LES FANTAISIES DE LA TEMPÊTE.

Il y avait jadis, pour quiconque allait la première fois à Belle-Ile,

une facétie classique. Les loups de mer qui amenaient de Quiberon, sur

leur barque, le «terrien», le Parisien, ne manquaient jamais de lui

signaler, du large, tout au sommet de la falaise, sur le plateau, trois

mâts bien gréés, dominant les vieux ormes et profilant sur le doux ciel

breton le fin réseau de leurs manoeuvres: la «mâture», fichée en pleine

terre, où s'exerçaient à la manoeuvre les apprentis marins de la colonie

pénitentiaire. L'explication était plus stupéfiante encore que cette

apparition insolite elle-même: une grande tempête avait hissé là, à 30

mètres de haut, ce navire tout équipé, et l'avait mollement déposé sur

le gazon.

Pourquoi pas? Les pêcheurs dont les huttes de roseaux avoisinent la

plage d'Ocos, au Guatemala, ont été, en 1906, témoins d'une fantaisie à

peine moins extraordinaire de l'Océan.

Le vapeur _Sesostris_, de 6.000 tonnes, qui attendait en rade son

chargement de café, fut surpris par un coup de vent avec ses feux

éteints. Avant qu'il eût pu appareiller, il chassait sur ses ancres et

se trouvait jeté à la côte à 30 mètres environ dans les terres. La mer,

en se retirant, le laissa à sec. Il s'y trouve encore. «On n'a pas

désespéré de le renflouer. On s'efforce de creuser un canal qui le

remettra en communication avec son élément. En attendant, il demeure

intact ou à peu près, avec presque tout son gréement, ses

machines,--jusqu'au piano de son carré. Tout cela, en bon état, est

confié à la garde d'un nègre qui, installé à bord, est bien le

Guatémalien le mieux logé du pays. C'est la vie de bord sans le roulis,

sans le tangage, sans le mal de mer,--l'idéal, enfin, si l'idéal était

de ce monde.

LES ÉTONNANTES OBSERVATIONS D'UN NAVIGATEUR NANTAIS. Les marins

d'aujourd'hui n'ont guère plus, comme avaient les navigateurs

d'autrefois pendant les longues traversées à la voile, le loisir de se

livrer à l'observation des phénomènes physiques. Il y a plus d'un siècle

un marin nantais, le capitaine René Fruneau, avait fait, durant ses

navigations dans les mers de l'Inde et dans le Pacifique qu'il parcourut

en tous sens pendant près de trente ans pour le compte de compagnies de

commerce, une curieuse découverte qu'il nous conte en ses mémoires et

que nous signale un de nos abonnés, M. César Morel, administrateur en

chef de l'Inscription maritime.

Un jour, voguant à l'ouest de l'île Luçon, Fruneau vit monter du sein de

la mer une grande quantité de globules, qui s'épanouissaient à la

surface en petits cercles «huileux ou bitumeux», et s'éparpillaient

aussitôt en tourbillonnant; il parvint à recueillir dans un verre la

valeur de deux cuillerées de cette huile «ou bitume» qui, le soir venu,

apparut phosphorescente; quelques heures après, au calme plat succéda

une effroyable tempête. Et huit fois, au cours de ses traversées

ultérieures, il eut l'occasion de voir ainsi monter et émerger, par

temps absolument calme, ces étranges globules; huit fois une tempête

épouvantable s'ensuivit.

Nous ne croyons pas que ce phénomène ait été signalé par d'autres que

par le capitaine René Fruneau, ni qu'il ait été jamais observé ailleurs

qu'en ces régions où les eaux reposent sur des fonds de nature plus ou

moins volcanique et éruptive,--ce qui pourrait peut-être expliquer

l'ascension de ces globules de «bitume» précédant une perturbation des

éléments.

Cet homme de mer était, d'ailleurs, d'une fertile ingéniosité. Il

signale, en ses mémoires, le danger «de faire travailler des poudres par

temps sec et froid, avec des vêtements de laine, lesquels, dans ces

conditions, dégagent des étincelles». Il avait découvert aussi--n'en

ayant jamais entendu parler auparavant--et utilisait souvent, pour

aborder certaines îles en dépit du ressac, les propriétés du filage de

l'huile de coco dont il était toujours abondamment pourvu.

Enfin, par calme plat, son navire n'avançant plus, il avait imaginé de

faire, sur un coup de sifflet, courir autour du pont son équipage

poussant de soudaines et formidables clameurs; cela--nous

assure-t-il--produisait un tourbillon qui se propageait dans

l'atmosphère; il n'en fallait pas plus; la brise était provoquée, les

voiles à nouveau se gonflaient...

L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre 1913 · 第 34 / 35 题