Paris. Il a trouvé dehors un noyau de troupes que la duchesse lui avait
ménagées. A cette troupe se sont joints des Espagnols envoyés par Philippe
II. Puis, des mécontents; il n'en manque jamais en France. Toute cette
canaille a reconnu ou feint de reconnaître le nouveau prince, et lui, pour
se donner sur-le-champ l'autorité d'un roi de France, marche sur Reims avec
son armée et prétend s'y faire sacrer. Voilà tout; rien n'est plus simple.
--Harnibieu!... Et le roi! dit Crillon.
--Il y en aura deux en France, repartit tranquillement frère Robert.
--Et l'armée royale!
--Il y en aura aussi deux en France. Que dis-je? il y en aura trois, car M.
de Mayenne a toujours la sienne.
--Enfin, on fera quelque chose j'imagine, dit Crillon exaspéré.
--Quoi? demanda le moine avec son flegme imperturbable.
--Le roi n'a pas une idée? on me fera croire cela?
--Le roi a des idées, soit; mais si le moyen de les exécuter lui manque?
--Bah!... d'ailleurs, toute cette sacrerie est peut-être un mensonge.
--Non, dit avec fermeté frère Robert.
--Ah! c'est différent; si vous en êtes sûr.... Mais d'où tenez-vous ce
bruit?
--Ce serait long à vous conter. Qu'il vous suffise de savoir que j'en suis
sûr.
--Racontez, que diable! cela en vaut la peine.
--Non. C'est un secret de confession, dit béatement frère Robert.
--Le roi le sait-il?
--À peu près. Mais je n'ai pas voulu désoler le cher prince, qui déjà
s'afflige outre mesure. Et le fait est qu'il a raison. Une armée en
Lorraine, une en Picardie, une au midi, n'était-ce point suffisant pour
épuiser la France? Voilà qu'il en va falloir conduire une quatrième en
Champagne.
--Sans compter que, pendant ce temps, on fera quelque mauvais coup à Paris,
si le roi en bouge, dit Espérance.
--Précisément, fit vivement le moine.
--Vous êtes là tous deux, s'écria le chevalier, à énumérer les chances de
ruine, et vous ne diriez pas un mot des moyens de salut.
--Salut!... murmura Pontis redressé sur ses reins et luttant pour élever
son intelligence d'un degré au-dessus du niveau des fumées qui
l'absorbaient.
--Tâche de te taire, toi, dit Crillon en le regardant de travers, ou je te
fais sortir du ventre tout le vin que tu as bu.
--Notre frère Robert, reprit Espérance, n'a-t-il pas quelque bon expédient
à nous offrir? Sa sagesse, si je ne me trompe, doit lui fournir des
ressources.
--La sagesse, répondit le moine, dit ceci: Détruis la cause et tu supprimes
l'effet.
--Parbleu! la belle affaire, on le sait bien, répondit Crillon. Détruis la
Ramée, tu n'as plus de guerre civile. Mais, comment le détruire?
--C'est difficile, articula frère Robert sans manifester la moindre
émotion. Il est dans son camp bien gardé, bien veillé au milieu d'une
armée, c'est-à-dire de deux ou trois régiments de ligueurs.
Crillon ravageait avec colère sa moustache, qui n'en pouvait mais.
--Jolie armée, murmura-t-il. Qu'on me donne deux cents hommes, et je fais
pendre tout cela.
--On ne vous donnera pas deux cents hommes, dit le moine; et d'ailleurs,
vous les donnât-on, ces rebelles ne vous attendraient pas, ils se
replieraient devant vous jusqu'à ce qu'ils eussent grossi au point
d'accepter la bataille.
--Eh bien, après, bataille!
--Guerre civile, dit froidement frère Robert. C'est précisément ce qu'il
faut éviter.
--Voudriez-vous par hasard détruire une armée sans la combattre? demanda
ironiquement Crillon.
--Oui, je le voudrais, répondit le moine en attachant ses regards
pénétrants sur le guerrier.
Espérance comprit que le génovéfain avait son idée prête, et réunit toute
son attention pour la deviner.
--Si l'on était géant, poursuivit Crillon, on dévorerait ou l'on écraserait
ces pygmées, mais nous ne sommes plus au temps des mirmidons.
--Vous êtes aussi géant que l'étaient les héros d'Homère, dit le
génovéfain, et tout ce qu'ils ont fait, vous êtes capable de le faire.
--Croyez-vous? demanda Crillon avec bonhomie.
--Chevalier, dans le cours de votre carrière héroïque, vous avez souvent
fait plus que d'entrer dans un camp pour enlever des chevaux.
--Les chevaux de Rhésus, dit Espérance.
--J'ai appris cela dans mon jeune âge, dit Crillon, oui, Ulysse et Diomède
au milieu de toute une armée, c'était bien beau, mais c'est difficile.
--Un homme est bien plus facile à détruire que trois chevaux à emmener, dit
tranquillement le moine.
--Je comprends, s'écria Espérance, il faudrait aller casser la tête à ce
coquin au milieu même de son armée, et la guerre civile est finie.
--C'est vrai, dit simplement Crillon.
--C'est vrai, répéta le génovéfain, seulement le tuer ne suffirait pas.
--Comment cela? Que voudriez-vous y ajouter?
--J'aimerais mieux, pour la sécurité de l'État, que l'imposteur fût traduit
devant des juges et bien publiquement jugé, condamné.
--Et exécuté, fort bien, dit Crillon. C'est juste, harnibieu! je
m'appellerai Diomède!
--Moi Ulysse, dit Espérance.
Le moine se leva.
--Je pourrais, si vous y consentiez, vous rendre un assez important
service, dit-il. Je vous ferais arriver au coeur même de l'armée en
question.
---Comment cela? dirent Crillon et Espérance.
--J'ai en ce moment au couvent trois officiers espagnols munis de bons
passe-ports et de recommandations pour le nouveau prince. Ces braves gens
viennent de l'Angoumois; ils vont en Champagne. Ils se sont un peu
découverts à notre prieur dom Modeste, qui est, comme vous savez, la
perspicacité même. Le peu qu'ils ont laissé voir de leurs desseins lui a
suffi pour deviner tout. Il m'a expédié à Paris sur-le-champ pour avertir
le roi. Mais j'ai trouvé Sa Majesté tellement découragée que je n'ai pas eu
la force de l'instruire complètement de son malheur. J'espérais me
retremper auprès de vous, et Dieu m'a fait réussir.
--Harnibieu! je le crois bien. Mais ces brigands d'Espagnols ne vont pas
vous attendre, et tandis que vous êtes ici, ils vont gagner du pays là-bas.
--Ils m'attendront, dit tranquillement le moine.
--Comment pouvez-vous en être sûr?
--Je les ai fait enfermer.
--Des gens d'épée! ils forceront les portes.
--Je leur ai fait ôter leurs épées.
--Ils sauteront par les fenêtres, emportant leurs papiers.
--J'ai pris soin qu'on leur enlevât leurs habits. Ce sont gens
très-modestes, les Espagnols; ils ne voudront pas courir les champs tout
nus.
Crillon se mit à rire et embrassa frère Robert de toutes ses forces.
--Harnibieu! dit-il, vous n'êtes pas un moine, vous, vous êtes un vrai
Saint-Michel.
--Eh bien! partons, s'écria Espérance.
--Partons, dit le chevalier, prenant le moine par le bras.
Tout à coup quelque chose leur barra le passage; c'était Pontis trébuchant
qu'ils avaient oublié et qui leur dit:
--J'en suis, sambioux!
--Ah! c'est toi, malheureux! dit Espérance, Dors!
--Au large! dit Crillon.
--Mais... j'ai compris... balbutia Pontis, on va se battre... j'en suis.
--Nous n'emmenons pas les ivrognes; un ivrogne est un ennemi. Va-t'en! Et
puisque tu as compris la chose importante que nous avons projetée, que ce
soit un châtiment capable de te corriger à jamais.
--Espé... ran... ce... bégaya Pontis en cherchant à s'accrocher à son ami.
--Va dormir, te dis-je! nous montons à cheval et tu ne tiens pas même sur
tes pieds!
En effet, rien qu'en cherchant à se dégager, le jeune homme fit rouler
l'ivrogne tout à travers la chambre. Pontis poussait des gémissements
douloureux et cherchait à joindre ses mains pour supplier.
--Je t'avais défendu, dit gravement Espérance, de jamais boire au point de
perdre la raison. Tu me l'avais juré. Tu as faussé ton serment, Dieu te
punit.
Pontis sanglotait à faire pitié; dompté par l'ivresse, il gisait incapable
de faire un mouvement.
--Le coquin a du coeur, dit Crillon; mais il est soûl comme un charretier
bourguignon. Tout à l'heure il va se rendormir. Laissons-le. En route, nous
autres.
Espérance et le moine sortirent rapidement et se dirigèrent vers les
écuries.
Ils aidèrent eux-mêmes les valets à seller les chevaux. Espérance calmait
ses chiens, qui, en voyant les préparatifs du départ, criaient de joie pour
qu'on ne les oubliât pas.
--Tout beau, Cyrus! tout beau, Rustaut! dit le jeune homme, vos amis les
chevaux s'en vont, mais à une chasse où les chiens sont inutiles. Tout
beau! restez à la chaîne; nous causerons chasse à mon retour.
Il caressa la biche dans sa cabane, murmura bien bas le nom de celle qui la
lui avait envoyée, et sauta en selle dès qu'on lui eut amené son cheval.
Quelques minutes après, les trois cavaliers, en tête le génovéfain,
couraient sur la route de Bezons. Espérance avait jeté un manteau sombre
sur la robe et le capuchon du moine, qui, déguisé de la sorte, n'avait plus
rien de religieux. Son cheval dut s'en apercevoir.
Cependant Pontis, se cramponnant des doigts après la table, avait réussi à
se lever. Tout tournait dans sa tête. C'était une ronde effrayante de
verres, de plats d'argent et de flacons d'or.
Sa raison surexcitée changeait en horreur le ridicule de cette situation.
--Misérable! murmurait-il en cherchant à se tenir, tu es ivre... tu es
tremblant... tu tournes.
Et il se frappait au visage.
--Lâche! tu es déshonoré.... On va se battre et tu n'en es pas. Tu dégoûtes
tes amis. Tiens, bélître; tiens, ivrogne; tiens, pourceau immonde!
Et il accompagnait chaque épithète d'un furieux coup de poing. Les valets,
cachés à l'angle des portes, le regardaient avec un mélange d'effroi et de
respect.
--S'il allait rencontrer un couteau sur la table, pensaient-ils, il est
capable de se tuer!
Mais à force de se gourmer, Pontis avait fait ruisseler le sang de son
visage; il chancelait encore, mais la main s'accrochait plus fermement
crispée au bord de la table, il se tenait, il regardait avec bonheur couler
ce sang avec lequel s'enfuyait son ivresse.
--De l'eau! dit-il d'une voix effrayante, de l'eau pour le misérable
Pontis!
On lui tendit une carafe qu'il but avidement, non sans en avoir versé une
bonne moitié sur sa moustache et sa poitrine.
--C'est bien, me voilà fort. Ah! ils sont partis! Eh bien! je pars aussi.
Place! un cheval!
Il se dirigea en décrivant des courbes vagabondes vers l'écurie qu'on
essayait de lui fermer. Mais sa fureur eût brisé tous les obstacles, on fut
contraint de lui seller un cheval pour le satisfaire, seulement on espérait
qu'il ne pourrait jamais l'enfourcher.
Mais la volonté formidable de cet homme commanda même à la rebelle matière.
Dix fois il essaya, dix fois il retomba. Pleurant de rage, ivre de
désespoir, il mit l'épée à la main, et, s'adressant aux valets éperdus:
--Scélérats! dit-il, si vous ne m'aidez je vais faire ici un massacre! Par
grâce, mes bons amis... je vous en supplie!
Les valets attendris, car ils aimaient ce brave homme et n'avaient point
pour l'ivrognerie la même sévérité que leur maître, s'approchèrent et
voulurent persuader à Pontis qu'il faisait d'inutiles efforts.
--Vous ne retrouverez jamais ces messieurs, lui dit l'intendant, ils sont
partis sans dire le but de leur voyage, et déjà ils sont loin. Restez,
monsieur, restez!... nous aurons soin de vous.
Pontis faillit perdre courage à ce nouvel obstacle qui se dressait devant
lui. Mais, au bruit des aboiements qui recommençaient de plus belle:
--Les chiens! s'écria-t-il.... Oh! mon Cyrus! oh! mon Rustaut! ils sauront
bien retrouver Espérance.... Lâchez-les, lâchez-les, je les suivrai.
Aussitôt il se hissa en selle; les chiens détachés bondirent, fous de joie,
jusqu'aux naseaux du cheval, leur ami; et dès que la porte eut été ouverte,
ils s'élancèrent, fouillant du nez la trace qu'ils eurent bientôt
rencontrée.
Pontis baissa la main gauche, s'accrocha de la droite au pommeau pour ne
pas tomber, et le cheval se précipita impétueusement dans le froid courant
de la bise matinale.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME
TABLE
I. L'abjuration
II. Où le roi venge Henri
III. Coup de théâtre
IV. Chien et loup
V. Les billets d'absolution
VI. La patrouille bourgeoise
VII. La porte Neuve
VIII. L'échéance
IX. À propos d'une égratignure
X. Comment Espérance eut pignon sur rue
XI. Joie et festins
XII. Le rendez-vous
XIII. Coeurs tendres, coeurs percés
XIV. Bataille gagnée
XV. Bataille perdue
XVI. L'héritier des Valois
XVII. Ambassades
XVIII. Au Louvre, le 27 décembre 1594
XIX. Parade et riposte
XX. Où Crillon fut incrédule comme Thomas
XXI. Où le roi s'endort, où Gabrielle se souvient
XXII. Le prisonnier du roi
XXIII. Un des mille couplets de la chanson du coeur
XXIV. Droit de chasse
XXV. Intrigues de bal et autres
XXVI. Fais ce que dois, advienne que pourra
XXVII. Ulysse et Diomède