pas payé autant que lui?
Cependant, il se sentit entraîné par les paroles de son maître. Son
cœur se ranima et bondit. Il espéra de son côté. Il touchait à un
des buts de sa vie. Un instant, il oublia l'autre.
--Allons! s'écria-t-il avec énergie, marchons! Je vous suis! Je suis
prêt!
--Tu n'as pas peur? murmura le derviche.
--De rien au monde! répartit Kassem. En vérité, la vie était de toutes
les choses celle à laquelle il tenait le moins.
Le derviche se leva et marcha dans la grotte. Kassem le suivait. Ils
s'enfoncèrent dans les profondeurs de la terre. Bientôt la clarté du
jour les abandonna. Ils s'avancèrent dans le crépuscule, puis bientôt
dans les ténèbres. Ils ne prononçaient un mot ni l'un ni l'autre.
Au bout de quelque temps, Kassem sentit, sous ses mains portées en
avant, la roche vive, et il s'aperçut que le derviche la tâtait de ses
doigts. Autour d'eux, s'accumulaient des blocs de pierre jetés là par
des éboulements souterrains et qu'ils avaient escaladés. Le derviche
soupirait profondément, prenait haleine et recommençait à soupirer.
Kassem se rendit compte que son maître cherchait à déranger les
roches. Tout à coup, il se sentit pris fortement par le poignet, et le
derviche, le traînant violemment en arrière, le ramena dans un endroit
où passait une bande de jour.
--Il y a quelque chose en toi, s'écria-t-il, qui nous empêche de
réussir! Je le vois maintenant, je le sais, j'en suis sûr! Tu es
honnête, tu es dévoué, tu es bon et fidèle! Mais il y a quelque chose!
Je ne sais quoi! Tu n'es pas tout entier à l'œuvre sainte! Parle!
avoue!
---C'est vrai, répondit Kassem en tremblant, c'est vrai; pardonnez-moi.
Je ne suis pas tel que je devrais.
---Qu'y a-t-il? s'écria le derviche en serrant les dents; ne me cache
rien mon fils, il faut que je sache tout pour y porter remède. N'aie
pas peur, parle!
Kassem hésita un moment. Il était devenu tout pâle. Il comprenait qu'il
ne fallait pas hésiter. Il n'était pas là en présence du monde, mais en
présence d'un redoutable infini.
--J'aime, dit-il.
--Quoi?
--Amynèh!
--Ah! malheureux!
L'Indien se tordit les marcs et resta comme absorbé dans une douleur
qui ne trouvait pas de paroles. Enfin, il fit un effort,
--Tu ne saurais me servir à grand'chose, dit-il. Ton bon vouloir est
paralysé. Il faut ici une âme libre; la tienne ne l'est pas. Cependant,
tu es bien pur de tout mal; tu étais celui qu'il me fallait.... Tu
peux encore quelque chose.... Moi, je ne reculerai pas.... J'aurai
tout ... j'aurai ce que je veux!... Mais à quel prix!... Pour toi, tu
n'auras rien! Rien! Entends-tu?... Ce n'est pas ma faute! ce n'est
pas la tienne! Ah! une femme!... une femme!... Maudites soient les
femmes! C'est la ruine! C'est le fléau irrésistible! c'est la perte!...
Marchons, pourtant, retournons! dans un quart d'heure, il serait trop
tard!
Comme il achevait ces derniers mots, une voix s'écria à l'entrée de la
caverne:
--Viens, Kassem, viens!
Kassem frissonna de tous ses membres. Il lui sembla reconnaître cette
voix. Mais l'Indien le saisit avec force, et l'entraînant moitié
contraint, lui cria:
--N'écoute pas, ou tout est perdu!
La voix se fit entendre de nouveau.
--Viens, Kassem, viens!
Kassem devint comme fou. Il reconnaissait tout à fait la voix; mais
son vieux maître l'entraînait toujours et lui criait:
--Ne te retourne pas! n'écoute pas! Suis-moi! Je sais que je vais
mourir! Mais, au moins, au moins, qu'en mourant, je trouve!
Kassem se laissait emporter. Il allait, il était traîné, mais il ne
résistait pas. Son affection pour son maître, une curiosité fébrile,
furieuse, le dominait. Il savait qui l'appelait: il n'avait plus
d'autre volonté que de courir au devant du terrible mystère. Tout
à coup, il se trouva contre la roche, à l'endroit même où quelques
instants auparavant ses mains avaient touché.
--Mets-toi là, dit l'Indien en le poussant dans le fond d'une sorte
d'anfractuosité; là! là! Bien!... Tu risques moins, et maintenant, je
le sais, je le sens, je vais tout savoir!
Kassem l'entendit de nouveau gémir, pousser, tirer, frapper; et, en
même temps, ses cheveux se dressèrent d'horreur, car le derviche
prononçait, dans une langue absolument inconnue, des formules
gutturales dont la puissance était certainement irrésistible. Soudain
un fracas épouvantable se fit entendre dans la grotte; Kassem sentit
les pierres s'agiter, la terre vaciller sous ses pieds, les rochers
glissèrent sous ses mains, la lumière entra de toutes parts; un
éboulement épouvantable venait d'ouvrir la voûte; il regarda, il ne vit
plus le derviche, et, à la place où ce sage et tout-puissant magicien
avait dû être un instant auparavant, s'élevait un amoncellement de
débris énormes que toutes les forces humaines eussent été impuissantes
à soulever de leur place; mais, à l'entrée de la caverne, désormais
inondée de la lumière du jour, Kassem vit Amynèh pâle, pantelante
et qui lui tendait les bras. Il courut à elle, il l'embrassa, il
la contempla; c'était bien elle. Elle n'avait pas eu le courage de
l'attendre. Elle avait marché après lui, elle l'avait suivi; elle le
retrouvait, elle le garda.
III
HISTOIRE DE GAMBÈR-ALY
PERSE
Il y avait, à Shyraz, un peintre appelé Mirza-Hassan, et on ajoutait
_Khan_, non pas qu'il fût, le moins du monde, décoré d'un titre de
noblesse; seulement sa famille avait jugé à propos de lui conférer le
khanat dès sa naissance; c'est une précaution souvent usitée, car il
est agréable de passer pour un homme distingué; et si, par hasard, le
roi oubliait à perpétuité de vous accorder une qualification à tout le
moins élégante, où est le mal de la prendre? Mirza-Hassan s'appelait
donc Mirza-Hassan-Khan, gros comme le bras, et quand on lui parlait,
on l'apostrophait toujours ainsi: «Comment vous portez-vous, Khan?» Ce
qu'il recevait sans sourciller.
Malheureusement sa situation de fortune n'était pas propre à soutenir
son rang. Il habitait une maison modeste, pour ne pas dire misérable,
dans une des ruelles avoisinant le Bazar de l'Emir, encore debout en
ce temps-là, n'ayant pas été secoué par les tremblements de terre.
Cette demeure, où l'on entrait par une porte basse, percée dans un
mur sans fenêtres ni lucarnes, consistait en une cour carrée de huit
mètres de côté, avec un bassin d'eau au centre et un pauvre diable de
palmier dans un coin. Le palmier ressemblait à un plumeau en détresse
et l'eau du bassin croupissait. Deux chambres en ruines n'avaient plus
de toitures; une troisième restait à moitié couverte; la quatrième
tenait bon. Le peintre y avait établi son Enderoun, c'est-à-dire
l'appartement de sa femme, Bibi-Djânèm (Mme Mon Cœur), et il
recevait ses amis dans l'autre pièce, où l'on jouissait de l'avantage
d'être moitié à l'ombre et moitié au soleil puisqu'il ne restait qu'un
fragment de plafond. Du reste, Mirza-Hassan-Khan vivait en parfaite
intelligence avec Bibi-Djânèm, toutes les fois que celle-ci n'était
pas contrariée. Mais si, par hasard, elle avait à se plaindre d'une
voisine, si on lui avait tenu au bain, où elle passait six à huit
heures le mercredi, quelque propos douteux quant aux mœurs ou aux
allures de son époux, alors, il faut l'avouer, les coups pleuvaient sur
les oreilles du coupable. Aucune dame de Shyraz, ni même de toute la
province de Fars, ne pouvait prétendre à manier cette arme dangereuse,
la pantoufle, aussi adroitement que Bibi-Djânèm, passée maîtresse en
ce genre d'escrime. Elle vous saisissait l'instrument terrible par
la pointe, et, avec une adresse merveilleuse, assénait, de-ci de-là,
le talon ferré sur la tête, sur la figure, sur les mains de son
malheureux conjoint! Rien que d'y penser donne le frisson; mais encore
une fois, c'était un ménage heureux; de pareilles catastrophes ne se
renouvelaient guère plus souvent que deux fois par semaine, et, le
reste du temps, on fumait ensemble le kalyan, on prenait du thé bien
sucré dans de la porcelaine anglaise, et on chantait les chansons du
Bazar en s'accompagnant avec le kémantjeh.
Mirza-Hassan-Khan se plaignait, non sans raison, de la dureté des temps
qui, le plus souvent, l'obligeait à tenir engagée la majeure partie
de ses effets 'et quelquefois ceux de sa femme. Mais, à moins de se
résigner à cet ennui, il n'aurait jamais fallu songer à se régaler
de confitures, de pâtisseries, de vin de Shyraz et de raki, ce qui
n'était pas probable. On se résignait donc. On empruntait à ses amis,
aux marchands, aux Juifs, et comme c'était une opération toujours
difficile, attendu que le Khan jouissait d'un faible crédit, on livrait
des habits, des tapis, des coffres, ce qu'on avait. Lorsque le bonheur
venait à sourire et laissait tomber quelque pièce de monnaie dans
les mains du ménage, on appliquait un système financier très sage:
on s'amusait avec un tiers de l'argent; avec l'autre, on spéculait;
avec le troisième, on dégageait quelque objet regretté ou bien on
amortissait la dette publique. Cette dernière combinaison était rare.
Il ne faut pas chercher loin les causes d'une situation si triste: des
gens moroses et inquiets prétendaient les trouver dans le désordre et
l'imprévoyance chronique des époux. Pure calomnie! L'unique raison,
c'était l'indifférence coupable des contemporains pour les gens de
naissance et de talent. L'art était dans le marasme, il faut tout
dire, et ce marasme tombait droit sur Mirza-Hassan-Khan et sa femme
Bibi-Djânèm. Les kalemdans ou encriers peints se vendaient mal; les
coffrets étaient peu demandés; des concurrents déloyaux et sans le
moindre mérite fabriquaient des dessous de miroirs dont ils auraient
dû rougir, et n'avaient pas plus de honte de les abandonner à vil
prix; enfin les reliures de livres passaient de mode. Le peintre,
quand il arrêtait sa pensée sur ce déplorable sujet, débordait en
paroles amères. Il se considérait comme la dernière et la plus pure
gloire de l'école de Shyraz, dont les principes hardiment coloristes
lui semblaient supérieurs aux élégantes manières des artistes
Ispahanys, et il ne se lassait pas de le proclamer. Personne, à son
gré, ne l'égalait ... comment! ne l'égalait, ne l'approchait dans la
représentation vivante des oiseaux; on eût pu cueillir ses iris et ses
roses, manger ses noisettes, et quand il se mêlait de représenter des
figures, il se surpassait lui-même! Sans aucun doute, si ce fameux
Européen qui a composé autrefois une image d'Hezrêt-è-Mériêm (Son
Altesse la Vierge Marie), tenant sur ses genoux le prophète Issa dans
sa petite enfance (la bénédiction de Dieu soit sur lui et le salut!),
avait pu contempler la manière dont il le copiait, comme il rendait le
nez d'Hezrêt-è-Mériêm et la jambe du bambin, et, surtout, surtout le
dossier de la chaise, ce fameux Européen, dis-je, se serait jeté aux
pieds de Mirza-Hassan-Khan et lui aurait dit: «Quel chien suis-je donc
pour baiser la poussière de tes souliers?»
Cette opinion, sans doute juste, que Mirza-Hassan-Khan avait de sa
valeur personnelle ne lui appartenait pas exclusivement, circonstance
bien flatteuse et qu'il aimait à relever. Si les gens grossiers, les
marchands, les artisans, les chalands de rencontre lui payaient mal
ses ouvrages et l'insultaient en en discutant le prix, il était
dédommagé par les suffrages des hommes éclairés et dignes de respect.
Son Altesse Royale le prince gouverneur l'honorait de temps en temps
d'une commande; le chef de la religion, lui-même, l'Imam-Djumè de
Shyraz, ce vénérable pontife, ce saint, ce majestueux, cet auguste
personnage, et le Vizir du prince et encore le chef des Coureurs, ne
consentaient pas à recevoir dans leurs nobles poches un encrier qui ne
fût pas de sa fabrique. Se pourrait-il concevoir rien de plus propre
à donner une idée exacte de l'habileté, du génie même déployé par ce
peintre hors ligne qui avait le bonheur de s'appeler Mirza-Hassan-Khan!
C'était pourtant dommage; tant d'illustres protecteurs de l'art
croyaient faire assez pour leur grand homme en acceptant ses œuvres,
et oubliaient toujours de le payer, et il était assez simple pour ne
pas le leur rappeler. Il se contentait d'en gémir et de parer de son
mieux les coups de pantoufle arrivant à chaque déconvenue de ce genre,
car Bibi-Djânèm ne manquait pas d'attribuer tout ce qui, au monde, se
produisait de fâcheux, à la bêtise, à l'ineptie ou à la légèreté de son
cher époux.
Ce couple avait un fils, déjà assez grand, et qui promettait de
devenir un fort joli garçon. Sa mère en raffolait; elle l'avait appelé
Gambèr-Aly. Mirza-Hassan-Khan avait proposé de le doter de son titre,
devenu héréditaire, mais Bibi-Djânèm s'y était opposée avec force, et
parlant avec son mari comme elle en avait l'habitude:
--Nigaud! lui avait-elle dit, laisse-moi en repos et ne me fatigue pas
les oreilles de tes sottises! N'es-tu pas le fils, le propre fils de
Djafèr, le marmiton, et existe-t-il quelqu'un qui l'ignore? D'ailleurs
à quoi t'a-t-il servi de t'intituler comme tu fais? On se moque de
toi et tu n'en gagnes pas plus d'argent! Non! mon fils n'a pas besoin
de ces absurdités! Il a de meilleurs moyens de faire fortune. Quand
j'étais grosse de lui, j'ai accompli à son intention un pèlerinage à
l'Imam-Zadèh-Kassèm, et cette dévotion ne manque jamais son effet;
quand il est né, je m'étais pourvue à l'avance d'un astrologue ...
moi, entends-tu, et non pas toi, mauvais père! car tu ne songes jamais
à rien d'utile! je m'étais précautionnée, dis-je, d'un astrologue
excellent: je lui ai donné deux sahabgrans (trois francs). Il m'a bien
promis que Gambèr-Aly, s'il plaît à Dieu, deviendrait premier ministre!
Il le deviendra, j'en suis certaine, car aussitôt j'ai cousu à son cou
un petit sac contenant des grains bleus pour lui porter bonheur, et des
grains rouges pour lui donner du courage; je lui ai mis aux deux bras
des boîtes à talismans où sont renfermés des versets du livre de Dieu
qui le préserveront de tous malheurs. Inshallah! inshallah! inshallah!
--Inshallah! avait répondu Mirza-Hassan d'une voix profonde et avec
docilité.
Et voilà comme Gambèr-Aly fut lancé dans l'existence par les soins
d'une mère prudente. Pourvu, comme il l'était, de toutes les
sauvegardes nécessaires, la raison voulait qu'on lui accordât une
honnête liberté. Il put donc, à son gré, jusqu'à l'âge de sept ans,
se promener tout nu, dans son quartier, avec ses jeunes compagnons et
ses jeunes compagnes. Il devint de bonne heure la terreur des épiciers
et des marchands de comestibles, dont il savait à merveille détourner
les dattes, les concombres et quelquefois même les brochettes de
viande rôtie. Quand on l'attrapait, on l'injuriait, ce qui lui était
parfaitement égal, et quelquefois on le battait, mais pas souvent,
parce qu'on craignait sa mère. Elle était, en ces occasions, comme
une lionne et plus terrible encore. A peine le petit Gambèr-Aly se
réfugiait-il auprès d'elle, noyé dans ses larmes, en se frottant d'une
main les parties offensées par l'irascible marchand et s'essuyant de
l'autre les yeux et le nez, à peine la matrone avait-elle réussi à
saisir, a travers les sanglots et les cris, le nom du coupable, qu'elle
ne perdait pas une minute; elle ajustait son voile et se précipitait
hors de sa porte, comme une trombe, secouant les bras en l'air et
poussant ce cri:
--Musulmanes! on égorge nos enfants!
A cet appel, cinq à six commères qui, mues par un esprit belliqueux,
étaient accoutumées à lui servir d'auxiliaires dans les expéditions de
cette sorte, accouraient du fond de leurs demeures et la suivaient en
hurlant et en gesticulant comme elle; en route, on se recrutait, on
arrivait en force devant la boutique du coupable. Le scélérat voulait
s'expliquer, on ne l'écoutait pas, on faisait main basse sur tout. Les
désœuvrés du bazar s'empressaient de se mêler à l'action; les gens
de la police se jetaient dans la bagarre et cherchaient vainement à
rétablir l'ordre à coups de pieds et de gaules. Ce qui pouvait arriver
de plus heureux au marchand, c'était de ne pas être mis en prison;
car, une amende, il finissait toujours par la payer, s'étant permis de
troubler la paix publique.
Insensiblement, Gambèr-Aly arriva à ce jour solennel où sa mère,
interrompant ses ébats, lui passa un shalwàr ou pantalon, lui mit un
koulidjêh ou tunique, une ceinture et un bonnet, et l'envoya à l'école.
Il faut bien que tout le monde passe par là; Gambèr-Aly le savait et
se résigna. D'abord, il fréquenta l'établissement d'instruction de
Moulla-Salèh, dont la boutique était située entre celle d'un boucher
et celle d'un tailleur. Une quinzaine d'élèves, filles et garçons, se
tenaient là, pressés avec le maître comme des oranges dans un panier,
car l'espace était à peine de quelques pieds. On apprenait à lire et
à réciter des prières, et, du matin au soir, les environs étaient
ahuris par la psalmodie de la bande étudiante. Gambèr-Aly ne resta
pas longtemps chez Moulla-Salèh, parce que cet illustre professeur
ayant été conducteur de mulets de caravane, avant de se consacrer à
l'enseignement public, avait la mauvaise habitude de taper très fort
sur ses élèves, quand ils se laissaient aller à des espiègleries à
l'égard des passants, au lieu de donner toute leur attention à ses
doctes avis. Gambèr-Aly se plaignit à sa mère, qui fit une irruption
chez le professeur, lui jeta à la tête les trois sous qu'elle lui
devait pour le mois échu et lui déclara net qu'il ne verrait plus son
fils.
Au sortir de cette école, le petit bonhomme passa sur l'établi de
Moulla-Iousèf, où il étudia six mois; après ce temps, l'école ferma,
attendu que le maître se fit droguiste et abandonna le turban blanc
de la science pour le bonnet de peau de la vie civile. Le troisième
instituteur de Gambèr-Aly fut un ancien mousquetaire d'un ancien
gouverneur dont la tradition ne savait plus qu'un trait, c'était
d'avoir eu le cou coupé. Moulla-Iousèf, quand il parlait de ce patron,
assurait d'un air convaincu que le juge n'avait pas prévariqué. Pour
lui, il était doux, aimait les enfants, ne les battait pas, vantait
leurs progrès et recevait, outre son salaire régulier, beaucoup de
petits cadeaux des mères, enchantées de ses façons d'être; sa maison
voyait affluer les gâteaux au miel, les pâtisseries en farine crue
pétrie dans la graisse de mouton et saupoudrées de sucre, sans compter
les fruits confits et le raki.
A seize ans, Gambèr-Aly avait terminé son éducation. Il lisait,
écrivait, calculait; il connaissait par cœur toutes les prières
légales, pouvait même chanter les ménadjâts, savait un peu d'arabe,
récitait d'une voix très agréable quelques poésies lyriques et des
fragments d'épopée, et aimait sincèrement ses parents. Il éprouvait une
envie folle de courir les aventures et de s'amuser à tout prix, sauf au
prix de sa peau, car il était extrêmement poltron.
Cette qualité ne l'empêcha pas, non plus que la plupart de ses
condisciples entrés en même temps que lui dans le monde, de prendre
les façons, les allures, le débraillé, qui, en Perse, caractérisent
ce qu'on nomme en Andalousie les majos, c'est-à-dire les jeunes gens
élégants de la basse classe. Il eut de larges pantalons de coton bleu,
fort sales, une tunique de feutre gris à doubles manches tombantes, la
chemise ouverte et laissant sa poitrine libre, le bonnet sur l'oreille,
le gâma ou sabre large et pointu à deux tranchants, tombant sur le
devant de sa ceinture et servant d'appui à sa main droite, tandis que
de la gauche il tenait une fleur, quelquefois placée dans sa bouche.
Cette allure de fanfaron lui seyait à merveille. Il avait des cheveux
bouclés d'un noir admirable, des yeux peints de kohol, aussi beaux que
ceux d'une femme, une taille de cyprès, et, dans tous ses mouvements,
de la grâce à revendre.
Dans cette jeunesse et cet équipage, il fréquentait les taverniers
arméniens; il y trouvait, sans doute, peu de musulmans rigides, mais,
en revanche, beaucoup d'étourneaux de son espèce, des vagabonds
dangereux, de ceux que l'on appelle loûtys ou dépenaillés, et qui
regardent aussi peu à donner un coup de couteau pour passer leur
colère qu'à se verser un verre de vin; en un mot, il voyait fort
mauvaise compagnie; ce qui, pour beaucoup de gens d'humeur joviale,
équivaut à s'amuser parfaitement.
Où se procurait-il l'argent indispensable à cette existence délicieuse?
C'est ce que, pour bien des raisons, on aurait tort de rechercher de
près, et cette façon de s'établir des rentes aurait pu le conduire où
il n'avait pas envie d'aller, si sa destinée, dirigée ou prévue par
l'habileté de l'astrologue, n'avait tracé assez promptement la ligne
qu'il devait suivre, et cet événement arriva un des premiers jours de
la pleine lune de Shâban. Vers quatre heures, après la prière du soir,
il s'était rendu dans un bon petit cabaret assez peu éloigné du tombeau
où dort le poète Hafyz.
Il y avait là belle assemblée: deux Kurdes de mauvaise mine; un
moulla, de ceux qui vendent des contrats de mariage pour des termes
de deux jours, vingt-quatre heures et au-dessous, manière de morale
peu approuvée par la partie pédante du clergé; quatre muletiers,
forts gaillards, que l'aspect des Kurdes n'intimidait nullement; deux
petits jeunes gens, les pareils de Gambèr-Aly; un énorme toptjy ou
artilleur, originaire du Khorassan, long à n'en plus finir, mais large
à proportion, ce qui rétablissait l'équilibre; plus un pishkedmèt
ou valet de chambre du prince-gouverneur, venu là en contrebande.
L'Arménien, hôte du logis, étendit une peau de bœuf sur le tapis, et
apporta successivement des amandes grillées, ce qui excite à boire, du
fromage blanc, du pain et des brochettes de kébab ou filet de mouton
rôti entre des fragments de graisse et des feuilles de laurier, le
nec plus ultra de la délicatesse. Au milieu de ces bagatelles furent
placés solennellement une douzaine de ces baggalys ou flacons de verre
aplatis, que les buveurs timorés peuvent aisément cacher sous leurs
bras, et emporter au logis sans que personne s'en aperçoive et qui ne
contiennent rien moins que du vin ou de l'eau-de-vie. On but assez
tranquillement pendant deux heures. Les propos étaient agréables,
tels qu'on devait les attendre de gens aussi distingués. On venait
d'apporter des chandelles et de les mettre sur la nappe avec un nouveau
train de bouteilles quand le moulla interrompit un des deux Kurdes qui,
à tue-tête et du fond de son nez, chantait un air lamentable, et fit la
proposition que voici:
--Excellences, puisque les miroirs de mes yeux ont le bonheur insigne
de refléter aujourd'hui tant de physionomies avenantes, il me vient
l'idée de présenter une offre qui sera sans doute accueillie avec
indulgence par quelqu'un des illustres membres de la société.
--L'excès de la bonté de Votre Excellence me transporte, répondit un
des muletiers, qui avait encore un certain sang-froid, mais dodelinait
de la tête d'une manière à donner le vertige; tout ce que vous allez
nous ordonner est précisément ce que nous allons faire.
--Que votre indulgence ne diminue pas! repartit le moulla. Je
connais une jeune personne; elle désire se marier avec un homme de
considération, et je lui ai promis de lui découvrir un époux digne
d'elle. A vous parler en toute confiance, comme on le doit avec des
amis éprouvés, et pour ne rien vous dissimuler de la vérité la plus
exacte, la dame en question est d'une beauté à faire pâlir les rayons
du soleil et à désespérer la lune elle-même! Les plus scintillantes
étoiles sont des cailloux sans lustre auprès du diamant de ses yeux! Sa
taille est comme un rameau de saule, et quand elle appuie son pied sur
la terre, la terre dit merci et se pâme d'amour!
Cette description, qui rendait pourtant un compte assez avantageux de
l'amie du moulla, ne produisit que peu d'effet, et si peu qu'un des
loùtys se mit à chanter avec un tremblement de voix qui ressemblait à
un gargarisme:
«Le premier ministre est un âne et le roi ne vaut pas mieux!»
C'était le début d'une chanson nouvellement importée de Téhéran. Le
moulla ne se laissa pas détourner de son idée et continua d'une voix
larmoyante qui luttait avec avantage contre le chevrotement nasal de
son camarade: