pourtant qu'un homme s'occupe, il avait senti s'éveiller en lui une
certaine curiosité pour les choses de l'intelligence. Dans sa jeunesse,
après avoir quitté l'école, il avait appris de la théologie, dans ce
beau collège neuf de Kâchan, où, sous de magnifiques ombrages, il avait
écouté les doctes leçons de professeurs qui n'étaient pas sans mérite,
et recueilli sur ses cahiers assez d'opinions diverses des meilleurs
exégètes du Livre Saint. La jurisprudence aussi l'avait un moment
attiré; mais, pourtant, ces connaissances diverses, pour vénérables
qu'elles lui parussent, ne parlaient pas beaucoup à son imagination.
De sorte, que, après avoir pris un plaisir modéré à des questions
comme celle-ci: L'Imam Mehdy existe-t-il dans le monde avec ou sans
conscience de lui même? il s'était retiré peu à peu de ces délices de
la réflexion, et il menaçait de tomber dans une oisiveté assez morne,
quand la fortune le mit en rapport avec un personnage qui exerça sur
lui une influence décisive.
C'était un soir de Ramazan. Malheureusement, les fidèles observent
rarement de façon très exacte le jeûne commandé par la loi dans ce
temps consacré. Cependant, il faut aussi l'avouer, il n'est presque
personne qui ne tienne à passer pour le faire, et, de cette façon, les
apparences du moins sont sauvées. De sorte que ce sont précisément les
hommes sans conscience qui ont mangé leur pilau, tout à l'aise, dans
un coin, à l'heure ordinaire du déjeuner, qui, lorsque le soir arrive,
sont les plus empressés à se plaindre de la faim qui ne les tourmente
pas, de la faiblesse qui ne les envahit guère, et à appeler, avec les
cris les plus suppliants, le coucher du soleil. Il faut remercier Dieu
et son Prophète de ce que ce spectacle édifiant est abondamment fourni
dans toutes les villes de l'Iran, à l'époque sainte.
Un soir donc, à la porte de la ville, Mirza-Kassem et une douzaine
de ses amis étaient assis sur leurs talons, devant l'éventaire d'un
marchand de melons, et ils attendaient le moment où le disque du
soleil, déjà s'approchant de l'extrême bord de l'horizon, allait leur
faire le plaisir de disparaître. La moitié au moins de ces réguliers
et consciencieux personnages, dont le visage fleuri ne dénonçait pas
les austérités, tenaient à la main le kalioun bien allumé, n'attendant
que l'absorption de l'astre dans le commencement du crépuscule, pour
fourrer dans leur bouche le bout de tuyau et s'envelopper d'un nuage de
fumée.
--Descends donc! descends donc! murmurait d'une voix piteuse le gros
Ghoulam-Aly, pressant l'instrument chéri à un pouce de ses lèvres;
descends donc, soleil, fils de chien, et que ton père soit brûlé, pour
la souffrance que tu nous prolonges!
--Oh! Hassan! oh! Hussein! saints Imams! Je jure que le soleil est déjà
disparu depuis une grande heure, s'écriait lamentablement Kouly-Aly, le
drapier; je ne sais pas quels aveugles nous sommes de ne pas voir qu'il
fait nuit!
S'il avait fait nuit, comme ce bon musulman l'assurait, il était encore
assez grand jour pour s'en apercevoir. Mais son insinuation n'eut pas
de succès.
Quant à Mirza-Kassem, il était patient et ne disait rien. Seulement, il
considérait avec assez de complaisance deux œufs durs placés devant
lui, quand tout à coup le canon de la citadelle se fit entendre. Il
était désormais officiel que le soleil avait disparu; tous les kaliouns
se mirent donc à fumer de compagnie, la boutique de melons, d'œufs
durs et de concombres fut à l'instant mise au pillage; pendant ce
temps, les marchands de thé remplissaient leurs verres de la boisson
bouillante; la foule s'en emparait avec emportement; les verres se
vidaient et se remplissaient, on chantait, on criait, on riait, on se
poussait, on se bousculait, on s'amusait beaucoup.
Alors, un grand derviche, maigre comme une pierre, noir comme une
taupe, brûlé par mille soleils, vêtu seulement d'un pantalon de coton
bleu, la tête nue, couverte d'une forêt de cheveux noirs ébouriffés,
des yeux flamboyants, l'aspect sauvage, dur et sévère, se trouva à deux
pas de Mirza-Kassem. Il portait sur l'épaule un bâton de cuivre jaune
terminé par un enlacement de serpents; à son côté, était suspendue la
noix de coco appelée kouskoul, particulière à sa confrérie. Cet homme
avait une apparence si étrange, même pour un derviche, que les yeux de
Mirza-Kassem s'attachèrent involontairement sur lui et ne purent s'en
détourner. A son tour, l'étranger considéra celui qui le fixait ainsi.
--Le salut soit sur vous! lui dit-il, d'une voix douce et mélodieuse
bien inattendue chez un être pareil.
--Et sur vous le salut et la bénédiction! lui répondit poliment
Mirza-Kassem.
--Je suis, poursuivit le derviche, ainsi que Votre Excellence peut le
voir, un misérable pauvre, moins qu'une ombre, dévoué à servir Dieu et
les Imams. J'arrive dans cette ville et si vous pouvez me loger cette
nuit sur votre terrasse, dans votre écurie, où vous voudrez, je vous en
serai reconnaissant.
--Vous me comblez! répondit Mirza-Kassem, par une telle faveur. Daignez
suivre votre esclave, il va vous montrer le chemin.
Le derviche porta la main à son front, en signe d'acquiescement et
s'en alla avec son guide. Ils traversèrent ensemble plusieurs rues
tortueuses où les chiens du bazar commençaient déjà à se rassembler;
on fermait les quelques boutiques restées ouvertes; des lanternes de
couleur brillaient à la porte d'un certain nombre de masures, tandis
que les gardes du quartier faisaient la conversation avec les commères
occupées à laver leur linge dans le ruisseau courant au milieu de la
rue, en ménageant les plus pénibles surprises aux jambes des passants
un peu distraits. La marche des deux nouveaux amis ne fut pourtant pas
trop longue; car, au bout d'un quart d'heure environ, Mirza-Kassem fit
halte devant une petite porte ogivale entourée, d'un mur de pierre;
il souleva le marteau de fer étamé, frappa trois coups, et un nègre
esclave ayant ouvert, il introduisit le derviche dans la maison et lui
souhaita la bienvenue d'une façon tout à fait cordiale.
Il lui fit traverser la petite cour de dix pieds carrés environ,
dallée en grandes briques plates, et au milieu de laquelle était un
bassin revêtu de tuiles émaillées du plus beau bleu d'azur, où une eau
assez fraîche faisait plaisir à voir. Des rosiers étaient à l'entour
couverts de fleurs incarnates. Après avoir monté quelques marches, le
derviche se trouva dans un salon de médiocre grandeur, ouvert en face
des rosiers; les murailles étaient agréablement peintes en rouge et en
bleu avec des ramages d'or et d'argent; des vases chinois pleins de
jacinthes et d'anémones étaient placés dans les encoignures; un beau
tapis kurde couvrait le sol et des coussins d'indienne blanche à raies
rouges couvraient le sopha un peu bas, qu'on nomme takhteh, sur lequel
Mirza-Kassem invita son hôte à prendre place.
Celui-ci fit les difficultés exigées par le savoir-vivre. Il se
défendit de tant d'honneur, en alléguant son indignité.
--Je ne suis, répéta-t-il plusieurs fois avec modestie, qu'un très
misérable derviche, un chien, moins que de la poussière sous les yeux
de Votre Excellence. Comment aurais-je l'audace d'abuser à ce point de
ses bontés?
Le derviche parlait ainsi; mais, pourtant, il y avait sur toute sa
personne, un cachet de distinction, et, pour tout dire, de dignité si
évidente, que l'honnête Mirza-Kassem était intimidé et se demandait
s'il ne devait pas demander humblement pardon à un tel homme de
l'audace qu'il avait eue de l'amener chez lui. En lui-même, il se
disait: Quel est ce derviche? Il a l'air d'un roi, et plus fait pour
commander une armée que pour errer sur les grands chemins!
Cependant le derviche avait pris place. Le petit esclave nègre
apporta le thé; mais le derviche ne voulut boire que la moitié d'un
verre d'eau. Le kalioun fut de même présenté; le derviche le refusa,
alléguant que ses principes ne lui permettaient pas l'usage de
pareilles superfluités, de sorte que Mirza-Kassem qui aurait volontiers
tiré quelques bouffées pleines de saveur, se crut obligé de louer
le zèle du saint personnage et de renvoyer l'instrument tentateur en
affirmant que, pour sa part, il n'avait pas non plus l'habitude de s'en
servir. Était-ce vrai, ne l'était-ce pas? Dieu sait avec exactitude ce
qui en est! _Amen._
Alors le derviche prit la parole et s'exprima ainsi:
--Votre Excellence daigne me combler de beaucoup de faveur; je dois lui
dire qui je suis. Le royaume du Dekkan, dont vous avez certainement
entendu parler, est un des plus puissants États de l'Inde; il m'a vu
naître. J'ai été le favori et le ministre du souverain pendant quelques
années. C'est assez vous dire qu'aucune des inutilités de la vie ne m'a
fait défaut, je sais par expérience propre ce que peut donner d'ennui
un nombreux harem; je connais tous les dégoûts de la richesse; j'ai vu
miroiter assez de pierreries pour n'avoir pas eu longtemps la passion
d'en contempler, et quant à la faveur du prince, il n'est pas sur ce
sujet une seule observation des philosophes, dont je ne sache, mieux
que la plupart d'entre eux, apprécier la vérité et la valeur. Jugez du
cas que j'en fais!
Je ne m'arrêtai donc pas de longues années dans une situation si
fausse, et je me retirai pour me livrer uniquement à l'étude. Le
résultat de mes travaux m'a conduit à abandonner encore cette position
comme trop gênante et entraînant trop de distractions indignes. J'ai
quitté tout. Vivant seul et content désormais de mon kouskoul et de mon
pantalon de coton bleu, je crois pouvoir vous dire une grande vérité
que vous ne croirez pas, mais qui, cependant, n'en est pas moins ce
qu'elle est: ce pauvre diable qui n'a rien, et qui est devant vous,
possède le monde!
En prononçant ces paroles, le derviche regarda en face Mirza-Kassem et
avec une telle expression de majesté et d'autorité, que celui-ci en
resta tout interdit; il eut à peine le temps de prononcer les paroles
indiquées par la circonstance:
--Gloire à Dieu! Qu'il en soit béni et remercié!
--Non! poursuivit le derviche, et toute sa personne prit de plus en
plus un caractère imposant et dominateur; non, mon fils, vous ne me
croyez pas! La puissance, à vos yeux, s'annonce par un grand appareil;
on ne saurait en être investi, à moins que, magnifiquement vêtu de
soie, de velours, de cachemire et de gaze brodés d'argent et d'or,
on ne s'avance sur un cheval dont le harnachement est semé de perles
et d'émeraudes, entouré d'un immense cortège de serviteurs armés,
dont la turbulence et les airs insolents font connaître la dignité du
maître. Vous pensez comme tout le monde sur ce point. Mais vous avez
été bon pour moi; sans me connaître, sans soupçonner d'aucune façon
qui je suis, vous m'avez accueilli et traité comme un roi. Je vous
en montrerai ma gratitude, en vous délivrant d'une fausse manière de
penser qui ne doit pas plus longtemps rabaisser l'esprit d'un homme tel
que vous. Sachez donc que telle ou telle chose, impossible au commun
des hommes, est pour moi simple et d'une exécution facile. Je vais vous
en donner une preuve immédiate. Prenez ma main, et tenez mes doigts de
façon à sentir le battement de l'artère; qu'en dites-vous?
--L'artère, répondit Mirza-Kassem un peu étonné, bat aussi
régulièrement qu'elle le doit.
--Attendez, reprit le derviche en inclinant la tête, et d'une voix plus
basse, comme s'il concentrait toutes ses facultés sur ce qu'il allait
faire; attendez, et le pouls va graduellement cesser de battre.
--Que dites-vous là? s'écria Mirza-Kassem au comble de la surprise.
C'est ce qu'aucun homme ne saurait faire.
--C'est pourtant ce que je fais, répondit le derviche avec un sourire.
Et, en effet, le pouls se ralentit degré par degré, puis devint si
faible que le doigt de Mirza-Kassem avait peine à le retrouver et,
enfin, cessa absolument. Mirza-Kassem resta confondu.
--Quand vous le commanderez, dit le derviche, le mouvement renaîtra.
--Faites-le donc renaître!
Il se passa quelques secondes et le mouvement tressaillit de nouveau,
s'accentua, et, peu à peu, reprit son ampleur naturelle. Mirza-Kassem
regardait le derviche, et était partagé entre des sentiments, qui
tantôt tenaient de l'admiration, et tantôt de l'effroi.
--Je viens de vous montrer, dit le personnage singulier, qui le tenait
ainsi sous le charme, ce que je peux sur moi-même; maintenant, je vais
vous montrer ce que je peux sur le monde matériel. Faites apporter un
réchaud.
Mirza-Kassem donna au petit nègre l'ordre de fournir ce que le derviche
souhaitait, et un réchaud, rempli jusqu'au bord de charbon bien allumé,
fut placé devant celui qui allait s'en servir pour la démonstration si
curieuse de sa puissance illimitée sur les éléments. La démonstration
eut lieu, en effet. Le derviche parut se recueillir fortement; sa
bouche se serra à tel point, que ses lèvres paraissaient soudées l'une
à l'autre; ses yeux s'enfoncèrent plus encore dans leurs orbites; des
gouttes de sueur perlèrent sur son front, ses joues se tirèrent, et,
sous le hâle, devinrent livides; tout à coup, il étendit le bras, comme
si un ressort était parti, et le posa juste au milieu des charbons, où
il enfonça son poing fermé; Mirza-Kassem poussa un cri d'épouvante;
mais le thaumaturge sourit, et maintint sa main crispée au milieu du
feu. Doux ou trois minutes s'écoulèrent; il retira sa main, la montra à
son hôte, et celui-ci vit qu'il n'y avait ni brûlure ni blessure.
--Ce n'est pas tout, dit le derviche. Vous savez ce que je peux pour
dompter mon corps et faire obéir les éléments à mes caprices les plus
contraires à leur nature; regardez maintenant ce que je peux sur les
hommes; je dis sur tous les hommes, je dis sur toute l'humanité!
Il prononça ces mots avec une expression si méprisante et qui
ressemblait si fort à une invective, que Mirza-Kassem en fut de plus en
plus troublé. Mais le derviche n'y prit pas garde et lui dit:
--Faites-moi donner un morceau de plomb ou de fer.
On apporta une douzaine de balles de fusil; il les mit sur les
charbons, et elles commencèrent bientôt à entrer en fusion, d'autant
plus qu'il activait le feu avec son souffle. Puis il prit, dans la
ceinture de coton noir qui soutenait son pantalon, une petite boîte
d'étain, où Mirza-Kassem aperçut de la poudre rouge. Le derviche en
prit une pincée et la jeta sur le plomb; peu d'instants étaient écoulés
que, se penchant, il dit d'une voix calme:
--C'est fait!
Et il mit sur le sopha, devant Mirza-Kassem, un lingot d'un jaune pâle,
que celui-ci reconnut immédiatement pour être de l'or.
--Et voilà! s'écria le derviche d'un air de triomphe, ce que je
peux sur les hommes! Est-ce assez! Ai-je besoin de splendeurs, de
magnificences, de luxe, d'insolence! Et vous, mon fils, apprenez
désormais à savoir que la puissance n'est pas dans ce qui s'affiche,
mais uniquement dans l'autorité des âmes fortes, ce que le vulgaire ne
croit pas!
--Hélas! mon père, répondit Mirza-Kassem d'une voix tremblante
d'émotion, il ne suffit même pas que les âmes soient fortes pour jouir
de si sublimes prérogatives; il faut qu'elles aient su les trouver et
les prendre. Il faut la science!
--Et mieux que cela, répliqua le derviche. Il faut le renoncement, la
macération, la soumission complète du corps à l'esprit, et la pureté
absolue du cœur, et ce ne sont pas des mérites qui s'obtiennent sans
peine ou sans travail. Mais c'en est assez sur ce sujet.
--Non! oh, non! s'écria Kassem, en attachant sur son hôte des yeux
brûlants de désirs; non! puisque j'ai le bonheur d'être ainsi à vos
pieds, ne me retirez pas si vite vos enseignements! Ne fermez pas la
source dont vous m'avez laissé prendre une gorgée! Parlez, mon père!
Instruisez-moi! Enseignez-moi! Je saurai ce qu'il faut faire! Je le
ferai! Je ne veux plus traîner dans le monde cette existence inutile et
vide qui, jusqu'ici, a été la mienne.
Kassem venait d'être saisi de la plus dangereuse des convoitises: celle
de la science; ses instincts endormis s'éveillaient et ne devaient
plus lui laisser un moment de trêve. Le derviche commença alors à
lui parler à voix basse. Il lui révéla sans doute des choses bien
étranges. La physionomie de l'auditeur était bouleversée. Elle passait
à chaque minute par les expressions les plus diverses et subissait les
changements les plus brusques. Tantôt elle exprimait une admiration
sans bornes et presque un état extatique. Il semblait, à voir ces yeux
noyés, ce regard perdu vers quelque chose de caché et d'insaisissable,
que Kassem allait s'évanouir, maîtrisé par la plus auguste et la plus
captivante des révélations. Tout d'un coup, l'horreur remplaçait la
joie; les traits de Kassem se tiraient, sa bouche s'entr'ouvrait,
ses regards devenaient fixes. Il paraissait apercevoir des abîmes
effroyables, se penchant au-dessus au risque de perdre l'équilibre
et de rouler au fond. Toute la nuit se passa à écouter les discours,
qui produisaient des révolutions si terribles dans son âme et
bouleversaient ainsi ses pensées. Enfin, l'aurore blanchit les sommets
de la terrasse, et le derviche, qui l'avait plusieurs fois engagé en
vain à chercher un peu de repos, insista cette fois plus fortement, et
jura qu'il ne parlerait plus et ne révélerait rien davantage.
Kassem était épuisé, haletant; il obéit. Le derviche resta seul dans le
salon et s'étendit sur le sopha, tandis que lui, il s'en alla, soucieux
et d'un pas chancelant, à travers les corridors étroits, descendit,
puis monta quelques marches, et, soulevant une portière, entra dans
l'enderoun. Le nègre dormait sur une natte de paille dans la première
pièce, où la lueur grise de l'aurore luttait faiblement contre la
clarté rougeâtre et fumeuse d'une petite lampe de terre, qui teignait
encore les objets atteints par elle, tandis que le reste demeurait
plongé dans une obscurité presque noire. De là, le jeune homme entra
dans la chambre où sa femme dormait paisiblement sur leur vaste lit,
qui, recouvert d'immenses étoffes de soie bariolées d'incarnat, de
vert et de jaune, à la façon du tartan écossais, laissait çà et là
apparaître le drap d'indienne grise, rehaussé de fleurs de diverses
nuances. Les oreillers, en grand nombre, de toutes formes et de toutes
grandeurs, les uns triangulaires, les autres carrés, d'autres ronds,
s'affaissaient sous la tête de la dormeuse, soutenaient ses bras ou
gisaient au hasard.
Kassem contempla un moment la jolie Amynèh et poussa un soupir. Puis,
il alla s'asseoir, sombre et préoccupé, dans un coin de la chambre, et
resta là sans bouger.
Il tenait le lingot d'or fortement serré dans sa main et ne l'avait
pas quitté, depuis que l'Indien le lui avait remis. De temps en temps,
il le regardait, il le contemplait, il s'enivrait et s'exaltait de
cette vue; c'était la preuve matérielle que tout ce qui s'agitait
dans sa tête n'était pas un rêve, mais une franche et ferme réalité.
Il regardait ce lingot d'or, et ses yeux se fermaient, et, tout à
coup, dans un demi-assoupissement, il lui semblait que le morceau de
métal se gonflait dans la paume de sa main, et respirait, que c'était
un être animé. Il se réveillait en sursaut, dans un état d'angoisse
indescriptible, considérait encore cette merveille dont il était devenu
le possesseur, la trouvait immobile comme un morceau de métal doit
l'être, et, fermant de nouveau ses paupières, sommeillait, emporté dans
le tourbillon de ses idées. Enfin, la lassitude fut victorieuse de la
méditation, et Kassem s'endormit profondément.
Un baiser sur le front le réveilla. Il regarda. Amynèh était à genoux à
côté de lui, le pressait entre ses bras, et lui disait:
--Es-tu malade, mon âme? Pourquoi ne t'es-tu pas couché cette nuit? Oh!
saints Imams! Il est malade! Qu'as-tu, ma vie? Ne veux-tu pas parler à
ton esclave?
Kassem vit qu'il était grand jour, et, rendant à sa femme le baiser
qu'il en avait reçu, il lui répondit:
--La bénédiction soit sur toi! Je ne suis pas malade, grâce à Dieu!
--Grâce à Dieu! s'écria Amynèh.
--Non, je ne suis pas malade.
--Qu'as-tu donc fait hier au soir avec ce derviche étranger? Est-ce
que, contrairement à tes habitudes, tu aurais bu de l'eau-de-vie et
mangé des grains de pastèque rôtis pour te donner plus de soif?
--Dieu m'en préserve! s'écria Kassem; rien de semblable n'a eu lieu;
nous avons seulement causé très tard de ses voyages.... Où est-il, mon
hôte? Il faut que j'aille le rejoindre.
Et, en parlant ainsi, Kassem se mit sur ses pieds; mais Amynèh continua:
--Le jour est déjà haut depuis longtemps et le soleil n'était pas levé,
quand notre nègre, Boulour, a vu le derviche accroupi dans la cour
auprès du bassin; il disait ses prières et accomplissait les ablutions
légales. Ensuite, il a fait cuire, dans une coupe de cuivre, un peu de
riz sur lequel il a jeté une pincée de sel; il l'a mangé et est parti.
--Comment, parti! s'écria Kassem consterné, comment parti? Ce n'est
pas possible! Il avait encore mille choses de la dernière importance à
m'apprendre! Il n'est pas possible qu'il soit parti!
--Il l'est, cependant, répondit Amynèh un peu étonnée de l'agitation de
son mari. Quelle affaire avais-tu donc avec cet homme?
Kassem ne répondit rien, et d'un air sombre, irrité, concentré, il
sortit de la chambre et quitta la maison. Il n'avait pas cessé de tenir
le lingot d'or. En droite ligne, il courut au bazar et entra chez un
joaillier de sa connaissance.
--Le salut soit sur vous, maître Abdourrahman! lui dit-il.
--Et sur vous le salut, Mirza! répliqua le négociant.
--Faites-moi une faveur; dites-moi ce que vaut ce métal.
Maître Abdourrahman mit ses vastes lunettes sur son nez, considéra le
lingot, le passa à l'éprouvette et répondit paisiblement:
--C'est du bel et bon or, pur de tout alliage et qui vaut à peu près
une centaine de tomans. Si vous le désirez, je le pèserai exactement,
et vous remettrai le prix avec déduction d'un très petit bénéfice.
--Je vous remercie, répondit Kassem, mais, pour le moment, rien ne me
presse de me séparer de cet objet, et j'aurai recours à vous, en temps
et lieu.
--Quand il vous plaira, répartit le marchand.
Il salua Kassem, qui prit congé et sortit.
Il s'en alla à travers les bazars, frôlant les boutiques; mais les
apostrophes enjouées des femmes qui, sous le voile, se permettent
tout (on ne le sait que trop), les appels et les compliments de
ses connaissances, les avertissements brusques des muletiers et
des chameliers, pour qu'il eût à faire place à leurs hôtes, qui se
succédaient en files interminables attachées à la queue les unes des
autres et chargées de ballots dont il fallait craindre le contact
pour chacun de ses membres, tout cela, qui l'amusait d'ordinaire, le
fatiguait jusqu'à l'irriter aujourd'hui. Il avait un besoin impérieux
d'être seul, livré à ce monde de pensées qui le tyrannisaient et le
voulaient posséder sans conteste. Il sortit de la ville, et ayant
atteint dans le désert un endroit où s'élevait un groupe de grands
tombeaux en ruines, il entra sous une des coupoles à moitié effondrées
et se mit dans un coin, à l'ombre. Là, s'étant assis, il s'abandonna
aux idées dominatrices qui fondaient sur lui comme un essaim d'oiseaux
de proie.