et tomba dans la rêverie. Sa maîtresse, saisie d'une docilité si
merveilleuse, lui passa le bras autour du cou et allait l'embrasser,
quand la petite servante sale entra.
--Madame, dit-elle, le seigneur maître de police vous envoie dire qu'il
faut venir ce soir chez le gouverneur avec Djemylèh et Talhemèh pour
danser.
--Est-ce qu'il y a une fête?
--Il y a des hôtes étrangers.
--Des officiers?
--Des officiers. C'est son domestique qui me l'a dit Mais il y aura
aussi des Musulmans, Aga-Khan et Shems-Eddyn-Bey.
--Sais-tu si Grégoire Ivanitch y sera?
--Je ne sais pas; mais le seigneur maître de police dit qu'il faudra
mettre vos plus beaux habits; vous aurez de grands cadeaux.
La petite souillon sortit.
--De grands cadeaux, de grands cadeaux! c'est facile à dire, murmura
les Splendeurs de la Beauté; on ne manque jamais de m'en promettre
autant chaque fois, et, si j'y croyais, je mourrais de faim. Enfin, on
ira, c'est clair. Comment s'en empêcher? Pour toi, mes yeux, puisque
te voilà comme mariée à un Kaïmakam, tu n'as pas besoin d'amuser ces
chiens, et tu peux rester ici, si cela t'arrange.
--Cela ne m'arrange pas du tout; j'irai au contraire avec vous et les
autres chez le gouverneur. Voyez! je viens de faire trois fois de suite
l'istikharêh pendant que vous parliez à Dourr-al-Zemân (la Perle du
Temps, c'était le nom authentique de la jeune maritorne), et trois fois
j'ai eu le même nombre de grains.
Elle montrait son chapelet qu'elle serrait des deux mains; elle
balbutia entre ses dents un bout de prière et se leva. Les Splendeurs
de la Beauté ne trouva absolument rien à répliquer à un argument aussi
fort que celui d'une décision de l'istikharêh, et comme elle venait
de se donner des fatigues inusitées, elle rentra dans sa chambre pour
dormir jusqu'à l'heure de sa toilette, laissant Omm-Djéhâne réfléchir,
s'il lui plairait, à la nouvelle aventure, où la vie déjà si agitée de
cette dernière semblait se trouver entraînée.
Il était parfaitement exact que le gouverneur de Shamakha avait
l'intention de se mettre en frais. Il donnait à dîner à deux officiers
voyageurs en route pour Bakou, le lieutenant Assanoff et le cornette
Moreno, et, à cette occasion, il avait invité les officiers du
bataillon d'infanterie en garnison dans la ville et son ami de cœur,
le maître de police.
Assanoff et Don Juan, pour être arrivés plus tard que l'Ennemi de
l'Esprit, étaient arrivés pourtant, un peu fatigués, un peu ennuyés
du voyage, mais d'autant plus heureux de se trouver près du but, car
Shamakha n'est pas loin de Bakou. Ils étaient à peine restés quelques
heures à Tiflis. L'autorité supérieure les avait engagés à rejoindre
sans retard leurs corps respectifs, attendu qu'il était question
de mouvements sérieux dans le Daghestan. C'était une perspective
consolante pour Moreno. A mesure qu'il s'éloignait de l'Espagne et
de la femme qu'il aimait, le découragement des premières heures se
transformait en une résignation maladive, qui lui détruisait le prix
de la vie. Il sentait que son existence antérieure était finie, et il
n'éprouvait aucun désir d'en ressaisir une nouvelle. Hérodote raconte
qu'en Égypte, autrefois, l'armée se trouvant mécontente des façons
d'agir du souverain, les hommes de la caste guerrière prirent leurs
armes, formèrent leurs bandes et s'en allèrent gagnant la frontière.
Les serviteurs du monarque abandonné coururent, sur son ordre, après
eux et leur dirent: «Que faites-vous? Vous abandonnez vos familles?
Vous perdez de gaîté de cœur vos maisons et ce que vous possédez de
biens?»--Ils répondirent fièrement: «Des biens? Avec ce que nous avons
au poing, nous tâcherons d'en conquérir de meilleurs! Des maisons? On
en bâtit. Des femmes? Il en existe dans tout l'univers, et de celles
que nous rencontrerons, nous aurons d'autres fils!» Puis, sur cette
réponse, ils partirent sans que rien pût les arrêter.
Moreno n'était pas un de ces rudes manieurs d'épée, dont l'espèce ne
se rencontre guère dans les temps actuels. Soit résultat des mœurs,
soit délicatesse et faiblesse plus grande de l'imagination et du
cœur, il existe peu d'hommes aujourd'hui, dont le bonheur et la
force vitale ne résident en dehors d'eux-mêmes, dans un autre être
ou dans une chose. Presque chacun ressemble à l'embryon: il reçoit
ce qui le fait vivre d'un foyer de vie qui n'est pas le sien, et,
si on l'en sépare mal à propos, il est douteux, sinon impossible,
qu'il subsiste à son aise. En outre, tout ce que Don Juan avait vu
jusqu'alors dans le milieu où il était transplanté, lui faisait l'effet
d'un rêve, d'un de ces rêves particulièrement embrouillés où la raison
ne se retrouve pas. Assanoff lui avait expliqué, à sa manière, ce qui
s'agitait autour d'eux; mais outre que l'ingénieur n'y apercevait rien
que de naturel, ce qui le faisait passer légèrement sur les points
les plus dignes de commentaires, il était d'humeur inconstante et ne
savait suivre ni une explication, ni un raisonnement. Cependant Moreno
s'attachait à lui. L'ivrognerie flagrante d'Assanoff le rebutait; sa
gaîté le ramenait. Assanoff avait l'esprit brouillon, mais il avait
de l'esprit; il divaguait à l'ordinaire, mais en quelques rencontres
il montra du cœur. Pendant la longue route et l'interminable
tête-à-tête, il raconta beaucoup de choses à Moreno, et Moreno se
laissa aller de son côté à lui faire des confidences. Assanoff fut
vivement ému des malheurs de l'exilé et montra une tendresse presque
féminine pour l'amant. Quelquefois, parlant de lui-même, il avouait
n'être, à son avis, qu'un sauvage mal dégrossi, et, ajoutait-il, assez
peu débarbouillé, mais il revenait bientôt sur cette déclaration et
se proclamait un gentilhomme. En somme, il se fit gloire désormais
de reconnaître chez Moreno la supériorité de l'intelligence et du
caractère.
On peut se rappeler que, dans les récits des Croisades, il est toujours
question d'un généreux émir, d'un brave Bédouin, ou, à tout le moins,
d'un esclave fidèle attachant son sort à celui du chevalier chrétien.
A l'occasion, ce subalterne se fait tuer volontiers pour le maître,
après avoir sacrifié ses intérêts aux siens. Une pareille conception
s'est si bien emparée de l'imagination des Occidentaux, qu'on la trouve
encore dans les nouvelles de Cervantes, et Walter Scott l'a consacrée
par les personnages des deux serviteurs sarrasins du templier Brian
de Boisguilbert. C'est parce que, en réalité, cette fiction repose
sur un fond assez vrai. Le cœur et l'imagination, mobiles uniques
du dévouement, tiennent une place énorme dans l'organisation des
Asiatiques; susceptibles de beaucoup aimer, ces gens-là se sont de
beaucoup sacrifiés à ce qu'ils aiment. Ainsi, du moment où Assanoff
trouvait dans Don Juan une nature sympathique à la sienne, il l'aimait
pour tout de bon et sans se défendre.
Le dîner du gouverneur ressembla à toutes les fêtes de ce genre. On
but beaucoup. Assanoff, Dieu garde qu'il eût manqué cette occasion! Il
était tellement en verve, qu'il se serait surpassé lui-même, si les
observations de Don Juan ne l'eussent un peu contenu, de sorte qu'il
en resta à un visage enflammé, avec une démarche légèrement titubante
et un décousu de discours encore plus prononcé qu'à l'ordinaire. Pour
ne pas contrarier Moreno, il s'arrêta à cette limite. Au sortir de
table, on passa dans le salon, où l'on se mit à fumer. Au bout d'une
demi-heure, deux des personnages marquants de la population indigène
firent leur entrée au milieu de ces officiers, dont la plupart
étaient dans un état plus avancé que celui d'Assanoff. Agha-Khan et
Shems-Eddyn-Bey saluèrent avec dignité et avec l'affabilité la plus
aimable tous les assistants, sans paraître s'apercevoir le moins du
monde de rien d'irrégulier. Ils s'assirent, après avoir refusé des
pipes et déclaré qu'ils ne fumaient pas. La retenue en toutes choses
et la sobriété étaient alors à la mode par esprit de contraste et
recommandées aux Musulmans du Caucase. Au bout de quelques instants, on
annonça les danseuses. Le gouverneur ordonna de les introduire. Elles
parurent.
Les Splendeurs de la Beauté marchait en tête, puis venait Omm-Djéhâne,
suivie de Djémylèh et de Talhemèh, deux jeunes demoiselles très
agréables, non moins peintes que leur maîtresse, et toutes vêtues de
robes longues tombant droit jusqu'aux pieds avec des plis nombreux.
L'or et l'argent scintillaient sur la soie et la gaze, qui abondaient
dans leurs vêtements d'une magnificence et d'une somptuosité bizarres.
Les colliers superposés, les boucles d'oreilles longues et tombantes,
les bracelets nombreux, or et pierreries, tout luisait et résonnait
à chaque mouvement de ces belles personnes. Cependant les regards se
portaient instinctivement sur Omm-Djéhâne, soit que ce fût l'absence
de fard, soit que ce fût la sévérité plus grande de sa parure,
soit plutôt, et c'est bien certainement la vraie raison, le charme
vainqueur de sa personne. Une fois qu'on l'avait regardée, les yeux
ne s'en détachaient plus. Elle promenait sur chacun un regard froid,
indifférent, presque insolent, presque irritant, et ce n'était pas un
petit attrait. Aussi, bien qu'elle eût les yeux infiniment moins beaux
que Djémylèh, que sa taille n'eût pas la rondeur de celle de Talhemèh,
et que, sous aucun rapport, elle ne pût rivaliser avec l'exubérance
de perfections des Splendeurs de la Beauté, cette reine sûre de ses
triomphes, elle troublait chacun, et il fallait un effort pour se
soustraire à sa magie.
Jamais cantatrice à la mode ni comédienne en renom n'ont exécuté leur
entrée dans un salon européen avec plus de dignité que ne le firent les
danseuses, et ne furent reçues avec plus d'hommages! Elles ne saluèrent
personne que les deux dignitaires musulmans à qui elles adressèrent
toutes, sauf Omm-Djéhâne, un coup d'œil d'intelligence des plus
flatteurs, coup d'œil auquel ils répondirent par un sourire discret
et en se caressant la barbe d'un air dont se fût honoré le maréchal
duc de Richelieu; Cela fait, les dames s'assirent pressées les unes
contre les autres, dans un coin de la salle, sur le tapis, et prirent
l'air parfaitement désintéressé de personnes qui sont là pour faire
tapisserie.
Cependant, derrière elles, avaient paru quatre hommes, auxquels
personne ne donna la moindre attention. Ils allèrent s'accroupir dans
l'angle du salon opposé à celui qu'occupaient les danseuses; c'étaient
les musiciens. L'un tenait une guitare légère appelée târ; l'autre une
sorte de rebec, violon à long manche, ou kémantjêh; le troisième avait
un rebab, autre instrument à cordes, et le quatrième un tambourin,
élément indispensable de toute musique asiatique, où le rythme doit
être extrêmement marqué.
D'une voix unanime, la société demanda le commencement de la danse.
Le gouverneur et le maître de police se firent plus particulièrement
les interprètes du vœu général auprès des Splendeurs de la Beauté,
et celle-ci, après s'être laissé prier le temps convenable pour une
artiste qui connaît sa valeur, et avoir montré sa modestie par une
aimable confusion, se leva en pied, s'avança lentement jusqu'au milieu
du salon, et fit un signe de tête imperceptible aux musiciens dont les
instruments partirent tous à la fois. Chacun avait reculé sa chaise
contre le mur, de façon à laisser un vaste espace absolument libre.
Alors, sur un air extrêmement lent et monotone, accompagné par le
tambourin roulant d'un bruit saccadé, sourd et nerveux, la danseuse,
sans bouger de place, appuyant ses mains sur ses hanches, fit quelques
mouvements de la tête et du haut du corps. Elle tourna lentement
sur elle-même. Elle ne regardait personne, elle était impassible,
et semblait comme absorbée. L'attention la suivait, attendait une
activité qui ne venait pas, et, précisément à cause de cette attente
trompée, devenait à chaque instant plus intense. On ne saurait mieux
comparer l'impression produite par ce genre d'émotion qu'à celui
qu'on éprouve au bord de la mer, quand l'œil demande constamment
à la vague de faire plus, de monter plus haut, d'aller plus loin
que la vague précédente, et qu'on écoute son bruit dans l'espérance,
successivement déçue, que le bruit qui va venir sera de quelque peu
plus fort, et, cependant, on reste là, assis sur la grève; des heures
entières s'écoulent et l'on a peine à s'éloigner. Il en est ainsi de
la séduction opérée sur les sens par les évolutions des danseuses de
l'Asie. Il n'y a point de variété, il n'y a point de vivacité, on
ne variera que rarement un mouvement subit, mais il s'exhale de ce
tournoiement cadencé une torpeur, dont l'âme s'accommode et où elle se
complaît comme dans une ivresse amenant un demi-sommeil.
Puis, la puissante danseuse se mut lentement sur le parquet, en
étendant à moitié ses bras arrondis; elle ne marchait pas; elle glissa
par une vibration imperceptible; elle s'avança vers les spectateurs, et
passant lentement près de chacun, donna à chacun une sorte de frisson
en lui laissant croire, espérer peut-être, qu'elle allait lui accorder
un signe d'attention. Elle n'en fit rien. Seulement, quand elle fut
devant les deux Musulmans, elle leur laissa soupçonner un nouvel indice
bien apprécié de sa déférence, de sa partialité, en doublant la durée
du temps d'arrêt très court dont elle avait flatté les autres, ce
qui fut vivement senti et applaudi; car, dans cette danse discrète,
la moindre nuance ressort avec précision. Quand la musique s'arrêta,
l'enthousiasme des spectateurs éclata en applaudissements. Moreno seul
restait froid. On ne goûte pas ces sortes de choses à la première
vue, et le plaisir causé par les divertissements nationaux exige,
en tous les pays, une expérience et une initiation. Il n'en fut pas
ainsi d'Assanoff; son exaltation s'exprima d'une manière tout à fait
inattendue.
--Pardieu! dit-il, je suis un homme civilisé et j'ai été à l'École
des cadets, à Saint-Pétersbourg; mais je veux que le diable m'emporte
si, dans l'Europe entière, ou trouve rien d'égal à ce que nous venons
de voir! Je demande que quelqu'un d'ici danse la lesghy avec moi. N'y
a-t-il plus une seule goutte de sang dans les veines de personne!
Etes-vous tous abrutis ou tous Russes?
Un officier tatar, engagé dans l'infanterie, se leva et vint prendre
Assanoff par la main.
---Allons, dit orgueilleusement le fantassin, Mourad, fils de
Hassan-Bey, si tu es fils de ton père, montre ce que tu sais!
L'ingénieur lui répondit par un coup d'œil dont Moreno n'avait
jamais vu l'expression à la fois dure et sauvage, mais pleine de
flammes, et, dans leurs capotes d'uniforme, les deux Tatars se mirent
à danser la lesghy. La musique avait vigoureusement attaqué la mélodie
barbare particulière à ce pas. Ce n'était rien de langoureux, ce
n'était rien de languissant. Mourad, fils de Hassan, n'était plus ivre;
il semblait le fils d'un prince et prince lui-même. On l'eût pris pour
un des soldats de l'ancien Mongol Khoubilaï; le tambourin sonnait,
palpitait avec ardeur, avec un emportement de cruauté et de conquête.
Les assistants, à l'exception de l'Espagnol, étaient possédés par le
vin et l'eau-de-vie et n'avaient ni entendu les paroles d'Assanoff,
ni compris rien aux émotions qui l'agitaient. Tout ce qu'on savait de
cette scène, en définitive étrange, c'est que l'ingénieur dansait la
lesghy à merveille, et ce drame qui figure la bataille, le meurtre,
le sang, et partant, la révolte, se jouait devant ces conquérants,
sans qu'ils songeassent le moins du monde à en comprendre, encore bien
moins à en redouter le sens. Seul, Don Juan restait stupéfait de
l'expression nouvelle répandue sur les traits d'Assanoff, et, quand
la danse se fut terminée au milieu des trépignements de joie de tous
les officiers russes, et que l'attention générale fut distraite par
l'entrée dans la salle d'un assez grand nombre de domestiques apportant
de nouvelles pipes, du thé et de l'eau-de-vie, il attira son ami
dans un coin de la chambre qui se trouvait être celui où étaient les
danseuses, toutes debout pendant la lesghy, et lui dit à demi-voix:
--Es-tu fou? Qu'est-ce que c'est que cette comédie-là, que tu viens de
jouer? Pourquoi te donnes-tu en spectacle? Si tu aimes ton pays, ne
peux-tu le témoigner autrement que par des convulsions?
--Tais-toi, lui répondit brusquement Assanoff, tu ne sais ce dont tu
parles! Il est des choses que tu ne peux pas connaître! Certes, je
suis un lâche, je suis un misérable, et le dernier des hommes est cet
infâme coquin de Djemiloff, qui vient de danser avec moi, il n'est pas
moins avili, quoiqu'il ait dansé comme un homme! Mais, vois-tu, il y
a pourtant des moments encore où, si bas qu'on ait le cœur, on le
sent qui se relève, et le jour n'est pas venu où un Tatar verra danser
les filles de son pays sans que des larmes de sang se forment sous sa
paupière!
Des larmes de sang se formaient peut-être là où disait Assanoff; mais
comment le savoir? Ce qui est certain, c'est que, de vrais, de gros
pleurs roulaient sur sa joue. Il les essuyait rapidement d'une main,
avant qu'on eût eu le temps de les remarquer, quand il se sentit
prendre l'autre; il se retourna et vit Omm-Djéhâne. Elle lui dit
rapidement, en français:
--Cette nuit! deux heures avant le destèh! à ma porte! ne frappe pas!
Elle s'écarta aussitôt; quant à lui, cette parole d'une belle
personne, d'une personne qui avait passé jusqu'alors pour insensible
et parfaitement invincible, et qui était comme la gloire des danseuses
de la ville, précisément parce qu'elle consentait peu à montrer ses
talents, cette charmante parole le rendit subitement à la civilisation
que, depuis quelques minutes, il paraissait oublier d'une façon si
complète, et, passant son bras sous celui de Moreno, il entraîna
l'officier espagnol à quelques pas et lui murmura dans l'oreille:
--Peste! je suis un heureux coquin! J'ai un rendez-vous!
--Avec qui?
--Avec la Fleur des Pois! Je te raconterai tout demain. Mais,
attention! Il ne faut plus que je me grise!
--Non! il me semble que tu as assez perdu la tête comme cela, ce soir.
--La tête! le cœur! les sens! l'esprit par-dessus le marché! La
bonne histoire! la bonne histoire! J'en ferai mon brosseur de cette
petite personne! Je l'emmènerai à Bakou, et nous donnerons des soirées
d'artistes! Mais, motus! Soyons discrets comme des troubadours jusqu'à
demain matin.
Les nouvelles santés qu'on porta en foule, aidées de l'éclat des
yeux des Splendeurs de la Beauté, de Djemylèh et de Talhemèh, car
Omm-Djéhâne se tint à part, sous la protection des deux graves
Musulmans qui, sans en avoir l'air, étendirent vers elle une protection
fort efficace; le bruit épouvantable, les danses qui recommencèrent
et se poursuivirent encore quelques heures, toutes les délices de
cette soirée, enfin, eurent le résultat qu'on en devait attendre. Le
gouverneur fut porté dans son lit; le maître de police gagna le sien
sur les épaules de quatre hommes; une moitié des officiers dormit
sur le champ de bataille, l'autre joncha les rues de corps généreux,
mais vaincus. Les trois danseuses rentrèrent ou ne rentrèrent pas au
logis: on n'a jamais su au juste ce qui était advenu de ce détail.
Omm-Djéhâne, seule, regagna paisiblement la demeure commune sous la
protection des amis qu'elle s'était assurés, et qui la quittèrent en
maudissant de tout leur cœur les ignobles pourceaux de chrétiens que
la prudence les obligeait de ménager. Pour Assanoff, ayant reconduit
Moreno jusqu'à leur habitation, la maison de poste, et voyant que
l'heure du rendez-vous était à peu près arrivée, il se hâta et courut
se placer contre la porte des danseuses, sans donner d'ailleurs aucun
signe de vie, ainsi qu'Omm-Djéhâne le lui avait recommandé.
La rue était déserte et complètement silencieuse, la nuit sombre; il
s'en fallait de trois heures environ que l'aube ne pointât. On était
au commencement de septembre. Il avait plu dans la journée; il ne
faisait pas chaud. Mais l'attente fut courte. Assanoff, qui était
tout oreilles, entendit marcher dans la maison; l'huis s'entr'ouvrit
doucement. On demanda tout bas:
--Etes-vous là?
Il passa le bras à travers la fente de la porte, saisit une main qui
s'avançait et répondit:
--Sans doute! Comment n'y serais-je pas? Suis-je une bête!
Omm-Djéhâne attira l'officier dans l'intérieur et referma le battant
sans bruit comme elle l'avait ouvert; puis, précédant son hôte, elle
traversa à la hâte la petite cour centrale du logis, d'où ils entrèrent
dans la salle principale. Là, se trouvaient des divans contre les
murs, quelques chaises et une table sur laquelle brûlait une lampe.
Omm-Djéhâne se tourna vers l'officier et le regarda d'un air si
arrogant, qu'il fit involontairement un pas en arrière. Alors, il
contempla, stupéfait, la jeune fille. Elle avait ôté sa toilette de
danseuse; elle était vêtue comme une femme noble du Daghestan et
portait à sa ceinture une paire de pistolets et un couteau. Soit
hasard, soit intention, sa main droite se porta un instant vers ses
armes. Elle montra une chaise à Assanoff d'un geste impérieux, et
s'assit elle-même sur le divan à quelques pas de lui. Elle tenait à
la main ce chapelet avec lequel elle avait accompli les cérémonies de
l'istikharêh, la première fois qu'on l'a vue apparaître en personne
dans ce récit, et, pendant l'entretien qui va suivre, elle revint
souvent aux grains de corail et les fit rouler et glisser entre ses
doigts.
--Sois le bienvenu, Mourad! Depuis quatre ans je demande sans cesse à
ce chapelet si je vais te voir; aujourd'hui il me l'a assuré; c'est
pourquoi je suis allée chez le gouverneur, et te voilà!
--A la façon dont tu me reçois, je ne comprends pas trop ce que je
viens faire ici.
--Tu vas le comprendre, fils de ma tante.
--Que veux-tu dire?
--J'avais quatre ans et tu en avais douze, je me rappelle et tu
as oublié! Ah! fils de mon sang, frère de mon âme, s'écria-t-elle
tout à coup avec une explosion passionnée et en étendant ses mains
frémissantes vers le jeune homme; est-ce que, quand tu dors, tu ne
vois pas notre aoûl, notre village, sur son pic de rochers, montant
droit au milieu de l'azur du ciel, avec les nuages au-dessous de lui,
dans les vallons pleins d'arbres et de pierres? Tu ne vois donc plus
le nid où nous sommes nés, bien au-dessus des plaines, bien au-dessus
des montagnes communes, bien au-dessus des hommes esclaves, parmi les
demeures des oiseaux nobles, au sein de l'atmosphère de Dieu? Tu ne
les vois donc plus, nos murailles protectrices, nos tours penchées
sur les abîmes, nos manoirs en terrasses, montant les unes au-dessus
des autres, toutes vigilantes et, par leurs lucarnes, avides de voir
l'ennemi de plus loin? Et leurs toits plats où nous dormions l'été, et
les rues étroites et le logis de Kassem-Bey en face du nôtre, et celui
d'Arslan-Bey devant, et tes camarades de jeu, Sélym et Mouryd qui sont
morts dans leur sang, et mes compagnes, à moi, Ayeshah, Loulou, Péry,
la petite Zobeydêh, que sa mère portait dans ses bras! Ah! misérable
lâche! les soldats les ont tous jetés dans les flammes, et l'aoûl a
brûlé sur eux!
Assanoff commença à se sentir extrêmement mal à son aise. Quelques
gouttes de sueur perlèrent sur son front. Il étendit machinalement les
mains sur ses genoux, qu'il tint fortement serrés. Mais il ne prononça
pas un mot. Omm-Djéhâne continua d'une voix sourde: