--Ne le sont-ils pas? N'est-il pas acquis que le traître imposteur la

Ramée, soi-disant Valois, a conspiré contre l'État?

--Où est-il?

--On le cherche.

--Où sont ses complices et instigateurs?

--Patience, messire génovéfain, messieurs du parlement feront leurs

enquêtes, et on vous répondra.

--Eh! monsieur, si vous eussiez fait ce que je disais au roi, l'enquête

serait finie. Si vous eussiez fait envahir l'hôtel de Mme de

Montpensier....

--Il était vide.

--Oui, quand vous vous êtes décidé à y envoyer vos gentilshommes gantés et

confits en politesses. Ils ont frappé, n'est-ce pas, montré dents blanches

et patte de velours aux portiers. On leur a dit que madame n'était pas

revenue de ses terres.

--Précisément.

--Il fallait envoyer-là M. de Crillon avec cent gardes comme je lui en

connais quelques-uns. Il fallait emmener tout le quartier dans un réseau

d'épées et de mousquets; entrer par les fenêtres, enfoncer les portes, et

se jeter dans chaque cave par le soupirail; et alors, monsieur, vous

eussiez trouvé la dame au fond de quelque alcôve avec ses papiers, ses

grimoires et ses acolytes; vous lui eussiez demandé ce qu'elle faisait-là,

cachée, avec des jésuites. Au lieu de cela, tandis que vous grattiez à ses

portes comme on fait pour les reines, elle s'est sauvée par des issues

secrètes; elle se moque de vous; elle vous défie de la convaincre, et, tout

à l'heure, vous la verrez arriver de province avec des officiers poudreux,

un glaçon à chaque poil de la moustache, car elle a des moustaches, la

noble dame, et quand vous l'accuserez, elle vous dira que vous la prenez

pour une autre. Voilà ce qui ne fût pas arrivé sous le roi Henri III,

monsieur; et j'en appelle au souvenir de M. de Crillon, qui a eu l'honneur

de servir ce prince.

--Harnibieu! murmura le chevalier, tout ce que vient de dire ce révérend

frère est d'une vérité flamboyante. Nous avons fait une sottise, monsieur

de Rosny! et voilà le roi qui ne peut pas parler, c'est vrai, mais qui rit

sous cape. Allons, allons, c'est une balourdise.

--Eh! monsieur, répliqua Rosny, je n'accepte pas votre expression,

j'attendrai pour me condamner moi-même.

--Vous n'attendrez pas longtemps, murmura le moine en rabattant son

capuchon jusque sur sa barbe. Et, en effet, il avait à peine achevé ces

mots, que le capitaine de service accourut empressé, pour annoncer au roi

que Mme la duchesse arrivait à Paris, et désirait offrir ses compliments à

Sa Majesté.

Rosny rougit, Crillon frappa dans ses mains, le moine ne bougea pas.

--Ah! mon cher Rosny! dit le roi bas au ministre, en lui montrant frère

Robert. C'est qu'il la connaît bien, allez. Qu'on fasse entrer la duchesse!

Reste ici, Crillon.

Le moine s'inclina aussitôt devant le roi et se retira par une porte

latérale. Gabrielle le suivit.

--Voilà une impudente princesse, grommela Crillon, et je ne suis pas fâché

de voir comment elle expliquera son Valois devant un Bourbon.

--Oh! elle l'expliquera, répliqua Henri. Mais ce n'est pas moi qui

parlerai. J'ai la lèvre heureusement fendue. Rosny, vous qui êtes un

Démosthènes, vous parlerez!

--Je vais prendre ma revanche, se dit Rosny en s'assurant de la flexibilité

de sa voix.

On annonça Mme de Montpensier.

Frère Robert ne s'était pas trompé. La dame était couverte de cette

poussière fine que soulève la grande gelée sur les routes. Les glaçons

promis avaient dû fondre au feu de ses yeux ardents. Quand elle traversa

rapidement la longue galerie, en essayant de donner l'équilibre à ses deux

jambes inégales, on vit les plus braves gentilshommes s'écarter du

tourbillon de ses jupes traînantes comme d'une atmosphère chargée de peste.

Mais elle, insensible à ce mépris mêlé de crainte, poursuivit sa route,

faisant baisser les yeux aux plus hardis. Le roi lui-même fut embarrassé de

sa contenance, quand les portières de son cabinet se furent refermées

derrière la duchesse.

--Eh quoi! sire, s'écria de loin la duchesse, c'était donc vrai!... Votre

Majesté a donc couru un grand danger!

Henri montra le taffetas noir qui fermait sa plaie.

--Ne parlez pas, ne parlez pas! se hâta-t-elle de dire; oh! l'horrible

assassinat!

--Montrez le couteau, murmura tout bas la roi à ses serviteurs.

Sully s'en saisit, et s'approchant de la duchesse, le couteau de Châtel à

la main:

--Voici le couteau, dit-il.

--Comme il ressemble à celui de Jacques Clément! dit froidement Crillon,

dont le regard fier et provocateur parlait plus clairement encore que sa

voix.

La duchesse voulut aussi braver ce regard, mais ce fut en vain; elle

abaissa les yeux sur la calme et railleuse figure du roi.

--C'est moi, madame, dit alors Rosny, qui aurai l'honneur de vous

entretenir, au nom de Sa Majesté à qui les médecins ordonnent le silence,

et d'abord, si vous ne fussiez venue, j'allais vous mander de la part du

roi.

Henri fit un signe; on apporta un tabouret à la duchesse, que ces derniers

mots ne semblaient pas avoir effrayée.

--J'en suis honorée, monsieur, dit-elle, mais je vous demanderai d'abord

des détails sur l'événement.

--N'en savez-vous pas?

--En route... oui... j'ai recueilli quelques paroles çà et là; mais des

bruits.

--Vous connaissez l'assassin, madame.

--Moi, monsieur?

--Sans doute, puisqu'il a été votre familier pendant six mois.

La duchesse contracta ses sourcils et ses lèvres.

--Vous faites allusion, je pense, aux étoffes que m'a vendues le petit

Châtel.

--Tous les jours?

--Mais, monsieur, on dirait que vous m'interrogez?

--Parfaitement, madame, et je pense que c'est aussi l'avis du roi.

La duchesse regarda Henri en pâlissant. Celui-ci faisant un effort:

--Il le faut, ma cousine, murmura-t-il, pour que vous nous aidiez à dénouer

chaque fil du complot.

--Ah! s'écria la duchesse, s'il en est ainsi, je suis prête à subir tous

les interrogatoires possibles. Nous en étions au petit Châtel?

--Qui ne vous quitta pas durant six mois, reprit Rosny.

--Mais que j'ai renvoyé il y a un an.

--Pour le placer aux Jésuites?

--Je crois que oui. Ai-je mal fait?

--Peut-être, madame, car on prétend que déjà Châtel avoue beaucoup de

choses qui compromettent....

--Qui donc?

--Les jésuites, répliqua Rosny tranquillement. Mais nous ferions mieux de

laisser un moment ce Châtel, qu'on saura bien faire parler assez pour nous

éclairer, et de parler un peu du conspirateur son complice.

--Il a un complice?

--Ce prétendu Valois.

--La Ramée, n'est-ce pas, monsieur?

--Vous savez déjà?

--Oui, l'on m'a conté cette bizarrerie.

--Harnibieu! vous appelez cela une bizarrerie, madame la duchesse, s'écria

le chevalier; une bizarrerie qui fera brûler l'un et rouer l'autre, sans

compter qu'il pourrait y avoir un certain nombre do décapités.

--Monsieur de Crillon, dit sèchement la duchesse en soutenant cette fois le

regard de son loyal ennemi, je suis venue ici pour parler au roi. A défaut

de Sa Majesté, je parle à M. de Rosny, mais je ne vous parle pas et vous

prie de ne m'y pas contraindre.

--Oh! oh répondit Crillon avec une ironie dédaigneuse, quand j'adressais la

parole à votre frère de Guise, il n'était pas toujours aimable, mais il

savait être toujours poli. Mais, par la mordieu! puisque vous n'en voulez

pas, moi je n'y tiens guère et ne recommencerai plus. Je me tais,

seulement, j'écoute.

Henri appela le chevalier près de lui d'un petit signe, et pour le calmer

s'appuya sur son épaule.

--Le roi, dit vivement la duchesse, est fatigué de ce verbiage, sans doute,

et nos discussions....

--L'éclairent! reprit Sully, en la retenant doucement sur son siège. Nous

disions, s'il vous plaît, que vous avez ouï parler du crime de cet

imposteur.

--On m'a tout conté. Oui, monsieur.

--La Ramée aussi était au nombre de vos serviteurs?

--Je le nierais vainement.

--C'est un malheur étrange, madame, et là, réellement, je remarque une

bizarrerie: voilà deux hommes accusés, l'un d'avoir assassiné le roi... il

fut à vous six mois; l'autre, de vouloir détrôner Sa Majesté, il était des

vôtres encore hier.

--N'est-ce pas, ma cousine, que c'est singulier? murmura le roi.

--C'est douloureux, sire.

--Vous devez en être au supplice.

--J'en tomberai malade.

--Eh! eh! moi, j'en ai failli mourir, dit Henri, incapable de résister au

plaisir de lancer une gasconnade.

--Sire!... silence! cria le chevalier du ton d'un huissier de la Tournelle.

--Eh bien! madame, reprit Sully, dans le procès qui va résulter de ces

événements, il sera impossible que vous ne figuriez pas.

--Monsieur!... interrompit la fière Lorraine.

--Comme témoin, madame. Ainsi ne direz-vous pas d'avance à Sa Majesté ce

que vous savez?

--Mais je suis prête.

--Et d'abord, ce prétendu Valois, qui l'a inventé?

--Mais il s'est inventé seul, je suppose. D'ailleurs, vos juges le lui

demanderont.

--Harnibieu! s'écria le chevalier, elle sait bien que... mais pardon, sire,

je me tais.

--M. de Crillon voulait dire, madame, que cet imposteur a échappé.

--Ah! dit-elle froidement, mais vous le rattraperez sans doute?

--On fera tout pour cela. Quel peut être son plan? De se jeter dans les

provinces, où, trouvant plus d'ignorance, de besoins, de crédulité, il

exploitera quelques misérables et soulèvera des séditions.

--Cela est possible; la province est mal confirmée dans le devoir.

--Mais ne pensez-vous pas, madame, que son imposture doive tomber devant

l'examen de ses titres?

--Je pense que vous vous trompez sur ce point, dit la duchesse en regardant

tranquillement Henri et Crillon. L'examen de ses titres soulèverait plus de

faveur que de répulsion.

--Vous les connaissez? demanda vivement le roi malgré la douleur de sa

blessure.

Cette question renfermait tout le procès. La duchesse l'accepta bravement.

Avec de tels ennemis, elle ne pouvait faire longtemps la petite guerre.

--Sire, répondit-elle, connue pendant longues années pour une adversaire

des rois de France, je ressemble à ces aimants qui attirent, dit-on, et le

fer et l'orage, on oublie que j'ai eu le bonheur de me réconcilier avec

Votre Majesté, on m'apporte tout ce qui est une plainte, un grief, une arme

contre vous.

--Et elle s'en sert vilainement, harnibieu! grommela Crillon dans sa

moustache.

--Il résulte, continua la duchesse sans feindre de remarquer l'étonnement

où son audace jetait Sully et Henri lui-même, que ce la Ramée m'a

communiqué, l'autre jour, toutes ses idées de race, toutes ses prétentions

à la royauté. D'abord, je traitai cela de rêverie.

--D'abord, dit le roi. Mais ensuite?

--Je commence par affirmer au roi que ce la Ramée m'était étranger, que je

m'intéressais à cette figure à cause de sa ressemblance avec un prince que

j'ai connu, mais qu'en dehors de ce vague intérêt, je traitais la Ramée

comme tous mes serviteurs et officiers de troisième ordre. Cependant,

aussitôt qu'il m'eut révélé sa condition, qu'il m'eut fait voir ses

titres....

--Il a des titres! s'écria Rosny.

--Sans doute, répondit froidement la duchesse. Sans cela, comment le

croirait-on?

---C'est juste, murmura Henri.

--Oui, harnibieu! il a des titres, s'écria l'incorrigible chevalier. Il en

a; je les connais, moi! Il est voleur, assassin, et des plus fieffés.

--Silence! dit le roi à son tour. Laisse parler ma cousine, qui a vu les

preuves.

--Je dois avouer, sire, qu'elles ébranleront beaucoup d'esprits.

--Le vôtre, peut-être, madame la duchesse? demanda Rosny en contenant

Crillon qui trépignait.

--Je ne le nie pas absolument, sire; mais j'ai promis fidélité à Votre

Majesté, et je ne m'en croirai dégagée que....

--Que quand je serai mort, ma cousine.

--Elle s'est crue dégagée ce matin, murmura Crillon.

--Oui, sire, dit l'audacieuse, je vous dois fidélité jusqu'à la mort. C'est

ce qui fait que malgré les apparences, je n'ai pas même écouté les

prétentions de la Ramée, et je défie qu'il se dise autorisé par un mot de

moi qui étais encore dans mes terres quand il a commencé son entreprise.

Crillon, Sully et Henri IV se regardèrent en mémoire du frère Robert, qui

leur avait prédit l'effronterie de la duchesse.

--Il résulte aussi de tout cela, dit Rosny, que les preuves dont dispose

cet imposteur sont brillantes et peuvent éblouir, et que, sans l'immuable

fidélité de madame à son roi, elle eût accueilli ce prétendant.

--Pourquoi non? si c'eût été un Valois! et que le malheureux événement de

cette matinée nous eût enlevé Henri IV, qui n'a pas d'héritier.

--Oh!... s'écria Sully entraîné par la colère et par le sentiment du danger

que venaient de lui révéler ces paroles, le roi n'a pas d'héritiers

légitimes, non! mais je jure Dieu qu'il en aura!

--C'est ce que je souhaite de tout mon coeur, répondit la duchesse en se

levant. De cette façon, je ne serai plus soupçonnée d'ambitionner une

couronne que Dieu n'a pas daigné mettre dans ma famille; de cette façon, au

premier péril du roi, mes ennemis ne m'accuseront pas de collusion ou même

de complicité, comme certains audacieux se permettent de le faire.

Crillon haussa ses puissantes épaules pour secouer cette flèche féminine.

--Et de cette façon, répliqua-t-il, personne ne sera tenté, par disette, de

greffer des Valois sur des la Ramée. Oui, harnibieu! sire, ayez des

enfants! ayez-en de quoi faire reculer tous les Châtel qui se

présenteraient.

--Cette fois, monsieur parle d'or, dit aigrement la duchesse. Je termine en

souhaitant à Sa Majesté toute la prospérité qu'elle mérite.

La duchesse salua et se dirigea vers la porte du cabinet, puis, après une

nouvelle révérence, traversa, aussi majestueusement qu'à son arrivée, la

galerie pleine de murmures et de regards sombres.

--Vous voilà battu, Rosny! dit le roi épuisé de fatigue, en se renversant

sur son fauteuil. Cette scélérate nous cache encore quelque trame.

--Oui, il y a péril, murmura le ministre; mais je me charge de l'intérieur.

--Et moi de l'extérieur, s'écria le chevalier; je monte à cheval pour

suivre la bande de ce coquin de Valois, dont la duchesse paye certainement

les relais. Je cours donc et le ramène ici perdu ou pendu.

--Allez, mes bons amis, allez, dit le roi tout pâle. Moi, je suis las, je

suis triste de toutes ces horreurs. Qu'on prie madame la marquise de

vouloir bien venir me réjouir un peu les yeux par sa bonne présence. Et

puis je dormirai, et demain, j'espère me retrouver un homme.

En effet, dix minutes après, Sully parcourait la ville avec ses gens, et

Crillon courait la campagne avec ses gardes.

Le roi s'endormit doucement, après avoir vu son petit César, et reçu les

tendres soins de Gabrielle.

Celle-ci quitta la chambre royale, et, secouant sa tête alourdie par tant

d'événements:

--Tout va mieux, murmura-t-elle: les ministres pensent à la tranquillité

des peuples, Crillon au châtiment des coupables, il est temps que je songe,

moi, au pauvre innocent que tout le monde oublie en cette bagarre.

Elle prit sur sa table l'ordre signé le matin par le roi pour la mise en

liberté d'Espérance, et qui, depuis le matin, était resté là, oublié.

--Il souffre par moi, murmura-t-elle, c'est par moi qu'il sera guéri.

XXII

LE PRISONNIER DU ROI

Le Petit-Châtelet, où le roi avait envoyé son prisonnier, était situé au

bout du Petit-Pont, dans la Cité, un peu plus loin que l'endroit où depuis

nous avons vu l'Hôtel Dieu.

Sa tour massive fermait le Petit-Pont, et sous la voûte qui traversait

cette tour s'ouvrait un passage qui servait de porte à la ville.

Le Petit-Châtelet, sombre édifice, tout empreint de cette lèpre hideuse qui

est comme la pâleur des monuments, n'avait cependant point la triste

réputation de son aîné le Grand-Châtelet. Les prisons de ce dernier

étaient, disait-on, tellement affreuses que l'imagination des plus hardis

coquins reculait devant une captivité dans ces tombes. On y parlait d'un

certain cachot nommé la Chausse d'Hypocras, où la victime était descendue

par une poulie, comme un seau dans le puits. Et là, les pieds dans une eau

glacée, le corps brisé par la forme conique de ce réceptacle où l'on ne

pouvait se tenir ni couché ni debout, le prisonnier expirait fatalement

dans la première quinzaine.

Au Petit-Châtelet, les prisons, quoique plus humaines, devaient toutefois

offrir de bien tristes séjours, à en juger par la partie de l'édifice

consacrée à la liberté. En effet, les appartements habités par le

gouverneur ne recevaient d'air et de jour que par d'étroites fenêtres

avarement percées dans les massifs de pierre. Et chacun, disent les

historiens de ce temps, détournait la tête avec effroi en passant devant

l'antique forteresse.

C'était là que les gens du roi avaient conduit Espérance. Le gouverneur,

après avoir lu l'ordre royal et considéré attentivement la figure sereine

et charmante du prisonnier, qui marquait plus d'étonnement que de crainte,

plus de curiosité que de colère, se contenta de lui désigner une chambre de

la prison ordinaire; et tandis que les archers sortaient avec un geôlier

pour exécuter cet ordre, Espérance demanda au gouverneur, avec sa politesse

persuasive, s'il voudrait lui faire la grâce de répondre à quelques

questions, notamment à celles-ci:

--Où suis-je, et pourquoi y suis-je?

Le gouverneur, qui était un petit vieillard affable, gentilhomme huguenot,

répondit tranquillement:

--Vous êtes au Petit-Châtelet, prison d'État; quant à la cause de votre

arrestation, vous la devez savoir mieux que personne.

--Monsieur, je l'ignore absolument.

--Alors le roi la sait, cela suffit.

Et le gouverneur, après avoir écrit le nom du prisonnier sur son registre,

lui tourna poliment les talons.

Espérance, abasourdi malgré sa fermeté habituelle, ne trouva plus rien à

demander ou à objecter. Son geôlier vint le prendre et le conduisit dans

une sorte de chambre carrée, noire, sale, et meublée de quelques débris

honteux, échappés à la fureur des Bourguignons, lorsqu'en 1418 ils

égorgèrent les prisonniers du Petit-Châtelet.

Le geôlier tenait à la main une lampe dont la fumeuse clarté avait seule

permis à Espérance de distinguer ces affreux détails. Mais quand il eut

emporté avec lui cette pauvre lumière, le jeune homme se trouva plongé dans

la plus horrible obscurité. Il frappa aussitôt à la porte pour rappeler le

geôlier qui s'éloignait. Celui-ci revint.

--Pardon, mon ami, dit Espérance, vous oubliez de me laisser la lampe.

--Si c'est pour cela que vous me rappelez, mon jeune seigneur, répliqua le

geôlier, c'était bien inutile. On n'a pas de lampe en prison; une lampe

c'est du feu.

--Excusez-moi; c'est que je voulais écrire, et pour cela il faut voir

clair.

--Écrire! Est-ce qu'on écrit ici?

--Eh bien! mon ami, répliqua tranquillement Espérance, s'il est défendu

d'écrire, je n'écrirai pas. Mais il ne vous est pas défendu à vous de me

rendre service, un service bien simple et qui sera bien payé.

--Cela dépend, monsieur. De quoi s'agit-il?

--D'aller trouver M. de Crillon.

--Le brave Crillon? s'écria le geôlier.

--Lui-même.

--Vous le connaissez?

--C'est mon ami. Dites-lui seulement que je suis au Petit-Châtelet. Vous

vous rappellerez bien mon nom: Espérance.

--Un beau nom de prisonnier, dit le geôlier avec un sourire railleur.

--N'est-ce pas? répondit Espérance, sans témoigner ni chagrin ni amertume.

Eh bien, ferez-vous ce que je vous demande?

--Je verrai, dit le geôlier, qui sortit pensif, car tant de patience, de

douceur et de beauté l'avaient frappé d'un respect involontaire.

Cet homme n'alla pas trouver Crillon, mais il conta au gouverneur sa

conversation avec le prisonnier, et le gouverneur, en qui déjà la figure du

prisonnier avait éveillé quelque sympathie, arriva quelques heures après

dans la chambre d'Espérance.

--Vous vous dites ami de M. de Crillon? dit-il.

--Oui, monsieur.

--Mais alors vous êtes un grand coupable, car M. de Crillon vous abandonne,

puisque vous voilà en prison, et ce n'est pas un homme à laisser ses amis

dans l'embarras. Je le connais, moi, qui ai fait la guerre avec lui pendant

dix ans.

Espérance raconta ce qu'il savait, ce qu'il faisait, qui il était, il mit

dans son récit la sincérité, la pureté de son âme tout entière. Il

s'étonnait d'une arrestation sans motif et l'attribuait à un malentendu qui

ne pouvait manquer de s'éclaircir aux premières explications.

--En attendant, ajouta-t-il, je vous supplie, monsieur, de ne pas me

laisser ici dans ce taudis noirci nauséabond. Je quitte le grand air, le

soleil, et si j'étais une femme, je vous dirais que j'ai peur ici.

D'ailleurs, le logement que vous me donnerez je ne l'occuperai pas

longtemps, et sitôt que M. de Crillon sera prévenu....

--Mais, jeune homme, il ne le sera pas. Tout prisonnier d'État entre ici

inconnu. Je n'ai pas le droit de révéler sa présence à qui que ce soit; car

ce peut être un secret entre le roi et ce prisonnier, un secret que le roi

me fait l'honneur de me confier et que je n'ai pas le droit de trahir. Ici,

je n'ai affaire qu'au roi, puisqu'il a signé l'ordre de votre arrestation.

Espérance baissa la tête. Il lui sembla que la porte un instant ouverte, et

par laquelle il revoyait le jour et la liberté, se refermait plus

lourdement que jamais.

--Comme il vous plaira, monsieur, murmura-t-il. Je ne veux point vous

causer de gêne ou heurter vos scrupules. Je souffrirai, et ne dirai plus

rien.

Le vieux gentilhomme se connaissait en prisonniers, il savait distinguer la

résignation d'avec l'hypocrisie, la patience d'avec la lâcheté.

--Voilà un aimable caractère, pensa-t-il. C'est peut-être un enfant gâté

que le roi veut redresser par quelques jours d'abstinence. Ne forçons point

la dose. Il a déjà pris son parti le pauvre garçon; il s'est installé sur

le grabat.

Il frappa du poing sur la porte, le geôlier reparut.

--Conduis monsieur au comble, dit-il.

Espérance se leva, et devinant qu'une faveur venait de lui être accordée,

remercia le gouverneur avec effusion. Il serra la main du vieillard qui lui

dit en se dégageant doucement:

--La chambre du comble est bonne. J'y mettais mon fils en pénitence. C'est

une prison paternelle.

--Vous avez un fils, monsieur?

--J'en avais un... qui serait de votre âge.

--Vous l'avez perdu?

--À dix-huit ans, d'un coup de mousquet... après la bataille d'Aumale. M.

de Crillon le connaissait bien, car il l'avait pris dans ses gardes. Mon

pauvre Urbain!...

--Urbain, s'écria Espérance, Urbain du Jardin peut-être?

--Vous l'avez connu?

--Oh! le page huguenot assassiné par la Ramée, pensa le jeune homme.

--Monsieur, murmura-t-il, M. de Crillon m'en a parlé quelquefois.

Le vieillard, ému, se hâta de répondre:

--C'est le brave Crillon qui a relevé Urbain expirant et a reçu son dernier

soupir. Qu'il ne soit pas dit que le nom de Crillon a été devant moi

invoqué en vain. Allez, monsieur, allez avec le guichetier.

Et il redescendit sans ajouter une parole laissant Espérance plongé dans sa

surprise douloureuse. Quoi! lui, victime échappée au couteau dirigé par

Henriette, il allait remplacer dans sa chambre la victime tombée sous le

plomb du même assassin.

Cette prison du comble, effrayante pour un enfant rebelle, sembla un

paradis à Espérance, après l'enfer qu'il venait d'habiter. La voûte en

était basse, le carreau glacé, mais l'air y circulait librement, largement,

le soleil couchant l'emplissait de ses rayons rouges, et par deux fenêtres

semblables à des yeux de pierre, le prisonnier, en se haussant, voyait à

travers les barreaux ce magnifique panorama de la ville antique, et ses

collines, que la brume du soir commençait à baigner, et, sur la droite,

Notre-Dame qui dominait, et la Seine, charriant ses glaçons sous les

arches.

Espérance poussa un cri de joie. Son palais, trouvé la veille, lui avait

fait moins de plaisir.

Ce fut bien autre chose encore, lorsque le guichetier, désormais aussi

empressé à plaire qu'il l'avait été peu d'abord, leva les barres d'une

porte massive qui donnait sur un petit balcon entièrement fermé de barreaux

comme une cage. De là la vue était admirable et facile, pour peu que le

prisonnier s'assît sur le banc formé par la saillie circulaire. Le

treillage de ce balcon était disposé de façon que nul du dehors ne pût voir

a l'intérieur; mais l'habitant du donjon, suspendu au-dessus du vide,

voyait et respirait sans danger et sans gêne.

Espérance fouilla dans sa poche et donna au guichetier la moitié des

pistoles qu'elle renfermait.

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 18 / 23 段