--Tu ne rêves donc jamais la nuit? Tu te couches, et le sommeil te

prend, et tu restes là, n'est-ce pas, comme une masse de chair inerte,

abandonné par tes pensées jusqu'au matin, jusqu'au milieu du jour, si

l'on veut. Au fond, tu fais bien! Ta vie entière n'est qu'une mort!

Tu ne te rappelles rien? rien du tout? Ton oncle, mon père à moi, mon

père, sais-tu cela? Non! tu ne le sais pas! Je vais te le dire: mon

père, Élam-Bey, enfin, pendu à l'arbre de gauche en montant le sentier;

ton père à toi, mon oncle, cloué d'un coup de baïonnette sur la porte

de sa maison. Tu ne te rappelles pas? Tu n'avais que douze ans; mais

moi j'en avais quatre et je n'ai rien oublié! Non, rien! rien, te

dis-je, pas la moindre, pas la plus minime circonstance! Ton oncle,

quand je suis passée devant, portée par un soldat, ton oncle pendait à

son arbre, comme ce vêtement-là, contre la muraille, pend à ce clou qui

est derrière toi!

Assanof eut un frisson glacial dans les os; il lui sembla sentir les

pieds ballants de son oncle sur ses épaules, mais il ne dit pas un mot.

--Alors, poursuivit Omm-Djéhâne, on te prit avec quelques garçons

échappés par hasard à l'incendie et au massacre. On t'envoya à l'École

des cadets à Pétersbourg et on t'éleva, comme disent les Francs! On

t'enleva ta mémoire, on t'enleva ton cœur, on te prit ta religion,

sans même se soucier de t'en donner une autre; mais on t'apprit à bien

boire, et je te retrouve les traits déjà flétris par la débauche,

les joues marbrées de bleu, un homme? Non! Une guenille! Tu le sais

toi-même.

Assanoff, humilié, maté par cette fille et par les images, surtout,

par les images trop exactes, trop crues, trop vraies qu'elle évoquait

devant lui, Assanoff essaya de se défendre.

--J'ai pourtant appris quelque chose, murmura-t-il, je sais mon métier

de soldat, et on ne m'a jamais accusé de manquer de courage. Je ne fais

pas honte à ma famille, j'ai de l'honneur!

--De l'honneur? Toi! s'écria Omm-Djéhâne avec le dernier emportement;

va raconter ces billevesées aux gens de ta sorte! mais ne pense pas

m'imposer avec ces grands mots. N'ai-je pas été nourrie aussi par

les Russes? L'honneur! C'est de vouloir être cru quand on ment, de

vouloir passer pour honnête quand on n'est qu'un coquin, et de vouloir

être tenu pour loyal quand on vole au jeu. Si l'on rencontre un drôle

de son espèce, tous deux, gens d'honneur, on se bat et on est tué

justement le jour où, par hasard, on n'avait pas tort. Voilà ce que

c'est que l'honneur; et si tu en as vraiment, fils de ma tante, tu peux

te considérer comme un Européen parfait, méchant, perfide, larron,

assassin, sans foi, sans loi, sans Dieu, un pourceau ivre de toutes les

ivresses imaginables et roulé dans tous les bourbiers du vice!

La virulence de cette sortie parut à Assanoff dépasser la mesure, ce

qui lui rendit quelque chose de la possession de lui-même:

--Qui veut trop prouver ne prouve rien, dit-il froidement; ne disputons

pas là-dessus à tort ou à raison, mais, dans tous les cas, sans qu'on

m'ait demandé avis, on a fait de moi un homme civilisé; je le suis

devenu. Il faut que je le reste. Tu ne me prouveras pas que je fasse

aucun mal, en vivant à la façon de mes camarades. D'ailleurs, pour

ne te rien cacher, je m'ennuie; je ne sais pas pourquoi, rien ne me

manque, tout me manque. Si une balle veut de moi, je l'épouse. Si

l'eau-de-vie m'emporte, grand bien lui fasse! C'est tout ce que je

désire.... Tiens! Omm-Djéhâne, je suis content de te voir. Pourquoi

n'es-tu pas restée chez la générale? Cela valait mieux que cette maison.

--Cette femme, répondit la danseuse avec l'accent de la haine et du

mépris, cette femme! Elle a eu l'insolence de déclarer plusieurs fois,

et devant moi, qu'elle voulait remplacer ma mère! Elle a dit plusieurs

fois, et devant moi, que les Lesghys n'étaient que des sauvages, et, un

jour, où je lui ai répondu que leur sang était plus pur que le sien,

elle a ri. Cette femme, elle m'a prise une fois par le bras et mise

hors de la chambre comme une servante, parce que j'étais montée sur un

fauteuil, étant trop petite pour atteindre à leurs idoles, les jeter

en bas! D'ailleurs, tu le sais bien! c'est son mari qui avait mené les

troupes contre notre aoûl!

Omm-Djéhâne se tut une minute, et tout à coup s'écria:

--Je n'attendais que le jour où je me sentirais assez forte! Six mois

plus tard, je lui tuais ses deux filles!

--Tu n'y vas pas de main morte, dit Assanoff en riant. Heureusement que

tu t'es laissé deviner, et on t'a chassée à propos.

Il parlait d'un ton léger qui ne contrastait pas mal avec celui de la

minute précédente. Omm-Djéhâne le considéra une seconde sans souffler

mot, puis elle étendit le bras sur le divan, prit un târ, une mandoline

tatare qui était jetée là, et, d'un air distrait, se mit à l'accorder;

peu à peu, sans paraître y vouloir mettre aucune intention, elle

commença à jouer et à chanter. Sa voix était d'une douceur infinie

et pénétrante à l'extrême. Elle chanta d'abord très bas et à peine

l'entendait-on. Il semblait que ce n'étaient que des accords isolés,

des notes se suivant sans qu'aucune intention les enchaînât les unes

aux autres. Insensiblement, un air déterminé se détacha de cette

mélodie indistincte, absolument comme du fond d'un brouillard naît,

s'avance peu à peu et se fait reconnaître une apparition éthérée.

Saisi par une émotion irrésistible, par une curiosité violente, par

un souvenir tout-puissant, Assanoff releva la tête et écouta. Oh! il

était visible qu'il écoutait de toutes ses oreilles et de toute son

intelligence, de tout son cœur, de toute son âme!

Au chant se mêlèrent bientôt des paroles. C'était une poésie lesghy;

c'était, précisément, l'air que les filles de la tribu chantaient avec

le plus de plaisir et le plus souvent quand Assanoff était enfant.

On connaît assez le pouvoir souverain, la magie victorieuse que ce

genre d'influence exerce, en général, sur les hommes nés dans les

montagnes, au sein de petites sociétés, où, les distractions étant peu

nombreuses, la mémoire qu'on en conserve reste à jamais souveraine de

l'imagination. Les Suisses ont _le Ranz des Vaches_, et les Écossais

_l'Appel de la cornemuse._ Assanoff se trouva saisi par une force toute

pareille.

Il était né à une distance assez peu considérable de Bakou, au sein

d'une accumulation d'escarpements présentant l'aspect le plus singulier

et le plus grandiose qui se puisse contempler. C'est un assemblage

de pics aigus, largement séparés les uns des autres par des vallées

profondes, et s'élevant, sur des bases étroites, jusqu'à la région des

nuages. Couvrant les plateaux rocheux de ces aiguilles gigantesques,

plateaux étroits où l'on jurerait de loin que les aigles seuls peuvent

avoir leur nid, se posent, s'accrochent comme ils peuvent, les

villages, les aoûls de ces hommes terribles, qui n'ont jamais connu que

le combat, le pillage et la destruction. Les Lesghys se tiennent là,

toujours en sentinelle, guettant la proie, se méfiant de l'attaque,

voyant de loin, surveillant tout.

La chanson d'Omm-Djéhâne évoqua, jusqu'à produire la réalité la plus

poignante, le souvenir de l'aoûl paternel devant l'âme ébranlée

d'Assanoff. Il revit tout, tout ce qu'il avait ou croyait avoir

oublié. Tout! La muraille fortifiée de l'extérieur, les précipices

dont son œil d'enfant avait sondé jadis les profondeurs meurtrières

avec une curiosité indomptable; la rue, les terrasses plates brûlées

par le soleil ou disparaissant sous la neige, les maisons, sa maison,

sa chambre, son père, sa mère, ses parents, ses amis, ses ennemis! Rien

ne resta qu'il n'eût revu! Les paroles que prononçait Omm-Djéhâne, les

rimes qui s'entrecroisaient, le saisissaient comme avec des serres et

l'emportaient dans les ravins de la montagne, dans les sentiers où,

du fond d'un buisson, il avait épié si souvent la marche des colonnes

russes pour aller en avertir son père. Car, chez les Lesghys, les

enfants nobles sont des guerriers rusés et hardis dès le jour où ils

marchent. Un enchantement sublime remplissait l'âme du barbare mal

converti. Ses habitudes étaient européennes, ses vices parlaient russe

et français; mais le fond de sa nature, mais ses instincts, mais ses

qualités, mais ses aptitudes, ce qu'il avait de vertus, tout cela était

encore tatar, comme le meilleur de son sang.

Que devint Mourad, fils de Hassan, l'officier d'ingénieurs au service

de Sa Majesté Impériale, l'ancien élève de l'École des cadets, le

lauréat des examens, lorsque sa cousine se levant, sans cesser de

chanter et de jouer du târ, commença à mener à travers la chambre une

danse lente et vigoureusement rythmée? il quitta sa chaise, se jeta par

terre dans un coin, prit sa tête entre ses deux mains, convulsivement

crispées dans ses cheveux, et, à travers les larmes qui obscurcissaient

ses regards, suivit avec une avidité douloureuse les mouvements de la

danse, absolument comme il avait fait pour Forough-el-Husnêt, mais avec

bien plus d'anxiété, bien plus de passion, on le peut croire. Et ce

qui est vrai également, c'est qu'Omm-Djéhâne dansait d'une bien autre

manière que sa maîtresse! Ses pas signifiaient plus, ses gestes, encore

plus réservés, saisissaient davantage; c'était la danse de l'aoûl,

c'était la chanson de l'aoûl; il sortait de la personne entière de la

jeune fille une sorte de courant électrique enveloppant de toutes parts

son parent. Soudain, brusquement, elle s'arrêta, cessa de chanter, jeta

le târ sur les coussins, et s'accroupissant à côté d'Assanoff et lui

jetant les bras autour du cou:

--Te souviens-tu? dit-elle.

Il sanglota tout à fait, poussa des cris d'angoisse, cacha sa tête dans

le sein et entre les genoux de sa cousine. C'était pitié que de voir ce

grand garçon secoué par une pareille douleur.

--Tu te souviens donc? poursuit la Lesghy. Tu vois comme tu me

retrouves? J'ai été la servante des Francs, je me suis enfuie; j'ai été

la servante des Musulmans, on m'a battue; j'ai couru les bois; j'ai

failli mourir de faim et de froid; je suis ici, je n'y veux pas rester

... tu comprends bien pourquoi.... Toi-même, pourquoi es-tu venu cette

nuit? Vois-tu, tu comprends bien? On veut me vendre à un Kaïmakam,

quelque part en Turquie; j'ai accepté crainte de pis et pour qu'on

ne me tourmente plus. Je suis ta chair, je suis ton sang, sauve-moi!

Garde-moi près de toi, fils de mon oncle, Mourad, mon amour, mon bien,

ma chère âme, sauve-moi!

Elle lui prit la tête et l'embrassa avec passion.

--Je te sauverai, répondit vivement Assanoff; je veux bien que tous les

diables m'étranglent, si je ne te sauve pas! Tu es toute ma famille!

Ah! les Russes! que le ciel les confonde! Ils m'ont tout tué, ils m'ont

tout brûlé, ils m'ont tout détruit! Mais je leur rendrai au centuple

le mal dont ils m'ont accablé, et toi aussi! Veux-tu que je déserte?

--Oui, déserte!

--Veux-tu que nous allions dans la montagne rejoindre les autres tribus

rebelles?

--Oui, je le veux!

--Sur mon honneur, je le veux aussi! Et cela sera tout de suite,

c'est-à-dire dans le jour de demain ou plutôt dans le jour

d'aujourd'hui, car l'aurore va naître! Nous redeviendrons ce que nous

sommes, des Lesghys et libres! Et je t'épouserai, fille de ma tante,

et tu seras sauvée et moi aussi! Car, en définitive, je suis tatar,

moi! Qu'y a-t-il de commun entre Mourad, fils d'Hassan-Bey et tous ces

messieurs francs! Est-ce que je ne sais pas ce qu'ils valent? As-tu lu

Gogol? Voilà un écrivain! Et qui les arrange comme ils le méritent! Oh!

les canailles!

Et se relevant tout à coup, il parcourut la chambre à grands pas, livré

à un accès de frénésie. Puis il s'arrêta devant Omm-Djéhâne, la regarda

fixement, lui prit les deux mains et lui dit:

--Tu es vraiment très jolie, je t'aime de tout mon cœur, et je

t'épouserai, parole d'honneur! Nous aurons des têtes de Russes sur la

table du festin des noces, cela t'arrange-t-il?

--Beaucoup! et, par tête, mille baisers!

--Tu sais le français?

--Oui, je le sais!

--Tant mieux! Cela nous distraira de le parler quelquefois.

--Mourad, fils d'Hassan-Bey, quelle honte! oublie pour jamais toutes

ces infamies!

--Tu as raison! Je suis un Tatar et rien autre, et je ne veux être que

ça, et puissé-je être mis en dix mille morceaux, si nos enfants ne

sont des Musulmans parfaits! Mais c'est assez raisonner! Voici ce qui

reste à faire: je vais te quitter parce que le jour arrive. A midi,

viens me trouver à la maison de poste. Là, je t'habillerai comme mon

ordonnance. Nous partons à une heure dans un grand tarantass qu'on m'a

prêté; nous filons rapidement: à six lieues d'ici, nous quittons la

route, et bonsoir! Les Russes ne te reverront jamais ici; moi, ils ne

me regarderont que le sabre à la main!

Omm-Djéhâne se jeta dans ses bras. Ils s'embrassèrent, et Assanoff

sortit.

Quand il fut dans la rue, il était enchanté de lui-même, enchanté de

ses projets, et très amoureux de sa cousine, la trouvant adorable. Il

le faut avouer, accoutumé à ne jamais suivre qu'une idée à la fois,

il avait complètement oublié son compagnon de route, et, lorsqu'il

avait assigné pour rendez-vous à Omm-Djéhâne la maison de poste, il ne

songeait nullement que Moreno l'y attendait.

Ce souvenir lui revint tout à coup.

--Peste! dit-il, c'est une bonne étourderie!

Il ne resta pas longtemps soucieux, n'en ayant pas l'habitude, plus que

de réfléchir.

--Je m'ouvrirai de tout à Moreno. Il a conspiré, il sait ce que c'est.

Au lieu de me gêner, il m'aidera.

Quand il entra dans la salle où l'Espagnol dormait sur un lit de cuir,

il le réveilla sans cérémonie.

--Compliment! lui dit-il, qui est-ce qui t'a vendu cette couche

magnifique, que je ne te connaissais pas?

--Tu me la connais parfaitement. Je l'ai eue à Tiflis par les soins

d'un compatriote à moi, et tu devrais te souvenir qu'à cette occasion

tu m'as expliqué savamment, à ma grande surprise, que tous les Juifs

du Caucase étaient de souche espagnole. Mais j'imagine que tu ne me

réveilles pas au petit jour, après un dîner et une soirée comme ceux

d'hier, pour me faire passer un examen sur les persécutions de Philippe

II, par suite desquelles les Hébreux ont fui à Salonique, et de

Salonique poussent jusqu'ici des reconnaissances.

--Non, pas précisément; mais pardonne-moi, je suis un peu troublé. Je

me fie à ta foi. Omm-Djéhâne est ma cousine. J'ai résolu de l'épouser.

Je vais me sauver avec elle dans la montagne. Bref, je déserte et je

déclare la guerre aux Russes.

Don Juan sauta au bas de son lit, au comble de l'étonnement.

--Es-tu fou? dit-il à son compagnon.

--Je l'ai été toute ma vie et pense bien l'être jusqu'à mon dernier

soupir. Mais je ferai ici l'action la plus généreuse, la plus

chevaleresque et la plus noble qui se puisse imaginer, et je pense que

ce n'est pas toi qui m'en voudrais détourner.

--Et pourquoi cela, s'il te plaît?

--Parce que tu as fait exactement la même chose, et que c'est pour ce

motif que j'ai le bonheur d'être ton ami.

---Allons donc! il n'y a pas le moindre rapport! J'ai conspiré parce

que mes camarades conspiraient, et je ne me séparais pas d'eux; et,

d'ailleurs, il s'agissait de mon prince légitime! Toi, ce que tu

veux faire, c'est tout bonnement du brigandage. Tu t'en vas avec des

bandits, avec une sauteuse, permets-moi de te le dire; et d'un homme

élégant, aimable comme tu l'es, d'un officier brillant, ne pour être

distingué dans tous les salons, tu médites de faire une manière de

sauvage grossier, bon à fusiller au coin d'un bois.

--Tu oublies que mon père était un sauvage grossier, et que,

précisément, il a été fusillé comme tu le dis.

--Mon pauvre ami, je serais désolé de t'affliger; mais, puisque ton

père a eu cette fin-là, qui n'est pas enviable, tu dois n'y pas aboutir

de ton plein gré. Voyons, Assanoff, soyons raisonnables, si nous

pouvons! Ton père a été un sauvage? Eh bien! toi tu n'en es pas un.

Où est le mal? Les hommes ne peuvent cependant pas, de génération en

génération, se ressembler tous. Veux-tu que je te dise l'effet que tu

me produis?

--Parle franchement.

--Tu me donnes envie de rire, parce que, si tu continues, tu seras

ridicule.

L'ingénieur rougit profondément. La peur de devenir ridicule le

bouleversa. Cependant il tint bon:

--Mon cher ami, Omm-Djéhâne va arriver tout à l'heure. Tu penses que je

ne la renverrai pas. D'autre part, me trahiras-tu? Ridicule ou non, le

vin est tiré, il faut le boire.

Là-dessus il s'assit, se mit à siffler et se versa un verre

d'eau-de-vie d'un carafon qui se trouva à sa portée.

Moreno comprit qu'il ne fallait pas le buter. Il cessa donc d'insister,

et s'occupa de sa toilette du matin presque en silence. Assanoff, de

son côté, n'était pas fort loquace et n'interrompait sa rêverie que par

quelques paroles insignifiantes, jetées de temps en temps au hasard. Il

était devenu très perplexe. Il était gêné par l'opposition de son ami;

d'autre part, il ne trouvait plus, lui-même, maintenant qu'il était de

sang-froid, ses projets aussi praticables ou plutôt aussi agréables

à pratiquer que cela lui avait semblé dans un moment d'enthousiasme

et d'emportement; ensuite, Omm-Djéhâne avait produit sur son âme

l'impression la plus vive, un peu à cause de la parenté, beaucoup

à cause de la beauté, plus encore par la singularité de sa nature;

mais l'épouser! En conscience, il la trouvait bien arriérée, toute

savante qu'elle fût en français. La vérité était que le pauvre Assanoff

n'était pas Russe, n'était pas sauvage, n'était pas civilisé, mais de

tout cela était un peu, et les pauvres êtres, que les périodes et les

pays de transition déforment de la sorte, sont fort incomplets, fort

misérables et réservés à plus de vices et de malheurs que de vertus

et de félicités. Pour se donner des idées et trouver un expédient, il

se mit à boire, et, après quelques verres, il rencontra une solution

à son plus grand embarras actuel, l'arrivée imminente d'Omm-Djéhâne.

Cette solution fut des plus simples; elle consista pour lui à prendre

sa casquette, pendant que Moreno avait le dos tourné, et à laisser son

fidèle ami accommoder, comme il l'entendrait, toutes choses avec sa

cousine, dont il venait de faire si brusquement sa compagne de voyage,

sa complice et sa fiancée.

Quand midi sonna, Omm-Djéhâne, ayant sans peine quitté son logis,

attendu que les danseuses, rentrées par la grâce de Dieu, n'avaient eu

rien de plus pressé comme de plus nécessaire que de chercher le repos

de leurs lits, Omm-Djéhâne avait pris des rues détournées, et étant

arrivée à la maison de poste, voilée à la façon des femmes tatares,

avait frappé discrètement à la porte d'entrée. L'ordonnance d'Assanoff

lui avait ouvert: elle avait passé vivement devant le soldat sans lui

rien dire; et, lui, jugeant que cette femme était attendue par les

officiers, n'avait pas même songer lui adresser une question. La

danseuse entra ainsi dans la salle où était Moreno, occupé à boucler sa

valise pour le départ, qui allait avoir lieu dans une heure.

Il leva les yeux au bruit, vit la jeune fille, et machinalement chercha

du regard Assanoff. Omm-Djéhâne ne lui laissa pas le temps de se

trouver embarrassé.

--Monsieur, lui dit-elle, je viens ici chercher le lieutenant Assanoff.

Il a dû vous dire que je suis sa cousine, et, comme il ne peut pas

manquer d'être confiant, il aura certainement ajouté que j'étais sa

fiancée. Ainsi, comme il me paraît absent, permettez-moi de l'attendre.

--Mademoiselle, répondit Moreno froidement, en offrant toutefois une

chaise à la nouvelle arrivée, vous avez raison, Assanoff est confiant;

je sais que vous êtes sa cousine ou que, du moins, il le croit. Mais,

quant à devenir sa fiancée et tout ce qui s'ensuit, dont vous ne me

parlez pas, nous n'y sommes pas encore, et je vous engage à changer de

visées.

--Pourquoi? monsieur.

--Mademoiselle, vous perdriez Assanoff et sans profit pour vous.

Omm-Djéhâne prit un air agressif.

--Qui dit que je cherche un profit? Assanoff vous a-t-il chargé de me

parler comme vous le faites?

Moreno sentit qu'il ne devait pas se laisser emporter par son zèle; il

rompit, comme disent les maîtres d'armes, et engagea le fer autrement.

--Voyons, mademoiselle, vous n'êtes pas une personne ordinaire, et il

ne faut pas vous avoir regardée longtemps pour lire votre âme dans vos

traits. Aimez-vous Assanoff?

--Pas du tout!

Elle avait du mépris plein les yeux.

--Que voulez-vous donc faire de lui?

--Un homme. C'est une femme, c'est un lâche, c'est un ivrogne. Il croit

tout ce qu'on lui dit, et je le fais tourner comme je veux. Pourquoi

pensez-vous que je puisse l'aimer? Mais il est le fils de mon oncle,

l'unique parent qui me reste; je n'entends pas qu'il se déshonore plus

longtemps; il me prendra chez lui, je suis sa femme, qui voulez-vous

que j'épouse sinon lui? Je le détacherai de ses habitudes honteuses, je

le servirai, je le garderai; et, quand il sera tué, ce sera comme un

brave, par les ennemis, et je le vengerai.

Moreno fut un peu étonné. Il avait des parents dans les montagnes de

Barcelone; mais il ne connaissait ni Catalane, ni Catalan de la force

de cette petite femme. Pour lui trouver une rivale digne d'elle, il lui

eût fallu remonter jusqu'aux Almogavares, et il n'avait pas le temps de

chercher si loin.

--Je vous en prie, mademoiselle, soyons moins vifs. Assanoff ne mérite

pas qu'on parle de lui sur ce ton-là; c'est un galant homme, et vous ne

l'entraînerez pas à la dérive.

--Qui m'en empêchera?

--Moi!

--Vous?

--Parfaitement!

--Qui êtes-vous donc, vous?

--Juan Moreno, ancien lieutenant aux chasseurs de Ségovie, aujourd'hui

cornette aux dragons d'Imérétie, grand serviteur des dames, mais assez

entêté.

Il n'avait pas fini qu'il vit briller une lame scintillante à un pouce

de sa poitrine. Instinctivement, il étendit le bras et il eut le temps

de saisir le poignet d'Omm-Djéhâne, au moment où le couteau affilé lui

entrait dans la chair. Il tordit le bras de l'ennemie, la repoussa sans

la lâcher (elle-même ne laissa pas tomber son arme); elle le regardait

avec des yeux, de tigresse; lui la fixait avec des yeux de lion, car il

était en colère, et il la colla violemment contre la muraille:

--Eh bien! mademoiselle, lui dit-il, qu'est-ce que cet enfantillage?

Si je n'étais pas celui que je suis, je vous traiterais comme vous le

cherchez.

--Qu'est-ce que tu ferais? répliqua impétueusement Omm-Djéhâne.

Moreno se mit à rire et la lâchant tout à coup sans faire le moindre

geste qui impliquât l'envie de la désarmer, il lui répondit:

--Je vous embrasserais, mademoiselle; car voilà ce que gagnent les

jeunes filles qui se permettent d'agacer les garçons.

En parlant ainsi, il tira son mouchoir de sa poche et l'appuya sur sa

poitrine. Le sang coulait fort et tachait sa chemise. Le coup avait été

bien appliqué; heureusement il n'avait pas pénétré, sans quoi Moreno

aurait mesuré sa longueur sur le plancher sans plus se relever jamais.

Omm-Djéhâne souriait et dit d'un air de triomphe:

--Il ne s'en est pas fallu de beaucoup! une autre fois, j'aurai la main

plus sûre.

--Grand merci! Une autre fois je serai sur mes gardes, et remarquez que

vous avez gâté tout à fait vos affaires. Arrive, Assanoff, regarde la

belle imagination de mademoiselle!

Assanoff était sur le seuil, le visage cramoisi, les yeux hors de

la tête. Il venait d'achever son hébétement avec le raki du maître

de police, et le ciel voulait que l'ivresse lui eût fait prendre

Omm-Djéhâne en horreur.

--Que le diable l'emporte, cette mademoiselle! Qu'est-ce qu'elle a

encore fait? Tiens! vois-tu, Omm-Djéhâne, laisse-moi tranquille!

Quelles vieilles histoires viens-tu me conter! Est-ce que tu crois que

je me soucie du Caucase et des brutes qui l'habitent? Mon père et ma

mère? Vois-tu, je te le dis entre nous, c'étaient d'infâmes brigands,

et quant à ma tante, ah! la sorcière! Tu ne peux pas nier que c'était

une sorcière! D'ailleurs, moi, je veux aller passer l'hiver prochain

à Paris! j'irai souper aux plus fameux cafés! je fréquenterai les

petits théâtres! Tu viendras avec moi, Moreno! n'est-ce pas, Moreno,

tu viendras avec moi! Ah! mon petit frère, ne m'abandonne pas! Allons

à l'Opéra! Omm-Djéhâne! tiens, viens, donne-moi le bras! Tu verras là!

ah! tu verras là des jeunes personnes qui dansent un peu mieux que toi,

je te l'avoue! Écoute! non, viens plus près, que je te dise quelque

chose: veux-tu que nous allions chez Mabille?... Il paraît que c'est

tout ce qu'il y a de plus....

On prétend que la fixité du regard de l'homme opère sur les brutes

d'une manière merveilleuse, qu'elle les terrifie, les fait reculer

et les réduit, en quelque sorte, à néant. Que cela soit vrai ou non,

Assanoff ne put soutenir l'expression des yeux que la jeune fille

tenait attachés sur les siens; il se tut, puis il tourna à droite et

à gauche, cherchant visiblement à se soustraire à un malaise; enfin

cette cause nouvelle de désordre achevant de mettre le trouble dans ses

facultés, il tomba sur le lit et ne bougea plus. Alors Omm-Djéhâne se

tourna vers Moreno et lui dit froidement:

Nouvelles Asiatiques · 第 4 / 25 段