Cet homme prépara le lit, alluma le feu dans la cheminée, déposa sur une

table assez propre un souper raisonnable, et se retira en fermant les

verrous dont Espérance charmé ne remarqua pas même le grincement lugubre.

La nuit était venue. Un silence glacé montait de la ville au faite du

Châtelet. Le jeune homme, après avoir rempli ses poumons d'air pur, ferma

la porte du balcon et vint s'asseoir devant le feu, dans un fauteuil où le

pauvre Urbain avait sans doute passé plus d'une nuit de pénitence.

Et là, malgré l'odeur du souper qui fumait dans un grand plat de terre,

malgré la bonne apparence d'une bouteille aux flancs larges, au long col,

malgré la douce influence du feu qui pétillait joyeusement et ronflait dans

l'âtre sonore, Espérance perdit peu à peu son humeur sereine, et sa gaieté,

retrouvée un instant, s'envola par bouffées avec les tourbillons gris de la

fumée qui escaladait le ciel.

Il pensait, le pauvre enfant, à cette punition si prompte que lui envoyait

Dieu après un bonheur exagéré. La compensation ne s'était pas fait

attendre. On n'atteint pas impunément le sommet des prospérités humaines, à

plus forte raison, quand on le dépasse, doit-on s'attendre à recevoir tous

les éclats de la foudre.

Espérance, cherchant à creuser les causes de sa disgrâce, ne trouvait

obstinément que ceci: Une imposture lui avait donné la jouissance du palais

de la Cerisaie, cette imposture, qui cachait peut-être un crime, avait été

découverte. Le roi, instruit de tout et honteux d'avoir été un moment

protégé par ce faux propriétaire, s'en vengeait en réduisant le fanfaron à

l'état d'un simple voleur.

Quant au silence de Crillon, comment l'interpréter, sinon par le même

motif? Crillon aussi avait pu se considérer comme le jouet d'une

supercherie destinée à usurper sa protection, et convaincu par le roi, il

se taisait. Quant à Pontis... hélas! le noble Espérance accusa Pontis

d'ingratitude ou de faiblesse!

Mais ce qui domina toutes ses douleurs, ce qui résista aux luttes que

soutenait le jeune homme contre sa mauvaise fortune, ce fut l'idée qu'il

allait être raillé, méprisé partout, et que le bruit de son écroulement

parviendrait aux oreilles d'Henriette et de Gabrielle. Henriette rirait et

se réjouirait. C'était une vengeance. Gabrielle se dirait que l'aventurier

Espérance ne valait plus un souvenir. Alors, du haut de sa grandeur, de sa

beauté bienheureuse, elle laisserait tomber la sentence infamante qui, à

jamais, exclurait Espérance de son esprit et de son coeur. Cette figure du

blessé de Bezons, auquel pendant trois jours elle s'intéressa, auquel,

naïvement tendre, elle demanda et offrit une éternelle amitié, cette figure

s'effacerait souillée, et Gabrielle chercherait autour d'elle d'autres

amis, dans cette foule de beaux gentilshommes moins délicats qu'il ne

l'avait été à ménager les amours et l'amour-propre du roi.

Cette idée arracha non pas des larmes mais du sang aux yeux gonflés du

pauvre jeune homme, car il s'avoua, en présence de cet affreux malheur, que

depuis une année son coeur n'avait pas battu sans qu'un seul battement

n'eût répété comme écho une syllabe du nom de Gabrielle. Cette immense

douleur, cette soif de mouvement et de sanglots, c'était la maladie

d'amour: le besoin d'appeler une mère à jamais perdue, c'était le tourment

de l'âme en peine; et cette folle joie de revoir Paris après une absence

volontaire, c'était l'espoir mal dissimulé de retrouver la femme qu'il

avait fuie par-delà les mers.

Un moment, il s'était dit en se mirant dans l'or et le marbre de son

palais, que Dieu semblait compatir à ses chagrins d'amour; que Gabrielle,

dans sa cour du Louvre, dont les rayons éblouissaient, ne serait pas plus

brillante ni plus recherchée que lui; qu'elle entendrait parler de sa

richesse, du goût de sa maison, du bien qu'il ferait aux pauvres, et que le

concert des louanges et des bénédictions arrivant aux oreilles de cette

femme adorée, conserverait à son âme le doux et poétique souvenir qu'elle

avait dû garder de son ami d'un jour.

Il s'était bercé de ces rêves charmants, s'excusant de son orgueil sur la

complaisance de Dieu, qui les lui avait envoyés, et voilà que d'un revers

terrible de sa main, Dieu renversait l'édifice et l'architecte, et tout

cela s'en allait, poussière et fumée, rejoindre dans l'éternité passée tous

les rêves d'ambition qu'a fait naître et qu'a détruits l'amour.

Plus de palais, plus de louanges, plus de richesse, plus de bruits

caressants pour l'oreille de Gabrielle. Rien que le silence de la honte ou

le bruit d'un écroulement scandaleux, que couvrent d'ordinaire les éclats

de rire de la foule.

Telles étaient les pensées d'Espérance. Cependant les heures marchaient. La

braise sifflait avec de petits murmures et se couvrait de flocons blancs,

précurseurs d'une extinction prochaine. Déjà la lampe exhalait ses

dernières lueurs; bientôt l'obscurité, le froid, allaient envahir la

chambre.

Espérance demanda pardon à Dieu de sa vanité, se recommanda pieusement à sa

miséricorde, et s'étendit sur le lit en songeant au pauvre Urbain du

Jardin, dont l'ombre mélancolique venait peut-être chaque nuit visiter cet

asile heureux de ses premières années. Le sommeil succéda à ces agitations,

et le seigneur de la Cerisaie oublia sous la voûte de pierre le velours,

l'ébène et les franges d'or de son lit de prince.

Le lendemain fut un jour malheureux. Espérance après avoir reçu son

déjeuner et sa provision de bois vit disparaître le guichetier qui ne

reparut pas, même à l'heure du dîner. Il vit comme un mouvement étrange

dans les rues éloignées, car il ne pouvait voir que loin, tout ce qui

avoisinait le Châtelet lui étant caché par la convexité de la tour. Il

remarqua des gens qui levaient les bras au ciel, d'autres qui semblaient

s'essuyer les yeux; il entendit un bruit d'armes dans la forteresse;

d'autres bruits également belliqueux autour des portes. Bon nombre de

cavaliers, à la tête desquels il crut reconnaître vaguement M. de Rosny,

traversèrent le quai à l'extrémité du Petit-Pont, et se perdirent dans la

Cité. Que signifiaient ces bruits, ces promenades militaires? Que

signifiait surtout l'oubli dans lequel on le laissait, sans feu, sans

vivres, sans nouvelles, sans amis, même irrités? M. de Crillon, Pontis, que

ne lui faisaient-ils traduire au moins leur mécontentement?

La journée parut bien longue au pauvre prisonnier; tous ses fantômes noirs

que le jour avait dissipés revinrent lorsqu'il sentit que dans une ou deux

heures la nuit allait revenir. Cette vie serait-elle donc sa vie? Dormir,

souffrir, c'était donc désormais pour lui le chemin et le but! Peu s'en

fallut qu'il ne tombât dans le désespoir quand il vit le soleil, tournant

derrière le Louvre, abaisser ses rayons de pourpre sur les cheminées des

maisons et venir caresser de son adieu quotidien les treillis de fer et le

balcon de sa chambre.

--Quoi! s'écria-t-il, personne ne m'aimait donc en ce monde? Quoi! des

pierres entassées suffisent à séparer un homme de tous ceux qui l'ont

connu, et pas un coeur n'aura eu la force de lancer un soupir qui

franchisse ces murailles et parvienne jusqu'à mon coeur! Je fais bien

voler, moi, mes voeux et mes prières par delà l'horizon; ne se

trouvera-t-il personne qui me le rende?

En disant ces mots, il s'assit découragé sur le banc, derrière le treillage

du balcon, et appuya dans ses mains, en la serrant bien fort pour qu'elle

n'éclatât point en sanglots, sa tête lourde de douleurs qu'il n'avait pas

méritées.

Cependant, les verrous avaient grincé, la porte s'était ouverte, le

guichetier avait traversé toute la chambre pour venir frapper sur l'épaule

du prisonnier.

Ce contact de la grosse main qui voulait être caressante réveilla

Espérance.

--Ah! s'écria-t-il, vous voilà enfin.

--Un peu tard, n'est-ce pas, monsieur? mais j'avais bien d'autres soucis,

allez!

--C'est peu poli, dit Espérance en souriant.

--Vous ne savez donc pas, vous, qu'on a failli tuer le roi?

--Mon Dieu! s'écria le jeune homme avec consternation, est-ce possible!

--Un roi si bon!

--Oh! oui, dit le généreux Espérance, la perle des rois!

--Et vous comprenez qu'en apprenant cela, je n'avais pas le coeur à nourrir

les prisonniers, ajouta naïvement le guichetier.

--Pas plus que les prisonniers n'auraient eu de coeur à manger. Mais, le

roi, comment va-t-il?

--Trêve de détails... on monte, et vous en saurez assez long tout à

l'heure.

--On monte?... ici?... quelqu'un vient me voir?

--Le gouverneur.

--Ah! dit Espérance désappointé, le gouverneur.

--Oui, il accompagne naturellement les visites qui arrivent.

--Il m'en arrive donc, des visites?

--Pardieu! sans cela notre seigneur se dérangerait-il? Le donjon est trop

élevé pour ses vieilles jambes.

--Oh! mon ami, laissez-moi aller au-devant de ceux qui viennent.

--Inutile, dit le geôlier, ils sont arrivés.

Espérance dévorait des yeux l'entrée de sa prison. Il y vit apparaître le

gouverneur, et puis derrière le vieillard, une femme dont la mante de

velours cachait la tête, dont un masque couvrait le visage. Cette femme, à

l'aspect du triste réduit, fit un geste d'effroi et de compassion. Elle

s'arrêta comme si ses petits pieds eussent refusé de la porter plus loin.

Le gouverneur s'avança, le visage riant, vers Espérance, qu'il amena par la

main en face de la dame inconnue. Celui-ci se laissait guider, le coeur

doucement ému de reconnaissance et de curiosité. Lorsqu'il fut à deux pas

de la visiteuse, le vieillard salua, et partît laissant le cachot ouvert,

tandis que le guichetier, sur un signe de l'inconnue, s'asseyait au seuil

de la porte.

--Vous êtes libre, monsieur Espérance, dit la dame d'une voix tremblante

qui fit courir un frisson dans les veines du prisonnier.

Il s'avança, les bras étendus; elle ôta son masque dont la pression, sans

doute, avait rougi légèrement son visage d'ange.

--Gabrielle!... s'écria Espérance en joignant les mains... Oh! pardon,

madame!

Et il recula éperdu devant son rêve, qui surgissait vivant et embaumé du

sol de l'obscur cachot.

XXIII

UN DES MILLE COUPLETS DE LA CHANSON DU COEUR

Espérance et Gabrielle se regardèrent un moment en silence, cédant, l'un et

l'autre à l'irrésistible attrait d'une beauté que ni l'un ni l'autre

n'avait jamais trouvée aussi complète ailleurs.

Le jeune homme revoyait Gabrielle femme accomplie après l'avoir laissée

jeune fille parfaite. Rien de plus suavement pur que les lignes de son

visage, dont la pensée et les soucis avaient, s'il eût été possible,

ennobli l'expression. Quant au corps, type autrefois irréprochable de grâce

et de finesse virginales, il avait gagné en se développant, ce charme

voluptueux qui change en frénésie chez l'amant les mélancolies de l'amour.

Espérance en voyant ces cheveux dorés aux riches tresses de soie, cette

peau d'un blanc frais et moelleux sous laquelle courait l'existence en

longs rameaux d'azur, l'oeil bleu dont la langueur fascinait, les lèvres

rouges comme un fruit, le sein palpitant qui repoussait la dentelle,

Espérance recula, nous l'avons dit, et appuya ses deux mains sur sa

poitrine où s'allumait le triple amour de l'imagination, de l'âme et des

sens.

Elle aussi, avait admiré dans le prisonnier cette douce noblesse des

traits, leur éloquente pâleur, l'expression de tristesse amère qui avait

plissé un instant les coins délicats de sa bouche. La vigueur élégante de

cette mâle jeunesse lui rappelait les images des dieux anciens, dont le

seul aspect révélait la céleste origine.

Espérance ayant rejeté en arrière les cheveux magnifiques qui ombrageaient

son front, ce mouvement gracieux et fier remua le coeur de Gabrielle comme

tremblait l'Olympe dans Virgile au simple geste de Jupiter.

Le jeune homme rompit le silence.

--Vous ici, madame, murmura-t-il, dans une prison!

--C'était mon devoir, dit-elle vivement. Si je me fusse contentée de vous

envoyer délivrer, si je ne vous eusse donné moi-même des explications,

peut-être la faute que j'ai commise se fût-elle à bon droit appelée d'un

autre nom.... Or, vous avez déjà assez de sujets de m'en vouloir.

--Moi, madame?

--Je suis donc venue: la faute subsiste, mais j'espère que vous voudrez

bien me la pardonner.

--J'ignore absolument, madame, dit Espérance, de quelle faute vous voulez

parler.

--Mettez-y de la discrétion, monsieur, je mérite cette réserve, mais

n'exagérez pas, je vous prie, car sans méchanceté vous blesseriez un coeur,

ami malgré tout ce que vous pouvez croire.

--Je ne crois rien, je vous jure.

--Oh! vos yeux parlent un langage contraire. Je sais combien ces yeux

disent franchement votre pensée.... Vous m'en voulez. Je vous assure

cependant qu'en répondant au roi, j'ignorais que vous fussiez établi dans

cette maison de la rue de la Cerisaie; j'ignorais plus: j'ignorais même

votre retour à Paris, et, à propos de ce retour, je pourrais parler aussi

de votre départ, départ étrange, brusque, mystérieux; mais ce sont des

affaires qui ne regardent que vous, monsieur, ainsi, je n'insisterai pas.

--Mon Dieu! madame, s'écria Espérance, je proteste devant vous que je ne

comprends pas un mot à ce que vous me faites l'honneur de me dire. Vous

daignez vous accuser de torts que je n'eusse jamais songé à vous reprocher.

Ces torts, je vous demanderai même de vouloir bien me les expliquer, si

toutefois ils existent.

--Mais, dit Gabrielle embarrassée, car elle croyait encore cette ignorance

affectée, je veux parler de votre arrestation.

--Elle n'est pas votre fait, je suppose, le roi aura eu des motifs que je

ne connais pas, mais qui doivent vous être absolument étrangers.

Gabrielle raconta au jeune homme le malentendu qui avait irrité le roi et

l'avait poussé à la vengeance. Elle s'accusa de n'avoir pas éclairci ce

quiproquo, source de la désagréable aventure d'Espérance.

--Mais, ajouta-t-elle, à partir du moment où votre nom a été prononcé, où

j'ai su que vous étiez celui à qui le roi avait parlé, celui que la colère

royale avait injustement frappé, oh! à partir de ce moment je n'ai plus

rien à me reprocher, pas même un retard. En effet, je fusse venue plus tôt

sans l'horrible événement qui a failli enlever le roi à son État.

--J'ignore même cet événement, dit Espérance, un prisonnier ignore tout.

Gabrielle fit le récit de l'assassinat et des troubles qui l'avaient suivi.

Elle glissa sur le prétendant, sur le faux Valois, tout au plus quelques

mots. Ce n'était là que de la politique, et Gabrielle semblait chercher un

sujet de conversation.

--Eh bien! dit Espérance en remuant tristement sa tête, voilà comment, soit

qu'on habite une prison, soit qu'on parcoure des pays lointains, on vit, le

temps passe et change tout sans que nous le sachions, fortunes, existences,

affections.

Il étouffa un soupir, et prenant un visage indifférent:

--Enfin, madame, continua-t-il, bénissons le ciel, le roi est sauf, et vous

êtes plus heureuse et plus belle que jamais.

Elle ne répondit pas. Elle avait penché sa tête charmante. D'un bras elle

s'appuyait au dossier de la grande chaise; l'autre retombait languissant.

--Vous venez de prononcer, reprit-elle, des paroles que j'ai trouvées

amères.

--Moi, madame!

--Oui, le sens ne m'en a pas échappé. Vous venez de dire que, dans

l'absence, les coeurs sur lesquels on comptait sont changés.

--L'ai-je dit?

--Je l'ai entendu. Ce n'est pas à moi, je suppose, que ce reproche

s'adresse?

--Oh! madame... et pourquoi aurais-je la témérité de vous adresser même

l'ombre d'un reproche? De quel droit? dans quel but? Un reproche!... Mais

j'étais pour vous tout respect, et depuis que je sais votre bonté pour moi,

je suis toute reconnaissance.

--Monsieur, dit-elle avec une angélique douceur, le temps me manque pour

subtiliser avec vous sur ce texte; je suis d'ailleurs trop ennemie des

circonlocutions en usage à la cour. Tenez, regardez le soleil qui se couche

et qui jette sur nous ses dernières clartés; il m'avertit que j'ai un

moment au plus à passer ici, et qu'après ce moment je ne retrouverai

peut-être jamais l'occasion de vous convaincre.

--De quoi? madame.

--De mon regret de vous avoir causé tant d'ennuis.

--Ils sont oubliés! s'écria Espérance; votre démarche eût comblé les voeux

d'un prince, d'un empereur. Moi, pauvre étranger obscur, vous m'en voyez

ébloui de joie et d'orgueil.

Il mit peut-être à ces mots une véhémence dont elle s'étonna, car aussitôt,

se repliant avec la réserve habituelle des femmes qui se sont laissé

entraîner par le coeur, elle reprit:

--Je devais à M. de Crillon de vous voir et de vous faire mes excuses. Il

m'a reproché mon étourderie. Il a couru, ce matin, pour vous chercher, sans

rencontrer le gouverneur, et, en ce moment, forcé par le service de vous

négliger encore, il me saura gré de ne pas avoir oublié toute l'amitié

qu'il vous porte. Allons, monsieur, vous êtes libre. Tout le grand air de

cette ville vous appartient. Retournez à votre petit palais; soyez

heureux.... Eh bien! vous hésitez? Ressembleriez-vous déjà à ces

prisonniers dont j'ai ouï parler, qui regrettaient leur cachot et

refusaient la liberté?

Ce ton d'enjouement affecté fit froncer le sourcil à Espérance. Il

s'assombrit.

--Voilà, dit-il, madame, que vous vous repentez d'avoir été trop bonne et

trop familière avec moi. Vous vous excusez de la grâce que vous m'avez

faite. Cependant, je ne voulais pas en abuser. Je vous écoutais, je me

payais par chaque syllabe tombée de vos lèvres des heures tristes que j'ai

passées ici. Mais puisque vous l'ordonnez, je suis prêt à sortir.

Elle reprit sa douce humeur à mesure qu'Espérance perdait la sienne.

Rêveuse, souriante, le visage illuminé par les feux roses du soleil

mourant, elle fit quelques pas vers la fenêtre, en franchit le petit seuil,

et trouvant le banc de pierre qui, l'instant d'avant, servait de siège à

Espérance, elle s'y plaça les mains pendues au treillis de fer, la tête

adossée à la muraille. Puis son visage changea graduellement d'expression.

Il pâlit, les prunelles s'éteignirent.

Alors le jeune homme qui la suivait comme si elle eût été l'âme et lui le

corps, s'arrêta près d'elle et s'agenouilla sur le seuil en la regardant,

les mains jointes.

--Vous vous dites, n'est-ce pas, madame, que l'on peut être bien heureux en

prison?

--Oui, c'est précisément cela que je pensais, répondit-elle.

--Et cette idée vous est venue....

--En regardant ma prison à moi....

Elle lui montra le Louvre profilant sur l'eau glacée sa colonnade noire,

abandonnée par le soleil.

--Vous allez sortir de celle-ci, murmura-t-elle, et moi je vais rentrer

dans celle-là!

Il poussa un soupir douloureux, et dit:

--On n'est pas reine sans être un peu esclave.

--Je ne suis pas reine, s'écria-t-elle amèrement, mais esclave, oh! oui, je

le suis bien!

--Par votre volonté, ajouta-t-il le coeur palpitant.

--C'est vrai.

--Vous ne vous repentez pas, j'espère?

--Non, dit-elle si bas et d'une voix si brève que les lèvres seules

parlaient.

Mais se remettant avec effort:

--Vous avez une délicieuse habitation, monsieur Espérance, reprit

Gabrielle.

--On vous l'a dit, madame!

--Je l'ai vue.

--Vous?

--Sans doute, ne vous ai-je pas expliqué tout à l'heure que pour mieux

surprendre le roi, j'étais entrée chez vous.

--Je n'avais pas bien compris.

--Je vous ai dit que j'avais surpris le roi dans votre maison.

--C'est-à-dire sortant de chez moi.

--C'est-à-dire sortant par votre maison, tandis qu'il était entré par la

rue Lesdiguières.

--Je ne sais d'où Sa Majesté venait.

--Pas de délicatesse. Il l'a avoué lui-même. Il venait de voir chez Zamet

une femme.

--Ah! madame, si vous laissez pénétrer dans votre coeur ce serpent qu'on

nomme la jalousie!

--Je ne suis pas jalouse! s'écria-t-elle.

--Alors, pourquoi vouliez-vous surprendre le roi?

--Vous avez raison, dit-elle froidement.

Et son regard vacillant chercha l'Arsenal comme pour découvrir derrière les

arbres de la Cerisaie.

--Je cherche votre maison, interrompit-elle, la voit-on d'ici?

--Non, madame.

--Vous allez être bien heureux, là, n'est-ce pas? C'est riche, c'est

charmant.

--On le dit.

--Le jardin est-il beau?

--Très beau.

--Vaut-il celui des Génovéfains? Vous savez... à Bezons?

Espérance tressaillit.

--Avec ses lis qui semblent de grands cierges la nuit, avec ses roses et

ses jasmins qui embaument au soleil, et ces oeillets enivrants qui

retombaient dans les bordures de thym, où vers midi bourdonnaient tant

d'abeilles. Vous rappelez-vous ce beau jardin?

--Oui, madame, dit Espérance, frissonnant.

--J'oubliais les grands orangers, dans l'allée, près du couvent; je ne me

promenais pas de ce côté-là sans être inondée de leurs fleurs. Un soir, en

revenant à ma chambre, j'en trouvai qui étaient tombées dans mes cheveux et

dans ma gorgerette. Ce fut le soir où vous me rendîtes service. Vous étiez

bien souffrant, alors; je vous trouvai fort bon pour moi et très-délicat.

Espérance se renversa derrière l'angle de la porte. Il était devenu si

pâle, qu'il le sentait et ne voulait pas laisser voir sa pâleur.

--On était heureux dans ce temps-là, dit Gabrielle.

--Ne l'êtes-vous plus? murmura-t-il. Vous avez, dit-on, un fils beau comme

vous?

--Un petit ange! dit-elle en rougissant.

--C'est plus qu'il n'en faut pour être heureuse.

--Voilà trois fois que vous me répétez le même mot, dit Gabrielle en se

retournant vers Espérance, et vous savez pourtant que vous me faites mal.

--Moi?

--Me croyez-vous heureuse? est-ce possible? Appuyez la main sur votre

coeur, et répondez.

--Oh! madame, je ne sais pas, moi.

--Puisque vous ne savez pas, ne dites pas que je suis heureuse. Si je vous

ai parlé de votre bonheur à vous, c'est que j'ai la certitude qu'il n'est

troublé par aucun nuage, c'est que je sais....

--Que savez-vous, vous-même, je vous prie?

--Que vous avez voyagé gaiement, insoucieusement, au point d'oublier tous

ceux qui s'inquiétaient de vous à Paris. M. de Crillon l'a dit souvent en

ma présence. Et au retour, vous avez trouvé toute prête la maison que vous

vous étiez bâtie. Riche, jeune, libre, que manquait-il? La liberté, je vous

la rends. Et si désormais je passe encore devant votre porte, je me dirai

avec certitude: Là demeure un homme heureux.

--Vous venez de parler comme je parlais tout à l'heure, dit Espérance, et

vos calculs vont être bien dérangés, madame, car si vous passez encore

devant ma maison, ce n'est pas cela que vous direz.

--Pourquoi?

--Parce que, d'abord, je n'y demeurerai pas.

--Qu'est-ce à dire?

--J'y coucherai ce soir pour la dernière fois, ajouta Espérance.

--Je ne vous comprends pas, monsieur. Quel logis plus charmant

trouverez-vous dans Paris?

--Demain, poursuivit-il, j'aurai quitté Paris.

--Par exemple!...

--Je m'y ennuie. Oui, madame, l'homme heureux par excellence s'ennuie.

--Ah!... et... vous retournez à vos voyages, peut-être.

--Probablement, madame.

--Pour longtemps?

--Mais pour toujours.

Elle fit un mouvement plein de trouble et d'inquiétude.

--À votre âge, dit Gabrielle, a-t-on des affaires si sérieuses qu'elles

prennent toute la vie?

--Je n'ai pas d'affaires, non.

--Ah! je comprends... Pardon, c'est qu'en vérité, j'ai l'air de vous

questionner. Mais, si je suis curieuse, c'est un peu par amitié. Nous

avions fait certain pacte d'amitié, autrefois; vous l'avez oublié, sans

doute?

--Non, assurément, murmura Espérance.

--Je disais donc que cette absence éternelle ne peut avoir pour cause qu'un

établissement... éternel aussi.

--Je ne saisis pas bien.

--Peut-être vous vous mariez, voilà ce que je veux dire, ajouta-t-elle d'un

ton bref.

--Nullement.

--Il est vrai que sans se marier on peut aller rejoindre pour ne les plus

quitter des personnes qu'on aime.

--La personne que je veux rejoindre, dit gravement Espérance, je l'aime en

effet; mais c'est ma mère et elle est morte.

--Oh! alors, s'écria Gabrielle en lui prenant les mains, alors vous ne

pouvez partir, car rien ne vous y force et tout vous le défend.

--Qui donc, madame, m'ordonnerait de rester en une ville où chaque bruit,

chaque voix m'apporte une souffrance nouvelle. Je vous ai dit que je suis

malheureux ici, que j'y mourrais de douleur. Pourquoi donc y resterais-je?

--Mais vous y êtes revenu, mais vous y étiez installé hier?

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 19 / 23 段