--Monsieur, vous devez être satisfait. Je vois et vous voyez aussi

votre ami hors d'état de faire la folie dont vous aviez peur, je vous

félicite. C'est un homme encore plus civilisé que je ne le croyais.

Il vient de renier son père, il vient de frapper sur la mémoire de la

femme qui l'a mis au monde! Vous l'avez entendu insulter sa famille, et

ce qu'est son pays à ses yeux, il vous l'a confessé. Pour moi, je ne

peux pas deviner pourquoi le ciel nous a épargnés l'un et l'autre, dans

la destruction de la tribu; moi qui suis une femme, pour me mettre dans

la poitrine le cœur qu'il aurait dû avoir, et lui, en lui donnant la

lâcheté dont je n'aurais pas dû rougir! Enfin, les choses sont ainsi;

nous ne les changerons pas. Dieu m'en est témoin! Depuis que je me

connais, je n'ai jamais eu qu'un désir: celui de le voir, celui-là même

qui est là couché, celui qui est là aplati comme une bête immonde! Oui!

Dieu le sait! Le sachant vivant, je me répétais dans mes plus grandes

souffrances: Tout n'est pas perdu! Rien n'est perdu! Il vit, Mourad!

Il viendra à mon aide!... Je me rappelle, entre autres, une certaine

nuit des plus misérables dans ma misérable existence; j'étais seule

au fond d'un bois, accroupie entre des racines d'arbres: je n'avais

mangé depuis deux jours qu'un morceau de biscuit gâté, jeté par des

soldats au bord d'un campement; c'était l'hiver; la neige tombait sur

moi. Je consultais mon chapelet, et le sort infaillible me répétait: Tu

le reverras! tu le reverras! Et, au fond horrible de mon épouvantable

misère, l'espérance me soutenait. Tous les jours, depuis ce temps,

je me disais: Je le reverrai! Mais où? mais quand? L'istikharèh me

disait que c'était bientôt, que c'était ici. Je suis venue ici. Hier,

j'ai été avertie de même. J'étais assurée que le moment approchait

et, en vérité, je l'ai vu, le voilà, vous le voyez aussi! Vous qui

êtes un Européen, vous êtes fier, sans doute, de ce que vos pareils en

ont fait; pour moi, qui ne suis qu'une barbare ... vous me permettrez

d'être d'un autre avis. Gardez-le donc! Il ne me retrouvera pas au

milieu des guerriers de sa nation, il ne combattra pas pour venger son

pays, je ne dirai pas pour l'affranchir, je sais que ce n'est plus

possible. Il ne protégera pas sa cousine, la dernière, l'unique fille

de sa race, il ne la tirera pas de la misère et du désespoir. Non! non!

non! Il l'y replonge! Adieu, monsieur, et si la malédiction d'un être

faible et qui ne vous avait jamais fait de mal peut être de quelque

poids dans la balance de votre destinée, qu'elle y pèse tout ce que....

--Non, Omm-Djéhâne, non! Ne me maudissez pas, je ne le mérite point!

Pardonnez-moi les paroles mal sonnantes dont j'ai usé envers vous,

je ne vous connaissais pas. Maintenant que je sais qui vous êtes, je

donnerais beaucoup pour vous venir en aide. Voyons, ma chère enfant,

asseyez-vous là. Parlez-moi comme à un frère. Je suis de votre avis,

nous vivons dans un monde fâcheux, et, barbare ou policé, le meilleur

n'en vaut rien. Que vous faut-il? De l'argent peut-il vous aider? Je

n'en ai pas beaucoup. Tenez, voilà ce qui me reste, prenez-le. Pour

tout au monde, je voudrais vous servir. Vous me regardez! Je ne vous

tends pas de piège! Et, tenez, le pauvre Assanoff! Je ne l'aurais pas

détourné de vous, qu'il s'en serait détourné lui-même. Vous savez

maintenant ses habitudes. Que pourriez-vous attendre de lui?

--Vous ne vous enivrez donc pas, vous? demanda Omm-Djéhâne avec un

certain accent de surprise.

--Ce n'est pas l'usage de mon pays, répondit-il. Enfin, parlons de

vous. Qu'allez-vous devenir? Que comptez-vous faire?

Elle tint ses yeux attachés sur ceux de Moreno pendant quelques

instants et lui dit:

--Aimez-vous une femme dans votre pays?

Don Juan pâlit légèrement, comme il arrive aux blessés dont on touche à

l'improviste la chair vive; il répondit toutefois;

--Oui! j'aime une femme!

--Vous l'aimez bien?

--De toute mon âme!

Omm-Djéhâne ramassa son voile autour d'elle, couvrit son visage,

s'avança vers la porte et là, s'arrêtant un instant sur le seuil, elle

se retourna vers Moreno et lui dit avec l'emphase que les Asiatiques

mettent à prononcer de telles paroles:

--Que la bénédiction de Dieu soit sur elle!

L'officier fut touché jusqu'au fond du cœur. Omm-Djéhâne avait

disparu. Assanoff ronflait comme une toupie. L'ordonnance vint dire

que les chevaux étaient attelés et que le tarantass attendait; on

transporta l'ingénieur dans la voiture, et, partant au galop, les deux

amis sortirent de Shamakha, laissant bientôt cette petite ville se

perdre loin derrière eux dans les tourbillons de poussière que leurs

quatre roues soulevaient avec impétuosité.

Le paysage, en avant et en arrière de Shamakha, du côté de Bakou, est

d'une grandeur et d'une majesté singulières. Ce n'est plus précisément

l'aspect ordinaire du Caucase. Là, abondent les escarpements farouches,

les forêts pleines d'ombres et d'horreurs, les vallées où le soleil

s'aventure et ne reste pas; les torrents énormes tombant par nappes

épaisses sur des rochers géants, et, dans leur lutte avec ces masses,

s'éparpillant en écume et en courants furieux; des défilés resserrés,

étouffants; des gorges comme celles du Souràm, dont les pentes, les

hauteurs, les vertiges rappellent ce qu'on lit dans les contes; puis,

au travers de tout cela, des rivières paresseuses; ce sont elles qui

font la transition de ces tableaux tourmentés avec ce qu'étale la

grande vallée qui mène à Bakou. Là, au contraire, beaucoup d'espace,

beaucoup d'air clair, de lumière limpide; un sol argileux, poussière

en été, mais poussière fine, impalpable, étouffante; en hiver, boue

profonde où les troïkas les plus légères s'engloutissent par-dessus

les moyeux; puis, courant parallèlement de droite et de gauche, les

rangées lointaines des montagnes: c'est déjà un avant-poste des grandes

vallées, des grandes chaînes, des immenses étendues de la Perse.

Moreno avait été si affecté de sa rencontre inopinée avec la danseuse,

et surtout de ce qu'il se figurait d'elle et de la façon dont il la

comprenait, qu'il restait presque insensible à la grande scène que

traversait la voiture, emportée par ses quatre chevaux, et il restait

perdu dans ses réflexions. Sa blessure à la poitrine ne laissait pas

que d'être un peu douloureuse. La chair avait été bien entamée. Don

Juan s'était pansé comme il avait pu, mais cette sensation rude,

cette secousse violente par lesquelles la jeune lesghy avait, en

quelque sorte, appris en un clin d'œil à l'officier ce qu'elle

était et le souvenir qu'il devait garder de son entrevue avec elle, ne

mettait pourtant aucune amertume dans les réflexions qui en étaient

la conséquence, et le jugement final de Moreno était assez sain et

judicieux. Peut-être un Allemand, un homme du Nord, eût-il eu de la

peine à s'expliquer un tempérament qu'un Espagnol sentait plus en

rapport avec le sien.

Omm-Djéhâne, la pauvre fille, n'était pas sortie un seul instant de sa

vie de l'émotion produite sur elle par la prise de l'aoûl. Toujours

elle avait gardé sous ses yeux, elle y gardait encore les flammes

dévorant sa maison, les cadavres des siens tombant les uns sur les

autres, les figures farouches et exaspérées des soldats; elle avait

gardé dans ses oreilles les cris de désespoir et de détresse, les

détonations des armes à feu, les vociférations des vainqueurs. Aux

soins que l'on avait eus d'elle, pendant sa petite enfance, dans la

famille du général, elle n'avait absolument rien compris, sinon qu'elle

était au milieu des assassins; elle se considérait, non seulement comme

une esclave, mais comme une esclave humiliée, et l'abandon avec lequel

sa protectrice, excellente femme, racontait à chaque visiteur nouveau

l'histoire authentique de la petite lesghy, dans le but, assurément,

de rendre l'enfant plus intéressante, n'avait jamais manqué d'être

ressenti par Omm-Djéhâne comme le comble de l'insulte. Elle n'y voyait

que les vanteries et l'arrogance des vainqueurs. On avait eu peine à

l'instruire; comme tous les Asiatiques, et surtout comme les gens de

sa nation, elle était d'une intelligence merveilleuse; d'ailleurs,

ayant eu l'occasion de remarquer que savoir passait pour un mérite,

et que les filles de la générale, apprenant moins bien et avec moins

de facilité, étaient grondées et pleuraient à chacun de ses succès,

elle avait redoublé d'efforts et éprouvé beaucoup de joie de leur

valoir ce mal. Un moment, elle avait même conçu une idée d'une bien

autre portée. Ne doutant pas un instant que les Russes, pour lesquels

elle professait, dans sa petite imagination, autant de dédain que de

haine, ne dussent tous leurs succès qu'à la sorcellerie, et que cette

sorcellerie n'eût ses secrets dans les livres dont elle voyait faire

tant de cas, elle se proposa de devenir magicienne à son tour. Mais

elle eut beau lire ce qui lui tomba sous la main, comme elle ne trouva

rien qui la conduisît à son but, elle se découragea. Cependant, elle ne

douta jamais que des maléfices puissants ne fussent au fond de toutes

ses affaires; car, d'esprit comme de cœur, elle resta toujours

lesghy, et la forme et la nature de son esprit ne changèrent pas plus

que ses affections.

Ainsi qu'elle le dit à Assanoff, elle avait su de tout temps qu'il

avait échappé au massacre et qu'il était élevé à l'École des cadets.

Dès lors, elle avait vu en lui son mari futur; suivant sa façon de

raisonner, elle ne devait pas en avoir un autre. Sur ce point s'étaient

attachés ses rêves; les résolutions qu'elle avait pu prendre, en dehors

de celles de l'emportement, de l'aversion, dont elle n'était jamais

trop maîtresse, avaient toujours eu pour but principal de la rapprocher

de son cousin. Elle était trop méfiante pour prendre conseil de

personne que de l'istikharêh, mais elle mettait une confiance absolue

dans les oracles de ses grains de chapelet. Devenue danseuse pour

subsister, elle ne s'était pas trouvée rabaissée le moins du monde; les

danseuses de Shamakha ont une réputation qui ressemble à de la gloire;

et, d'ailleurs, les femmes d'Asie ne sont ni en haut, ni en bas d'une

échelle sociale quelconque; elles peuvent tout faire; elles sont femmes

ou impératrices ou servantes, et restent femmes, ce qui leur permet de

tout dire, de tout faire et de n'avoir aucune responsabilité de leurs

pensées ni de leurs actes devant la raison et l'équité; elles comptent

uniquement avec la passion, qui, à son gré, les ravale, les tue ou

les couronne. Omm-Djéhâne n'était pas vicieuse, il s'en fallait; elle

était complètement chaste et pure; mais elle n'était pas vertueuse non

plus, parce que, si quelqu'une de ses inclinations l'eût commandé,

elle eût renoncé à cette chasteté en une seconde, sans combat, sans

résistance et même sans le moindre soupçon d'avoir tort. Il n'était pas

à croire, pourtant, qu'elle se départît de sa réserve en faveur d'un

Franc, tant elle professait d'éloignement pour cette race. Grégoire

Ivanitch, l'Ennemi-de-l'Esprit, avait cru, un instant, éprouver pour la

jeune danseuse un goût vif, et ne s'était, naturellement, fait aucun

scrupule de le lui témoigner; de ce côté, le danger avait été nul

pour elle; mais il s'en était suivi, de la part des Splendeurs de la

Beauté, sa maîtresse, une suite de conseils et d'insinuations, mêlés de

critiques, de reproches tempérés, il est vrai, par la peur qu'inspirait

Omm-Djéhâne à tout ce qui l'approchait. La jeune fille ne cédait pas

parce qu'elle attendait Assanoff, et que l'istikharêh lui garantissait

de plus en plus qu'il allait arriver bientôt. Ce fut pour avoir la paix

qu'elle consentit à être vendue comme esclave ou comme femme, c'était

tout un, au vieux Kaïmakam des environs de Trébizonde. Elle gagnait du

temps et ne s'embarrassait guère de rompre sa parole, s'il le fallait,

au moment de conclure. Voilà ce qu'était Omm-Djéhâne; voilà ce qu'elle

avait été jusque-là: en somme, une pauvre créature, profondément

malheureuse et à plaindre, bien qu'elle ne pleurât pas sur elle-même et

ne réclamât la pitié de personne.

Ainsi qu'il a été dit, Moreno apprécia bien l'essentiel de la

situation. Après quelques heures, Assanoff finit par se réveiller.

Il fut grognon et maussade, ne prononça pas le nom d'Omm-Djéhâne,

ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé à Shamakha, et tomba

dans une prostration morale et physique dont Moreno eut compassion.

Il s'apercevait que, dans le cœur du tatar, un combat terrible se

livrait entre des instincts, des goûts, des habitudes, des faiblesses,

des concessions et des remords, où aucune des forces contendantes

n'était assez vigoureuse pour l'emporter. Le voyage s'acheva donc fort

tristement, et par un contre-coup de l'état où il voyait son ami,

l'exilé espagnol commençait à trouver la vie intolérable. Quand la

voiture entra à Bakou, l'aspect premier de la ville ne lui rendit pas

la gaîté.

La Caspienne, cette mer mystérieuse et sombre, plus inhospitalière

encore que l'Europe, sur les deux tiers de ses rivages, couvrait au

loin l'horizon de ses eaux plombées, sur lesquelles le ciel pesait gris

et bas. Il venait de pleuvoir; les rues et les chemins montraient trois

pieds de boue jaunâtre, boue tenace dont les voitures, les hommes,

les animaux ont bien de la peine à sortir. Les faubourgs, composés de

maisons de bois bâties à la russe, de magasins du gouvernement, de

chantiers et de fabriques, dont les hautes cheminées envoient jusqu'au

ciel la fumée du charbon de terre, étaient peuplés d'une foule à moitié

tatare, à moitié soldatesque. De loin en loin passait une dame habillée

à l'Européenne, avec un chapeau qui rappelait les modes occidentales.

L'ancienne enceinte fortifiée de la résidence des souverains tatars

gardait encore sa porte en forme de trèfle, et, quand l'équipage passa,

de petits mendiants indigènes se mirent à le poursuivre, en faisant la

roue et en hurlait d'une voix lamentable et en français:

--Donnez de l'argent, mousiou! Bandaloun!

Ce qui voulait dire qu'ils demandaient de l'argent et qu'on leur

voulût bien accorder aussi un pantalon. Telle est l'éducation que de

jeunes officiers en gaîté dépensent d'une façon toute libérale. Dans

les rues étroites, où la plupart des maisons sont encore à la mode

ancienne, on aperçoit, au milieu de nombreuses enseignes de marchands

et d'artisans russes, des indications comme celle-ci: _Bottier de

Paris; Marchande de modes_. Il faut avouer que ces amorces à la

crédulité publique sont à peine fallacieuses, et que ce que l'on achète

dans ces boutiques n'est pas de nature à tromper sur la provenance la

plus robuste ingénuité.

Une fois arrivé, Assanoff fut distrait enfin par le mouvement. Il

se secoua, il reprit son humeur ordinaire. D'ailleurs, il eut son

réveil. De son côté, Moreno présenté à son colonel, bien reçu par

ses camarades, fêté par les Européens et se sentant acculé dans la

nécessité, s'ingénia à moins regarder en arrière. Au bout de trois

mois il avait reconquis son épaulette de lieutenant. Il fit partie

d'une expédition, s'acquitta bien de son devoir et passa capitaine.

Les militaires considèrent la vie d'une façon spéciale; si on leur

donnait à choisir entre le paradis, en perdant leur ancienneté, et

l'enfer avec le grade supérieur, fort peu hésiteraient; et quant à ceux

qui choisiraient la présence de Dieu, nul doute que leur éternité ne

se passât à déplorer leur sacrifice. Cependant Don Juan garda pendant

plusieurs années les désirs de son cœur tournés vers l'Espagne.

Son amour ne lui causait plus le mal irritant des premiers mois;

c'était une habitude tendre, une préoccupation mélancolique dont son

âme restait comme saturée. Il écrivait souvent, on lui répondait; ils

espérèrent autant qu'ils purent espérer de voir leur séparation finir.

Quand la politique releva leva la hache qu'elle avait laissé tomber

entre eux, il fallut bien reconnaître que les conditions matérielles

de l'existence ne permettaient pas à Moreno de quitter le Caucase,

puisqu'il n'avait que sa solde et ne pouvait recommencer un nouveau

métier; et la jeune femme, elle, n'était pas non plus assez riche pour

rejoindre son amant. Tout en resta là. Ils ne se marièrent ni l'un ni

l'autre, cessèrent avec le temps d'être malheureux; mais, heureux, ils

ne le furent jamais.

Bien longtemps avant l'époque indiquée ici, Moreno rentrant une nuit

assez tard de chez le général gouverneur, où il avait passé la soirée,

vit, de loin, dans la rue déserte qui longe l'ancien palais du khan

tatar, réduit alors à la condition de magasin à poudre, une femme qui

marchait dans la même direction que lui. C'était l'hiver; il faisait

froid, la neige couvrait la terre à plusieurs pouces d'épaisseur, tout

était gelé, et la nuit était assez noire.

Moreno se dit:

--Quelle peut être cette malheureuse?

Le capitaine avait vu beaucoup de misères, il avait contemplé beaucoup

de désastres; sa propre existence n'avait pas été gaie. Dans de

pareilles circonstances, l'homme devient mauvais ou excellent: Moreno

était excellent.

Aussi bien que les ténèbres s'y prêtaient, il suivait des yeux, avec

compassion, cette créature qui s'en allait là, seule; et comme il crut

remarquer qu'elle hésitait en marchant et chancelait, il hâtait le pas

pour la rejoindre et lui porter secours, quand, à son grand étonnement,

il la vit s'arrêter précisément devant sa porte, et, alors, il entendit

derrière lui des pas précipités.

Il se retourna et reconnut à l'instant le Doukhoboretz. Grégoire

Ivanitch était nu-tête, sans pelisse, et se hâtait autant que son

embonpoint déjà fort accru le lui pouvait permettre. Moreno pensa,

ce qui, d'ailleurs, était vrai, que l'Ennemi-de-l'Esprit cherchait

à rejoindre la femme, et il lui passa l'idée que c'était à mauvaise

intention.

Il le saisit donc par le bras et s'écria vivement:

--Où allez-vous?

--Ah! monsieur le capitaine, je vous en prie, ne me retenez pas! La

pauvre fille s'est échappée!

--Qui? De quelle fille parlez-vous?

--Ce n'est pas le moment de causer, monsieur le capitaine; mais puisque

vous voilà, aidez-moi à la sauver. Nous le pouvons peut-être encore,

hélas! et il est certain que, si quelqu'un doit la calmer, ce sera vous!

Il entraîna Moreno. Celui-ci, étonné, se laissa faire, et quand il

ne fut plus qu'à quelques pas de sa maison, il vit avec épouvante la

femme étendre les bras contre la porte en cherchant à se soutenir et

chanceler; elle allait tomber sur le seuil; il la retint, la saisit

dans ses bras, la regarda en face: c'était Omm-Djéhâne.

Celle-ci, en l'apercevant, eut une sorte de spasme électrique qui lui

rendit un éclair de force; elle jeta ses mains autour de son cou,

l'embrassa avec force et ne lui dit que ce mot seul:

--Adieu!

Puis ses bras se détendirent, elle se laissa aller en arrière; il la

regarda stupéfait, et, vraiment, il vit qu'elle était morte.

Dans ce moment, Grégoire Ivanitch le rejoignit et l'aida à maintenir le

corps insensible. Moreno voulait le porter dans son logis.

--Non, dit l'Ennemi-de-l'Esprit on secouant la tête, la malheureuse

enfant n été malade chez moi, c'est moi qui l'ensevelirai et c'est à

mes frais qu'elle sera enterrée. La voilà morte; elle ne m'aimait pas!

mais je lui voulais du bien, moi, et c'est assez pour que je me regarde

comme son seul parent.

--Enfin, dit Moreno, qu'est-il arrivé?

--Peu de chose. Elle n'a pas voulu être vendue, elle a refusé d'aller

à Trébizonde; elle a refusé de danser, et, ce qui ne lui était jamais

arrivé, ce que l'on n'avait jamais vu, elle passait ses jours et ses

nuits à pleurer, elle se frappait la poitrine et se déchirait le visage

avec ses ongles. Les Splendeurs de la Beauté ne savait plus qu'en

faire et avait grande envie de s'en débarrasser. Pour moi, je dis à

Omm-Djéhâne: Ma fille, tu l'entends fort mal, et c'est visiblement

l'Esprit qui te tourne la tête. Laisse là tes sottes idées! Bois, ris,

chante, amuse-toi, ne te refuse aucune fantaisie; tu es jeune, tu es

jolie, on t'admire, tu danses comme une fée; le général lui-même sera à

tes pieds si tu veux. Pourquoi ne veux-tu pas?

--Elle me répondit: parce que j'aime et qu'on ne m'aime pas!

Nous ne pûmes jamais en apprendre davantage. Cependant moi, qui avais

été d'abord amoureux d'elle, tout en n'y tenant guère, je la pris

en amitié et l'emmenai à ma ferme où elle consentit à venir. Je la

soignai, je tâchai de la distraire, et, que voulez-vous? à force de

pleurer, elle a commencé à tousser, et j'ai fait venir un médecin.

Cet homme lui déclara qu'elle devait se soigner et éviter de prendre

froid. Savez-vous ce qu'elle a fait? Elle est allée se rouler dans la

neige! Ah! l'Esprit! l'Esprit! Ne m'en parlez pas! Mais vous êtes tous

aveugles, vous autres Gentils! A la fin, il y a trois jours, elle m'a

dit positivement ce que je vais vous répéter, c'est de la folie pure;

mais, pourtant, ce sont bien ses paroles exactes: elle m'a dit:

--Mène-moi à Bakou!

--Pourquoi faire? ai-je répondu.

--Pour mourir, me répliqua-t-elle.

Le chagrin me serra la gorge, et je lui répondis brusquement:

--On meurt aussi bien ici qu'à Bakou.

--Non! Je veux mourir sur le seuil de la porte du capitaine Moreno.

Je la crus en délire; elle n'avait jamais prononcé votre nom; jamais,

dis-je, pas une seule fois! Mais elle s'irrita et me répliqua en colère:

--Ne me comprends-tu pas?

Quand elle se fâchait, le sang partait de sa gorge et elle en avait

pour des heures de souffrance! Je cédai.

--Eh bien! partons!

Nous sommes venus ici. Elle m'a envoyé chercher du secours tout à

l'heure, m'assurant qu'elle se sentait plus mal et ce n'était que trop

vrai; et, pendant que je lui obéissais ... vous voyez!

Un sanglot coupa la voix du pauvre diable.

Moreno eut un chagrin profond. Ce n'était pas raisonnable. Ce qui

pouvait advenir de plus heureux à Omm-Djéhâne était arrivé justement.

Que fut-elle devenue dans la vie? Si elle était restée une vraie et

fidèle lesghy, l'abandon d'Assanoff et de ses premiers rêves n'eût pas

bouleversé son âme; elle avait souffert beaucoup, elle aurait souffert

encore, sans doute, mais l'orgueil satisfait et la conscience assurée

l'auraient soutenue jusqu'au bout, et, soit qu'elle eût continué à

ravir les hommes de goût de Shamakha par le prestige de sa danse, soit

qu'elle eût préféré le harem obscur du vieux Kaïmakam, elle aurait pu,

désormais, obtenir une longue vie, et, comme les femmes des anciens

patriarches, en voir tomber le crépuscule paisible dans une mort

paisible et honorée. Mais elle aussi, elle avait fini par être infidèle

aux dieux de la patrie. Elle s'en était défendue, elle s'était raidie,

elle était tombée bravement victime de sa résistance: mais, enfin, il

n'est que trop vrai, au fond du cœur elle avait faibli: elle avait

aimé un Franc!

Quand Moreno raconta toute cette affaire à Assanoff, le Tatar civilisé

en fut extrêmement ému; il ne dégrisa pas de huit jours, et on le

rencontrai partout chantant _la Marseillaise_. Ensuite, il se calma.

II

L'ILLUSTRE MAGICIEN

PERSE

Le derviche Bagher raconta un jour l'histoire suivante, sur l'autorité

d'Abdy-Khan qui, lui-même, l'avait apprise de Loutfoullah Hindy, lequel

la tenait de Riza-Bey, de Kirmanshah, et ce sont tous gens parfaitement

connus et d'une véracité au-dessus de tout soupçon.

Il y a peu d'années, vivait, à Damghân, un jeune homme appelé

Mirza-Kassem. C'était un excellent musulman. Marié depuis peu, il

faisait bon ménage avec sa charmante femme. Il ne buvait ni vin ni

eau-de-vie, de sorte que jamais le voisinage n'entendait de bruit du

côté où il demeurait; circonstance, soit dit en passant, qui devrait

être plus commune chez des peuples éclairés de la lumière de l'Islam;

mais Dieu arrange les choses comme il lui plaît! Mirza-Kassem n'étalait

point de luxe, ni de dépenses extravagantes; il dépensait, d'une

façon tout à fait convenable, une rente sise sur deux villages et les

revenus d'une somme assez forte, confiée à des marchands respectables.

Il n'exerçait aucune profession; et, n'ayant ambition aucune, ne se

souciant pas de devenir un grand personnage, il s'était constamment

refusé à se faire domestique. Ce n'est pas que son bon caractère connu

ne lui eût valu, à plusieurs reprises, les propositions les plus

séduisantes.

Nouvelles Asiatiques · 第 5 / 25 段