--Hier, c'était possible... Aujourd'hui plus.

--Mais vous avez des amis ici!

--M. de Crillon et Pontis: un protecteur et un protégé, deux mémoires

éphémères.

--N'en avez-vous pas d'autres?

--Qui ne pensaient pas à moi hier, qui m'auront oublié demain.

Elle baissa la tête avec une mélancolie profonde.

--Vous avez raison, dit-elle. Il faut savoir se passer d'appui en ce monde.

Elle est rude, mais salutaire, votre leçon!

--Vous ne dites point cela pour vous, madame, vous toute-puissante, vous

que le monde invoque, et qui n'avez besoin de personne.

--Ah! s'écria-t-elle le coeur brisé, nommez-moi donc un seul ami!...

nommez! je n'ai pas même mon fils, car ses yeux sont encore fermés pour moi

comme son coeur. Tout le monde m'attaque, tout le monde me hait. Nul ne me

défend, nul ne peut même faire cet effort de mentir poliment pour m'offrir

un peu d'amitié. Vous qui me l'aviez jurée, vous reprenez votre serment!

--Ah! madame, dit Espérance d'une voix éteinte, il est des serments qui

engagent au delà de notre puissance, et l'homme est parfois une créature

trop faible pour tenir ce qu'il promet.

--Quoi! vous m'abandonnerez! vous me verrez souffrir et vous ne me tendrez

pas votre main?

--Si je voyais ce triste spectacle, je ne le supporterais pas, aussi

refusé-je de le voir.

--Ainsi, quelqu'un de vos amis serait menacé de mort, vous craindriez ce

triste spectacle; et pour ne pas le voir, vous partiriez, abandonnant au

lieu d'aider. Je vous croyais un coeur.

--J'en ai un, madame, que vos reproches injustes déchirent. En effet,

pourquoi resterais-je, à quoi puis-je vous servir? Est-ce vous qui désirez

de me voir souffrir?

--Souffrir... de quoi?

--Par grâce, ne m'arrachez pas une parole de plus. Vous voyez combien je

lutte.

--Dites-moi votre souffrance, et vous verrez si je suis lâche et faible

pour vous seconder ou vous guérir.

--Eh bien! s'écria-t-il, vaincu par la passion, vaincu par la généreuse

opiniâtreté de Gabrielle, je vais vous le dire, puisque vous m'y forcez;

aussi bien, après m'avoir entendu, ne pourrez-vous plus m'arrêter dans mon

dessein, ni me reprocher ce que vous m'aurez contraint de faire. Si je suis

parti brusquement, étrangement, l'année dernière, c'est que je vous avais

vue sortir de chez le roi le lendemain de la prise de Paris, c'est que mon

courage était épuisé, c'est que je vous accusais de trahison et de

mensonge, c'est que je vous maudissais de m'avoir promis l'amitié et de ne

pas m'avoir donné l'amour; je sais bien qu'en parlant ainsi je me sépare à

tout jamais de vous; mais la destinée m'entraîne, ce que je vous dis, je ne

le répéterai plus, mon coeur y perdra tout son sang, mais avec le sang la

douleur s'échappe. Oui, je suis parti malheureux, et plus malheureux je

suis revenu. Si je vous eusse trouvée heureuse, enivrée, sans mémoire, oh!

je l'espérais, j'avais préparé à mon coeur la consolation de l'oubli, celle

du mépris... Oui du mépris... pardonnez-moi si je me perds tout à fait,

madame.... Mais au lieu de cela, vous m'apparaissez douce, tendre et bonne;

je vous vois malheureuse; tout en vous intéresse mon coeur et mon âme; je

sens que je vais vous aimer si follement que j'en perdrai le respect comme

j'en ai perdu le repos. Or, vous n'êtes pas libre et vous aimez le roi,

c'est donc pour moi deux fois la mort au bout de chaque pensée; et qui sait

si ma mort même ne vous perdrait pas? J'ai fini; mon coeur est vide; encore

un jour, et peut-être j'y sentirais entrer le désespoir. Ne vous irritez

pas, plaignez-moi; faites-moi la grâce de me laisser ensevelir ma folie

dans un coin du monde où vous ne m'entendrez pas si je soupire, où vous ne

saurez pas si je vous aime.

Gabrielle, pâle et la tête renversée, avait fermé les yeux. On eût dit que

cet ouragan de passion l'avait brisée, qu'elle ne respirait plus, qu'elle

était morte.

Espérance, honteux de sa faiblesse, cachait son visage dans ses mains. Il

ne vit pas la jeune femme se ranimer peu à peu, passer une main glacée sur

son front, et se tourner vers lui pour lui dire:

--Vous m'aimiez donc, à Bezons?

--Oui, madame.

Elle leva les yeux au ciel et soupira. Sans doute elle se disait que des

deux routes ouvertes alors devant ses pas, elle avait choisi la moins

heureuse. Mais cette âme ne savait pas composer avec la loyauté.

--Je m'étais promise au roi, répondit-elle simplement, comme pour se

répondre à elle-même.

--Oh! voudriez-vous dire, s'écria Espérance, que sans cela vous m'eussiez

aimé?

--Oui, et il y a plus, je vous aime tendrement.

--L'amitié, toujours!

--Je ne sais pas si c'est de l'amitié ou de l'amour, je n'y cherche point

de différence. Je ne savais même pas que je vous aimais. Seulement, quand

vous m'avez dit que vous alliez partir pour ne plus revenir, je m'en suis

aperçue. Ne partez point.

--Vous m'avez entendu, et vous parlez ainsi?

--Pourquoi non? Que vous m'aimiez à mille lieues ou ici, qu'importe? C'est

mon âme que vous aimez, puisque ma personne ne vous appartient pas. Oh!

rien ne vous empêchera d'aimer mon âme. Quant aux souffrances dont vous

avez peur, est-ce que mon sourire, est-ce que la pression de ma main ne

vous guériront pas? Quand vous serez sûr d'être mon ami le plus cher,

d'occuper ma pensée, d'embellir ma triste vie, quand vous me consacrerez

toute la vôtre, m'aidant, me conseillant, me défendant, n'aurez-vous point

assez de plaisir et de peine pour défrayer les journées? Ne me quittez pas,

je n'ai plus de père; le mien m'a reniée, il ne m'aime plus, il ne m'estime

même pas, puisqu'il use de ma protection pour avoir une charge à la cour.

J'ai le roi, me direz-vous. Eh bien, il me trompe, vous le savez mieux que

personne, et sans mon enfant, à qui je me dois, sans la blessure faite par

l'assassin d'hier, j'allais me séparer à jamais du roi et m'ensevelir dans

une retraite éternelle. Maintenant, voyez tout ce qui m'entoure, des

ambitieux que je gêne, ou des ambitieux que je sers, des femmes qui

m'envient ma place, des prétendus amis du roi qui lui conseillent de me

quitter; ici des perfidies, là des embûches, plus loin des coups de

poignard ou du poison, voilà ma vie en attendant la mort.... Oh! ne

jugez-vous pas que j'ai besoin d'un ami qui soutienne mon coeur et

m'empêche de désespérer à mon âge? J'ai lu, dès le premier jour, dans vôtre

âme, et vous avez cru comprendre la mienne, vous ne vous êtes pas trompé;

je suis tendre, je suis fière, j'ai de la force pour aimer. N'êtes-vous pas

de même, et ne donnerons-nous pas à Dieu le spectacle de deux coeurs si

tendrement unis, si noblement dévoués, qu'il ne puisse refuser à notre

amitié sainte ses bénédictions et son sourire? Oh! depuis hier, cette idée

a grandi dans mon sein, elle m'a épurée comme une flamme divine, elle me

dévore; c'est une joie ineffable!... Si vous saviez comme je vous aimerai!

Vous sentirez les rayons de cette tendresse qui vous ira chercher partout

pour vous pénétrer comme un soleil vivifiant. Songez que j'ai vingt ans,

que mon coeur déborde, et que je mourrai jeune. Aimez-moi! secourez-moi!...

ne me laissez pas seule en ce monde, vous dont l'âme, je le sens, a été

faite pour la mienne!

--Ah! s'écria Espérance éperdu de joie et de douleur tout ensemble, vous me

demandez là toute ma vie!

--Toute!

--Bien! vous l'aurez! C'était ainsi qu'il fallait me parler pour être

comprise. Je me donne à vous pour jamais; mon esprit, mon corps et mon âme,

prenez!... mais voici mon marché, je fixe le salaire.

--Dites.

--Vous me parlerez quand vous pourrez, vous me sourirez quand vous ne

pourrez pas m'adresser la parole, vous m'aimerez quand vous ne pourrez pas

me sourire.

--Oh! murmura Gabrielle les yeux mouillés de larmes, Dieu est bien bon de

vous avoir créé pour moi.

Des pas pesants l'interrompirent. Le guichetier, engourdi sans doute d'être

resté longtemps assis, marchait dans la chambre et cherchait à rallumer le

feu.

--Nous avions oublié cet homme, dit Espérance.

--Allons!... s'écria Gabrielle radieuse, la liberté est là-bas! Allumez un

flambeau, brave homme, et nous éclairez l'escalier.

Le guichetier se hâta d'obéir. Tous trois descendirent. Gabrielle, précédée

du porte-flambeau, précédait elle-même Espérance. Tout en descendant, elle

se retournait lui souriant incessamment, comme eût fait un ange; et rien

n'était si beau que cette lumière et cet amour rayonnant sur ces deux

jeunes fronts.

Arrivée aux portes, où le gouverneur l'attendait pour la conduire jusqu'à

sa litière, elle jeta sa bourse pleine d'or aux pauvres qui regardaient et

admiraient l'équipage.

--Jour de joie! dit-elle.

Quand elle eut monté dans sa litière, et que ses gens à cheval commencèrent

à marcher, elle tendit ses deux mains brûlantes à Espérance, et l'attira si

près d'elle qu'il respira son souffle parfumé.

--À ma libératrice, merci! dit-il à haute voix en s'inclinant avec respect.

--Merci à mon ami, dit-elle tout bas.

Et en se baissant elle appuya ses lèvres sur la main d'Espérance.

Sa litière était déjà loin, que le jeune homme cherchait encore ses idées

et son chemin.

XXIV

DROIT DE CHASSE

Quand Espérance rentra chez lui, croyant surprendre son monde, il fut

surpris lui-même, on l'attendait. Un avis envoyé deux heures avant était

parvenu au maître d'hôtel qui, sur-le-champ, passant, ainsi que toute la

maison, d'une vive inquiétude à une joie immodérée, avait préparé le

service comme si le maître n'eût fait qu'une absence ordinaire et rentrait

pour dîner.

À cette prévenance du donneur d'avis, Espérance reconnut bien sa

libératrice, qui ne voulait pas l'exposer aux hasards d'un retour en plein

désordre.

C'était bien la même femme qui venait de lui promettre une vigilance de

tous les moments, et qui, avant de promettre, avait déjà tenu parole.

Il remercia ses gens de leur intérêt, de leur empressement, se laissa

soigner, adorer, et s'assit devant un admirable repas, auquel il ne toucha

que des yeux, parce que, à chaque bouchée, le coeur gonflé de sa secrète

joie, contrariait par ses bonds et ses battements fous, les volontés de

l'estomac. Doux supplice de l'inanition, bien connu de la jeunesse

amoureuse, ces Tantales mourant de faim et de bonheur tout à la fois!

Quel homme ne se souvient d'avoir, au milieu du festin le plus joyeux,

repoussé l'assiette ou reposé le verre, en songeant au baiser promis ou

reçu de la maîtresse absente. Quiconque une heure après ou avant le

rendez-vous ne sent pas son coeur monter jusqu'à ses lèvres, sera peut-être

un heureux convive, mais n'est pas un heureux amant.

Espérance se hâta de rentrer dans son appartement pour dormir, disait-il,

mais en réalité, pour songer sans trouble et sans témoins. Son esprit frais

et tenace, comme il est à vingt ans, lui répéta fidèlement mot par mot,

geste par geste, signe par signe, toute la scène de la prison. Le sourire,

l'intonation du: oui, je vous aime!--celle du: comme je vous aimerai!

repassèrent à ses yeux et à son oreille. Tout son corps frissonna quand il

se rappela la pression des mains de Gabrielle et son ineffable regard dans

l'escalier. Quant à cette caresse de l'haleine suave de son amie, quant à

la pression chaude des lèvres qui avaient effleuré sa main, ce furent,

lorsqu'il se les rappela, lorsqu'il en retrouva la sensation par la

mémoire, des élans de bonheur, des extases d'amour, dont Espérance savoura

vingt fois de suite la volupté toujours nouvelle.

Désormais, quelle occupation dans sa vie! comme elle serait courte et

meublée cette vie, soit par le souvenir, soit par l'espoir! Que de trésors

à joindre aux trésors déjà recueillis! Quelle source intarissable de

jouissances dans cette idée qu'il avait été choisi par Gabrielle, et que

rien ne pourrait interrompre la poétique et chaste communication de ces

deux âmes à jamais unies; rien, pas même la distance, pas même les

obstacles du vouloir et du pouvoir.

Le sommeil qui suivit ces réflexions fut délicieux et continua le rêve, et

le lendemain, au réveil, Espérance se rappelant combien il allait être

heureux, se figura qu'il vivait pour la première fois, et que jusque-là il

n'avait fait que végéter.

Une surprise bien douce encore l'attendait au sortir de sa chambre. Pontis

vint l'embrasser avec l'effusion d'un coeur dévoué. Puis, ce fut le tour de

Crillon, qui avait été averti par Gabrielle, et à peine revenu de son

expédition, avait voulu revoir celui qu'il appelait l'infortuné prisonnier.

Jamais gaieté pareille ne s'était assise au foyer d'un simple mortel.

Espérance rayonnait. Pontis fit remarquer au chevalier sa bonne mine et sa

faconde intarissable. Pontis trouvait sublime la démarche de Gabrielle.

Crillon soutenait qu'elle n'était que due. Espérance souriait, et disait

oui à l'un et à l'autre.

Il fut très-fort question ce jour-là, non plus de Gabrielle, car Espérance

rompit habilement l'entretien chaque fois qu'il errait de ce côté, mais du

faux Valois, de la rusée duchesse, et de tout le tracas qui allait résulter

encore pour le roi de cette complication nouvelle de la politique.

Après qu'Espérance et Pontis eurent longuement exprimé leur rage contre la

Ramée, et admiré cette puissance vivace de l'ennemi qui, toujours terrassé,

se relevait toujours, Espérance demanda au chevalier comment il était

possible qu'un pareil drôle occasionnât des ennuis au roi.

Le moucheron était-il à ce point le tyran du lion?

--Le roi, répliqua Crillon, en est fort préoccupé.

--Le roi a pourtant la tête bonne, dit Espérance.

--La tête... la tête... murmura Crillon.

--Si mon colonel me permettait de parler, dit Pontis.

--Parle, cadet, mais parle bien.

--Eh! monseigneur, on dit partout que le roi a été blessé à la tête et que

le cerveau s'en ressent.

--C'est un peu exagéré, repartit Crillon, mais le roi paraît affaibli de

raisonnement, voilà qui est sûr. Croiriez-vous que nous faillîmes nous

quereller hier ensemble à propos de cette coquine d'Entragues?

--En vérité! dit Espérance en rougissant.

--Oui. Le roi soutenait que cette fille s'était réellement évanouie au

balcon par amour pour lui, et que je la calomniais en prétendant le

contraire.

--Vous prétendiez donc le contraire, monsieur? demanda Espérance.

--Oh! dis-je au roi, si j'eusse voulu la faire revenir à elle, je n'avais

qu'un mot à dire, un nom à prononcer.

--Vous n'avez rien dit, j'espère, monsieur le chevalier, répondit

Espérance, car ma délicatesse y est engagée.

--Non, je n'ai dit que cela. Le roi a froncé le sourcil, frotté de baume sa

lèvre malade et marmonna dans ses dents:

--Chaque fais qu'un pauvre prince est aimé, chacun s'empresse de lui

persuader qu'il est....

--Comment? dit Espérance.

--M. le colonel a voulu dire trompé, se hâta d'ajouter Pontis. Mais il est

bien dommage que le cher sire ignore ce que M. la Ramée est à Mlle

d'Entragues et réciproquement. Car, du caractère qu'a le roi c'est tôt ou

tard un commerce qui s'établira. M. le comte d'Auvergne y pousse, toute la

famille y pousse et tant pis pour la marquise de Monceaux.

--Un clou chasse l'autre, dit Crillon.

--Monsieur le chevalier, s'écria Espérance, je vous supplie d'être meilleur

pour la plus estimable et la plus charmante femme de la cour.

--Il dit cela, parce qu'elle l'a tiré de prison. Mais, malheureux généreux

que vous êtes, si elle ne vous y eût pas mis, elle n'aurait pas eu besoin

de vous en faire sortir.

--Enfin, permettez-moi de vous faire observer, dit Espérance, qu'entre

Mlle d'Estrées et Mlle d'Entragues, il y a la différence d'un ange à une

furie. Le jour où Mlle d'Entragues régnera sur le roi, je plains la

France.

--Et je plains nous autres, s'écria Pontis, car nous sommes mal notés par

là. Tandis que la marquise nous protège, c'est évident, n'est-ce pas,

Espérance?

--Encore un mot de ce la Ramée, interrompit le jeune homme. Est-ce qu'il a

des partisans, est-ce que son histoire se propage?

--Tous les ligueurs, tous les Espagnols, bon nombre de prêtres ou de

moines, et les jésuites surtout le soutiendront.

--C'est un gros parti, murmura Espérance. Mais il faudra combattre.

--À propos de combats, dit tout à coup Crillon, vous savez que le roi en

s'éveillant ce matin a songé à vous et parlé de vous.

--Un peu soufflé par Mme la marquise, peut-être bien, dit Pontis, car elle

aura voulu raconter ce que tout le monde savait, sa visite au

Petit-Châtelet.

--Précisément.

--Et le roi, qu'a-t-il dit?

--Le roi a paru un peu surpris que vous eussiez eu les honneurs d'une telle

intervention; puis il s'est ravisé et a trouvé qu'on n'avait pas assez fait

pour vous ôter le mauvais goût de la disgrâce passée.

--Pas assez fait?

--Oui, le roi est généreux en de certains jours. Certes, a-t-il dit, le

jeune homme doit être flatté de la protection de madame la marquise, mais

cela ne lui retire ni la prison qu'il a faite, ni la laide couleur de cette

arrestation imméritée.

--Il a dit imméritée? c'est bien! s'écria Pontis.

--Harnibieu! ai-je dit au roi, voilà comment le meilleur prince du monde

fait toujours un peu de mal sans s'en apercevoir.

--Il faut lui pardonner, a répondu Sa Majesté, s'il fait le bien en s'en

apercevant. Je m'étais trompé sur ce jeune homme, je lui ferai réparation.

--C'est fort beau! dit le garde.

--C'est noble, en effet, ajouta Espérance.

--C'est juste, dit Crillon.

--Mais je ne vois pas trop pourquoi tout ce récit vous est venu à propos de

combats, demanda Espérance au chevalier.

--Voici: c'est que Sa Majesté est capable de vous offrir une compagnie en

quelque régiment. Il pousse fort à la culture des officiers, notre grand

monarque, et s'il les trouve beaux, braves, riches, il s'en empare. Avis à

vous, vous voila prévenu.

--Je le défie bien de m'éblouir, dit Espérance.

--Oh! ne dites pas cela; il est séduisant quand il veut affiler sa langue.

Je me souviens que cent fois il nous faisait faire, à nous ses amis, des

tours de force avec un seul mot prononcé d'une certaine façon. S'il vous

offre une compagnie, vous voilà enrôlé.

--Pas encore, dit Espérance en souriant, d'ailleurs, il n'est pas là pour

m'offrir.

--Il n'est pas là, non; mais vous serez bientôt au Louvre, et le moyen de

refuser? Oui, vous serez au Louvre. Sa Majesté m'a commandé de vous amener

le plus tôt possible, et ce sera aujourd'hui même, s'il vous plaît.

--J'irai donc, dit Espérance avec une secrète joie de rencontrer sitôt une

occasion de revoir Gabrielle.

--Quelle chance! si l'on offrait quelque chose à Espérance dans les gardes,

dit Pontis, et si j'étais désormais sous ses ordres; le doux service, les

beaux congés que j'aurais! quelles aubaines, et qu'on se donnerait de bon

temps!

--Là, là, là! dit Crillon, paresseux que tu es; ne prévoyons pas de si

loin. Si Espérance entre aux gardes, il sera d'abord sous mes ordres, et je

lui défendrai absolument de gâter un drôle comme toi: ta gangrène est déjà

bien assez profonde.

--Eh! mais notre palais, il le faudrait donc abandonner? Et nos cuisiniers,

et notre cave, et toutes les douceurs de la vie, sambioux! Espérance, pas

de faiblesse, au moins; n'accepte pas les honneurs à la place du bonheur!

Comment irais-je, si vous étiez mon chef, dans le carrosse de mon chef?

Comment dirais-je: toi à celui qui pourrait me mettre aux arrêts? Pas de

faiblesse! Espérance.

--Ne crains rien, repartit celui-ci avec un sourire, je me garderai comme

du feu de ces tentations d'orgueil. Les honneurs! ah bien oui. Ceci est du

foin pour les gens heureux.

--Du vrai foin, répéta Pontis, _foenum_, en latin.

--Voilà de plaisants philosophes! s'écria le chevalier.

--Désintéressés, monseigneur, comme Aristides et Curius.

--Marauds! quand vous ne serez plus jeunes, quand vous perdrez vos cheveux

ou ne les pourrez plus perdre, ainsi des dents, quand vous ne ferez plus

baisser les yeux à une seule femme, vous verrez si l'ambition ne vous

pousse pas. Que faire! dans cette vie, sans cheveux, sans dents et sans

amour, si l'on n'avait pas les glorioles et les sonnettes de l'ambition?

D'ailleurs je ne sais pas pourquoi ce Pontis parle toujours pour deux. Tu

es gueux, cadet, tu es râpé, raflé; tu as pour perspective un lit gratis

sur quelque champ de bataille, un de ces lits d'où l'on ne se relève pas, à

moins que tu n'ailles retrouver la paille d'avoine de ton castel en poudre.

Espérance, au contraire, est riche, reluisant et renté; il a tout ce que tu

as et tout ce que tu n'as pas. Parle pour toi seul, cadet.

--Mais non, interrompit Espérance, Pontis, au contraire, a tout ce que

j'ai.

--C'est juste, dit le garde.

--Allons donc! aura-t-il l'héritière qui tôt ou tard sera trop heureuse

d'épouser Espérance?

--Tard! dit Espérance en riant de si bon coeur, que Pontis fit chorus, et

que le chevalier, forcé de les imiter, s'écria:

--Je ne sais ce qu'il y a aujourd'hui dans les yeux du seigneur Espérance,

mais on dirait de la flamme vive.

--C'est le contentement, monsieur.

--Harnibieu! le contentement d'avoir été en prison! vous n'êtes pas

difficile. Si la prison vous profite ainsi, pourquoi ne demanderions-nous

pas au roi qu'il vous en fasse tâter de temps en temps, pour vous remettre

en belle humeur? Voilà un chrétien qui m'arrive d'Italie tout blême, tout

lugubre; il soupirait à fendre des arbres; il ne parlait que de choses

mortuaires; tout à coup on le jette en prison comme un bohème, je me figure

qu'il en mourra, vu les dispositions que je lui connaissais à la

mélancolie... je n'en ai pas dormi deux jours! et, regardez... le voilà....

Espérance continuait à rire, et Pontis s'en crevait sans savoir pourquoi.

--Quels bélîtres! s'écria le chevalier; on voudrait les égayer qu'on n'y

parviendrait pas, et pour une pauvre fois qu'on veut les assombrir, ils

rient comme un tas de mouches au soleil. Allons, mordieu! allons au Louvre

regarder la moustache grise du roi et sa lèvre fendue. Cela vous fera

penser, d'abord à la Ramée qu'on écartèlera quelque jour s'il ne vous a pas

dévorés avant, puis au petit serpenteau de Châtel qu'on est en train

d'écorcher tout doucement pour extraire de lui quelques bonnes vérités.

Vous penserez aussi à votre amie d'Entragues, qui vous veut tant de bien,

aux petits couteaux de la mère Touchet, toutes choses gaies, et si vous

riez au nez du roi, nous le verrons bien, et le Châtelet est toujours

là-bas avec son brave homme de gouverneur.... À propos! il s'appelle du

Jardin! Et il était le père de son fils, vous savez ce que je veux dire,

Espérance. Riez encore de celui-là si vous voulez!

Les deux jeunes gens se calmèrent pour faire plaisir à Crillon, et l'on

partit pour le Louvre où Pontis vit bien que l'égalité est une fiction sur

cette terre, car, il resta dehors tandis que ses deux compagnons entraient

dans le cabinet du roi.

Espérance eut lieu d'être satisfait de sa visite. Henri, tout en le

caressant beaucoup, ne lui fit aucune ovation publique. L'attirant à part:

--L'affaire, lui dit-il avec son aimable sourire, s'est passée entre nous,

qu'elle reste entre nous. On ne sait pas que vous avez été jeté dans les

fers par Henri le tyran, ne l'apprenons pas au monde. Il faudrait aussi lui

dire, à ce monde bavard et curieux, que le roi s'est conduit comme un

écolier, que l'écolier s'est conduit en roi. Or, ma royauté n'est pas assez

solide pour affronter de tels chocs. Demeurons bons amis, jeune homme. J'ai

eu besoin de vous, et vous m'eussiez rendu un grand service sans le démon

familier des femmes qui trahit toujours les maris. Cependant, votre bonne

volonté comptera pour le fait. Ainsi demandez-moi ce que vous voudrez,

pourvu que je puisse vous l'accorder, c'est acquis. Es-tu content, Crillon?

--Espérance l'est-il? demanda le chevalier.

--Je suis comblé, répondit le jeune homme en fléchissant le genou.

--Allons, demandez, mon beau confident, s'écria le roi, pourvu que ce ne

soit pas de l'argent!

--Eh! sire, il vous en prêtera si vous voulez, dit Crillon.

--Peste! je n'ai garde de refuser, répliqua le roi. Mais que veut-il 2

--Rien, sire, que l'honneur de vos bonnes grâces.

--C'est trop peu, dit Henri, un peu gêné de n'avoir rien à offrir.

Espérance sentit cette nuance avec son exquise délicatesse.

--Sire, dit-il, je suis grand chasseur, et n'ai pas présentement de terres.

--Vous aimeriez à chasser sur les miennes? dit Henri.

--De temps en temps, sire, avec l'agrément de Votre Majesté.

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 20 / 23 段