chaudronniers, une maison de trois chambres, huit tapis presque neufs
et cinq coffres remplis d'habits. Elle a, de plus, des kabbalèhs ou
contrats pour pas mal d'argent; je n'en connais pas la somme; mais elle
ne saurait être inférieure à quatre-vingts tomans!
Ce second chapitre des qualités de la fiancée réveilla tout le monde,
et un des loùtys s'écria:
--Me voilà! Elle veut un mari? qu'elle me prenne! Où trouverait-elle
aussi bien? Vous me connaissez, moulla? Si je ne l'ai pas, je meurs
d'amour et de regrets!
Là-dessus, il se mit à pleurer, et, pour donner une idée de la force de
son sentiment, il tira son gâma et voulut s'en appliquer un bon coup
sur la tête; mais le canonnier le retint, et, comme chacun, devenu
attentif, s'apercevait que le moulla n'avait pas tout dit, on conjura
celui-ci d'aller jusqu'au bout du panégyrique afin de savoir s'il n'y
avait pas quelque ombre au tableau délicieux qu'il venait de tracer.
--Une ombre, Excellences! Que votre bonté ne diminue pas! Puissent
toutes les bénédictions tomber comme une pluie sur vos nobles têtes!
Quelle ombre pourrait-il y avoir? Une beauté incomparable, est-ce une
tache? Une fortune comme celle que je viens de vous supputer, est-ce un
défaut? Une vertu immaculée, comparable seulement à celle des épouses
du Prophète, sera-ce pour vous un motif de blâme? Or, cette vertu,
magnanimes seigneurs, elle n'est pas de celles que l'on affirme sans
pouvoir les démontrer! Elle est incontestable, établie sur preuves
sans réplique, et ces preuves, les voici! Ce sont des lettres de tôbèh
datées de ce matin.
A ces mots, l'enthousiasme ne connut plus de bornes; le loùty qu'on
avait empoché tout à l'heure de s'assommer lui-même, profita du moment
où chacun, s'absorbant dans sa propre pensée, levait les yeux et les
mains au ciel en murmurant: «èh! bèh! bèh!» et s'administra une
balafre sur le crâne, qui se mit à saigner. Pendant ce temps, le moulla
avait déplié le précieux document et, le mettant sous les yeux de son
public, commença à lire d'une voix imposante. Mais avant de se joindre
aux auditeurs, si vivement intéressés, il faut que le lecteur sache ce
que sont des lettres de tôbèh.
Quand une dame a donné des occasions de scandale trop indiscrètement
répétées, l'opinion publique se tourne malheureusement contre elle,
et il en résulte des propos fâcheux. Alors le juge prend l'étourdie
sous sa conduite; il lui demande des cadeaux fréquents, il se tient au
courant de ses faits et gestes, et, après quelques mésaventures, la
dame, assez généralement, éprouve le besoin de changer de vie. Elle
ne peut y parvenir qu'en se mariant. Mais comment se marier dans une
situation aussi difficile que la sienne? D'une façon toute simple.
Elle va trouver un personnage religieux, lui expose son cas, lui peint
sa désolation, et le personnage religieux tire son écritoire. Il lui
remet un bout de papier attestant le regret du passé qui dévore la
pénitente, et comme Dieu est essentiellement miséricordieux, lorsqu'on
a le ferme propos de ne pas retomber dans ses torts, l'ancienne
pécheresse se trouve blanchie de la tête aux pieds; personne n'a plus
le moindre droit de suspecter la solidité de ses principes, et elle
est aussi mariable que n'importe quelle autre fille, pourvu qu'elle
trouve un époux. Il ne peut se rien voir de plus admirable que cette
transformation subite, et elle ne coûte pas cher, se faisant même à
prix débattu.
Le moulla lut donc, d'une voix claire et incisive, le document dont la
teneur suit:
«La nommée Bulbul (Rossignol), ayant eu le malheur de mener pendant
plusieurs années une conduite inconsidérée, nous affirme qu'elle
le déplore profondément et regrette d'avoir affligé l'âme des gens
vertueux. Nous attestons son repentir, qui nous est connu, et nous
déclarons sa faute effacée.»
Au-dessous de l'écriture, il y avait la date, qui se trouvait être, en
effet, celle du matin, et le cachet d'un des principaux ecclésiastiques
de la ville.
La lecture n'était pas achevée que le plus ivre des deux Kurdes se
déclara résolu à tuer tout personnage assez imprudent pour lui disputer
la main de la protégée du moulla. Mais le canonnier ne se laissa
pas intimider et allongea au provocateur un coup de poing en plein
visage; sur quoi un des camarades de Gambèr-Aly jeta un des flacons à
la tête d'un des muletiers, tandis que l'autre, presque aussitôt, lui
renversait le moulla sur le corps; ici, la mêlée devint générale.
Le pishkedmèt du Prince, personnage officiel, avait des mesures à
garder; il comprit instinctivement que sa dignité se trouvait engagée,
et que, s'il est désagréable en soi-même de recevoir des coups, il peut
être compromettant d'en porter les traces sur le nez ou tout autre
endroit du visage: car comment espérer que des gens grossiers tiendront
compte des considérations les plus nécessaires? Le digne serviteur,
se levant donc de son mieux et s'assurant sur ses jambes, tout en se
garantissant la tête avec les mains, fit un mouvement pour se retirer,
mais sa pantomime fut mal interprétée.
Quelques-uns des combattants s'imaginèrent qu'il avait l'idée d'aller
quérir la garde. Ils se réunirent donc contre lui dans un commun
effort, mais ils n'étaient pas tous à ses côtés, et Gambèr-Aly se
trouva faire matelas entre le pauvre pishkedmèt et ses assaillants,
parmi lesquels se distinguaient deux des muletiers, plus ivres et,
partant, plus furieux que les autres. Le malheureux fils du peintre
était dans le délire de la peur; il poussait des cris aigus et appelait
sa mère à son aide. Assurément, la vaillante Bibi-Djânèm ne se serait
pas laissé adjurer en vain par l'enfant chéri de ses entrailles;
hélas! elle était loin et n'entendait pas. Cependant Gambèr-Aly avait
entouré le pishkedmèt de ses bras, le serrait avec force, et plus il
recevait de coups adressés au pauvre homme, plus il le suppliait de le
sauver, par tout ce qu'il y avait de plus sacré au monde, et c'était
lui-même qui, sans s'en douter, servait de bouclier rudement frappé
à celui qu'il implorait. Il est probable que la lutte aurait fini au
grand dommage du dignitaire du palais et du petit jeune homme, si le
cabaretier arménien, grand gaillard vigoureux et accoutumé de longue
main à de pareilles scènes, qui ne lui causaient ni étonnement ni
émotion, n'était tout à coup apparu dans la chambre. Sans s'amuser à
savoir qui avait tort ou raison, il empoigna d'une main le collet du
pishkedmèt; de l'autre, le dos de l'habit de Gambèr-Aly, et, par une
poussée vigoureuse, lança les deux infortunés au travers de la porte
ouverte, qu'il referma derrière eux. Ils allèrent rouler sur le sable,
chacun de leur côté, et restèrent un bon moment étourdis du choc et
éprouvant de la difficulté à se relever. Cependant la même idée leur
travaillait la cervelle; sans se rien dire, ils étaient dans une égale
angoisse que la garnison ne fit une sortie, et, jugeant fort à propos
de gagner le large, par un violent effort, ils se remirent sur leurs
pieds. Le pishkedmèt dit à Gambèr-Aly:
--Fils de mon âme, continue à me défendre! Ne m'abandonne pas! Les
saints Imams te béniront!
Gambèr-Aly n'avait garde de chercher la solitude. Il se rapprocha
de son protégé, et tous deux, se tenant par la main, flageolant un
peu, sortirent au plus vite de l'impasse où était situé le cabaret;
puis quand ils se trouvèrent sur la route, le courage et la voix leur
revinrent:
--Gambèr-Aly, dit le domestique du palais, les lions n'ont pas tant
d'intrépidité que toi. Tu m'as sauvé la vie et, par Dieu, je ne
l'oublierai jamais! Tu n'auras pas obligé un ingrat. Je ferai ta
fortune. Viens me trouver demain au Palais, et, si je ne suis pas
sur la porte, fais-moi demander, j'aurai certainement quelque chose à
t'annoncer. Mais, avant tout, jure-moi que tu ne parleras à personne de
ce qui nous est arrivé ce soir, et que tu n'en souffleras pas un mot à
ton père, à ta mère, à ton oreiller! Je suis un homme pieux et honoré
de tout le monde pour la sévérité des mœurs, dont je ne me dépars
jamais; tu comprends, lumière de mes yeux, que, si l'on venait à me
calomnier, j'en éprouverais beaucoup de chagrin!
Gambèr-Aly s'engagea par les serments les plus terribles à ne pas
confier même à une fourmi, le plus taciturne et le plus discret des
êtres, le secret de son nouvel ami. Il jura sur la tête de cet ami,
sur celle de sa mère, de son père et de ses grands-pères paternel et
maternel, et consentit à être appelé fils de chien et de damné, s'il
ouvrait jamais la bouche sur leur commune aventure. Puis, après avoir
multiplié ces redoutables serments pendant un gros quart d'heure, il
prit congé du pishkedmèt, un peu calmé, qui l'embrassa sur les yeux et
promit d'être fidèle au rendez-vous assigné pour le lendemain matin.
Gambèr-Aly avait souffert d'être battu, et il avait craint d'être
assommé. Le danger passé, et la douleur des meurtrissures un peu
amortie, il se sentit fort libre; il n'en était pas à sa première
affaire et n'avait pas de motifs analogues à ceux du pishkedmèt pour
s'inquiéter de sa réputation. Il put donc, sans distraction, laisser
son imagination s'allumer sur les promesses qu'il venait de recevoir,
et, la tête pleine de feux d'artifice éblouissants, saturée des
splendeurs qui allaient naître, il arriva à la maison paternelle dans
la plus belle humeur du monde. Tous les chiens errants du quartier le
connaissaient et ne faisaient aucune démonstration hostile contre ses
jambes. Les gardiens de nuit, étendus sous les auvents des boutiques,
levaient la tête à son approche et le laissaient passer sans le
questionner. Il se glissa ainsi dans sa demeure.
Là, bien que la nuit fût avancée, il trouva ses dignes parents en
face d'un flacon d'eau-de-vie et d'un agneau rôti auquel il manquait
une bonne quantité de chair déjà consommée. Bibi-Djânèm jouait de la
mandoline, et Mirza-Hassan-Khan, ayant ôté son habit et son chapeau,
la tête rasée de huit jours et la barbe à moitié peinte en noir avec
un pouce de blanc à la racine, frappait avec enthousiasme sur un
tambourin. Les deux époux, les yeux blancs d'extase, chantaient à
pleine voix de tête:
«Mon cyprès, ma tulipe, enivrons-nous de l'amour divin!»
Gambèr-Aly s'arrêta respectueusement devant le seuil de la chambre et
salua les auteurs de ses jours. Il avait, plus que jamais, la main
droite sur le pommeau de son gâma; son bonnet était défoncé, sa chemise
déchirée, ses boucles de cheveux fort en désordre. Il avait l'air; de
l'avis secret de Bibi-Djânèm, qui s'y connaissait, du plus délicieux
chenapan que le bon goût d'une femme pût rêver.
--Assieds-toi, mon chéri, dit la dame en posant sa guitare, pendant
que Mirza-Hassan-Khan terminait brusquement un trille audacieux et une
savante roulade. D'où viens-tu? T'es-tu bien diverti ce soir?
Gambèr-Aly s'accroupit, ainsi que sa mère venait de le lui permettre,
mais modestement, et restant contre le chambranle de la porte, il
répondit:
--Je viens de sauver la vie au lieutenant du prince-gouverneur. Il
était attaqué dans la campagne par vingt hommes de guerre, des tigres
en fait d'audace et de férocité, tous des Mamacènys ou des Bakhtyarys,
je crois bien! Car il n'est que ces deux tribus pour présenter des
hommes aussi gigantesques! Je les ai abordés et les ai mis en fuite,
avec la faveur de Dieu! Là-dessus, Gambèr-Aly prit une pose modeste.
--Voilà, cependant, le fils que j'ai mis au monde, moi seule! s'écria
Bibi-Djânèm en dévisageant son mari d'un air de triomphe. Embrasse-moi,
mon âme! embrasse ta mère, ma vie!
Le jeune héros n'eut pas besoin de se déranger beaucoup pour satisfaire
la tendresse de son admiratrice; la chambre était exiguë; il avança
un peu le corps et plaça son front sous les lèvres qui se tendaient
vers lui. Quant à Mirza-Hassan-Khan, il se contenta de dire avec un
sentiment vraiment pratique:
--C'est une bonne affaire!
--Que t'a donné le seigneur lieutenant? continua Bibi-Djânèm.
--Il m'a invité à déjeuner pour demain au palais et il me présentera à
Son Altesse elle-même.
--Tu vas être nommé général! prononça la mère avec conviction,
--Ou conseiller d'État! dit le père.
--Je ne détesterais pas d'être chef de la douane pour commencer,
murmura Gambèr-Aly d'une voix méditative.
Il croyait plus d'à moitié ce qu'il venait d'inventer à la minute
même, et cela provenait des lois particulières qui régissent l'optique
des esprits orientaux. Un pishkedmèt du prince, qui voulait du bien
au pauvre et intéressant Gambèr-Aly, était nécessairement un homme du
plus rare mérite, et, dès lors, comment n'eût-il pas été le favori
de son maître? Puisqu'il était le favori de son maître, il était son
véritable lieutenant, toute affaire lui était nécessairement confiée,
et, avec un tel pouvoir, était-il possible d'admettre qu'il lésinât
dans les récompenses à accumuler sur la tête de son sauveur? A la
vérité, Gambèr-Aly n'avait pas mis en déroute une bande de farouches
et terribles maraudeurs, mais pourquoi aller dire qu'il sortait de la
taverne? A qui cette indiscrétion faisais elle du bien? Ne valait-il
pas mieux revêtir toute son histoire d'un vernis honorable, puisqu'elle
devait finir, pour lui, de la façon la plus extraordinaire? D'ailleurs,
il était évident, et le pishkedmèt ne le lui avait pas caché, qu'il
avait montré un courage au dessus de tout éloge.
Ce que le père, la mère et le fils élaborèrent de rêveries dans cette
nuit heureuse ne se pourrait enregistrer. Bibi-Djânèm voyait déjà son
idole dans la robe de brocart du premier ministre et elle se passait la
fantaisie de faire bâtonner la femme du rôtisseur, qui avait dit du mal
d'elle la veille au soir. Il fallut pourtant dormir un peu. Les trois
personnages s'étendirent sur le tapis vers le matin, et, pendant trois
heures, goûtèrent, comme on dit, les douceurs du repos; mais, à l'aube,
Gambèr-Aly sauta sur ses pieds; il fit ses ablutions, débita tant bien
que mal et assez sommairement sa prière, et s'avança dans la rue en se
balançant sur les hanches, comme il convenait à un homme de sa qualité.
Arrivé devant le palais, il vit comme d'ordinaire, assis ou debout
devant la grande entrée, un nombre de soldats, de domestiques de tous
grades, de solliciteurs, de derviches et de gens enfin amenés par leurs
affaires ou leurs liaisons particulières avec les personnes de la
maison. Il se fraya chemin au milieu de la foule, étalant l'insolence
particulière aux beaux jeunes garçons, et que l'on souffre d'eux assez
aisément, et demanda au portier, d'une voix arrogante, corrigée par un
joli sourire, si son ami Assad-Oullah-Bey n'était pas à la maison?
--Le voici précisément, répondit le portier.
--Que la bonté de Votre Excellence ne diminue pas! répliqua Gambèr-Aly,
et il alla au-devant de son protecteur, qui reçut son salut de la façon
la plus amicale.
--Votre fortune est faite, dit Assad-Oullah (le Lion de Dieu).
--C'est par un effet de votre miséricorde!
--Vous méritez tout en fait de biens. Voici ce dont il s'agit. J'ai
parlé de vous au ferrash-bachi, chef des étendeurs de tapis de Son
Altesse. C'est mon ami, et un homme des plus vertueux et des plus
honorables. J'aurais tort de vanter son intégrité; tout le monde la
connaît. La justice, la vérité et le désintéressement brillent dans sa
conduite. Il consent à vous admettre parmi ses subordonnés, et, à dater
de ce jour, vous en faites partie. Naturellement, il faut que vous lui
présentiez un petit cadeau; mais il tient si peu aux biens de ce monde,
que ce sera uniquement pour lui témoigner votre respect. Vous lui
remettrez cinq tomans en or et quatre pains de sucre.
--Que le salut du Prophète soit sur lui! répliqua Gambèr-Aly un peu
déconcerté. Oserais-je vous demander quels seront mes gages dans les
fonctions illustres que je vais remplir?
--Vos gages! dit à demi-voix le Lion de Dieu, d'un ton confidentiel et
en regardant autour de lui pour s'assurer que personne ne l'écoutait,
vos gages sont de huit sahabgrans (à peu près dix francs par mois),
mais l'intendant de Son Altesse n'en paie généralement que six. Vous
lui en laissez deux pour sa peine; il vous en reste donc quatre, Vous
ne voudriez pas témoigner de l'ingratitude à votre digne chef en ne
lui en offrant pas, au moins, la moitié? Je vous connais, vous en êtes
incapable; ce serait le procédé le plus inconvenant! Nous disions donc
qu'il vous reste deux sahabgrans. Que pouvez-vous en faire, si ce n'est
d'en régaler le naybèferrash, le chef de votre escouade, pour vous en
faire un ami sûr et dévoué, car, ne vous y trompez pas! sous des formes
un peu abruptes, c'est un cœur d'or!
--Puisse le ciel le combler de ses bénédictions! répartit Gambèr-Aly
devenu fort triste; mais que me restera-t-il, à moi?
--Je vais vous le dire, mon enfant, reprit le Lion de Dieu, de l'air
grave et composé qui seyait si bien à sa haute expérience et à son
immense barbe. Chaque fois que vous irez porter un cadeau à quelqu'un
de la part du prince ou de vos supérieurs, naturellement, vous recevrez
une récompense des personnes honorées de pareilles faveurs, et d'autant
plus que vous êtes fort gentil, mon enfant! Il faudra, sans doute,
que vous partagiez ce que vous aurez accepté avec vos camarades; mais
vous n'êtes pas obligé de leur dire exactement ce qu'on aura mis dans
vos poches; il y a là-dessus des petites réserves à faire que vous
apprendrez bien promptement. Ensuite, quand vous serez chargé de donner
la bastonnade à quelqu'un, il est d'usage que le patient offre une
bagatelle aux exécuteurs, afin qu'ils frappent moins fort ou même tout
à fait à côté. Vous aurez là encore un peu d'habitude à acquérir.
Ce genre d'adresse innocente vient promptement, surtout à un garçon
d'esprit comme vous. Comme je ne doute pas que vos chefs n'en arrivent
promptement à vous estimer, on vous donnera quelque commission pour
aller recueillir les taxes dans les villages. C'est affaire à vous
d'accorder vos intérêts avec ceux des paysans qui ne veulent jamais
payer, de l'État qui veut toujours recevoir, du prince qui se fâcherait
s'il avait les mains vides. Croyez-moi, ceci est une mine d'or! Enfin,
mille occasions, mille circonstances, mille rencontres se présenteront
où je ne doute pas un seul instant que vous ne fassiez des merveilles;
et, pour moi, je serai vraiment heureux d'avoir pu contribuer à vous
mettre dans une bonne position en ce monde.
Gambèr-Aly saisit le côté séduisant du tableau si complaisamment
détaillé sous ses yeux, et il fut charmé de tant de perfections
brillantes. Un seul point l'inquiétait:
--Excellence, dit-il d'une voix émue, que toutes les félicités vous
récompensent pour le bien que vous faites à un pauvre orphelin sans
appui! Mais, ne possédant rien au monde que mon respect pour vous,
comment pourrais-je donner cinq tomans et quatre pains de sucre au
vénérable Ferrash-Bachi?
--Bien simplement, repartit le Lion de Dieu. Il est si bon qu'il sait
attendre. Vous lui ferez la petite offrande sur vos premiers profits.
--En ce cas, j'accepte avec bonheur votre proposition, s'écria
Gambèr-Aly, au comble de la joie.
--Je vais vous présenter à l'instant, et vous entrerez en fonctions
aujourd'hui même.
Le pishkhedmèt, tournant alors sur ses talons, emmena son jeune
acolyte à travers la foule et le fit pénétrer dans la cour. C'était
un grand espace vide entouré de constructions basses exécutées en
briques séchées au soleil, de couleur grise, relevées aux angles de
cordons de briques cuites au four et dont les tons rouges donnaient à
l'ensemble assez d'éclat. Ici et là, des mosaïques de faïence bleue,
ornées de fleurs et d'arabesques, relevaient le tout. Par malheur
une partie des arcades étaient écroulées, d'autres ébréchées, mais
les ruines sont l'essentiel de toute ordonnance asiatique. Au milieu
du préau s'étalaient une douzaine de canons avec ou sans affûts, et
des artilleurs étaient assis ou couchés à l'entour; des djelodârs
ou écuyers tenaient des chevaux, dont les croupes satinées étaient
en partie couvertes de housses à fonds cramoisis et à broderies
bigarrées; ici, un groupe de ferrashs se promenait, la baguette à la
main, pour maintenir un bon ordre qui n'existait pas; plus loin des
soldats faisaient cuire leur repas dans des marmites; des officiers
traversaient la cour d'un air insolent, doux ou poli, suivant qu'ils se
souciaient des regards attachés sur eux. On saluait celui-ci; celui-là,
au contraire, s'inclinait respectueusement devant un plus puissant;
c'était le train du monde, dans tous les royaumes de la terre,
seulement avec une complète naïveté.
De la grande cour, Assad-Oullah, suivi de sa recrue, ébloui par tant
de magnificence, pénétra dans un autre enclos, un peu moins vaste,
dont le milieu était occupé par un bassin carré rempli d'eau; les
ondes se teignaient agréablement des reflets azurés du revêtement,
formé par de grandes tuiles émaillées d'un bleu admirable. Sur les
marges de ce bassin, s'élevaient d'immenses platanes, dont les troncs
disparaissaient sous les enlacements touffus et plantureux de rosiers
gigantesques couverts de fleurs fraîches et multipliées. En face de
l'entrée basse et étroite par où les deux amis avaient pénétré, une
salle très haute, qu'un Européen aurait prise pour la scène d'un
théâtre, car elle était absolument ouverte par-devant et reposait
sur deux minces colonnes peintes et dorées, montrait, pareil à une
toile de fond et à des portants de coulisses, le plus attrayant, le
plus séduisant mélange de peintures, de dorures et de glaces. De
riches tapis couvraient le sol élevé, à six pieds environ au-dessus
du niveau de la cour, et, là, appuyé sur des coussins, Son Altesse
le Prince-Gouverneur, lui-même, daignait déjeuner d'un énorme plat
de pilau et d'une douzaine de mets contenus dans des porcelaines,
entouré de plusieurs seigneurs d'une belle mine et de ses principaux
domestiques.
Des trois côtés de la cour que n'occupait pas le salon, deux étaient
en décombres, le troisième présentait une rangée de chambres assez
habitables.
Gambèr-Aly se sentit très intimidé de se trouver, en propre personne,
dans un lieu si auguste, et, en même temps, il se trouva grand comme
le monde, rien que pour avoir eu l'heureuse fortune d'y pénétrer.
Désormais, il lui sembla qu'il n'avait plus d'égaux sur cette terre,
puisqu'il appartenait à un parangon d'autorité qui, sans que personne
y trouvât à redire, pouvait le faire mettre en tout petits morceaux.
Avant d'être entré dans cette royale demeure, il était parfaitement
libre de sa personne, et jamais le Prince-Gouverneur, ignorant son
existence, n'eût pu aller le chercher. Désormais, devenu «nooukèr»,
domestique, il faisait partie de la classe heureuse qui comprend le
dernier marmiton et le premier ministre, et il pouvait avoir la
joie d'entendre le Prince s'écrier, avant un quart d'heure: «Qu'on
mette Gambèr-Aly sous le bâton!» Ce qui signifierait évidemment que
Gambèr-Aly n'était pas le premier venu, comme son triste père, puisque
le Prince voulait bien condescendre à s'occuper de lui.
Pendant qu'il s'abandonnait à ces réflexions présomptueuses,
Assad-Oullah lui dit en le poussant du coude:
--Voila le Ferrash-Bachi! N'ayez pas peur, mon enfant!
La recommandation n'était pas de trop. Le chef des étendeurs de tapis
du Prince-Gouverneur de Shyraz possédait une mine assez rébarbative; la
moitié de son nez était mangée par la maladie qu'on nomme le bouton;
ses moustaches noires, pointues, s'étendaient à un demi-pied à droite
et à gauche de ce nez en ruines; ses yeux brillaient sombres sous
d'épais sourcils, et sa démarche paraissait imposante. Il se drapait
dans une magnifique robe de laine du Kerman, portait un djubbèh ou
manteau de drap russe richement galonné, et la peau d'agneau de son
bonnet était si fine que, à la voir seulement, on pouvait en calculer
le prix à huit tomans pour le moins, ce qui, d'après les calculs de
l'Occident, ne faisait pas loin d'une centaine de francs.