--Henriette d'Entragues?
--Silence! Ne dites pas ce nom assez haut pour qu'il aille frapper le mur
que vous avez en face.
--Elle guette... oh! très-bien.
--Et en rentrant chez vous, ne vous heurtez pas à son échelle, vous
rompriez le col à sa future majesté.
--Oh! brava Leonora, que tu as d'esprit!
--Vraiment?
--Quoi! la d'Entragues t'envoie parler à Espérance?
--Pour le compte d'une amie, dit Leonora avec un clin d'oeil malin.
--C'est-à-dire qu'elle en est amoureuse folle. Bon! Et que dois-tu dire à
Espérance?
--Beaucoup de petites choses.
--Aie des preuves, surtout!...
--Laissez faire.
--Ah! Leonora... Celle-là, une fois que nous l'aurons assise où elle veut
s'asseoir, ne sera pas si difficile à renverser que la marquise de
Monceaux.
--Je l'espère bien.
--Elle est bien vicieuse, cette Henriette, continua Zamet avec mépris. Pas
même de tenue! au moment où elle veut détrôner une femme qui se tient si
bien! Mais prends garde, Leonora, de la compromettre trop tôt avec
Espérance.
--Oh! n'ayez pas peur, dit l'Italienne en souriant.
--C'est que, vois-tu, le moment est bon pour nous; le roi y mord; elle l'a
ensorcelé, toute scélérate qu'elle est. Hier, il m'a demandé tout bas de
ses nouvelles, et non content de cela, il a envoyé son la Varenne
s'informer de la santé de ces dames. L'affaire marche, ne l'entravons pas.
--Ne craignez rien, vous dis-je, seigneur Zamet. Speranza est trop charmant
pour que je le laisse dévorer par cette Française. Oh! non... pauvre cher
Speranza, elle ne l'aura pas ainsi.
--Tu le gardes pour toi, n'est-ce pas? dit le vieux Florentin avec un rire
équivoque.
--C'est ce qui pourrait lui échoir de plus heureux, mon maître. Mais
j'entends bien des éclats de rire, là-bas....
--Oh! le vin est généreux.
--Comme l'amphitryon. Il vient, il vient!
--Je me sauve.
--Au contraire, restez. J'aime mieux que nous n'ayons pas l'air d'être en
mystère. Vous m'aurez surprise ici, tant mieux.
--Mais, qui es-tu pour lui? Il faut que je le sache.
--Je suis Leonora Galigaï, femme de Concino, protégée de Marie de Médicis,
Zamet fit un mouvement d'effroi.
--Malheureuse! dit-il, tu lui as dit ce nom!
--Que voulez-vous, il a bien fallu lui montrer que je n'étais ni une
Espagnole, ni une aventurière indigne de sa protection.
--Mais il peut deviner que tu sers ici la princesse.
--Quoi? N'êtes-vous pas Florentin aussi, vous, et en même temps bon ami du
roi, et bon ami de Mme de Monceaux, comme vous le serez de Mlle d'Entragues
à son tour et de toutes les autres, jusqu'à ce que....
--Tais-toi, il pourrait entendre.
Espérance arrivait, cherchant son Italienne. Il la vit au bras de Zamet,
dont la rusée s'était emparé.
--Eh quoi! s'écria-t-il avec enjouement, le seigneur Zamet a donc pris au
vol sa colombe florentine?
--Les colombes florentines, seigneur Speranza, interrompit Leonora en
quittant le bras de Zamet pour prendre celui d'Espérance, sont blanches,
avec des yeux roses. Moi je suis noire, avec un oeil plus noir encore. Je
ne suis qu'un petit corbeau.
--Cette petite fille, dit Zamet, a voulu venir ici à toute force. Elle y
est, vous êtes le maître de la maison, je vous laisse.
Espérance riant:
--Elle est en sûreté avec moi, dit-il.
Leonora le regarda singulièrement comme pour lui reprocher cette parole,
dont une autre se fût rassurée.
Zamet fit la révérence et partit.
--Me voici à vos ordres, petit corbeau, dit Espérance, mais une question
d'abord.
--Voyons.
--Zamet vient de dire que vous aviez désiré de venir chez moi. Et en
m'apercevant, vous vous êtes écriée comme si vous ne vous fussiez pas
attendue à me voir.
--C'est vrai.
--C'est singulier alors.
--Je ne dis pas non. Mais vous allez m'écouter, n'est-ce pas?
En disant ces mots, elle serra tendrement le bras du jeune homme.
--Je suis venue, dit-elle, pour vous rendre un service, ou du moins pour
vous épargner un ennui.
--Merci.
--Vous ne vous doutez pas de l'intérêt que vous m'avez inspiré... c'est de
la reconnaissance.
--La vertu des coeurs généreux.
--Je cherchais bien impatiemment l'occasion de payer cette dette;
l'occasion s'est offerte, je la saisis.
--Mais, dit Espérance, vous ne m'avez toujours pas expliqué comment vous
veniez me rendre service sans savoir que vous vinssiez chez moi.
--Cher seigneur, ne nous étendons pas trop sur ce chapitre; il entraînerait
des commentaires oiseux. Voyons le résultat, rien de plus. Cependant, je
veux être franche avec vous, parce que, voyez-vous, seigneur Speranza,
quand on vous parle, l'esprit commence, puis le coeur s'en mêle et chasse
l'esprit.
--Bonne Leonora!
--Je dis donc que j'étais venue vous apporter probablement un ennui.
--Ah!
--Oui. Je ne savais pas que ce fût pour vous, pour Speranza! Vous
comprenez.
--Pas bien.
--Oui, je venais près du maître de cette maison avec de certaines idées et
un certain message...
--Ennuyeux.
--Certes. Lorsque tout à coup j'ai vu Speranza... un visage qu'on n'oublie
jamais, et alors, mes idées ont changé de nature. Au lieu d'un ennui,
j'apporte un service.
Leonora, mal satisfaite de tenir Espérance avec un seul bras, appuya sur
lui ses deux mains aussi éloquentes que ses yeux.
--On m'avait chargée, dit-elle, de demander au maître de cette maison...
Notez que ce n'est pas à Speranza.
--De demander?...
--Quelle est la femme qu'il aime, articula lentement l'Italienne en
plongeant son lumineux regard dans les yeux éblouis d'Espérance.
Celui-ci se remit promptement, mais son trouble n'avait pas échappé à
Leonora.
--Speranza, dit-elle avec émotion, n'est pas forcé de me répondre.
--Cette question, ma belle amie, varie d'importance suivant la personne qui
la fait. Est-ce vous qui la faites?
--Je ne dis pas que l'envie m'en manque, Speranza, répondit-elle avec un
accent passionné, mais je vous suis trop dévouée pour mentir. Ce ne serait
pas vous rendre service. Et, vous en êtes sûr, n'est-ce pas? je veux vous
rendre service, je le dois.
--C'est moi qui vous en serai reconnaissant, dit Espérance avec
empressement, car il ne cherchait plus à dissimuler l'intérêt que cette
question soulevait pour lui. Qui donc, en effet, cherchait à savoir le nom
de celle qu'aimait Espérance? Qui donc pouvait lire et avait peut-être lu
ce nom doux et terrible au fond de son coeur?
--M'en saurez-vous gré? répliqua Leonora, en proie à une ardeur
indéfinissable qu'elle puisait sans s'en rendre compte, dans les yeux et le
contact d'Espérance; dites que vous m'en saurez gré.
Il prit la main de l'Italienne, l'ouvrit doucement et y appuya ses lèvres.
Elle pâlit, et la brûlante effluve parcourut ses veines qu'elle embrasa
comme un de ces poisons qui foudroient:
--Il me serait impossible, murmura-t-elle, de vous résister quand vous me
commandez d'obéir. Vous voulez savoir quelle est la personne qui m'envoyait
vous questionner. Un serment m'empêche de proférer son nom... mais, faites
ce que je vais vous prescrire, et vous serez instruit.
Il la regarda étonné.
--Je suis un peu magicienne, dit-elle, ne l'oubliez pas. Voilà un homme qui
passe portant un flambeau: c'est un de vos valets, n'est-ce pas?
--Oui, et un Napolitain justement. Il vous comprendra.
--Commandez-lui de faire ce que je lui dirai.
Espérance appela le valet et lui parla bas. Cet homme s'approcha
respectueusement de Leonora, qui à son tour lui dit a l'oreille:
--Allez jusqu'au dernier sapin de l'allée, à droite, et quand nous serons
arrivés à vingt pas de vous, mettez, comme par mégarde, avec votre
flambeau, le feu à la première branche de ce sapin. Vous couperez la
branche ensuite.
Le valet la regarda, stupéfait.
--Faites! dit Leonora.
--Je vous ai dit d'obéir à madame, ajouta Espérance.
Le valet s'inclina et partit.
--Maintenant, dit-elle à Espérance, regardez bien où nous sommes.
--Dans l'allée des sapins et des mélèzes.
--Au bout de laquelle est un mur?
--Celui de Zamet.
--Sur le mur, que voyez-vous?
--Mous sommes bien loin, et l'ombre est un peu noire, mais je crois
pourtant distinguer un vase de pierre d'où tombent des flots de lierre...
Eh bien, mais cet animal de Napolitain va mettre le feu à mes arbres.
--Regardez toujours à cet endroit, sans affectation, et approchons-nous.
Tout à coup la flamme jaillit de la branche résineuse et inonda d'un reflet
rouge le pâle visage d'Henriette, qui regardait sous son abri de feuilles,
et apparut ainsi, à Espérance, masque effrayant, contracté par la haine et
la jalousie.
Il allait s'écrier. Leonora, lui serrant le bras avec force, le fit tourner
sur lui-même et continuer la promenade en sens inverse, avec l'apparente
tranquillité d'un insouciant promeneur.
--Henriette!... murmura le jeune homme. C'est Henriette qui vous envoie!
Leonora ne répondit pas.
--Henriette, qui veut savoir le nom de la femme que j'aime... Elle s'en
doute donc!
--Ah! demanda Leonora, est-ce qu'elle aurait des raisons de s'en douter?
--Nullement, dit Espérance en proie à une agitation facile à concevoir.
--Cependant vous êtes troublé. Que faudra-t-il que je lui réponde?
--Mais... ce que vous voudrez, Leonora.
--Il faut que je lui réponde quelque chose, Speranza; et quelque chose de
vraisemblable, car elle n'est pas crédule ni facile à tromper.
--Répondez-lui... répondez-lui, dit tout à coup le jeune homme avec
enjouement, que je suis amoureux de vous, mon petit corbeau.
Un éclair jaillit des prunelles de l'Italienne.
--Vous le voulez bien? dit-elle avec passion.
Il la regarda. Cet élan lui avait fait peur.
--Ah! vous vous refroidissez vite, seigneur.
--Mais non... c'est vous qui enflammez tout avec votre irrésistible gaieté.
--Vous appelez cela de la gaieté, dit-elle?
--Mais....
--Tenez, Speranza, continuons sur le ton de la franchise: il est certain
que la vue de ce visage que je vous ai montré au faîte du mur, vous a causé
une frayeur très-grande.
--Je ne le nierai pas. Frayeur est un mot bien fort, cependant.
--Donc, la signora Henriette a touché juste. Vous redoutez qu'elle ne
pénètre vos amours.
--Je n'ai pas d'amours, s'écria vivement Espérance.
--Il est indispensable de le prouver à cette femme, Speranza, car, je me
connais en physionomies, et celle que nous venons de voir était bien
menaçante pour votre repos. Comment m'autoriserez-vous à prouver à
Henriette qu'elle s'est trompée? Vous hésitez? Voulez-vous que je vienne à
votre aide, ajouta l'Italienne, avec un de ces sourires dont rien ne peut
rendre l'expression, je crois avoir trouvé une idée.
--Je le veux bien.
--C'est le service que je me proposai de vous rendre sitôt que je vous eus
reconnu.
--J'accepte.
--Il n'est qu'un moyen. Aimez quelqu'un en effet, et je dirai à la signora
le nom de cette personne, et je lui prouverai... que je ne mens pas.
Voyons, est-ce qu'il vous est bien difficile, Speranza, de trouver un nom à
dire. Il y a bien des femmes ici. Je les regardais tout à l'heure, et
beaucoup sont belles. Si vous vouliez choisir...
Elle parlait ainsi le sein haletant.
--Peut-être, continua-t-elle d'une voix à peine intelligible tant l'émotion
l'oppressait, peut-être n'avez-vous pas besoin de chercher bien loin, car
vous devez savoir que Dieu vous a créé de telle sorte qu'au lieu de
respirer comme les autres hommes et d'exhaler seulement un souffle, vous
exhalez le feu d'amour; vous avez le charme, comme on dit chez nous.
Quiconque vous voit s'échauffe, quiconque vous touche, brûle.
En disant ces mots, elle frissonnait, et son âme tout entière avait passé
dans son regard et dans sa voix.
--Le danger est grand, pensa Espérance, pour moi et pour Gabrielle; voilà
deux femmes liguées contre moi: l'une est ma mortelle ennemie l'autre
m'aime. Avec celle-ci je détruirais toute l'influence de celle-là; si je
voulais, j'assurerais mon secret, que dis-je, je perdrais Henriette. Que
faut-il pour faire de Leonora une alliée invincible? un serrement de main,
un baiser, une promesse; sur mille hommes pas un n'hésiterait, et chacun
d'eux croirait avoir agi en galant homme.
Il passa une main glacée sur son front.
--Eh bien! dit Leonora, qui le voyait combattre douloureusement les
angoisses de l'incertitude, répondez-moi un mot, comme à une sincère amie.
--Allons, pensa Espérance, est-ce que par hasard je serais lâche? Ainsi
ferai-je, Leonora, dit-il en se redressant. Oui, je vais vous traiter en
amie. Leonora, vous m'êtes envoyée pour savoir si j'aime quelqu'un. Vous
êtes la femme que j'aimerais avec le plus de joie si mon coeur était libre.
Mais il ne l'est pas. J'ai quelque part, à Venise, laissé une femme que
j'aime avec idolâtrie. Je lui ai juré de l'aimer toujours et sans partage.
Mon âme est ainsi faite que je mourrais plutôt que de manquer à ce serment.
Oh! je sais bien que l'on rirait de moi si cette absurde fidélité à une
absente était connue du monde. Mais je parle à une femme dont le coeur
vient de me parler aussi. Vous me comprendrez, Leonora, quand je vous dirai
qu'avec un peu d'adresse ou de complaisance, je vous eusse trompée, que je
vous eusse pendant quelques heures, quelques jours peut-être, donné le
semblant d'un amour qui n'est pas à vous. Vous me comprendrez encore mieux
quand j'ajouterai que je ne me dissimule pas la difficulté de ma situation,
le péril si vous voulez, auquel m'expose ma sincérité brutale. Mais si,
pour conjurer ce péril, je m'excusais de manquer à mon serment, je ne me
pardonnerais jamais de donner mes lèvres, mon corps à d'autres qu'à celle
qui possède mon âme. Et elle, ne me le pardonnerait pas non plus, dût son
salut résulter de mon infidélité. Elle en mourrait de douleur et moi de
honte. Le saurait-elle jamais? dira le monde, non, peut-être; mais je le
saurais, moi, et n'oserais jamais plus regarder en face ses yeux dont
chaque mouvement dirige les mouvements de ma vie. Voilà ma réponse,
Leonora: Je n'aime jamais qu'une femme à la fois; peut-être un jour
n'aimerai-je plus celle qui me possède aujourd'hui. Qui sait si cela
n'arrivera pas demain! Alors, c'est moi qui vous irai supplier, Leonora, de
m'accorder ce qu'aujourd'hui je ne puis recevoir de vous, c'est-à-dire le
don du plus charmant amour qu'un galant homme soit fier d'avoir inspiré.
En achevant ces mots, avec une douce politesse, il souleva jusqu'à ses
lèvres la main froide de l'Italienne, qui le regardait, pâle, mais sans
colère, et dont l'ivresse se dissipait peu à peu pour faire place à une
sauvage admiration.
--Bien! dit-elle après un long silence. Mais est-ce là ce que votre amie
devra rapporter à Mlle d'Entragues?
Espérance, la regardant avec une expression touchante de généreux abandon,
--Quand on a le bonheur, dit-il, de posséder une amie aussi spirituelle,
aussi délicate que vous, on ne lui dicte pas ce qu'elle doit faire; on se
confie à son esprit et à son coeur.
Leonora serra les deux mains du jeune homme et s'éloigna en murmurant avec
une sombre douleur:
--Voilà comment je voudrais être aimée! Oh! mais celle-là est parfaite sans
doute... Une femme digne de Speranza!... Je comprends qu'Henriette en soit
jalouse et cherche à la connaître. Qu'elle cherche de son côté; moi, je
trouverai du mien!... Oui, je trouverai; je me donne huit jours pour savoir
le nom de cette femme!
XXVII
ULYSSE ET DIOMÈDE
Aussitôt après le départ de Leonora, Espérance se replongea dans les
tristes réflexions qui l'avaient assailli au commencement de l'entretien.
--Le danger serait immense, pensa-t-il, si j'avais pour Gabrielle un de ces
amours vulgaires qui se révèlent inconsidérément par des preuves
matérielles, et, comme dans une déroute de soldats, laissent toujours
traîner sur leurs champs de bataille quelque débris de leur bagage. Mais,
entre nous, comment découvrir ce qui s'agite profondément au fond de nos
coeurs? Quelle Henriette collectionnera mes soupirs pour les porter à Henri
IV? Quelle Leonora saisira comme pièce de conviction sur les lèvres de
Gabrielle le sourire qu'elle m'envoie et l'insaisissable baiser qui va de
son âme à la mienne? Jamais une lettre, jamais un rendez-vous
compromettant, jamais un messager porteur de ces accablantes révélations
sous lesquelles succombent tôt ou tard les amants ordinaires. Je défie donc
mes ennemis de me perdre ou de nuire à Gabrielle avec ce que nous leur
fournirons. Voilà, ajouta-t-il avec une joie mélancolique, voilà le
bénéfice des dévouements chevaleresques, et peu de gens les comprennent
assez pour les reconnaître et les suivre à la trace. Nul ne peut les
atteindre et les souiller à la hauteur où ils s'élèvent. Allons, allons, ce
n'est ni la haine de Mlle d'Entragues, ni la passion de Leonora qui
m'empêcheront de bien dormir quand tout le monde va être parti, quand je
serai seul, et je pourrai me livrer tout entier à Gabrielle, en les défiant
d'aller deviner son nom dans les impénétrables replis de mon coeur.
En parlant ainsi, Espérance avait rejoint les groupes de ses hôtes, qui
déjà se préparaient au départ. Les vides se firent peu à peu dans les
quadrilles, les musiques se turent, les dernières bougies, vacillant au
souffle frais du matin, se renversèrent mourantes. Ce qu'Espérance avait
désiré arriva; il se trouva seul.
Cependant il regrettait de n'avoir pas dit adieu à ses deux amis partis
sans doute comme les autres, et comme l'intendant s'était approché pour
demander à monseigneur s'il était satisfait de la fête, Espérance, après
l'avoir félicité, s'informa de l'heure à laquelle s'était retiré M. de
Crillon.
--Monseigneur, dit l'intendant, il y a deux heures environ, M. de Crillon
s'est trouvé fatigué par le bruit et les mouvements des danseurs; il avait
la tête pesante et m'a demandé la clé du grand cabinet de monseigneur. Il y
doit être encore.
--Ouvrez-moi, répliqua Espérance.
L'intendant obéit. Alors on aperçut Crillon étendu dans un grand fauteuil,
et dormant d'aussi bon coeur que s'il eût été dans son lit, après avoir
exécuté à lui seul toutes les danses de tous les danseurs ensemble.
Espérance se garda bien d'interrompre ce sommeil sacré: il y avait tant de
noble sérénité, tant de calme religieux sur le front du brave chevalier!
Il repoussa doucement la porte et le laissa sur son fauteuil.
--Et Pontis? demanda-t-il à l'intendant, s'est-il bien diverti?
--Oh! oui, monseigneur; je le crois du moins.
--Où s'est-il retiré? chez lui, ou bien au quartier des gardes?
--Non, monseigneur, non, pas si loin. Ici tout près, au contraire.
Espérance chercha des yeux dans la salle. L'intendant, souriant d'un air
narquois, souleva l'un des coins de la nappe, sous laquelle Espérance
aperçut deux pieds qu'à leur parure extravagante de bouffettes d'un rouge
feu, il reconnut pour ceux de son ami.
Sans pouvoir réprimer un éclat de rire, il tira à lui ces deux pieds et
amena ainsi le corps qui essayait de se révolter et maugréait des
imprécations contre les perturbateurs de son repos.
Espérance redressa l'ivrogne et l'assit après l'avoir tancé vertement.
Pontis ouvrit un oeil morne et balbutia quelques excuses.
Il avait, bégaya-t-il, essayé de faire le galant et le beau près des
femmes. Il avait déployé toutes les séductions de son costume éblouissant;
mais ni le velours nacarat, ni la soie cerise, ni l'orfèvrerie dont il
s'était chamarré ne lui avaient rapporté un bénéfice honnête. Les dames, ce
soir-là, n'avaient de regards et de sourires que pour le maître de la
maison.
--J'ai eu beau dire que j'étais ton ami, continua Pontis, pas une ne m'a
supporté pendant plus de deux minutes. Il est vrai que je danse mal; mais
enfin je suis ton ami. Bref, me voyant éconduit sans aubaine ni espoir,
j'ai recouru à la consolation infaillible.
--Tu as bu!
--Quel bon vin!
--Tu en as trop bu!
--Avare!
--Vous êtes un ivrogne et un butor... vous me faites rougir de vous devant
des laquais.
Pontis voulut protester, mais ses jambes refusèrent de prendre part à sa
colère. L'ivresse l'envahissait, il retomba sur le siège où Espérance
l'avait assis.
--Demain, murmura-t-il menaçant.
--Oui, oui, demain, dit Espérance qui ne put s'empêcher de rire.
À ce moment un valet de chambre s'approchant d'Espérance lui annonça qu'un
moine venait d'entrer et demandait à lui parler.
--Un moine? À pareille heure? Un moine mendiant peut-être, attiré par les
reliefs du souper?
--Non, monseigneur, il n'a rien mendié.
--C'est sans doute un quêteur, reprit Espérance. Il s'est dit qu'après le
plaisir on a le coeur plus disposé à la charité, et je trouve son idée
ingénieuse. Malgré l'heure avancée, qu'il entre.
--Oh! monseigneur, il est entré, dit le valet, et sans attendre notre
réponse il s'est dirigé vers le jardin comme s'il eût habité cette maison
toute sa vie.
Espérance consulta sa bourse et s'avança à la rencontre du moine.
Celui-ci, objet de curiosité pour la plupart des serviteurs d'Espérance, se
promenait tranquillement sur la terrasse parmi les arbustes et les lampes
mourantes. Sa haute taille, son capuchon bien clos, le mouvement heurté de
ses épaules, qui ressemblait à l'élan de certains grands oiseaux quand ils
sautent, cet ensemble grotesque et solennel à la fois frappa les yeux
d'Espérance comme un souvenir familier.
--Le génovéfain! s'écria-t-il. Frère Robert!
--Moi-même, repartit le moine. Bonjour, seigneur Espérance.
--Soyez le bienvenu, cher frère... Quel heureux événement vous amène?
--Je passais, dit celui-ci, sans s'inquiéter de ce qu'il y avait
d'invraisemblable dans ce passage de Bezons à la rue de la Cerisaie vers
trois heures du matin.
--J'eusse aimé mieux, reprit Espérance en souriant, que vous fussiez venu
exprès pour moi.
--Je viens aussi pour vous, sans doute... et pour M. de Crillon. Il est
ici, je crois?
--Oui, mon frère.
--J'étais allé pour le voir en sortant de chez le roi. On m'a dit que vous
donniez bal, et que le seigneur chevalier s'y trouvait.
Espérance fit signe à l'un de ses gens d'aller réveiller M. de Crillon,
tandis que le génovéfain regardait avec sa froide curiosité Pontis, qui,
sur sa chaise, faisait mille tentatives désespérées pour retrouver ses
idées et ses jambes.
Frère Robert le désigna du doigt:
--Oui, dit Espérance, c'est Pontis; le camarade Pontis, un horrible ivrogne
qui ne vous reconnaît même pas, tant il s'est laissé abrutir par le vin.
--Oh!... murmura Pontis en écarquillant ses yeux avec lesquels il comptait
parler à défaut de la langue.
--Il m'a reconnu, dit tranquillement le moine en lui tournant le dos pour
aller à la rencontre de Crillon qui arrivait tout empressé.
--Frère Robert ici!... s'écria le bon chevalier.
--Oui, seigneur. On ne m'invite pas, je m'invite.
À ces mots prononcés avec le flegme particulier à cet étrange personnage,
Crillon et Espérance échangèrent un regard qui signifiait:
--Il a quelque chose à nous dire.
--Si nous allions nous asseoir dans mon cabinet, dit Espérance.
Frère Robert l'arrêta.
--Nous sommes bien ici, dit-il.
--Fermez les portes au fond! cria Espérance à ses gens.
Tout l'espace compris entre les salons et cette salle demeura libre et
désert. Pontis ronflait sur sa chaise.
--Voyons, mon frère Robert, dit Crillon impatient d'entrer en matière,
parlez-nous un peu de ce qui vous amène.
--Mais... le plaisir de vous voir.
--Sans doute, sans doute, et après?
--Oui, interrompit Espérance, il me semble voir sur le visage de ce cher
frère, un peu de tristesse.
--Je suis triste, en effet, répliqua le génovéfain, qui profita de la
réplique.
--Le motif?
--Je sors du Louvre, où j'ai trouvé le roi bien désespéré.
--Bien désespéré! s'écrièrent à la fois Espérance et Crillon.
--Sans doute... Croyez-vous que ce soit peu de chose que la résurrection de
la guerre civile en France?
--Eh! mon Dieu! dit Crillon, où donc la guerre civile?
--En ce moment dans la Champagne, chevalier, demain en Lorraine,
après-demain partout.
--Mais qui la souffle?
--Le nouveau Valois.
--Ce croquant de la Ramée?
--Il va se faire sacrer à Reims.
--Êtes-vous fou, mon frère, s'écria le chevalier avec un éclat qui réveilla
Pontis, la Ramée sacré à Reims!
--La Ramée! grommela Pontis en cherchant son épée d'une main engourdie.
--Par grâce, contez-nous comment cela est possible, dit Espérance en
pressant le moine, qui ne demandait pas autre chose.