sien. Au moment de quitter sa femme, sa maison, ses habitudes, son
bonheur, son amour, l'enthousiasme avait baissé. La résolution restait,
parce qu'il ne pouvait l'arracher ni de son imagination ni de sa
volonté; mais elle était voilée de noir, et le cœur s'en donnait
tant et plus de se tordre, de se plaindre, de gémir, de réclamer:
enfin, pour bien dire, Kassem était très malheureux, comme on l'est,
quand, placé entre le devoir et la passion, on se croit entraîné par
le devoir. Il importe peu de rechercher ce que peut valoir toujours ce
dernier mot. Kassem admettait que son devoir était de chercher et de
rejoindre le magicien. Il lui fallait se soumettre.
Avec ce sentiment si fin, si tendre, si divin qui appartient, en tous
pays, aux femmes, quand elles aiment et qui seul suffirait à en faire
les êtres vraiment célestes de la création, Amynèh comprit la lutte qui
se soutenait dans l'âme de son mari, et, instinctivement, évita ce qui
pouvait la rendre plus difficile et plus cruelle pour le patient.
--Peut-être, se dit-elle en elle-même, pourrais-je réussir à le
garder auprès de moi huit jours, un mois au plus! Mais comme il
souffrirait!... Et à la fin?... Quoi? il voudrait encore s'en aller!...
Elle cesse de combattre et se montre résignée. Elle dit seulement:
--Tu reviendras?
--Oui! oui! je reviendrai ... je te le jure, Amynèh! Comment ne
reviendrais-je pas? Sois sûre que, si tu ne devais plus me revoir,
c'est qu'alors....
Elle lui mit la main sur la bouche.
--Je te reverrai, dit la meilleure des femmes en affermissant sa voix.
Assurément, je te reverrai! Pense à moi, n'est-ce pas?
--Oui, j'y penserai ... j'y penserai souvent!... Non! Tiens! j'y
penserai toujours! O Amynèh! mon Amynèh! ma chérie! Comment veux-tu
que je fasse pour ne pas penser toujours à toi? Songe donc à ce que tu
es pour moi!... Est-ce que je le savais bien jusqu'à ce moment?... Je
n'avais jamais songé que je pouvais te perdre.... Te perdre.... Est-ce
que je te perdrai?
--Non! tu ne me perdras pas. Je serai là, tranquille, chez ta sœur.
J'aurai beaucoup de patience ... j'aurai beaucoup de courage.... Je
suis sûre qu'il ne t'arrivera rien, Kassem! Mets encore une fois ta
tête sur mes genoux.
C'est ainsi que la nuit se passa entre le désespoir le plus poignant
et les caresses les plus tendres, l'un consolant l'autre, et le plus
souvent c'était Amynèh qui relevait la tête courageusement sous le
mauvais traitement que leur infligeait le sort.
Quand le jour parut, ce fut elle qui appela les domestiques et leur
ordonna de lever les tapis, d'enfermer toutes choses dans les coffres,
de vider la maison; elle envoya chercher des mulets et on transporta
le ménage chez Zemroud-Khanoum. Les gens du quartier, mis en éveil par
le mouvement, étaient sortis de leurs maisons comme une fourmilière;
ils se tenaient, qui sur le pas de sa porte, qui dans la rue ou assis
sur quelques auvents de boutique, sans compter ceux qui étaient montés
sur leurs terrasses. Il y avait foule. Amynèh, quand elle vit qu'il ne
restait rien au logis et que les quatre murs de chaque chambre étaient
nus, s'enveloppa dans ses voiles et partit. Kassem la suivit, puis
revint au bout d'une heure. Il était seul avec le petit esclave nègre.
On l'attendit encore un peu. Alors l'esclave vint allumer un grand feu
au milieu de la place la plus vaste du quartier, et, quand le bûcher
flamba tout haut, Kassem parut dans la rue à son tour.
Il avait la tête et le buste nus, les pieds et les jambes nus et ne
portait qu'un caleçon de toile blanche. Il tenait à la main les habits
qu'il avait mis la veille, pantalon de soie rouge, koulydjèh de drap
d'Allemagne gris, passementé de noir, djubetz de laine de Verman rouge
à fleurs, et bonnet de peau d'agneau très fine. Il marcha vers le
bûcher; il y déposa tous ces vêtements qui furent consumés sous ses
yeux. Il faisait ainsi vœu de pauvreté et d'ascétisme. La multitude
le regardait faire; elle était très émue. On l'aimait. Quoi d'étonnant?
On l'avait connu tout petit; il était jeune, il était beau; jusque-là il
avait toujours été heureux et s'était montré obligeant pour les uns,
très charitable pour les autres. Les femmes pleuraient; quelques-unes
criaient, agitant leurs bras et disant: Quel malheur! Quel malheur!
Au fond, on était profondément édifié. Aux yeux de ceux à qui les
domestiques avaient expliqué l'affaire, Kassem était l'esclave dévoué
de la science et du renoncement, et rien ne semblait plus beau.
Quand le sacrifice fut fini, le nouveau derviche s'écria d'une voix
stridente, à la façon de ses confrères:
--«Hou!»
C'est-à-dire: «Lui!» l'Etre par excellence, celui qui contient en
son sein et y réserve tout ce qui est vivant, Dieu. Les bénédictions
éclatèrent:
--Que Dieu le garde! Que les saints Imams veillent sur lui! Oh! Dieu!
oh! Dieu! Conservez-le! Que tous les prophètes l'accompagnent!
Kassem remercia d'un signe de tête et sortit de la place. Au moment
où il atteignait la rue qui menait hors de la ville, un vieux bakkal
ou épicier lui tendit une petite coupe en cuivre, en le priant de
l'accepter comme souvenir de lui, ce qu'il fit; puis, il avança de
quelques pas, et l'enfant du menuisier, qui avait cinq ans et qu'il
avait bien souvent caressé, marcha vers lui, envoyé par son père et
traînant un fort bâton de voyage. Kassem le prit encore. Mais sa
fermeté l'abandonna un instant; il ne put retenir quelques sanglots
et saisit convulsivement l'enfant qu'il pressa dans ses bras. C'était
l'amer souvenir de ce qu'il perdait. Il se remit pourtant assez à
temps, et, s'étant éloigné à grands pas, il se trouva bientôt hors de
la ville, marchant dans la direction de l'est, c'est-à-dire vers le
Khorassan, où il sentait que l'Indien l'attendait et l'appelait.
Aussitôt qu'il se trouva dans le désert, cheminant ainsi et frappant
de son bâton les cailloux du chemin, il se trouva libre dans le vaste
monde, et son cœur se calma. Son esprit s'exalta et il se vit déjà
en pensée maître et maître absolu de tous les glorieux secrets dont
l'Indien lui avait annoncé et promis la révélation. Il n'y avait rien
de bas ni de cupide dans son enthousiasme; ce qu'il voulait, ce n'était
pas le pouvoir de courber les hommes sous la puissance des prestiges
et encore moins d'avoir, par la transmutation des métaux, la richesse
universelle. Il voulait la sagesse et la pénétration dans les plus
augustes mystères de la nature. Il se voyait d'avance transfiguré,
au-dessus des désirs, au-dessus des besoins; il se voyait comme un
ascète, auquel rien ne manque des richesses morales et des perfections
intellectuelles, et qui, placé par sa science et son dédain absolu des
choses terrestres, dans le sein même de la Divinité, devient ainsi
copartageant d'une félicité sans limites. Pour en arriver à ce point,
il avait craint de bien grands combats, des luttes terribles contre
ses affections mondaines. Mais pas du tout. Lui-même il s'étonnait
maintenant de la facilité avec laquelle il s'était séparé d'Amynèh,
que la veille encore il idolâtrait, et, en se trouvant ainsi, le
cœur libre et léger, presque indifférent à la perte qu'il venait
de s'infliger, il reconnaissait avec admiration la profonde sagesse
du derviche indien. Celui-ci, lorsque Kassem avait insisté sur
l'impossibilité de se séparer de sa jeune femme, lui avait prédit
absolument ce qui arriverait de l'indifférence qu'il ressentait à cette
heure.
--Les passions humaines, ainsi s'était exprimé le sage, ne sont
nullement si fortes, ni si dures à briser, que le commun des hommes se
l'imagine. Inépuisables dans leur essence, elles n'ont qu'un semblant
de puissance, et, quand on met violemment le pied dessus, elles
gémissent d'abord, puis se taisent, et, comme des ombres qu'elles sont,
finissent bientôt par s'anéantir devant la volonté inexorable. Qui en
doute? Les âmes faibles; mais nous, qui sommes faits pour la domination
du monde, des autres hommes et surtout de nous-mêmes, nous savons qu'il
en est ainsi. Quittez votre maison, partez, et votre tête, débarrassée
de soucis nuisibles, ne sera pas plutôt dans l'air libre, que vous vous
étonnerez des craintes dont votre imagination voit en ce moment les
fantômes, et qui n'oseront pas même vous assaillir.
Et il en était ainsi. Kassem ne pensait à Amynèh que comme à un rêve
lointain et qui n'a plus d'action sur l'esprit; et, tout entier, comme
on vient de le voir, à la dévotion de ses idées immenses, il lui
semblait flotter sur leurs ailes. Il se reconnaissait calme et heureux.
Huit jours se passèrent ainsi. Chaque soir, il entrait dans un
village et s'asseyait sous l'arbre qui masquait le milieu de la place
principale. Les plus âgés des paysans, le moulla, quelquefois un ou
plusieurs autres derviches, des passants comme lui, venaient se mettre
à ses côtés, et une partie de la nuit s'écoulait dans les entretiens
de la nature la plus diverse. Tantôt c'étaient des récits de voyages,
tantôt des récits de batailles; souvent les questions les plus ardues
de la métaphysique étaient agitées par ces cerveaux rustiques, comme
il est d'usage dans tout l'Orient, et on écoutait volontiers les
observations de Kassem, car on s'apercevait qu'il avait étudié.
Quant aux choses nécessaires de la vie, il trouvait partout aisément
une natte pour se coucher et sa part de pilau. Il s'était informé à
plusieurs reprises de celui qu'il allait rejoindre. On l'avait vu
passer: il pensait que l'Indien ayant sur lui peu d'avance, il le
rejoindrait aisément.
Le neuvième jour du voyage, il s'avançait, comme à l'ordinaire, d'un
pas allègre, et regardait sans ennui et sans fatigue l'étendue infinie
du désert pierreux, ondulé, coupé de ravins, de rochers, de mamelons,
bordé, bien loin à l'horizon, de deux rangées de montagnes magnifiques,
colorées comme des pierreries par les jeux de la lumière, quand il
sentit au fond de son âme une compression inattendue, une émotion
spontanée, une douleur, un appel. Son âme, se tournant pour ainsi dire
sur elle-même, lui dit:
--Amynèh.
Elle l'avait dit tout bas. Il l'entendit pourtant et, avec lui, son
cœur l'entendit, et avec son cœur, toutes les fibres de son être
et tous les échos qui étaient dans sa mémoire, dans sa sensibilité,
dans sa raison, dans son imagination; dans sa pensée, tout cela, se
réveillant, se mit à crier avec passion:
--Amynèh!
C'étaient comme des enfants qui demandent leur mère, comme devaient
être les malheureux submergés dans les flots du déluge, quand ils
levaient leurs bras au ciel et pleuraient en disant:
--Sauvez-nous!
Il fut bien surpris, Kassem, il fut bien surpris! Il croyait que tout
le passé avait disparu; pas du tout; le passé se montrait droit devant
lui, bruyant, dominateur, réclamant son bien, sa proie, réclamant lui,
Kassem, et il entendait comme un murmure menaçant:
--Qu'as-tu à faire avec la science? Que veux-tu de la puissance
souveraine? Que t'importent la magie et la domination des mondes! Tu
appartiens à l'amour! Tu es l'esclave de l'amour! Esclave échappé de
l'amour, reviens à ton maître!
Et comme Kassem continuait sa route, tête basse, la compagne presque
inséparable d'un amour profond, sa compagne vengeresse l'atteignit,
et une tristesse irrésistible s'empara de lui, absolument comme
l'obscurité nocturne envahit, le soir, la campagne.
Le jeune homme avait beau se débattre, il était pris, il était repris.
Il avait cru que ce n'était rien que d'aimer Amynèh et de la quitter.
Mais l'amour s'était joué de lui. Il se répétait:
--La passion n'est rien; qu'on la regarde en face, et elle tombe!
Il la regardait bien en face; elle ne tombait pas; elle le maîtrisait,
et c'était lui qui se sentait faiblir, faiblir, faiblir, et qui se
prosternait. Il voulait la chasser; mais qui était le maître en
lui-même? L'amour ou lui? C'était l'amour! et l'amour répétait sans se
lasser:
--Amynèh!
Et tout, dans l'être entier du pauvre Kassem, recommençait et disait:
--Amynèh!
Et cette voix et ces voix suppliantes, irritées, volontaires, enfin
toutes puissantes ne s'arrêtaient plus, et Kassem n'entendit plus rien
en lui-même que ces seuls mots:
--Amynèh! mon Amynèh!
Que faire? Ce qu'il fit. Il tint bon et continua à marcher. Il allait
devant lui; il avait perdu tout son entrain, toute son exaltation,
toutes ses espérances et même le goût de ses espérances, et il rongeait
l'amertume d'un profond et irrémédiable chagrin. A chaque pas, il
sentait qu'il s'éloignait, non de son bonheur, mais de la source de sa
vie; son existence était plus lourde, plus étouffée, plus pénible, plus
combattue, moins précieuse, et donnait moins de désirs de la gardera
celui qui la traînait. Il marchait, toutefois, le pauvre amant.
--Je ne peux pas retourner; j'ai promis, j'ai fait vœu de rejoindre
l'Indien. Comment ne pas savoir ses secrets? Oh! Amynèh! mon Amynèh! ma
chère, ma bien-aimée Amynèh!
C'est grand dommage que les hommes, qui ont beaucoup d'imagination
et de cœur, ne soient pas mis par la destinée à ce régime de ne
vouloir qu'une seule chose à la fois. Comme tout irait bien pour eux!
Comme ils se donneraient libéralement, entièrement, sans réserve,
sans scrupule et sans souci, à la passion unique qui les prendrait!
Malheureusement, le ciel leur impose toujours plusieurs tâches. Sans
doute, parce qu'ils voient plus et mieux que les autres, ils ont laissé
leurs pensées entrer en bien des endroits; ils aiment ceci, ils aiment
cela. Ils veulent, comme Kassem, posséder les secrets ineffables, et,
comme lui, ils aiment une femme en même temps qu'ils aiment la science,
et ne peuvent pas aimer avec modération, avec calme; ce qui arrangerait
tout. Non! il faut, pour leur malheur, que les gens comme Kassem ne
sachent rien faire à demi et demandent toujours d'eux-mêmes l'absolu
en beaucoup de sens. Il leur arrive d'être, à peu près toujours,
profondément malheureux par l'impuissance d'atteindre tout à la fois.
Si, au moins, il avait eu cette confiance que sa sœur Zemroud
s'était efforcée d'inspirer à Amynèh: revenir dans un an, dans deux
ans.... Mais, non! Il ne pouvait admettre cette consolation possible.
Il savait que, une fois entre les mains du derviche indien, il
pratiquerait pour toujours cette règle de conduite: la science est
longue et la vie est courte. C'en était donc fait de ces images que le
passé lui montrait; sa félicité était éteinte.
--Je deviendrai vieux, à la fin, se dit-il; je deviendrai vieux;
j'oublierai Amynèh.
Cette idée lui fit plus de mal que tout le reste à la fois. Il aimait
mieux souffrir, il aimait mieux se sentir torturé par la douleur
jusqu'à la mort. Il ne voulait pas oublier! C'était se renoncer
soi-même, s'anéantir et faire place à un nouveau Kassem qu'il ne
connaissait pas et haïssait profondément.
Il essaya de se calmer par la pensée des belles choses qu'il allait
apprendre, et des merveilles que, chaque jour, il lui serait donné de
contempler et qui surpassent de beaucoup, ajoutait-il avec conviction,
la magnificence des choses terrestres les plus éclatantes, et même, se
dit-il tout bas, la beauté d'Amynèh.
Cette suggestion de son esprit lui fit horreur, et une voix s'éleva
dans son âme, qui répliqua aigrement:
--Et la tendresse d'Amynèh, y a-t-il quelque chose aussi dans le plus
haut des cieux qui la dépasse en valeur?
Kassem était donc aussi complètement malheureux qu'un homme peut
l'être, aussi abattu, aussi triste. Il faisait des vœux ardents pour
rencontrer le plus tôt possible le derviche; car il lui prenait de tels
découragements que, par intervalles, il se laissait tomber sur la terre
et s'abandonnait à sangloter.
--Quand il sera avec moi, se dit-il, je serai distrait, je penserai
à ce qu'il me dira. Il me ramènera à la contemplation auguste de la
vérité. Je ne serai pas heureux, mais je retrouverai du courage, car il
faut que j'en aie. Mon sort est de servir aux grands desseins de mon
maître, je subis mon sort.
Au fond, il n'avait plus rien au monde qui l'attachât. Tiré entre deux
passions, il ne souhaitait plus, tant il souffrait, que d'obtenir un
moment de repos, et d'apprendre ce que c'était que le calme et de
savourer la paix. A mesure que les jours passaient, il en arrivait à
ce point de ne plus même savoir ce qui pouvait le rendre heureux dans
ce monde, tant il lui semblait ne rêver que des choses impossibles.
Amynèh! Elle était si loin! Elle s'éloignait tous les jours! Il l'avait
perdue; cette image idolâtrée était noyée dans ses larmes; il ne la
voyait pas bien; à force de la regretter, de la désirer, de l'appeler,
de pleurer, de ne pouvoir l'atteindre, elle lui semblait ne plus
exister dans le monde où il était lui-même, ne pas avoir de réalité
sur la terre; il n'osait plus croire à la possibilité de la reprendre
jamais, et, quant à l'amour de la science, première, unique cause de
son chagrin, il n'était pas bien sûr de le ressentir encore.
Mais, sur ce point-là, il se trompait. La curiosité poignante, dont les
paroles du derviche l'avaient fait devenir l'esclave, le tenait, en
réalité, plus serré qu'il ne croyait. Il ne sentait pas bien pourquoi,
dans son isolement, dans son abandon, l'amour, irrité et souffrant, ne
lui ménageait pas les peines, et, cependant, il aurait dû comprendre
que cet amour si fort pour le torturer, n'était cependant pas
absolument victorieux; car, après tout, malgré tout, Kassem, transpercé
par cet aiguillon, ne rebroussait pas chemin; il marchait, mais non pas
vers Amynèh; il marchait pour retrouver le derviche, et il semblait
avoir au cou une chaîne qui le tirait. Cette chaîne, c'était son
Kismèt, sa Part. Il s'était traîné, malgré lui, malgré ses sentiments,
ses désirs, son cœur, sa passion, tout; il marchait cependant et ne
pouvait s'en défendre.
Ce qui était plus étrange, c'est qu'au fond il était loin de savoir ce
qu'il allait chercher, et encore moins ce qu'il prétendait obtenir.
L'Indien lui avait seulement prouvé toute sa puissance et assuré qu'il
avait besoin de lui. La tête excitée, son imagination subitement
embrasée, faisaient, disaient le reste. Il voulait voir, il voulait
servir; il entrevoyait vaguement des hauteurs et des profondeurs où
planait le vertige; il voulait irrésistiblement se jeter dans les
bras, au cou de ce vertige, génie gigantesque dont les regards fixés
sur ceux de son âme le fascinaient, et une fois dans ce giron terrible,
il ne savait pas ce qui allait lui arriver; mais il ne cherchait pas
même à le pressentir. C'était, en vérité, le vertige auquel il en
voulait.
Je ne sais pas si l'amour passionné peut jamais accepter qu'une autre
passion soit pour lui une digne rivale; mais, s'il en est une à
laquelle il soit disposé à accorder, ou du moins à laisser prendre ce
titre sans s'indigner par trop, il semble que ce doit être celle-là
même qui étreignait Kassem dans ses bras convulsifs. Exaltation pour
exaltation, frénésie pour frénésie, celle de l'une vaut celle de
l'autre; il y a, de part et d'autre, autant d'abnégation, autant de
discernement, peut-être autant d'aveuglement; et si l'amour peut se
vanter d'emporter au-dessus des vulgarités de la terre l'âme qu'il
transporte dans les plaines azurées du désir, sa rivale, celle-là
précisément qui tenait l'âme de Kassem en même temps que l'amour, a
le droit de répondre d'une manière assurée qu'elle n'exerce pas un
pouvoir dirigé vers des buts moins sublimes. Ainsi le malheureux amant
parcourait les campagnes caillouteuses, brûlées d'un soleil inexorable,
vides de tout qui ressemblait à de la végétation, ayant toujours devant
ses yeux distraits des horizons dont les cercles étaient immenses
et s'allongeaient sans cesse; il s'avançait, et il souffrait, et il
pleurait, et il se sentait mourir, et pourtant il marchait.
Il avait beau faire du chemin, il ne parvenait pas à atteindre son
maître. Depuis quinze jours déjà, il avait perdu ses traces; il avait
interrogé, il interrogeait les gens; des villages, les voyageurs;
personne n'avait vu l'Indien. On ne le connaissait pas. Sans doute
Kassem avait pris, à un certain moment, une autre direction, ce qui
n'est pas malaisé dans ces contrées où il n'existe, à proprement
parler, aucune route. Mais, Kassem ne put pas s'empêcher de
reconnaître, dans cette circonstance, la puissance de son Kismèt.
--Si j'avais rencontré mon maître, se disait-il avec amertume, dans
les premiers jours où la douleur m'a assailli, je n'aurais sans doute
pas eu la force de la lui cacher. Il m'aurait rudement repris, et je
n'aurais rien gagné à cette confidence imprudente que des reproches
constants, et peut-être ... quoi! peut-être?... Bien certainement une
défiance qui, sans me rendre Amynèh, m'aurait sans doute tenu bien
loin, pendant des années, du sanctuaire de la science dont j'aurais été
déclaré indigne. Maintenant, je ne suis plus maître de moi, parce que,
beaucoup plus malheureux et ayant touché le fond de mon infortune, j'y
suis comme prosterné et je ne songe pas même à m'en tirer jamais! Non!
je ne dirai pas un mot à l'Indien! Je ne lui montrerai pas mon secret.
Il ne pourrait le comprendre! C'est une âme dure et fermée à tout ce
qui n'est pas la sublimité qu'il recherche. Il est déjà Dieu; moi,
hélas! hélas! que suis-je? Oh! hélas! que suis-je?
Kassem traversa bien des pays, des lieux déserts, des lieux habités; il
fut ici humainement reçu, ailleurs mal; il entra dans des villes; il
parcourut les rues de Hérât, et, ensuite, celles de la grande Kaboul.
Mais il était à tout d'une indifférence profonde. En réalité, on ne
pouvait pas dire qu'il vécût. La double exaltation qui entraînait et
déchirait son être ne le laissait pas un moment tomber au niveau des
intérêts communs. Il voyageait, mais il rêvait et ne voyait que ses
rêves. C'était merveille qu'il touchât la terre du pied, car il n'était
pas du tout sur la terre. Quand il eut atteint Kaboul, sans s'arrêter
nullement, comme je viens de le dire, à visiter les singularités de
cette ville fameuse qui a, comme on le sait, des maisons construites
en pierres, et à plusieurs étages, il s'empressa d'en partir, et,
après quelques journées, il arriva aux cavernes de Bamyân, où il était
certain de trouver le derviche. En effet, en entrant dans une des
grottes, après en avoir visité deux ou trois, il aperçut son maître
assis sur une pierre, et traçant avec le bout de son bâton des lignes,
dont les combinaisons savantes annonçaient un travail divinatoire.
Sans tourner la tête, l'Indien s'écria de la voix mélodieuse qui était
si remarquable chez lui:
--Loué soit le Dieu très haut! Il a donné à ses serviteurs les moyens
de n'être jamais surpris! Approche, mon fils! C'est précisément à ce
moment du jour que tu devais arriver! Tu arrives, te voilà! Je loue ton
zèle, dont la pureté immense m'est garantie; je loue l'élévation de tes
sentiments et de ton cœur; mes calculs me les démontrent, et je n'en
puis douter. De toi, je ne saurais attendre que tout bien, toute vertu,
tout secours, et, cependant, je ne sais comme d'inexplicables obstacles
s'élèvent devant nos travaux!
Kassem s'avança modestement et baisa la main du sage. Mais celui-ci,
concentré dans ses réflexions, ne leva pas même les yeux sur lui et
resta contemplant avec fixité les combinaisons de lignes qu'il avait
tracées sur le sable et qu'en réfléchissant il modifiait. Le jeune
homme le regardait avec une sorte de bonheur mélancolique. Il ne se
sentait plus seul. Il était près d'un être qui, à sa façon, l'aimait,
qui faisait cas de lui, pour lequel il était quelque chose et qui
comptait sur lui. Il eût bien volontiers embrassé le derviche; il eût
voulu se jeter à son cou, le presser contre son cœur dolent. Mais il
n'y avait pas d'apparence que rien de semblable fût possible; Kassem
écarta ces idées presque en souriant de lui-même; il se contenta de
regarder silencieusement son maître avec une tendre affection, sans
chercher à l'interrompre dans les méditations que celui-ci poursuivait
et dont, sans les comprendre, il admirait la profondeur. Enfin,
pourtant, l'Indien releva la tête et contempla fixement son compagnon.
--L'heure est venue, dit-il; nous sommes à l'endroit fixé; nous allons
commencer notre travail. Espérons tout, quoi qu'il en soit!
--Que cherchez-vous? lui dit Kassem; qu'attendez-vous? Que voulez-vous?
--Je ne sais pas, répondit l'Indien; ce que je veux, c'est ce que je
ne connais pas. Ce que je connais est immense. Il me faut le par-delà.
Il me faut le dernier mot. Quand je l'aurai, tu le partageras, et,
sans avoir passé par les routes innombrables que j'ai parcourues, tu
auras tout, sans peine, sans mes angoisses, sans mes chagrins, sans mes
doutes, sans mes désespoirs. Comprends-tu? Es-tu heureux?
Kassem tressaillit.