--C'est accordé, répliqua le roi, sans voir que derrière la tapisserie, un

divin profil, visible pour Espérance tout seul, venait d'apporter au jeune

homme le sourire promis à défaut de la parole.

Le sourire était malicieux à faire le désespoir d'un lutin. Car Gabrielle

avait entendu cette autorisation donnée à Espérance de chasser sur les

terres du roi. Craignant de rire au point d'être découverte, et de rougir

si elle était aperçue, Gabrielle aima mieux disparaître, et la vision

échappa aux regards avides d'Espérance.

L'audience était finie, Crillon emmena son protégé.

--Maintenant, dit-il, vous voilà commensal du roi. Le droit de chasse dans

les bois de Sa Majesté vous ouvre les maisons royales en tout temps.

--Ah! dit Espérance avec une feinte naïveté; en tout temps?

--Oui, que le roi y soit ou n'y soit pas. C'est un privilège que n'ont pas

toujours les princes du sang. Il vous plairait courir un cerf la nuit, aux

lanternes, que le roi ne vous en empêcherait pas.

--J'userai, répondit Espérance avec un soupir, et tâcherai de n'abuser

jamais.

Je verrai Gabrielle quand je voudrai, pensa-t-il, sans même qu'elle le

sache. Je la verrai sans que nul puisse croire que je la cherche... Allons,

c'est un vrai bonheur.

Au sortir du cabinet royal, Crillon et le jeune homme se quittèrent. Pontis

reprit son compagnon, et le voyant aussi radieux qu'à l'arrivée:

--Puisque tu es dans une bonne veine, dit-il, joue quitte ou double.

--Qu'est-ce à dire?

--Amusons-nous.

--Soit. Mais comment?

--J'ai une idée. Donne une fête pour inaugurer ton palais. Nous y recevrons

tous les bons compagnons et toutes les aimables femmes de Paris; il faut se

faire un cercle, sambioux!

--Oh! oh! tant de monde....

--Crois-moi, Espérance, répandons-nous un peu, je te conterai pourquoi.

--Conte.

--C'est mon tour de garde et je n'ai pas le temps aujourd'hui, mais fais

préparer un bon déjeuner demain et je veux t'en raconter de belles.

--C'est conclu.

Espérance rentra chez lui par le chemin le plus long, lentement, à petits

pas, incapable de contenir son ivresse s'il n'eût pas respiré le grand air

pendant deux longues heures.

Dans son vestibule il aperçut, attachée à la taille de marbre et broutant

des fleurs dans une corbeille, une charmante biche portant collier de cuir

de Cordoue avec une plaque d'argent sur laquelle était gravée cette

inscription: Chasse du roi.

Ses gens lui annoncèrent orgueilleusement que c'était un présent qui venait

d'arriver du Louvre.

--Encore Gabrielle! tant d'esprit avec tant d'âme, murmura-t-il, dans une

si parfaite beauté. Oh! mon Dieu, est-ce que je ne suis pas trop heureux!

XXV

INTRIGUES DE BAL ET AUTRES

On sera peut-être surpris que nous n'ayons pas encore ramené le lecteur

chez ce voisin d'Espérance, le riche Zamet, seigneur des fameux dix-sept

cent mille écus, dont l'hôtel, rue de Lesdiguières, avait à Paris une

réputation universelle.

Zamet, que sa fortune faisait rechercher de toute la noblesse et des

ministres, qui lui empruntaient de l'argent, était une de ces étranges

figures dont l'histoire ne suffit pas toujours à bien crayonner la

ressemblance. Ce qu'un pareil personnage fait ouvertement tient peu de

place dans les annales d'une époque, mais quiconque retrouverait ses traces

dans les marches souterraines qu'il a faites pour arriver à son but

mystérieux, quiconque saurait éclairer ce type obscur d'un reflet de la

vérité, s'étonnerait, d'après l'importance de l'oeuvre, des proportions

gigantesques que prend tout à coup la figure de l'ouvrier.

Zamet, Florentin, dévoué aux Médicis et leur agent en France, les servait

avec un dévouement qu'il disait inspiré par la reconnaissance, et qu'on

peut, sans calomnie, attribuer à l'ambition la plus effrénée comme la plus

intelligente. Il devait sa fortune à Catherine de Médicis, et s'était

promis qu'une autre Médicis décuplerait cette fortune. Seulement, pour

atteindre un tel résultat, les forces d'un homme eussent été à peine

suffisantes. Il n'y avait plus de Médicis en France. Catherine était morte

avec toute sa postérité peu regrettée, il faut le dire, et la nation

française ne paraissait pas disposée à replacer son front sous le joug des

Italiens.

Médicis était un nom qui signifiait alors: Guerre religieuse,

Saint-Barthélémy, guerre civile, guerre étrangère. Il signifiait encore:

Famine, corruption, crimes de famille. Trente ans de meurtres, de

spoliations, faisaient un cortège sanglant et infâme à ce nom, devenu à peu

près impossible. Cependant Zamet avait besoin de rapprocher les besants

d'or de la fleur de lis de France. Il prit ses mesures; l'histoire est là

pour nous apprendre s'il se trompa.

Quelque temps après les scènes que nous avons tracées dans nos derniers

chapitres, le seigneur Zamet, en son hôtel de la rue Lesdiguières, se

promenait un soir de long en large dans la grande salle voisine de sa

galerie. Il était soucieux, et méditait avec soin l'analyse d'une lettre

qui lui était arrivée de Florence.

Assise auprès d'une table, sur laquelle ses deux coudes étaient appuyés, la

signora Leonora méditait aussi, et son oeil pétillant de génie,

interrogeait vaguement par les airs le démon rebelle de l'inspiration.

A l'angle de la salle, un homme plus somnolent que rêveur, un beau

paresseux, ayant tournure de gentilhomme et timidité de laquais, attendait

un mot de Zamet ou de Leonora pour se décider à mettre en mouvement son

corps voluptueusement engourdi par la chaleur et le _far niente_.

--Le courrier attend, murmura Zamet en italien, et il faut que la dépêche

soit expédiée ce soir même. Que dire de nouveau là-bas! Avez-vous une idée,

Leonora?

--J'en aurais si nous voulions mentir, répondit la Florentine. Mais à quoi

bon mentir? Ce qu'il faut là-bas, c'est la vérité.

--La vérité, c'est que le roi n'est pas mort.

--Cela peut s'écrire, et faire plaisir à Florence.

--La vérité, c'est aussi que le roi est revenu plus que jamais à la

marquise de Monceaux. Quand on a été si près de les voir brouillés! Quand

j'avais déjà entamé des négociations avec M. de Sully!

--Voilà qui sera désespérant, dit Leonora. Cependant il le faut mander à

Florence.

--On verra chez nos princes que rien de nouveau n'a été fait. En attendant,

le temps passe.

Leonora haussa les épaules d'un air qui voulait dire:

--Qu'y puis-je faire?

--La lettre sera bientôt écrite alors, dit Zamet.

--Et bientôt lue, surtout.

--Écrivez donc, répéta Leonora. Les premières nouvelles que nous enverrons

seront meilleures. Écrivons!

Zamet, en rechignant, grommela:

--Faites!

--Vous ne me le diriez pas deux fois, si je savais écrire. Prenez la plume,

vous.

--Moi, j'ai ma goutte, répliqua Zamet.

Leonora souriant:

--Voilà une goutte qui n'oserait pas se montrer, si vous aviez de belles

nouvelles à envoyer. Allons, Concino, tu n'as pas la goutte, toi, écris.

Le paresseux étendit les bras et fit craquer toutes ses articulations,

comme un chien au sortir du chenil. Leonora lui tendit la plume, qu'il prit

de la main gauche.

--Vous dicterez, au moins, dit-elle à Zamet.

Celui-ci, en effet, dicta un résumé des faits qui s'étaient accomplis dans

la dernière période: la blessure du roi, sa réconciliation avec Gabrielle,

la déclaration du prétendu Valois.

Concino écrivait lentement, mal, et avec hésitation, de la main gauche.

Zamet le lui ayant reproché, il prétexta une brûlure au pouce droit.

Le fait est qu'il voulait que son écriture ne pût être reconnue en cas de

surprise, et il y réussissait à merveille; son grimoire n'eût pas été

déchiffrable pour un des plus rusés greffiers de la Tournelle.

Lorsqu'il crut comprendre que la dictée était finie, il jeta la plume et se

secoua comme après une rude corvée.

--Suis-je libre? demanda-t-il.

--Va! dit Leonora.

--Où va-t-il tous les soirs ainsi avec tant de précipitation dans sa

lenteur? demanda Zamet.

--Il va jouer, répliqua Leonora, pour nous amasser une dot, que nul ne nous

donnera, je le vois bien, si nous ne la gagnons nous-mêmes.

Cette attaque au coffre-fort de Zamet n'eut pas de succès, mais elle décida

la fin de l'entretien. Concino se leva et sortit.

Zamet relut la dépêche, la scella d'un certain cachet composé de plusieurs

lettres juxtaposées, et Leonora se chargea de la remettre au courrier prêt

à partir.

--Maintenant, dit Zamet, il est temps, je crois, que l'on m'habille si je

veux assister au bal que donne le voisin, ce voisin tombé du ciel et qu'on

dit plus riche que moi.

Il rentra chez lui en disant ces mots avec une amertume manifeste. Leonora

fut à peine seule, qu'elle ouvrit délicatement la dépêche, y écrivit d'une

main rapide deux ou trois lignes sous le revers de l'enveloppe, sans rompre

le cachet, et descendit pour donner elle-même le message à celui qui

l'attendait.

Elle remontait dans le vestibule quand un bruit de chevaux retentit au

dehors. Leonora se hâta de rentrer chez elle, où, dix minutes après, une

voix jeune et vibrante l'appela par son nom.

C'était Henriette, enveloppée d'un manteau, pâle comme si elle eût

souffert, embarrassée comme si elle fût venue dans quelque grand dessein.

Leonora l'accueillit avec cette politesse empressée des Italiennes, la fit

asseoir, la caressa, lui plaça une peau de loup sous les pieds, et lui fit

mille compliments sur sa beauté. Henriette écoutait d'un air distrait, ou

plutôt n'écoutait pas.

--Qu'avez-vous, lui dit enfin Leonora, qui vous amène?

--Mon père d'abord, répliqua Henriette en italien. Il est chez M. Zamet

avec lequel il cause un peu tandis que je vais t'entretenir. Faisons vite,

et surtout faisons bien.

--Qu'y a-t-il, signora?

--Oh!... presque rien, mais ce rien me sera utile si tu veux

l'entreprendre.

--Je suis prête.

Henriette recueillit ses idées, ou plutôt les disposa en bon ordre pour ne

les exposer qu'avantageusement. Tactique de diplomate qui se propose de

mentir pour faire dire la vérité à l'adversaire.

--M. Zamet, dit-elle, ne va-t-il pas au bal ce soir?

--Oui, signora.

--Chez un seigneur voisin?

--Mur à mur. Un très-beau bal, dit-on, dont tout le monde se promet

merveille. C'est un événement dans le quartier.

--Qui donc a invité M. Zamet? Le seigneur voisin, probablement?

--Je ne crois pas. C'est un grand guerrier; _illustrissima spada_, qui vint

ici l'autre soir.

--M. de Crillon, peut-être?

--Précisément.

--En sorte que tu n'as pas vu ce voisin?

--Jamais, et ne sais pas même comment il s'appelle.

--C'est inutile. J'espérais seulement que tu l'aurais vu.

--Pourquoi faire?

--Pour le reconnaître au besoin.

--N'est-ce que cela? Je puis le voir ce soir, si cela me fait plaisir.

--Comment donc?

--En plaçant une échelle au long du mur de notre jardin qui est contigu au

sien. La fête aura lieu dans les jardins. Le seigneur en question s'y

promènera, et je le verrai.

Les yeux d'Henriette étincelèrent.

--C'est une idée, dit-elle, oui, en effet, une échelle....

Puis amèrement:

--Le moyen n'est pas noble, ajouta-t-elle, mais quand on n'est pas invité,

on s'arrange comme on peut.

--Voilà qui m'étonne, demanda Leonora. Beaucoup de personnes de la cour

sont conviées, dit-on. Pourquoi ne l'êtes-vous pas avec votre famille?

Henriette rougit.

--Je ne sais, mais que m'importe, Leonora; il ne s'agit pas de cela.

--Il paraîtrait que cela lui importe beaucoup, pensa l'Italienne en voyant

se froncer les sourcils de Mlle d'Entragues.

--Nous disons, reprit Henriette, que tu pourras voir ce personnage... c'est

beaucoup déjà que de le voir, mais cela ne suffit pas.

--Ah!

--Quand tu l'auras bien vu, de façon à être certaine de le reconnaître

partout et toujours, il faudra que tu étudies la maison.

--Sa maison, à lui?

--Et que tu puisses observer ses démarches ou les faire observer.

Leonora devint sérieuse.

--Vous ne m'en dites pas assez ou vous m'en dites trop, répliqua-t-elle.

L'ordre qu'on ne comprend qu'à demi est presque toujours mal exécuté.

Observer est un mot vague; précisez-le. Quand observerai-je? Où? Pourquoi?

Henriette regarda fixement la pénétrante italienne.

--Je croyais, Leonora, qu'en m'adressant à une devineresse, je serais

dispensée de la moitié des explications.

--Avec une moitié d'explications, je devinerai un tout, mais avec un quart,

je ne devinerai qu'une moitié tout au plus.

--Eh bien! dit Henriette en cherchant avec soin chaque parole, je suis

chargée par une de mes amies qui aime ce jeune homme....

--C'est un jeune homme?

--Je le suppose. Je suis chargée, dis-je, de savoir si elle peut espérer

d'être aimée. Il faut te dire que mon amie en doute.

--Est-elle belle?

--Mais oui.

--Eh bien! pourquoi ne l'aimerait-il pas?

--Ce n'est pas une raison.

--Oh! cela dépend du genre d'amour que votre amie réclame.

--Elle n'est pas des plus exigeantes; cependant, Leonora, si le coeur du

jeune homme est pris d'ailleurs?

--Ah! voilà.

--C'est ce que je veux savoir... pour mon amie.

--C'est entendu. Et pour savoir cela, vous désirez que j'observe ou fasse

observer le jeune homme?

--Précisément.

--Que je sache où il va.

--Oui, Leonora.

--Qui il voit?

--Oui.

--Qui il aime, enfin?

--Tu as deviné. Mon amie te sera reconnaissante. Je lui ai dit que tu

habitais à cent pas de la maison du seigneur en question.

--À trente pas, signora.

--Que tu plongeais de ta fenêtre dans son jardin.

--Presque dans sa chambre.

--Et ces nouvelles ont tellement enchanté mon amie qu'elle m'a donné pour

toi ces vingt ducats, en attendant la récompense des peines que tu vas

prendre.

Leonora prit les ducats, qu'elle serra dans sa poche avec une cupidité mal

dissimulée.

--Je ferai mieux que de regarder par-dessus un mur, dit-elle, j'irai dans

la maison.

--Tu le peux?

--Rien de plus aisé: M. Zamet y entre bien, et il est quatre fois plus gros

que moi?

--Mais s'il t'y rencontrait?

--Je saurai l'éviter. D'ailleurs, quand il me verrait? Ne suis-je pas

libre?

--Mais tu n'es pas invitée?

--Je vais partout où je veux. Et quand une fois j'aurai pénétré chez le

jeune seigneur, je serai bien sotte si je ne parviens pas à lui parler, et

il sera bien fin s'il parvient à me cacher quelque chose.

--Leonora, tu es une perle! quand commences-tu?

--Ce soir.

--Un jour de bal?

--Précisément. Si le jeune homme aime quelqu'un, cette personne ne peut

manquer d'assister au bal. Pour qui donne-t-on bal, si non pour sa

maîtresse. Or, si la maîtresse est là, je vous la nommerai avant qu'il soit

minuit.

Henriette avec une voix concentrée:

--Tu as raison, dit-elle. Chacune de tes paroles est une maxime de sagesse.

Eh bien! tandis que tu manoeuvreras ainsi, je veux me donner le plaisir de

te suivre du regard. Tu m'as éveillé les idées et cette échelle me tente.

Ton jardin est noir, désert, n'est-ce pas?

--D'autant plus que M. Zamet sera absent; Concino aussi. Les gens joueront

entre eux, ou se coucheront de bonne heure.

--Eh bien! je vais dire à mon père que tu me donnes une leçon de

chiromancie, qu'il peut retourner à l'hôtel et m'envoyer prendre dans deux

heures. Cependant, tu feindras de t'installer ici avec moi; M. d'Entragues

parti, tu pars et te glisses chez le voisin, après m'avoir conduite au mur

du jardin et accommodée sur la bien heureuse échelle. Ce sera une partie

piquante.

--Assurément, et vous verrez la fête comme si vous y étiez invitée.

Henriette se pinça les lèvres.

--Tu n'y vois aucun obstacle, aucun mécompte, Leonora?

--Aucun. Mais comme il faut tout prévoir, je prendrai mon bel habit

florentin, qui me fait si belle, et je réponds d'attirer l'attention d'un

roi, s'il s'en trouve au bal.

--Il ne serait pas impossible que le roi y assistât, dit vivement

Henriette.

Elles furent interrompues par l'arrivée de M. d'Entragues, qui cherchait sa

fille. Tout se passa comme les deux femmes l'avaient concerté. Le père

consentit à partir, laissant Henriette plongée dans les explications

savantes des lignes, des monts et des planètes.

À peine fut-il dehors que Leonora se fit habiller par sa compagne. Elle

couvrit ses beaux cheveux de la coiffure aux longues aiguilles, enferma sa

taille dans le corsage broché d'or, et sa jambe fine brilla sous une jupe à

bandes bigarrées dans des bas de soie rouge. Ainsi vêtue, elle était belle

de ce charme étrange devant lequel pâlissent toujours les beautés

régulières; et Henriette avoua que jamais regard plus enchanteur n'avait

recelé tant de flammes périlleuses pour le repos des cavaliers.

Leonora conduisit sa compagne au fond du jardin sombre, leva de ses petites

mains nerveuses une échelle lourde pour un bras d'homme. Henriette y monta,

s'arrangea de manière à voiler à demi sa tête sous des lierres tombant d'un

vase sur le chaperon du mur.

--Je vois, je verrai, merci! murmura-t-elle en se penchant vers Leonora qui

voulait connaître le résultat de l'épreuve.

Le manteau bien roulé autour de son corps, les bras commodément appuyés sur

le mur, la jeune fille se promit d'être patiente. Leonora lui promit de ne

pas tarder longtemps à revenir.

De l'autre côté du mur on entendait les instruments préluder, on voyait

s'allumer des flambeaux dans les allées.

La nuit était magnifique; les premiers souffles du printemps avaient

échauffé la terre: les violettes, pressées d'éclore, envoyaient leur parfum

du sein de l'ombre où elles se plaisent. La flamme des torches et des

lampes de couleur faisait briller à l'extrémité des branches les premières

bourres des feuilles d'un vert d'émeraude; les charmilles alignées

dessinaient ainsi leurs courbes élégantes.

Au loin, la maison resplendissait; les vitres ressemblaient à des gerbes de

feu. La foule des conviés se répandit hors du foyer de l'incendie et gagna

peu à peu le jardin.

Le souper destiné aux danseurs étalait ses magnificences dans la grande

salle du rez-de-chaussée. On eût dit un de ces festins gigantesques mis en

scène par Paul Véronèse. L'amphitryon qui s'annonçait sous de pareils

auspices ne pouvait manquer d'avoir un jour beaucoup d'amis.

Pontis, dans un costume d'une splendeur extravagante, rôdait autour des

buffets comme s'il montait sa garde; peut-être se réservait-il certains

morceaux ou certaines bouteilles.

Quant à Espérance, frais et charmant comme à l'ordinaire, il parcourait les

groupes de ses hôtes, et recevait ça et là les félicitations et les

accolades. Une biche, inquiète et éblouie par les lumières, le suivait,

cherchant à rencontrer sa main caressante. Quand il traversait les allées,

pour donner ses ordres ou pour accompagner quelque femme qui lui parlait

bas, un murmure d'admiration s'élevait sur son passage.

Zamet aussi parcourait les jardins, non sans avoir longuement supputé les

frais de cette réception royale. Il avait cherché et accaparé Crillon, dont

toute la malice s'exerçait à prouver au financier que désormais on

l'appellerait Job, et qu'Espérance serait Crésus.

Zamet, un peu ébranlé, voulut s'en éclaircir et vint faire comme les autres

ses compliments à Espérance. Crillon les laissa marcher quelques moments

ensemble et parler finances. Cependant cette conversation embarrassait le

jeune homme, malgré ses habitudes de naïve franchise. Plus, il s'avouait

pauvre et incertain de sa richesse, plus Zamet s'effrayait de la rivalité.

Tout à coup Zamet poussa un cri de surprise, et, tout agité, quitta le bras

d'Espérance.

--Qu'y a-t-il, seigneur Zamet? demanda celui-ci.

--Avez-vous vu passer là, derrière ces arbres, une femme en costume

italien?

--Non, mais on peut chercher.

--Voilà qui serait étrange, se dit Zamet à lui-même, oui... la voilà, la

voila!

En effet, Leonora égarée venait de passer comme une ombre.

--Cette petite femme qui nous tourne le dos?

--Oh! j'ai bien vu son visage.

--Vous la connaissez?

--Certes, et je ne comprends pas comment elle pourrait être ici. Permettez,

seigneur, que je satisfasse ma curiosité.

En disant ces mots Zamet se dirigea rapidement vers l'allée où venait de

disparaître l'italienne.

Espérance avait eu à peine le temps de se demander qui était cette femme,

quand il la vit tout à coup s'élancer de derrière un arbre qui lui avait

servi de cachette pour éviter et dépister Zamet.

Elle vint droit au jeune homme, s'arrêta en face de lui avec une expression

indéfinissable de surprise et de ravissement.

--Speranza! s'écria-t-elle.

--La Florentine au caleçon rouge! se dit Espérance, par quel hasard?

--Quoi! reprit vivement Leonora, vous êtes le maître de cette maison?

--Mais, oui.

--Vrai, bien vrai?...

--Demandez-le, ma chère, au seigneur Zamet qui vous a vue et vous cherche

en ce moment.

--Oh!... s'écria-t-elle en lui saisissant le bras, conduisez-moi un peu à

l'écart et donnez-moi quelques minutes, il faut que je vous parle!

XXVI

FAIS CE QUE DOIS, ADVIENNE QUE POURRA

C'était l'heure où les danseurs fatigués songent à se rafraîchir, où les

instruments s'enrouent. Le souper déployait toutes ses séductions, les

tables s'emplissaient de convives affamés. Espérance, attachant sur la

jeune Florentine un regard scrutateur, s'aperçut bien qu'elle avait quelque

chose de sérieux à lui dire.

Il lui demanda un moment pour paraître au souper et présider à

l'installation de ses hôtes. Et tandis qu'il s'éloignait avec promesse de

revenir bientôt, Leonora se remit à marcher seule dans l'allée d'arbres

verts au bout de laquelle s'élevait la partie du mur que Mlle d'Entragues

avait choisie pour en faire un observatoire.

Cependant, à l'un des angles de cette allée, Leonora rencontra tout à coup

Zamet qui la guettait depuis un moment et se tenait prêt à lui couper le

passage. Le visage du financier trahissait l'inquiétude de son esprit.

--Leonora, s'écria-t-il en s'approchant de l'Italienne, pourquoi êtes-vous

ici, et en conversation si particulière avec ce jeune homme?

--Je pourrais vous répondre, dit-elle en souriant, que cela ne vous regarde

pas.

--Non, vous ne le pouvez pas. Car la moindre démarche suspecte que vous

ferez à Paris je serai obligé d'en instruire Leurs Altesses à Florence.

--Ainsi que je serais forcée moi-même de le faire, dit tranquillement

Leonora, si vous m'étiez suspect de votre côté, pourtant je vous laisse

assez de liberté, n'est-ce pas? vous croisez en tous sens les fils de vos

affaires, et je ne le trouve pas mauvais.

Zamet, un peu étourdi par cet aplomb de la jeune femme, répliqua qu'on ne

se justifie jamais en accusant.

--Je ne vous accuse pas, seigneur Zamet, je me défends. Si je suis venue

ici, c'est que je connais le maître de la maison. C'est, vous le savez, le

jeune homme que ma bonne étoile me fit rencontrer si miraculeusement aux

portes de Melun, lorsque l'on voulait m'arrêter; il me protégea, me sauva

mon secret et la vie.

--Ah! c'est différent, dit Zamet. Cependant vous eussiez pu m'en avertir.

--Je ne le savais pas si voisin de nous.

--Vous ne saviez pas, il y a une heure, qu'il fût notre voisin et vous le

savez à présent?

--Oui.

--C'est bizarre, convenez-en?

--J'en conviens; mais y a-t-il dans ma destinée autre chose que des

bizarreries? J'ai lu dans nos vieux poëtes que ces trois déesses qui filent

la vie des mortels, emploient selon le besoin du fil d'or pour le bonheur,

du fil sombre pour l'infortune. Mon écheveau, à moi, doit être bigarré

d'une étrange manière.

--Tout cela ne m'explique pas, continua Zamet opiniâtrement, comment vous

avez su, en une minute, que vous connaissiez le seigneur Espérance?

Elle prit un air riant.

--Speranza! murmura-t-elle; le beau Speranza! Avouez qu'il est bien beau,

et que, si près de lui, le coeur d'une femme doit recevoir des

avertissements rapides!

--Tu es amoureuse, Leonora!

--Pourquoi non?

--Et Concino?

--Nous ne sommes pas encore mariés.

--Raison de plus, scélérate, pour que tu ne le trompes pas.

--Concino est trop paresseux pour s'occuper de ces sortes de choses. Mais

d'ailleurs, reprit la jeune femme d'un ton plus sérieux, voilà bien des

sottises que je débite, Speranza va revenir, et je veux vous parler

sérieusement.

--Comment! il va revenir? ici?... près de toi?

--Oui.

--Il quittera tout son monde pour un tête-à-tête avec toi?

--Oui.

--On en jasera. Tu vas faire tort à ce pauvre seigneur.

--Impertinent! dit Leonora, dont le regard lança une flamme. Je vaux bien

celles avec qui il causerait si je n'étais pas là.

--Sans doute, répliqua Zamet, mais...

--Et je vaux bien, surtout, celle qui m'envoie ici pour lui parler.

--Ah! s'écria Zamet, on t'envoie... qui?

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 21 / 23 段