--C'est autre chose. Il n'y a d'intérêts que ceux de l'amour pour un homme

amoureux.

--Je ferai de mon mieux, dit Rosny, afin de contenter le roi. Mais enfin,

il faut prévoir le cas où Mme de Monceaux serait inflexible. Elle a du

caractère.

Sully prononça ces mots avec un accent qui promettait peu de zèle pour la

négociation.

--En ce cas, monsieur?...

--En ce cas il faudrait distraire le roi bien vite avec quelque idée

divertissante.

--Eh! eh!... c'est plus aisé à dire qu'à faire.

--Cependant j'ai compté sur vous, monsieur Zamet, pour deux raisons.

--Parlez, monsieur.

--La première, c'est que le nerf de toute distraction est comme celui de la

guerre, l'argent. Nous n'en avons pas.

Zamet fronça le sourcil.

--Et vous, vous en avez beaucoup, continua Sully.

--Oh! je vous assure que la moitié au moins de ce que je possède....

--Est placée à Florence, chez le grand-duc, je le sais. Ce qui vous met

très-bien avec ce prince, je suppose.

--Comment, s'écria Zamet avec inquiétude, vous savez....

--Je sais toujours où est l'argent, répliqua Sully; ce que je ne sais pas,

c'est la façon de l'attirer chez nous. Oui, vous avez un million d'écus

là-bas. Que ne sont-ils ici!

--Monsieur, je vous assure....

--Ah ça! monsieur Zamet, si vous tombiez malade, ne laissez pas tout cet

argent à Florence. J'en ai trouvé un placement bien plus avantageux pour

vous.

--Lequel donc?

--Supposez que le roi soit tout à fait séparé de madame la marquise;

supposez qu'il se divertisse un peu çà et là, tandis que l'on romprait son

mariage avec la reine Marguerite; supposez encore que le roi se remarie....

--Ah! ah! dit Zamet en regardant de nouveau Sully qui grattait de sa canne

avec indifférence les corbeilles semées de givre.

--Est-ce que vous auriez quelque chose contre un mariage du roi? reprit

Sully.

--Mais, selon... dit le Florentin en promenant ses yeux autour de lui, dans

la crainte des espions.

--J'entends un bon mariage, cher monsieur Zamet, avec une princesse jeune,

belle, si c'est possible, et riche surtout.

--Cela peut se rencontrer.

--Vous n'avez personne en vue?

--Mais....

--Il y a une infante d'Espagne.

--Une moricaude, une guenuche.

--Il y a une princesse de Savoie.

--Les sept péchés capitaux, plus la misère.

--Il y a... ma foi, il y a la reine Elisabeth d'Angleterre.

--Voilà soixante ans que les médecins exigent qu'elle meure vierge.

--Peste! ce n'est pas le roi qu'il lui faut pour mari. Nous avons passé en

revue toute l'Europe plus ou moins nubile, n'est-ce pas?... Eh! mais non,

mais en vérité non, cher monsieur Zamet, nous oublions quelqu'un.

--Qui donc? demanda le Florentin avec une naïveté qui faisait honneur à sa

diplomatie.

--Mais quelqu'un de votre pays même... Est-ce qu'à Florence vous n'avez pas

une princesse?

--Il est vrai.

--La fille du grand-duc de Médicis.

--La princesse Marie.

--Qui doit avoir, cette année?...

--Quelque vingt ans.

--Et qui est belle?

--Oh! une merveille.

--Un bon État; un peuple dodu, que la maison de Médicis a su engraisser à

point.

--Les Médicis sont habiles.

--Je le crois bien; des gens qui ont un million d'écus à M. Zamet!... A

propos, quel caractère a-t-elle cette belle princesse-là!

--Je ne sais, et n'oserais dire.

--Vous devez savoir. Quelqu'un me racontait hier que vous avez chez vous sa

soeur de lait, la fille de sa nourrice.

En parlant ainsi, Rosny attachait sur Zamet son oeil gris, d'une trempe à

fouiller jusqu'au fond d'une âme.

--Vous savez tout, monsieur, répliqua le Florentin en s'inclinant.

--Tout ce qui peut intéresser mon maître, oui, cher monsieur Zamet. Ainsi,

voyez comme tout cela s'enchaîne sans effort. Mettez les unes au bout des

autres nos suppositions de tout à l'heure: la rupture du roi avec la belle

Gabrielle, ses passe-temps avec tous les masques qu'on lui fera trouver;

car on peut lui faire trouver de jolis masques, n'est-ce pas? Puis la

dissolution du mariage avec Mme Marguerite; puis, nécessairement, un

nouveau mariage. Et admirez comme votre princesse florentine vient

s'adapter à tout cela avec ce million d'écus qui vous rapporteraient, soit

un marquisat, soit un duché, soit de bons gros intérêts hypothéqués sur de

bonnes terres.

--J'aime trop le roi, dit Zamet palpitant de joie, pour repousser toutes

ces suppositions. Mais que de difficultés à vaincre.

--On dit votre petite compatriote un peu magicienne.

--C'est la maladie de notre pays.

--Il faudra que je me fasse faire par elle mon horoscope, dit Sully.

--A vos ordres, monsieur.

--Il suffit; vous pouvez être certain, monsieur Zamet, que je vous tiens

pour un galant homme, bon ami de notre bon roi.

Zamet s'inclina encore.

--Vous prêterez bien cinquante mille écus à la fin de ce mois, n'est-ce

pas? Il va falloir distraire Sa Majesté soit par la guerre, soit autrement.

--Je chercherai la somme, monsieur.

--Grand merci. Cette nouvelle va réconforter un peu le cher sire, qui ne

sort pas de tristesse ou de colère depuis avant-hier; c'est la première

fois quo je l'ai entendu parler de se venger.

--Se venger de qui?

--Mais de celui qui a prévenu la marquise. Je crois, Dieu me pardonne, que

le pauvre hère payera pour tout le monde; mais, bah! si cela a pu divertir

le roi, qu'importe! Monsieur Zamet, nous voilà au 27 décembre, j'ai bien

envie d'envoyer chercher demain nos cinquante mille écus.

--Oh! demain, c'est bien tôt.

--Voilà la marquise qui appelle ses gens. Je vous quitte, monsieur Zamet.

Eh bien! à demain soir, le prêt, en attendant tous ces intérêts que vous

savez.

--Bien, monsieur.

--N'oubliez pas mon horoscope. Au revoir!

En disant ces mots, Sully, qui avait serré la main à Zamet d'un air

significatif, se fit annoncer chez la marquise de Monceaux.

Il était temps. Gabrielle, levée depuis le jour et habillée, avait déjà

commencé ses préparatifs, et, sans être vue, derrière les rideaux, guettait

le ministre absorbé par son entretien avec Zamet.

Lorsqu'il entra chez elle, tout était fini. Gabrielle donnait ses ordres

pour qu'on attelât les mules.

Le ministre après avoir exprimé ses regrets et son étonnement par quelques

mots de politesse, expliqua la commission qu'il avait reçue du roi, et

plaida la cause de son maître, mais ce fut bien languissamment et son

éloquence tant vantée ne fit pas de frais ce jour-là.

Gabrielle, radieuse d'une beauté mélancolique, ne cessa, pendant que Sully

parlait, de caresser et d'embrasser son fils. Puis, après le discours du

ministre:

--Je me sépare du roi, dit-elle, l'aimant toujours d'une très-tendre

amitié. C'est pour son bonheur que je le quitte; peut-être si je le

voulais, pourrais-je rester encore, mais le roi a besoin d'être libre et

tout le monde désire sa liberté et me reprocherait son esclavage. Je

supporterais avec peine qu'on me congédiât plus tard, c'est pourtant ce qui

ne manquerait pas de m'arriver; j'aime mieux prendre les devants. Êtes-vous

de ceux qui me diront que j'ai tort?

Sully était net lorsqu'il le voulait bien. Les harangueurs le trouvaient

harangueur et demi; mais, avec les gens d'exécution, il se montrait

laconique comme au bon temps de Lacédémone.

--Non, madame, répliqua-t-il, je ne vous dissuaderai qu'autant que la

bienséance l'exige.

--En politique, monsieur de Rosny, la bienséance ne compte pas.

Conseilleriez-vous au roi de m'arracher mes habits pour me retenir?

--Eh bien, dit-il, non. Ce n'est pas que je n'aie pour vous une amitié, une

estime que vous pourrez mettre à l'épreuve, mais....

--Mais vous m'aimez mieux à Monceaux qu'au Louvre?

--Oh! madame, ce n'est pas vous qui gênez: c'est la maîtresse du roi.

--Je n'ai pourtant pas été gênante depuis mon avènement à la couronne, dit

mélancoliquement Gabrielle. J'ai tenu bien peu de place sur le trône, et je

souhaite que le roi et ses ministres ne soient jamais plus incommodés

désormais qu'ils ne l'ont été par ma présence. Adieu, monsieur de Rosny. Je

perds le roi parce que je fus amie tendre. Il me remplacera, mais ne me

retrouvera pas. Je fus douce au pauvre peuple, qui ne maudira pas ma

mémoire. Adieu, monsieur de Rosny, acheva-t-elle en sanglotant, au moins

m'avez-vous assez estimée pour n'être pas hypocrite avec moi. Adieu.

Cette angélique bonté fit plus d'impression sur l'austère huguenot qu'il ne

s'y était attendu lui-même. En regardant la généreuse créature essuyer ses

larmes, dont pas une n'était mêlée de fiel, il se dit en effet que jamais

Henri ne retrouverait un ange comme celui-là, et se reprocha vivement de

n'avoir pas été plus prodigue de baume pour guérir une si noble plaie.

Il se trouva brutal, il chercha le moyen de revenir sur ses paroles, il

s'avoua qu'il avait fait tout le contraire de ce que le roi l'avait chargé

de faire chez Gabrielle. Mais comme sa conscience le félicitait d'avoir

rendu service à l'État et au prince, comme elle ne lui reprochait qu'un peu

de dureté, il s'arrêta au moment de réparer sa faute.

--Je m'en vais donc, madame, acheva-t-il avec un respect qui n'avait rien

d'affecté, rapporter à Sa Majesté que je n'ai pas réussi à vous retenir.

--Allez, monsieur, dit-elle avec un sourire, et ne vous vantez pas trop du

mal que vous vous êtes donné.

Ce fut sa seule vengeance. La douce femme tendit sa main blanche à cet

exécuteur qui s'échappa précipitamment, emportant la victoire et un

remords.

Il n'était pas dans l'antichambre où Gabrielle l'avait reconduit, qu'on

entendit monter un homme essoufflé qui criait:

--Hé là!... les mules, ne sonnez pas si haut, vous n'êtes pas encore

parties, harnibieu!

C'était Crillon, que le roi venait de dépêcher à son tour, devinant bien,

le pauvre Henri, que son premier ambassadeur pourrait manquer

d'enthousiasme.

--Ah! monsieur de Rosny, dit-il en joignant le huguenot sur le palier. Eh

bien! madame est-elle convertie?

--Non, monsieur, répliqua Rosny, dépité de voir surgir ce nouveau champion.

Madame persiste et va descendre.

Gabrielle, s'armant de courage:

--C'est vrai, dit-elle, je pars.

--Oh! mais non, madame, interrompit Crillon. Il faut d'abord que vous

m'écoutiez, j'ai aussi mon discours à faire.

Rosny était revenu vers l'appartement, curieux de surveiller cet orateur

dont la verve et les saillies imprévues ne laissaient pas de lui causer

quelque inquiétude.

--Mon cher monsieur, lui dit Crillon en le repoussant doucement dehors, le

roi vous attend avec grande impatience; vous lui manquez. Il veut que vous

preniez le galop, s'il vous plaît. Pendant ce temps-là, je vais donner un

nouvel assaut à madame.

Rosny hésitait encore.

--Ah! mais vous n'avez donc pas de charité, lui dit-il; le roi est là-bas

qui vous attend et qui pleure.

Rosny, mâchonnant sa moustache, alla retrouver son cheval.

--Oui, continua Crillon en prenant les mains de la marquise, et la

conduisant près de la fenêtre, oui, il pleure! il se désole, cela fend le

coeur, harnibieu, est-ce que vous souffrirez cela? Un roi de France avec

des yeux rouges!

--Et moi! ai-je les yeux secs?

--Bah!...une femme: et pourquoi toute cette colère, tout cet esclandre,

parce que le roi a été au bal masqué, parce qu'il vous a trompée. Mais,

madame, il vous a peut-être trompée déjà trente fois, et vous ne vous êtes

pas fâchée pour cela... Bon! je dis de belles sottises, reprit-il en voyant

s'assombrir encore le visage de Gabrielle. C'est de l'invention pure. Le

roi ne vous a jamais trompée, pas même avant-hier. Il m'a raconté cela en

détail. Cela ne vaut pas un froncement de sourcils! Harnibieu! quand votre

fils sera grand, est-ce qu'il ne trompera pas les femmes, et vous en

rirez... Riez donc!

Gabrielle balbutia quelques mots entrecoupés de soupirs. C'étaient les

mêmes plaintes, les mêmes résolutions toujours empreintes de cette douce

opiniâtreté qui distingue les bons coeurs, injustement froissés.

--Si c'est par amour-propre que vous partez, dit Crillon, vous avez tort.

Qu'a fait le pauvre roi? il vous a priée lui-même, il vous a fait prier;

votre amour-propre est cent fois à couvert. Mais prenez-y garde, vous

exagérez!... Quoi! ce cher sire a un enfant, un beau petit enfant tout

frais baptisé. Il s'est déjà habitué à ses caresses, et voilà que vous lui

ôteriez cet enfant, son petit compagnon!... Harnibieu! c'est dur, c'est

mal! Ne faites pas cela, car je vous appellerais un méchant coeur.

--Cher monsieur de Crillon, n'augmentez point ma peine. N'ébranlez pas ma

résolution. Il ne me reste plus que mon enfant et Dieu....

--Et moi, donc! s'écria le brave chevalier attendri; çà! j'ai promis au roi

que vous resteriez; et quand je devrais coucher en travers de la porte,

vous ne sortirez pas.

Crillon parlait encore, qu'au bas de l'escalier retentit une voix haletante

qui criait:

--Je veux parler à M. de Crillon.

--Au diable l'animal, grommela le chevalier dérangé dans sa péroraison.

--Dites que je suis un de ses gardes.

--Qu'est-ce que cela me fait, pensa Crillon.

--Que je m'appelle Pontis, et que je viens pour un très-grand malheur.

--Il n'en fait jamais d'autres, ce coquin-là, dit Crillon à Gabrielle; mais

son grand malheur attendra.

--Ajoutez, hurla la voix, que c'est de la part de M. Espérance.

Crillon bondit jusqu'à la rampe de l'escalier, se pencha en dehors et cria

d'une voix de tonnerre.

--Monte, bélître!

--Espérance, murmura Gabrielle, dont un souvenir innocent et frais traversa

l'esprit fatigué par tant de larmes.

Crillon et Pontis étaient déjà face à face.

--Monsieur, dit le Dauphinois, rouge, tremblant et suffoquant à chaque mot,

où est Espérance?

--Pardieu, est-ce que je le sais?

--Comment, vous ne le savez pas? Mais, monsieur, hier au soir des archers

sont venus chez lui.

--Des archers? pourquoi faire?

--Des archers, répéta Gabrielle en s'avançant.

--Oui, madame, des archers, au nom du roi.

--Eh bien, après? demanda Crillon.

--Après, ils ont emmené Espérance.

--Où? cria le chevalier.

--Puisque je vous le demande, monsieur!

--Mais, tu t'es informé; continua Crillon en secouant son garde qu'il

tenait par le buffle.

--Pardieu!

--Aux gens, aux voisins, à Zamet?

--Il est voisin de Zamet, demanda Gabrielle.

--Oui, madame, rue de la Cerisaie.

--Rue de la Cerisaie, se dit la jeune femme, frappée d'une idée subite.

--Mais, reprit Crillon, pourquoi ces archers? que lui voulaient-ils?

qu'a-t-il fait?

--Rien.

--Qui a-t-il vu, reçu?...

-Personne... qu'un homme enveloppé d'un manteau, qu'on l'a vu reconduire

avant-hier du jardin dans la cour à neuf heures et demie du soir.

Gabrielle tressaillit.

-Au moment, continua Pontis, où je paradais dans son carrosse.

--Mais cet homme, quel est-il?

-Eh! le sait-on!

--Je crois que je le sais, interrompit Gabrielle saisie d'un tremblement

nerveux... Cette maison qu'habitait M. Espérance, elle est belle?

--Oui.

--Neuve?

--Toute neuve.

--Une grande cour, un jardin qui communique....

--Avec ceux de Zamet. Eh bien?

--C'est là que M. Espérance a reconduit un homme avant-hier?

--Oui, madame.

--Eh bien, cet homme c'était le roi.

--Ah! je comprends! s'écria le chevalier, le roi sortait de chez Zamet par

la brèche du mur.

--Et le roi, dit Gabrielle, s'est figuré que j'avais été avertie par le

pauvre Espérance, et il s'en est vengé.

--Je ne comprends plus.

--Vous comprendrez plus tard.

Crillon allait répondre lorsqu'un valet se précipita dans la chambre de

Gabrielle, en lui offrant un paquet de forme étrange et en lui disant à

l'oreille.

--Tenez, madame, examinez vite ceci d'où dépend, dit-on, la vie du roi!

Gabrielle déchira à la hâte l'enveloppe qui recouvrait une figurine modelée

en plâtre; à la statue était attachée un billet qu'elle dévora en

pâlissant.

--Ah! monsieur de Crillon, dit-elle, vite, vite, courez au Louvre chez le

roi!

--Que lui dirai-je?

--Que je reste à Paris, que je ne le quitte plus, que je vais le trouver...

Allez, allez, je vous suis!

--Le roi ne pleurera plus, et il me dira en même temps ce qu'est devenu

Espérance, s'écria le chevalier en descendant l'escalier avec la célérité

d'un jeune homme.

XVIII

AU LOUVRE, LE 27 DÉCEMBRE 1594

La salle du roi, au Louvre, était pleine de gens affairés, inquiets: gens

d'épée, gens de robe, qui s'entretenaient, en arpentant la galerie, de

cette disparition du roi et de sa tristesse depuis sa rupture avec

Gabrielle.

Cet événement avait pris les proportions d'une catastrophe. Mille bruits

circulaient qui annonçaient, les uns le départ de la marquise, les autres

la consolation prochaine du roi. Tout à coup M. de Rosny traversa cette

salle, pour entrer dans le cabinet de Sa Majesté.

Sa froide et impénétrable physionomie fut curieusement interrogée. Mais nul

n'y put lire la vérité. Sully eût été fort embarrassé lui-même de dire ce

qu'il pensait en ce moment.

Il ne croyait pas que Crillon pût réussir à retenir Gabrielle, mais il ne

voulait pas non plus annoncer à Henri le refus définitif de sa maîtresse.

Ainsi perplexe, il marchait lentement, pour se donner le temps de trouver

une réponse mixte.

Mais le roi ne lui en laissa pas le loisir. À peine l'aperçut-il sous la

tapisserie de son cabinet qu'il courut à lui, et de la voix, des yeux, de

l'âme, il l'interrogea sur le résultat de son ambassade.

--Elle vous a refusé! s'écria-t-il en voyant les traits du ministre.

--Il faut que je l'avoue, sire, répliqua celui-ci.

Henri découragé laissa retomber ses bras.

--Ce coup m'est douloureux, murmura-t-il, et sera mortel. J'aimais

tendrement cette ingrate. Que dis-je, ingrate! C'est moi qui fus ingrat.

Elle se venge de ma trahison, elle fait bien.

--Tout cela, pensait Sully, ne va pas trop mal et l'explosion est

raisonnable. Je n'en ai dit ni trop ni trop peu. Si la marquise persiste à

partir, c'est annoncé. Si elle cédait à Crillon, je ne me suis pas avancé

de manière à reculer honteusement. Mais pour éviter en ce cas le premier

choc, éloignons le roi.

--Sire, dit-il alors, du courage. Votre Majesté ne restera pas en cette

prostration.

--Non, certes, s'écria Henri, et ma résolution est prise.

--Vraiment? dit Rosny avec une certaine joie.

--Oui. Je vais de ce pas dire à la marquise tout ce que j'ai sur le coeur.

--Mais, sire, vous exposez la dignité royale à un échec. Il était sans

importance que je ne réussisse point, que M. de Crillon ne réussît pas....

--Oh! mais j'ai réussi, s'écria le chevalier en faisant irruption dans le

cabinet, sur les pas de l'huissier qui l'annonçait.

A la vue de Crillon, au bruit de ces douces paroles, le roi poussa une

exclamation de joie et embrassa son heureux ambassadeur, tandis que Rosny

se mordait les lèvres.

--Elle reste? mon Crillon, elle reste? demandait le bon roi dans un

transport difficile à décrire.

--Elle fait plus, elle vient!

--Ah! dit le roi éperdu de bonheur, allons à sa rencontre. Viens, Crillon,

venez, Rosny.

--Sire, par grâce, de la modération, dit le huguenot retenant Henri par une

main.

--Un moment, sire, dit le chevalier le retenant par l'autre. Mme de

Monceaux sera au Louvre dans quelques minutes, et j'ai fait vos affaires en

conscience, n'est-ce pas?

--Oui, oui, mon Crillon.

--Faites donc un peu les miennes.

--Que veux-tu?

--Vous avez envoyé arrêter un jeune homme, rue de la Cerisaie?

--Oui; un drôle qui m'avait brouillé avec Gabrielle; un traître à qui je

m'étais confié pour sortir sans être vu de chez Zamet, et qui m'a dénoncé à

la marquise.

--C'est impossible, dit Crillon.

--Comment?

--C'est plus qu'impossible, c'est faux! Ce jeune homme est un garçon loyal,

et non un traître.

--Tu le connais donc?

--Harnibieu! si je connais Espérance!

--Au fait, c'est vrai; je me souviens, maintenant, ce blessé des

Génovéfains, ce beau blessé, je savais bien que cette figure-là ne m'était

pas inconnue. Eh bien! mon Crillon, ton protégé m'a trahi! et je lui avais

serré la main! Ah! vois-tu, si j'eusse été comme lui un gentilhomme, je lui

eusse fait avaler sa félonie à la pointe de mon épée; mais je suis roi et

j'ai dû me venger en roi!

--Votre Majesté, dit Crillon tout pâle de colère, trouve donc ma garantie

mauvaise?

--Ta garantie?

--Je réponds que ce jeune homme ne vous a pas plus trahi que moi-même, et

je somme ses accusateurs de me prouver en face....

--Tu seras satisfait, car c'est Gabrielle qui me l'a dit, et puisqu'elle

vient, elle te le répétera.

--A-t-on vu pareille duplicité! s'écria le chevalier. Tout à l'heure elle

m'a dit à moi qu'il n'était pas coupable. En vérité, la cour est un repaire

de fourbes et de méchants.

--La voilà! interrompit le roi en soulevant de sa main la portière du

cabinet pour voir plus tôt la marquise, qu'un murmure flatteur des

courtisans accueillait à son entrée dans la galerie.

Gabrielle, dont l'émotion doublait la beauté, marchait rapidement, et sur

son passage toutes les plumes balayaient la terre.

Le roi ne put se retenir plus longtemps. Il lui tendit la main, puis les

bras, et l'attira dans le cabinet avec une physionomie où la joie éclatait

par le rire et les larmes.

Sully, dont la retraite pouvait s'appeler discrétion, sortit en étouffant

un soupir. Crillon laissa un moment le roi se repaître de la vue de son

idole. Il laissa s'exhaler les tendres reproches de Henri, ses soupirs, ses

protestations et ses promesses; puis, prenant le bras de Gabrielle:

--Pendant que vous êtes heureux, dit-il, un innocent souffre par votre

faute. Voyons, madame, il faut de la franchise: vous avez accusé Espérance;

persistez-vous?

--Mon Dieu! s'écria Gabrielle, j'oubliais; oh! c'est excusable, dans le

trouble où je suis et avec tout ce que j'ai à dire au roi. Mais je vais me

souvenir.

--Vous m'avez dit, reprit le roi, que vous aviez appris tout par ce jeune

homme.

--Je vous ai dit, sire, tout ce qu'une femme peut dire quand on lui ment et

qu'elle ment elle-même. Le fait est que j'étais instruite de votre sortie,

avant votre sortie, par la lettre d'un homme que je ne connais pas. Le fait

est que, pour vous épier, je m'en accuse, je m'étais cachée rue de la

Cerisaie, et que c'est moi qui de mes yeux vous ai vu sortir. Enfin, je

dois à la vérité de n'accuser que moi; j'ai appris seulement aujourd'hui

que M. Espérance demeurait rue de la Cerisaie et que Votre Majesté lui

avait parlé avant-hier au soir.

--Quand je vous disais, sire! s'écria le chevalier en baisant la main de

Gabrielle. Maintenant, qu'avez-vous fait de ce pauvre garçon, loyal,

innocent et calomnié?

--C'est honteux à dire, répliqua le roi avec embarras, je l'ai fait

enfermer au Châtelet.

--Harnibieu!... dit Crillon, en prison! comme un coquin!... mon brave

Espérance! Ah! madame, il est capable d'en être tombé malade, d'en être

mort! en prison! voilà ce que c'est! les femmes mentent et cela retombe

toujours sur quelqu'un.

--C'est un désespoir pour moi, répliqua Gabrielle.

--Mettons-le en liberté, dit le roi.

--Pardieu! cela ne sera pas long, s'écria le chevalier, qui s'enfuit comme

un trait, laissant les deux amants ensemble.

--Sire, n'avez-vous pas, comme moi, un remords, dit Gabrielle, dont Henri

pressait passionnément les mains.

--Je n'ai dans l'âme que tendresse et joie, depuis que je vous ai revue.

Ah! mon Dieu, interrompit le roi avec un soubresaut.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, effrayée.

--Il y a que ce fou de Crillon est parti sans ordre signé de moi et que le

gouverneur du Châtelet ne lui rendra pas le prisonnier à lui seul, tout

Crillon qu'il est.

--Écrivez promptement cet ordre, sire, nous l'allons expédier par un page.

Puis Votre Majesté voudra bien écouter ce que je venais lui dire.

Le roi se mit à écrire. Il tenait encore la plume quand Sully reparut,

essayant de sourire à Gabrielle.

--Sire, dit-il, la galerie est pleine de monde, et j'annonce à Votre

Majesté une bonne nouvelle.

--C'est un effet du retour de l'ange gardien, dit galamment le roi, qui

signait l'ordre d'élargissement que Gabrielle couvait des yeux. Mais de

quelle nature, cette nouvelle?

--MM. de Ragny et de Montigny, gentilshommes picards, viennent faire leur

soumission. C'est une économie de canons et de poudre. Ils attendent le

moment d'embrasser les genoux de Votre Majesté.

--Des rebelles?... Mais, mon cher Rosny, j'ai là tout près de moi une

rebelle qui vient de se soumettre aussi; je lui dois bien quelques instants

pour faire mes conditions.

--Le véritable soumis, je crois que c'est Votre Majesté, répondit gravement

le ministre.

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 15 / 23 段