

prochain départ du Prince-Gouverneur pour la capitale, annoncé par le

jeune ferrash, qui n'avait sur ce point que les indices fournis par

la fougue de son imagination, se trouva être parfaitement exact, et

Gambèr-Aly fut tout étonné quand ses camarades lui annoncèrent qu'on

s'en allait sous huit jours, attendu que le prince était rappelé

et même remplacé, preuve nouvelle de la sagesse bien connue du

gouvernement.

On ne s'amuse pas, dans ces pays-là, à compter minutieusement avec les

mandataires du pouvoir. On les nomme, on les envoie; ils recueillent

le produit des impôts; ils en gardent la plus grande partie pour eux,

sous le prétexte que les récoltes ont été mauvaises, que le commerce

ne va pas, que les travaux publics absorbent les ressources. On ne

leur cherche pas de mauvaises chicanes et on reçoit pour bon ce qu'ils

disent. Puis, au bout de quatre ou cinq ans, on les destitue; on les

fait venir; on leur demanda ce qu'ils préfèrent, ou rendre des comptes

ou payer une somme d'argent indiquée. Ils choisissent toujours le

second terme de la proposition, parce qu'il leur serait difficile

de présenter des pièces en règle. On leur enlève ainsi la moitié ou

les deux tiers de ce qu'ils ont amassé, et avec ce qui leur reste,

ils font des cadeaux au Roi, aux ministres, aux dames du harem, aux

gens influents, et, à bon prix, on leur confère un autre gouvernement

qu'ils vont administrer, sans changer de système, pour arriver à la

même conclusion. C'est une méthode dont il n'est pas besoin de faire

ressortir les mérites; l'avantage en saute aux yeux. Les peuples sont

charmés de voir leurs gouverneurs rendre gorge: les gouverneurs passent

leur vie à s'enrichir, et, finalement, ils meurent pauvres, sans

jamais s'être doutés que telle devait être leur fin inévitable. Quant

au pouvoir suprême, il s'épargne les soucis de la surveillance et une

taquinerie de mauvais goût envers ses agents.

Son Altesse le Prince ayant exploité la province dont Shyraz est la

capitale pendant une durée de temps suffisante, on le priait de venir

raconter ses affaires aux colonnes de l'Empire, c'est-à-dire aux chefs

de l'État; tout marchait ainsi, suivant la règle; mais, comme de

coutume, et parce que rien n'est parfait en ce monde, c'était un dur

moment à passer pour le disgracié. Une savait pas au juste dans quelle

mesure on allait le rançonner.

Le matin, de bonne heure, et même avant le jour, son intendant

avait pris la fuite, emportant quelques menus souvenirs de valeur.

Le Ferrash-Bachi était sombre. Il se défiait de sa situation qui,

difficilement, pouvait continuer à être aussi lucrative que par le

passé. Les pishkhedmèts se communiquaient tout bas bien des réflexions;

les gens de l'écurie, les ferrashs, les soldats, les kavédjys, n'ayant

rien à perdre, étaient au comble du bonheur de changer de place. De

moment en moment, un objet ou l'autre disparaissait et se serait

retrouvé à un mois de là dans une boutique quelconque du Bazar. Quant

au peuple de Shyraz, lorsqu'il apprit la nouvelle, il s'abandonna à

une joie pareille à un délire. Partout on éleva au ciel la justice, la

générosité et la bonté du Roi; on le compara à Noushirwan, un ancien

monarque auquel on prête des vertus que, de son temps, sans doute, on

prêtait à quelqu'autre, et ce fut une explosion de chansons, toutes

plus malveillantes et plus audacieusement calomniatrices les unes que

les autres, sur toute l'étendue des bazars de la ville. Rien n'égale

l'ingratitude du peuple.

Le Ferrash-Bachi prit à part Gambèr-Aly:

--Mon enfant, lui dit-il, tu vois que je suis fort occupé; il me faut

mettre les tentes en bon état pour le voyage, avoir soin que les

mulets soient ferrés et que, enfin, rien ne manque. Je n'ai donc pas

le temps de m'occuper de mes propres intérêts. Tiens, voilà un billet

de huit tomans qui m'a été souscrit par un des écrivains de l'arsenal,

Mirza-Gaffar, lequel demeure sur la place Verte, à gauche, à côté de

la mare. Va trouver mon débiteur; dis-lui que je ne peux pas attendre

davantage, parce que je ne sais quand je reviendrai, et que je pars la

semaine prochaine. Termine cette petite affaire à ma satisfaction, et

tu n'auras pas lieu d'en être fâché.

Là-dessus, il cligna de l'œil d'une manière hautement significative.

Gambèr-Aly, enchanté, lui promit de réussir et s'en alla rapidement où

son supérieur l'envoyait. Il n'eut aucune peine à découvrir la maison

de Mirza-Gaffar, et, s'étant approché, il frappa rudement à la porte.

Il avait mis son bonnet de travers et s'était armé de son air le plus

délibéré.

Au bout d'une minute, on vint lui ouvrir; il se trouva en présence d'un

petit vieillard qui portait, sur un nez crochu, une immense paire de

lunettes.

--Le salut soit sur vous! dit brusquement Gambèr-Aly.

--Et sur vous le salut, mon aimable enfant! repartit le vieillard d'une

voix mielleuse.

--Est-ce au très élevé Mirza-Gaffar que je parle?

--A votre esclave.

--Je viens de la part du Ferrash-Bachi, et j'ai là un billet de huit

tomans que Votre Excellence va me payer sur l'heure.

--Assurément. Mais ne me laisserez-vous pas me charmer à l'aspect de

votre beauté? Les anges du ciel ne sont rien en comparaison de vous.

Honorez ma maison en y acceptant une tasse de thé. Il fait chaud, et

vous avez pris trop de peine en daignant transporter Votre Noblesse

jusqu'ici.

--Que votre bonté ne diminue pas! répondit Gambèr-Aly, devenant plus

rogue en voyant la grande politesse du petit vieillard.

Cependant il consentit à entrer et s'assit dans la salle.

En un tour de main, Mirza-Gaffar apporta un réchaud, y mit du feu, posa

une bouilloire de cuivre au-dessus des charbons, disposa du sucre,

atteignit la boite à thé, alluma le kaliân, l'offrit à son hôte et,

après s'être informé des nouvelles de son illustre santé et avoir rendu

grâces au ciel de ce que tout allait bien de ce côté, il entama la

conversation ainsi:

--Vous êtes un jeune homme si parfaitement accompli et orné des dons

du ciel, que je n'hésite pas à vous dire toute la vérité, et puisse la

malédiction et la damnation tomber sur moi, si je m'écarte d'une ligne

de la sincérité la plus parfaite, soit à droite, soit à gauche. Je vais

vous payer à l'instant, seulement je ne sais pas comment faire, parce

que je n'ai pas le sou.

--Que votre bonté ne diminue pas! répondit froidement Gambèr-Aly, en

lui passant le kaliân; mais je ne suis pas autorisé par mon vénérable

chef à entendre de pareils discours, et il me faut de l'argent. Si vous

ne me le donnez pas, vous savez ce qui arrivera: je brûlerai votre

grand-père et le grand-père de votre grand-père, lui-même!

Cette menace parut agir fortement sur le vieil écrivain qui,

probablement, ne se souciait pas d'un tel dégât parmi ses ascendants.

Il s'écria alors d'une voix lamentable:

--Il n'y a plus d'Islam! il n'y a plus de religion! Où trouverai-je

un protecteur, puisque cette figure de houri, cette pleine lune de

toutes les qualités, me regarde sans bienveillance? Si je vous offrais

humblement deux sahabgrans, parleriez-vous en ma faveur?

--Votre bonté est excessive! repartit Gambèr-Aly. Où a-t-on vu un

ferrash du Prince se déshonorer en acceptant pareille somme?

--Je déposerais à vos pieds tous les trésors de la terre et de la mer,

si je les possédais, et ne voudrais en rien garder pour moi; mais je

ne les possède pas! Sur votre tête, sur vos yeux, par pitié pour un

misérable vieillard, acceptez les cinq sahabgrans que je vous offre

de bon cœur, et veuillez bien dire à Son Excellence le très élevé

Ferrash-Bachi que vous avez vu vous-même ma profonde misère.

--Je soumets une humble requête, interrompit le ferrash. Je ne

demande pas mieux que de vous aider et d'obtenir le bénéfice de vos

prières; mais il faut aussi que Votre Excellence soit raisonnable.

J'accepterai, pour vous faire plaisir, le cadeau d'un toman dont vous

m'honorez; c'était inutile, mais j'aurais une confusion inexprimable

si je vous désobligeais. Ainsi, un toman et n'en parlons plus. Vous

me remettrez deux tomans pour mon chef, et je me charge d'arranger

l'affaire. Seulement, comme notre homme est assez vif et impétueux, il

est à propos que d'ici à huit jours Votre Excellence ne paraisse pas

dans sa noble maison. Il pourrait arriver des désagréments.

On discuta une heure, on prit plusieurs tasses de thé, on s'embrassa

fort, puis, comme Gambèr-Aly resta inébranlable, l'écrivain de

l'arsenal s'exécuta, lui remit un toman pour lui et deux tomans pour

son chef, et on se sépara avec les assurances réciproques de la plus

parfaite affection.

--Que le salut soit sur vous! dit Gambèr-Aly au chef des ferrashs.

--C'est bon! Qu'as-tu obtenu?

---Excellence, j'ai trouvé ce misérable sur la route, il s'enfuyait;

je l'ai pris au collet, je lui ai reproché son crime, et, malgré des

passants qui voulaient s'interposer entre nous, j'ai retourné ses

poches et je vous apporte le toman que j'ai trouvé dedans, il n'y avait

rien de plus!

--Tu mens!

--Sur votre tête! sur ma tête! sur mes yeux! sur ceux de ma mère, de

mon père et de mon grand-père! Par le livre de Dieu, par le Prophète et

tous ses prédécesseurs (que le salut soit sur eux et la bénédiction) je

ne vous dis que la vérité pure!

Le Ferrash-Bachi partit comme une flèche et, bouillant d'indignation,

il courut à la maison de l'écrivain, frappa, on ne répondit rien. Il

demanda des nouvelles à un cordier qui demeurait à peu de distance. Le

cordier lui assura que Mirza-Gaffar était parti depuis deux jours et

soutint son dire par un flot de serments. Ce qui était incontestable,

c'est que le Ferrash-Bachi était attrapé. Il revint au Palais fort

triste. Évidemment, Gambèr-Aly n'avait aucun tort.

--Mon fils, lui dit son supérieur, tu as fait ton possible, mais le

destin était contre nous!

Après cette affaire, la faveur de Gambèr-Aly s'accrut encore et il

fut considéré comme la perle de la maison du Prince. On le chargeait

de toutes les commissions; il y trouvait ses intérêts, et bien

que, en général, il ne réussît pas complètement au gré de ceux qui

l'employaient, sa candeur était si grande et sa figure si sincère,

qu'on ne pouvait s'en prendre à lui du malheur des circonstances. Sur

ces entrefaites, les préparatifs de départ étant achevés, le prince

donna l'ordre de se mettre en chemin.

En tête du convoi marchaient des cavaliers armés de longues lances,

des soldats, des hommes d'écurie conduisant des chevaux de main, puis

des bagages, les écuyers du Prince, les principaux officiers de sa

maison, enfin le Prince lui-même, sur un magnifique cheval, et toutes

les autorités de la ville et leurs suites, qui devaient l'accompagner

jusqu'à une lieue et demie de Shyraz, puis encore des bagages et

d'autres soldats, et d'autres ferrashs et des muletiers en foule. Sur

une route parallèle, suivait le harem, les dames, enfermées dans des

takht-è-révans ou litières, portées devant et derrière par un mulet,

admirable invention, soit dit par parenthèse, pour procurer une idée

exacte du mal de mer le mieux conditionné; les servantes étaient dans

des kédjavêhs, sortes de paniers placés à droite et à gauche d'une

monture quelconque. On entendait de très loin la conversation, les

cris, les gémissements de ces illustres personnes, et les injures dont

elles accablaient les pauvres muletiers. Cette sortie triomphale ne

laissa pas que d'avoir des côtés peu brillants. Le beau sexe de la

ville était accouru en foule, les derviches l'accompagnaient; il y

avait aussi bien des anciennes connaissances de Gambèr-Aly, dont les

habits déchirés, le gâma, les longues moustaches, les airs de mauvais

garçon ne promettaient pas grand'chose d'édifiant. Aussitôt que le

convoi parut, ce fut un concert de cris, et on hurlait avec d'autant

plus de perfection, que Bibi-Djânèm se tenait sur les premiers rangs

avec une troupe de ses amies, façonnées de longtemps à toutes les

agressions, et terribles aux plus braves. Les qualifications les plus

relevées étaient trouvées facilement par ces vétéranes: chien, fils de

chien, arrière-petit-fils de chien, bandit, voleur, assassin, pillard,

et bien d'autres épithètes que la langue française ne supporterait

pas, et surtout ces dernières, sortaient brûlantes de la bouche de ces

guerrières. Au milieu de telles éjaculations, une réserve de gamins,

en sûreté derrière leurs mères, chantaient à pleine voix des fragments

comme celui-ci:

Le prince de Shyraz,

Le prince de Shyraz,

C'est un imbécile,

C'est un imbécile;

Mais sa mère est une coquine

Et sa sœur autant!

Pendant quelques minutes, Son Altesse, vivement intéressée, sans doute,

par la conversation des seigneurs qui l'entouraient, ne parut pas voir

ce qui se passait, ni entendre ce qui se disait, ou plutôt se criait

à ses oreilles. A la longue, cependant, il perdit patience et fit un

signe au Ferrash-Bachi. Celui-ci donna l'ordre à ses hommes de dissiper

le rassemblement à coups de gaules. Chacun s'y porta de tout cœur,

et Gambèr-Aly, frappant comme les autres, entendit une voix, bien

connue, qui lui vociférait dans les oreilles:

--Ménage ta mère, mon bijou! Et fais-nous venir à Téhéran le plus vite

possible, ton père et moi, pour partager tes grandeurs!

--S'il plaît à Dieu, il en sera bientôt ainsi! s'écria Gambèr-Aly

avec enthousiasme. Là-dessus il tomba à bras raccourcis sur une autre

vieille émeutière, et, empoignant un derviche par la barbe, il le

secoua vigoureusement. Cet acte de vaillance fit reculer la multitude.

Les ferrashs considérèrent plus que jamais leur camarade comme un lion,

et voyant le désordre se calmer, ils rejoignirent leur arrière-garde en

riant comme des fous.

Le voyage se fit sans encombre. Après deux mois de marche, on arriva

à Téhéran, la Demeure de la Souveraineté, suivant l'expression

officielle, et les négociations commencèrent entre le Prince et les

colonnes de l'État. De part et d'autre, beaucoup de ruses furent

déployées, on menaça, on fit des promesses sans nombre, on chercha

des moyens termes. Tantôt la question avançait, tantôt elle reculait.

Le grand-vizir était porté à la sévérité; la mère du roi inclinait à

l'indulgence, ayant reçu une belle turquoise, bien montée et entourée

de brillants d'un prix convenable. La sœur du Roi montrait de la

malveillance; mais le chef des valets de chambre était un ami dévoué;

il était contredit, il est vrai, par le trésorier particulier du

palais, soit! mais, quant au porteur de pipe ordinaire, on ne pouvait

douter de son désir de voir tout finir pour le mieux. Gambèr-Aly se

souciait peu de ces grands intérêts. Ses affaires commençaient à

tourner assez mal et, souvent, des inquiétudes lui venaient sur son

sort. Il y avait de sa faute.

Se voyant un peu gâté, il avait résolu, à part lui, de ne rien donner

ni au Ferrash-Bachi, ni au pishkedmèt Assad-Oullah. Bien que, à la

connaissance universelle, il eut eu déjà des occasions fréquentes de

réaliser des profits, il avait toujours prétendu, contre l'évidence,

que son dénuement était extrême, ce qui ne l'empêchait pas d'être au

jeu une partie du jour et de montrer de l'or avec assez d'ostentation.

Ses deux protecteurs avaient, à la fin, ouvert les yeux. C'étaient des

gens graves; ils ne dirent mot. Cependant Gambèr-Aly s'aperçut vite

qu'il n'était plus traité avec la même distinction, ni surtout avec

la même affabilité. Les commissions lucratives ne lui étaient plus

conférées; elles allaient à d'autres; les travaux durs ou astreignants,

enfoncer les piquets, raccommoder les tentes, secouer les tapis,

l'occupaient une bonne partie du jour. S'il se permettait, comme

autrefois, d'aller rôder du côté des cuisines, le chef de service,

grand ami d'Assad-Oullah-Bey, le renvoyait à son quartier avec des

paroles maussades, enfin, tout était changé, et le pauvre enfant

sentait que les adversaires qu'il s'était créés, par la subtilité de

son esprit et ses tours d'adresse, n'attendaient qu'une occasion pour

faire tomber sur lui tout le poids de leur ressentiment. C'était ce que

les journaux de Paris appellent une situation tendue.

Un matin que les ferrashs s'amusaient devant la porte. Gambèr-Aly,

toujours de belle humeur, malgré ses soucis, toujours leste et

dispos, luttait contre deux ou trois de ses camarades, et, tour a

tour les poursuivant, poursuivi par eux, il se trouva acculé contre

l'échoppe d'un boucher. Un des joueurs, appelé Kérym, garçon faible et

poitrinaire, prit, pour plaisanter, un des couteaux placés sur l'étal

et en menaça Gambèr-Aly en riant; celui-ci, sans malice, lui arracha

l'instrument des mains, mais en se débattant avec lui, par une fatalité

presque inexplicable, il l'atteignit dans le côté. Kérym tomba baigné

dans son sang. Quelques minutes plus tard, il expirait.

L'innocent meurtrier, au désespoir, perdait complètement la tête;

les autres ferrashs, témoins de l'action et sûrs de ce qu'elle avait

d'involontaire, s'empressèrent de le mettre à l'abri des dangers du

premier moment. Ils le poussèrent dans l'écurie, et, tout courant,

Gambèr-Aly s'en alla tomber contre la jambe droite du cheval favori

de Son Altesse, bien décidé à ne plus sortir de cet asile inviolable

pendant le reste de ses jours.

Au bout de deux heures, cependant, il était un peu calmé. Le sous-aide

de cuisine lui avait confié, sous le sceau du plus grand secret, que

le frère du mort avec deux cousins était venu au Palais. Ils avaient

parlé au Ferrash-Bachi, et celui-ci, devant tout le monde, leur avait

demandé comment ils entendaient faire valoir leurs droits. Ils avaient

répondu qu'on leur donnerait le meurtrier pour qu'ils en fissent à leur

guise ou bien cinquante tomans. «Cinquante tomans! avait répondu le

Ferrash-Bachi d'un ton méprisant, cinquante tomans pour le plus mauvais

de mes hommes, qui serait mort de lui-même avant un mois! Que votre

bonté ne diminue pas! Vous vous moquez du monde! Si vous voulez dix

tomans, je les donnerai moi-même, pour qu'on ne fasse pas de peine à

mon pauvre Gambèr-Aly.»

Voilà ce que vint raconter le marmiton Kassem, et Gambèr-Aly se réjouit

de tout son cœur de la tournure favorable que prenait son affaire.

Il admirait l'aveuglement de son chef à son égard. Mais il se savait si

aimable que, au fond, il concevait tout. Il causa longtemps avec son

ami; puis, vers minuit, il se coucha dans la litière, à côté du cheval

sacré, et s'endormit profondément. Tout d'un coup, une main vigoureuse

le secoua par l'épaule: il ouvrit les yeux; devant lui se tenait le

mirakhor, le chef de la mangeoire, personnage redouté qui a le domaine

des chevaux et des écuries dans toute grande maison et auquel obéissent

même les djelôdars ou écuyers.

Nouvelles Asiatiques · 第 11 / 25 段