Il existe, dans toutes les rues de nos villes de l'Iran, des puits.

Nos rues sont étroites et le puits est juste au milieu. Jamais on n'a

pensé à l'entourer d'un mur comme dans les villes d'Europe, de sorte

qu'il s'ouvre à fleur de terre, disposition beaucoup plus commode.

Quand, pour une cause ou pour une autre, il se tarit, on ne s'amuse

pas à le combler, ce qui prendrait trop de temps et donnerait trop de

peine. On le couvre de deux ou trois planches, et, avec le temps, la

terre s'accumule dessus. Naturellement, les planches pourrissent, des

pieds maladroits les font s'effondrer, et, partout ailleurs que dans

notre pays, un passant, un enfant, un animal quelconque s'abîmerait

à chaque instant dans le vide et irait se tuer au fond du trou. Chez

nous, c'est rare, parce que le Dieu très bon et très miséricordieux qui

nous a dispensés de réfléchir à beaucoup de choses, prend soin de nous

épargner les conséquences fâcheuses que pourrait avoir notre confiance

en lui. Pourtant on ne peut jurer que quelqu'un ne disparaisse parfois

dans l'abîme. Kassem avait un pareil abîme dans un coin de sa cervelle;

il ne le connaissait pas lui-même; il venait d'y tomber. Il était au

fond; il s'y agitait et ne devait pas en sortir.

D'ailleurs, il n'y songeait en aucune façon. Saisi, serré par ce qui

s'était emparé de son imagination, de son intelligence, de son cœur,

de son âme, par ce qui en maîtrisait toutes les puissances, il n'avait

pas l'idée d'y résister; et non seulement il se laissait faire, mais

il se laissait dévorer avec passion. Bref, une seule idée le possédait:

marcher et marcher résolument dans la voie de son révélateur.

Que valait le monde au milieu duquel il avait vécu jusqu'alors? Rien,

rien absolument; c'était de la fange au physique, de la fange au moral;

en un mot, néant. Il voulait s'élever plus haut et planer au-dessus de

cet univers, entrer dans le secret des forces qui font tout mouvoir, et

cet univers, et bien d'autres plus grands, plus braves, plus augustes.

Il savait que la substance première pouvait être trouvée, dominée,

transformée; l'Indien le faisait; il en tenait, lui, Kassem, la preuve

matérielle dans la main; il voulait le faire aussi! Il savait qu'on

pouvait saisir, diriger toutes les forces motrices et créatrices, même

les plus indomptées, même les plus sublimes; il voulait ce pouvoir; il

savait qu'on pouvait ne plus mourir. Sans doute aucun être ne meurt!

Mais il savait qu'on pouvait garder la vie actuelle, sous l'enveloppe

actuelle, sans perdre la notion de l'individualité présente. Eh bien!

c'était là ce qu'il prétendait atteindre. Alors, dans un moment

d'enthousiasme sans nom, en pensant à ce que lui, Kassem, allait

devenir, il s'écria:

--Et moi, moi, qui suis moi, ai-je donc tant de peine à entrer dans

la sphère où désormais je vais agir, que me voilà conservant entre

mes doigts ce morceau d'or, absolument comme s'il avait à mes yeux la

valeur que je lui attribuais hier?

Il le considéra et le jeta avec mépris dans les décombres. Mais rien

ne s'acquiert, et c'était là surtout ce qui l'occupait, qu'à un prix

proportionné au mérite de ce qu'on recherche. C'est là ce qu'il venait

de méditer, et il ne laissait pas que de trouver la condition bien

dure. Mais il ne luttait pas cependant contre la passion transformée en

devoir, et, après avoir déchiré lui-même ses derniers regrets, il se

leva, prit le chemin de sa maison, rentra chez lui et parut devant sa

femme.

Celle-ci se leva pour le recevoir et l'accueillit comme d'ordinaire

avec l'enjouement le plus tendre. Mais, en voyant l'air sombre et

le sourcil froncé de son mari, spectacle auquel elle n'était pas

accoutumée, son cœur se serra et la pauvre enfant s'assit en silence

à son côté.

--Amynèh, dit Kassem, tu sais si je t'aime et si jamais affection plus

grande a réuni deux âmes. Pour moi, je n'en crois rien; l'affection de

mon cœur au vôtre est incomparable. Aussi ce cœur saigne; il va

affliger son compagnon,

--Qu'as-tu donc? Que veux-tu? répondit Amynèh prenant la main qu'on ne

lui tendait pas.

--Je dis que chaque homme a sa part dans la vie, son kismèt; cette part

lui est destinée longtemps avant sa naissance. Elle est toute prête

quand il vient au monde, et soit qu'il y consente ou qu'il résiste, il

lui faut l'accepter, la prendre et s'en accommoder.

--Il n'y a pas de doute à cela, repartit Amynèh d'un petit air capable.

Mais ta part n'est pas si mauvaise, et tu n'as pas raison, en y

songeant, de froncer ainsi les sourcils. Ta part, c'est moi, et tu

m'as assuré quelquefois, plus d'une fois, et même souvent, que tu n'en

demandais pas d'autre.

Kassem, malgré ses sombres dispositions, ne put s'empêcher de sourire

à la gentillesse de la jeune femme; ce que voyant, celle-ci s'accouda

tout à fait sur les genoux de son mari et chercha, bien certainement,

par la manière dont elle le regarda, à lui faire perdre la tête. Elle y

avait réussi souvent; pour ce coup, elle échoua.

--Amynèh, reprit-il, ma part, mon kismèt est de partir aujourd'hui-même

et de te quitter pour jamais!

--Pour jamais? Me quitter? Partir? Je ne veux pas!

--Ni moi non plus, je ne veux pas! Mais c'est mon kismèt, et il n'y a

rien à objecter. Le derviche m'a ouvert les yeux. J'ai senti à quoi le

ciel m'appelle. Il faut que j'aille.

--Où?... Mon Dieu! Dieu miséricordieux, je vais devenir folle!

Et la pauvre Amynèh se tordit les bras, et deux torrents de larmes

jaillirent de ses yeux. Puis elle saisit le bras de Kassem et lui cria:

--Parle donc! parle donc! Où veux-tu aller?

--Je veux aller rejoindre le derviche.

--Où est-il?

--Il est parti pour le Khorassan, il va traverser Meshed, Hérat et le

pays de Kaboul; je le retrouverai au plus tard dans les montagnes de

Bamyân.

--Quel besoin as-tu de lui?

--J'ai besoin de lui, il a besoin de moi. Aussi bien je ferai mieux de

te dire tout.

--Tu feras mieux, sans doute, dis-moi tout. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je

deviens folle! Parle, mon amour, mon enfant, ma vie! Parle!

Kassem, ému de douleur, de tendresse et de pitié, prit la main

d'Amynèh, la serra et la garda dans la sienne pendant qu'il raconta ce

qui suit:

--Le derviche peut tout, tout au monde! Il me l'a prouvé cette nuit!

Il peut tout, hormis une seule chose, et, sans un compagnon, il ne la

réalisera jamais. Depuis plusieurs années, il a cherché ce compagnon.

Il a parcouru la Perse, l'Arabistan, la Turquie pour le trouver; il a

été le chercher en Égypte et s'est rendu même au delà, dans le pays du

Magreb, traversant les terres occupées par ces Férynghys, qu'on appelle

les Fransès. Il n'a partout vu que des gens d'un esprit borné ou d'un

cœur irrésolu. La plupart l'écoutaient avec complaisance, tant

qu'il leur parlait des moyens de faire de l'or; mais quand il voulait

élever leurs esprits, plus de ressort! Les zélés devenaient froids.

Le derviche ne se décourageait pas. Il était certain que l'homme

nécessaire à ses vues existait dans le monde; les opérations du Raml,

les points jetés et combinés sur la table de sable le lui avaient fait

connaître par des calculs infaillibles. Seulement, il ignorait le lieu

où cet ami de son cœur se trouvait. Il allait le chercher dans le

Turkestan, quand, hier, il a traversé la ville. Il m'a parlé, il m'a

ouvert son cœur tout entier. Le mien s'est éclairé. C'est de moi

qu'il s'agit. Je suis l'élu! Moi seul, je peux résoudre le mystère. Me

voilà! Je suis prêt! Il faut que je parte! Je pars! Mort ou vivant,

j'aiderai le derviche à arracher le dernier secret!

Kassem avait parlé avec un tel enthousiasme, ses dernières paroles

étaient empreintes d'une conviction, d'une résolution si inébranlables,

qu'Amynèh baissa la tête. Mais il s'agissait de l'anéantissement de

son bonheur; elle ne resta pas longtemps vaincue, et, à son tour, elle

reprit d'une voix ferme:

--Mais moi?

--Toi! toi! que veux-tu que je te dise? Je t'aime plus que tout au

monde; mais ce qu'il faut que je fasse, je ne saurais l'empêcher.

Une force, plus terrible que tu ne saurais le concevoir, m'entraîne

malgré l'amour que j'ai pour toi. Il faut que j'obéisse.... J'obéis!

Tu te retireras chez tes parents.... Si je reviens ... alors ... mais,

reviendrai-je? Que vais-je devenir? Qui peut le savoir? Dois-je rien

désirer autre que ma tâche? Enfin, si je reviens....

--Si tu reviens, seras-tu à moi?

--Tout entier! répondit Kassem avec un attendrissement et une chaleur

qui prouvaient bien que l'amour n'avait pas été éteint par la nouvelle

passion; oui, tout entier! Pour toujours! Je ne songerai qu'à toi! Je

ne voudrai que toi! Cependant ... écoute! Cela est si peu probable que

je revienne!... Tout est ténèbres dans ce que je fais.... Peut-être,

aurais-tu plus raison.... Si tu veux m'en croire, je demanderai le

divorce, tu prendras un autre mari.... Tu auras des enfants....

Là, Kassem se mit à pleurer avec une amertume extrême. Amynèh, au

milieu de sa douleur, ressentit quelques tressaillements de joie et

même déjà de l'espérance, et elle répondit:

--Non, je ne consens pas au divorce; je t'attendrai, un an, deux ans,

trois ans, dix ans ... jusqu'à la mort! Jusqu'à ma mort, entends-tu? Et

elle arrivera bien plus tôt, si tu meurs toi-même. Je ne veux pas non

plus me retirer chez mes parents. Je les connais. Ils croiraient que je

suis malheureuse, non de ton absence mais d'être seule; ils voudraient

me remarier. J'irai demeurer avec ta sœur, et c'est là qu'il faut

venir me rejoindre le plus tôt que tu pourras.

Kassem essuya ses yeux, et, ayant embrassé Amynèh, laissa reposer sa

tête pendant assez longtemps sur le cœur fidèle dont il allait se

séparer. Le silence n'était interrompu que par des sanglots et de longs

soupirs. Enfin Amynèh demanda à voix basse:

--Quand veux-tu partir?

--Ce soir, répondit Kassem.

--Non! Accorde-moi cette nuit encore, tu partiras demain. Pour moi, je

vais aller chez ta sœur la prévenir; demain, tu m'aideras à faire

tout transporter chez elle; quand tu m'y verras installée, alors ...

alors tu me quitteras.... Mais, je prétends que tu me croies là, afin

que, quand tu seras loin, tu puisses regarder dans ta pensée, moi, mes

vêtements, ma chambre ... et tout ce qui m'entoure!

Et elle recommença à pleurer, mais plus doucement; puis, sentant

qu'elle n'avait pas trop de temps à perdre, elle se leva enfin d'auprès

de son mari, passa de grands pantalons à pied que les femmes mettent

pour sortir, s'enveloppa dans le grand hyâder ou manteau de coton bleu

qui enveloppe la tête et toute la personne, attacha, au moyen de deux

agrafes d'or incrustées de grenats et en forme de colombes, le roubend

ou voile de percale épaisse percé à la place des yeux d'un treillis

étroit, et ainsi prête, elle serra encore une fois la main de Kassem

plongé dans une sorte de prostration, et sortit.

Quand elle fut dans la rue, elle avait le cœur si gros et se sentait

si malheureuse, si abandonnée, qu'il s'en fallut peu qu'elle ne se mît

à pousser de grands cris pour implorer la pitié des passants; elle

l'eût fait sans doute et chacun l'eût plainte, mais elle changea d'idée

en passant devant la mosquée.

Elle y entra et dit ses prières. Elle en récita avec une volubilité

passionnée un bon nombre de rikaats et égrena plus de dix fois son

chapelet, en répétant avec ferveur les quatre-vingt-dix noms du Dieu

miséricordieux. Par bonheur, d'autres femmes se trouvaient aussi dans

le sanctuaire, une entre autres. Celle-ci racontait que son enfant

unique âgé de trois ans, était à toute extrémité; ces affligées

ensemble, et Amynèh avec elles, se soutenaient réciproquement en priant

de tout leur cœur.

Après une bonne heure ainsi employée, la jeune femme partit; à la

porte, trouvant de pauvres malades rassemblés autour de la fontaine,

elle leur distribua de nombreuses aumônes et s'éloigna couverte de

bénédictions.

Toutes ces formules: Que le salut soit avec vous! Que Dieu vous donne

un bonheur parfait! Puissiez-vous être comblée de tous les biens, vous

et les vôtres! et d'autres semblables ne laissaient pas de résonner

mélodieusement aux oreilles de la pauvre souffrante, et elle se disait

que peut-être Dieu aurait pitié d'elle. Elle rencontra des cavaliers;

ils passaient entourant un personnage grave monté sur un beau cheval.

Elle s'approcha humblement et demanda l'aumône. On voyait bien, à son

manteau de la plus fine toile, à son roubend d'une blancheur éclatante

et à ses petites pantoufles neuves de chagrin vert, que ce n'était

nullement par besoin qu'elle tendait ainsi la main, et les guerriers et

le vieux seigneur, considérant que c'était pour s'humilier devant Dieu

et obtenir quelque grâce, ne manquèrent pas de déposer une petite pièce

de monnaie dans la main qui leur était tendue enveloppée, par modestie,

d'un coin du manteau, et accompagnèrent chacun leur offrande d'un signe

de tête bienveillant et d'une formule de propitiation. Amynèh, ayant

ainsi fait ce qui était en son pouvoir pour se concilier la bonté et

l'indulgence divine, se dirigea vers la maison de sa belle-sœur et y

arriva bientôt.

Cette belle-sœur n'était pas un caractère ordinaire. Elle mérite

la peine d'un portrait. On l'appelait de son nom Zemroud-Khanoum,

madame Émeraude. Elle avait dix ans au moins de plus que Kassem et

lui avait servi de mère. Aussi, éprouvait-il pour elle une profonde

considération, un respect très grand, et le tout mélangé de quelque

crainte, sentiment, je dis le dernier, qui était partagé, à un degré

éminent, par Aziz-Khan, mari de la dame. A la vérité, Zemroud-Khanoum

ne faiblissait pas sur les points où elle avait fixé ses convictions.

Épousée comme seconde femme par le général son époux, elle avait

mis six mois à faire renvoyer la première; mais elle avait réussi.

Depuis lors, bien qu'Aziz-Khan eût plusieurs fois essayé de lui faire

comprendre cette vérité palpable, qu'un homme de son rang et de sa

fortune se faisait tort en n'ayant qu'une seule personne sacrée dans

l'enceinte de son enderoun, c'est-à-dire en ne possédant qu'une seule

et unique femme, absolument comme un petit bourgeois, elle n'avait

voulu entendre à aucune innovation de ce genre, et la verve avec

laquelle elle distribuait des soufflets, et même parfois des coups

de tuyau de kalioun aux servantes et aux domestiques, avait donné

à réfléchir à Aziz-Khan. Il évitait de compromettre sa barbe et sa

dignité dans des discussions dont la fin ne lui était pas connue

d'avance. Aussi, lorsqu'il avait de l'humeur, se gardait-il de le

montrer chez lui; dans ce cas, il allait se promener au bazar.

Ainsi, maîtresse absolue de son terrain, vénérée et crainte, entourée

d'un troupeau de huit enfants, dont l'aîné, un garçon, avait une

quinzaine d'années à peu près, et, faisant marcher tout cela dans

un ordre, un silence et une componction louables, Zemroud-Khanoum

était une excellente femme. Elle était prompte à se fâcher, prompte

à s'attendrir. Sa voix devenait, dans la colère, de beaucoup la plus

aiguë du quartier; mais il lui arrivait aussi d'en être la plus douce,

quand elle se prenait à consoler quelqu'un. Elle était généreuse comme

un Sultan, charitable comme un Prophète, et par-dessus le marché, ayant

été extraordinairement jolie, il lui en restait encore quelque chose

à quarante ans sonnés; elle avait beaucoup d'esprit, faisait les vers

d'une manière charmante, et jouait du tàr avec une telle perfection,

que son mari Aziz-Khan, lorsqu'elle daignait jouer pour lui, commençait

à dodeliner de la tête pendant un quart d'heure, puis se mettait à

murmurer: «Excellent! excellent! excellent!» en extase, et finissait

par pleurer et se cogner la tête contre la muraille.

Quand Amynèh entra dans le salon de sa belle-sœur, elle y trouva

des visites, comme le lui avait indiqué d'ailleurs la présence de deux

paires de pantoufles, toutes pareilles aux siennes qui se trouvaient

devant la porte. Les deux dames, assises à ce moment sur les coussins,

n'étaient rien moins que Bulbul-Khanoum, madame le Rossignol, et

Loulou-Khanoum, madame la Perle, l'une troisième femme du gouverneur,

et l'autre seule et unique épouse du chef du clergé, le jeune et

aimable Moulla-Sâdek, l'amateur le plus éclairé de pâtisseries qui

se trouvât dans tout Damghân. Ces dames étaient jolies l'une et

l'autre, fort élégantes et très sérieuses. Comme Zemroud-Khanoum, de

son côté, n'était portée à la mélancolie que lorsqu'on l'y obligeait

en la contrariant, la conversation allait bon train; on parlait modes

nouvelles, ajustements, santé des enfants, singularités des époux,

emportements même de ces messieurs; ce qui tient toujours une grande

part dans les confidences féminines, comme étant le moyen le plus

sur de faire apprécier ses mérites si recherchés, et, enfin, les

médisances, les médisances, les médisances! ce sel, ce poivre, ce

piment, ce _nec plus ultra_ des délices sociaux; bref, tout ce qui peut

se dire et même, et surtout, ce qui pourrait se taire, tout allait bon

train, et c'étaient des éclats de rire qui ne finissaient que pour

recommencer.

Trois servantes, dont deux béloutches et une négresse, vêtues de soie

et de cachemire, présentaient à ce moment des kaliouns d'or émaillés

et garnis de pierreries, et ces dames fumaient à cœur joie, quand

la triste Amynèh entra. D'ordinaire, elle n'était pas une associée

indigne de pareilles conférences; au contraire, elle y apportait une

gaieté et un rire si frais, si joli, qu'on en avait fait des chansons

qui se répétaient partout: _Le Rire d'Amynèh_. Hélas, il ne s'agissait

guère du rire d'Amynèh, aujourd'hui! La pauvre petite laissa tomber son

manteau et son voile, baisa la main de sa belle-sœur, qui l'embrassa

tendrement sur les yeux, et s'assit, après avoir salué, comme deux

amies, les dames présentes.

--Mon Dieu! ma fille, s'écria Zemroud-Khanoum, qu'as-tu donc? Les

yeux rouges? As-tu pleuré par hasard? Serait-ce la faute de Kassem?

En ce cas, envoie-le-moi; je le remettrai dans le droit chemin! Ah!

ces hommes! ces hommes! C'est ce que nous étions justement en train de

dire! Mais console-toi, console-toi! Il ne faut pas abîmer tes beaux

yeux!

--Abîmer ses yeux pour un mari! dit Loulou, la femme élégante du

dignitaire ecclésiastique, quelle folie! A propos, chère Amynèh, mon

âme, mes yeux, peut-être pourrez-vous me raconter dans le détail ce

qui est arrivé, hier, à Gulnar-Khanoum avec son mari. Il paraît qu'il y

a eu une scène épouvantable!

--Je n'en savais rien, répondit bien bas Amynèh, en s'essuyant les yeux

et en étouffant un soupir.

--Je connais l'histoire avec la dernière exactitude, s'écria la

compagne du gouverneur, qui avait de longs yeux noirs taillés en

amande, sur les cils une bonne provision de surmeth, ce qui lui donnait

un éclat surnaturel. Il paraît que, dans un moment d'épanchement,

Sèyd-Housseyn s'est avisé de vouloir contempler les oreilles de son

épouse.

--Quelle horreur! s écrièrent tout d'une voix Zemroud et Loulou.

--Une grossièreté! poursuivit Bulbul, en levant les épaules et avec un

accent de pruderie incomparable; mais, bref, il l'a voulu, et, bien que

Gulnar se soit fort défendue et même fâchée, Sèyd-Housseyn a fini par

lui déranger son tjargât, si bien qu'il a aperçu le bout de l'oreille

droite, et à cette oreille des boucles d'or et de saphirs qu'il ne se

souvient pas d'avoir données! De là grand tapage, comme vous pouvez

vous l'imaginer.

--Aussi, Gulnar-Khanoum est d'une imprudence! déclama Loulou. Comment

va-t-on porter de telles boucles d'oreilles, quand on n'est pas sûr de

la moralité de son mari? Ce n'est jamais le mien qui se permettrait....

--Gulnar, répliqua Bulbul, se croyait à l'abri de tout, parce que,

comme c'est d'usage, elle portait les autres boucles d'oreilles, celles

qui étaient inoffensives, non à ses oreilles, mais attachées sur son

tjargât, absolument comme nous autres.

--A propos, interrompit Loulou, puisque nous parlons de modes....

Ici on apporta de nouveau les kaliouns et le thé, et Amynèh espéra,

avec raison, que les premiers étant fumés et l'autre bu, la visite

allait prendre fin bientôt, et tandis que chacune des belles personnes

tenait sa tasse dans la main, Loulou continuant son propos:

--Puisque nous parlons de modes, disais-je, avez-vous vu cette nouvelle

forme de veste que les Arméniens ont apportée de Téhéran? Il paraît que

toutes les femmes en raffolent, parce que c'est ce que les Européens

mettent sous leurs habits, et ils appellent cela yiletkeh. Je m'en suis

commandé trois....

--Et moi, deux seulement, répliqua Bulbul, un en drap d'or et l'autre

en étoffe d'argent à fleurs rouges. C'est extrêmement commode pour les

nourrissons.

L'entretien se prolongea encore quelque temps sur ce ton, puis les deux

dames prirent congé, embrassèrent Zemroud et Amynèh, et se retirèrent

emmenant avec elles servantes, kaliares, domestiques, non sans grand

tapage, comme il convenait pour des personnes si considérables.

Alors Amynèh se trouva libre de raconter ce qu'elle avait sur le

cœur. Elle le fit avec une passion extrême, et Zemroud, transportée

d'indignation et de colère et en même temps de curiosité et de crainte

pour un cas aussi surprenant, lui dit en prenant son manteau et son

voile:

--Reste ici, ma fille, je vais aller parler à Kassem, et je te promets

bien.... Enfin, reste ici, attends-moi, et, sur toutes choses, cesse

de te désoler. Ce garçon est mon frère, mais je le regarde comme mon

fils; c'est moi qui l'ai élevé, c'est moi qui l'ai marié. Ton père

en a agi avec lui de la manière la plus généreuse, car les deux cents

tomans que Kassem a donnés pour t'avoir et dont, par parenthèse, mon

mari avait prêté la moitié, ton père les a employés entièrement à ton

trousseau et quelque chose par dessus. Vallah! Billah! Tallah! nous

allons voir de quel air maître Kassem va me répondre! Calme-toi, te

dis-je, et sois sûre que tout cela ne signifie rien.

Là-dessus, Zemroud-Khanoum, armée en guerre et s'étant bien enveloppée,

ne prenant avec elle ni servante, ni domestique, partit d'une telle

façon, qu'on ne saurait la comparer qu'à l'éclair sillonnant un ciel

d'orage et en annonçant la majestueuse horreur.

Amynèh resta assise sur le tapis dans un accablement profond, écoutant

à peine la voix de l'espérance qui cherchait encore à éveiller un écho

dans son cœur. Elle attendit deux heures pleines; au bout de ce

temps, Zemroud revint. Elle ôta ses voiles, elle était décontenancée,

pâle, et on voyait que la femme forte avait pleuré. Elle s'assit à

côté d'Amynèh, lui prit la main, et, voyant que celle-ci ne prononçait

pas un mot, ne levait pas les yeux et regardait fixe devant elle, elle

l'attira sur son cœur, et la couvrant de baisers, lui dit:

--Nous sommes bien malheureuses!

Elles étaient bien malheureuses, en effet. Kassem avait été très

doux pour sa sœur aînée, très déférent; mais il s'était montré

inébranlable dans sa résolution de partir le lendemain, déclarant qu'il

n'avait accordé ce retard qu'à l'amour tendre qu'il avait pour Amynèh;

mais que, si on devait le tourmenter et le soumettre à des plaintes que

sa propre douleur lui rendait intolérables, il partirait le soir même;

et toutes les supplications, tous les raisonnements, tous les reproches

de Zemroud n'avaient pu en obtenir autre chose.

--Il est ensorcelé, ma chère âme, dit Zemroud en finissant le récit

de son expédition manquée, ensorcelé par ce terrible magicien. Les

gens de cette sorte disposent d'un pouvoir irrésistible, et là où

ils commandent, il est certain qu'il n'y a qu'à se soumettre. Kassem

est au pouvoir de celui-ci. Il faut espérer, il faut croire même que

c'est pour son bien; car, d'après ce qu'il m'a raconté, le derviche

paraît avoir les meilleures et les plus affectueuses intentions. C'est

un homme pieux et incapable de faire le mal. Moi aussi j'ai connu

des magiciens; c'étaient les gens les plus vénérables du monde, des

prodiges de science! Je te le répète donc, calme-toi! Il vaut mieux que

ton mari fasse des choses grandes et puissantes sous la protection de

l'Indien, que si, par exemple, il s'en allait à la guerre, où même la

faveur du roi (que sa grandeur augmente et soit fortifiée!) ne pourrait

jamais l'empêcher de recevoir un mauvais coup.

Ce genre de consolation prodigué par Zemroud à sa petite belle-sœur

valait beaucoup ou valait peu, il n'importe. Elle n'en avait pas

d'autre à sa disposition, et elle en usa tant qu'elle put, le

reproduisant sous toutes les formes et terminant toujours chaque

démonstration par l'assurance ferme, par la promesse sous serment que

Kassem ne resterait, dans tous les cas, pas plus d'un an absent, et

qu'il n'était que raisonnable et naturel d'admettre qu'il reviendrait

possesseur d'une fortune immense qui les mettrait, tous et toutes dans

la famille, en situation de se passer leurs fantaisies. A la fin,

Amynèh, ayant un peu pris sur elle, dit qu'elle voulait s'en aller et

elle retourna au logis.

Nouvelles Asiatiques · 第 7 / 25 段