Enfin allait s'opérer la réalisation de son rêve. Son visage rayonnant

trahissait le triomphe; on eût dit que son mauvais génie, protecteur ce

jour-là, le soulevait par les cheveux et l'empêchait de toucher

trivialement la terre. Cependant il finit par se lasser et rentra chez lui

pour se reposer un moment, c'est-à-dire rentra dans l'appartement qu'il

occupait chez la duchesse, dont l'hôtel était alors inhabité.

Mme de Montpensier, depuis l'entrée du roi à Paris, ne s'y sentait plus à

l'aise. La bonté généreuse du vainqueur l'avait médiocrement rassurée. Elle

ne pouvait croire qu'on pardonnât tout à fait, elle qui ne pardonnait pas.

Aussi, après les premières grimaces, fatiguée de s'incliner, ayant dépensé

tous ses sourires, elle avait prétexté les beaux jours, sa faible santé,

des affaires en province, et, à petit bruit, s'était retirée dans ses

terres.

En ce temps là, le royaume de France s'administrait péniblement. La

politique était difficile à faire en pratique à cause des difficultés

matérielles. Recouvrements pénibles, distances infranchissables, division

entre les provinces, mélange de royalisme et d'espagnolisme d'une localité

à l'autre, partage des villes entre différents suzerains, constituaient à

chaque pas une impossibilité pour la surveillance. La duchesse de

Montpensier, retirée en Lorraine ou dans le Blaisois, était bien plus

éloignée de la main d'Henri IV qu'un ennemi politique ne le serait

aujourd'hui de son ennemi par une distance de mille lieues.

Aussi la duchesse, à l'abri d'un coup d'État, s'était-elle repris à

respirer. Les griffes limées avaient retrouvé leurs pointes. La sécurité

d'une campagne semblable a un petit gouvernement, avait ramené chez la

soeur de M. de Mayenne Espagnols, ligueurs, mécontents de toute sorte. On

avait commencé, en se retrouvant, par se regarder avec des soupirs. Puis,

comme les soupirs n'étaient pas assez éloquents, on avait gémi, puis on

avait critiqué, puis on avait menacé, puis, après s'être compté, on avait

conspiré comme de plus belle.

C'était là-bas un concert qui eût empêché Henri IV de dormir si le héros

n'eût pas dormi chaque soir au bruit du canon de l'ennemi.

Divisant les catholiques de France en vieux et en nouveaux, la duchesse,

aidée des bons pères jésuites, avait inventé force arguments ingénieux pour

établir que tout catholique nouveau était un hérétique. L'abjuration du roi

se trouvait supprimée par ce sophisme, et de là, liberté pleine et entière

à tout bon ligueur de recommencer la Ligue et de courir sus à l'hérétique

converti.

Il va sans dire que, dans ces combinaisons nouvelles, figuraient

avantageusement tout ce que Philippe II avait pu lancer sur la France

d'Espagnols gangrenés par l'avarice et le fanatisme. On avait renoué avec

M. de Mayenne, dont l'esprit flottant et l'ambition instinctive n'avaient

jamais su dire leur dernier mot. Enfin, depuis que le roi était rétabli en

France, tous ces ennemis rampants, volants, glissants, insectes furieux,

reptiles affamés, féroces rongeurs, avaient chacun fait leur trou dans ce

trône auguste, que les boulets de dix batailles n'avaient pas réussi à

entamer.

De temps en temps, la duchesse expédiait à Paris un espion. La Ramée, dont

nous savons la faveur près d'elle, avait obtenu ce poste et se servait de

l'autorité supérieure pour surveiller ses petites affaires privées. On sait

comment il les avait conduites, et son dénoûment approchait, parallèlement

à celui que la souveraine maîtresse avait ménagé à ses intrigues

politiques.

Donc, la Ramée était rentré à l'hôtel par la petite porte dont il avait la

clef, et qui, ouvrant l'allée d'une maison adossée à l'hôtel, communiquait

sans que nul le sût avec le quartier général de la duchesse. En ces temps

d'astuce et de guet-apens, c'était une ressource familière aux grands

conspirateurs d'acheter la plupart des maisons qui avoisinaient la leur.

Ils avaient ainsi autant d'entrées secrètes qu'il leur en fallait pour

admettre les initiés, autant de portes inconnues pour les faire échapper en

cas d'investissement ou d'alarme: Mme de Montpensier n'avait pas négligé

cette intéressante précaution.

La Ramée voulait, disons-nous, se reposer un moment, rassembler toutes ses

ressources, et, lorsqu'il en aurait fini avec les Entragues, lorsqu'il

aurait épousé Henriette, emmener sa femme, la conduire auprès de la

duchesse, la lui présenter et prendre un congé définitif.

--J'ensevelirai quelque temps, pensait-il, mon bonheur dans une solitude où

rien ne le puisse troubler. Puis, lorsque s'éveilleront les regrets et les

instincts ambitieux d'Henriette, lorsque ma folle passion sera bien

assouvie, lorsque le délire m'aura quitté, alors nous reparaîtrons, moi

guéri, elle domptée.

Le malheureux comptait sans la destinée. Les impies, les scélérats,

appellent ainsi les actes de la Providence quand elle frappe. Que

deviendrait un criminel s'il avait la conscience ou la crainte de Dieu?

La Ramée pénétra dans son appartement. La nuit, qui vient vite en décembre,

tombait rapidement sur Paris du haut d'un ciel sombre et bourré de neige.

La Ramée comptait trouver à l'hôtel obscurité, silence et solitude. Il fut

bien surpris d'entendre des bruits de pas dans les corridors, et en ouvrant

la porte qui communiquait avec l'intérieur, il fut plus surpris encore de

trouver l'hôtel aussi éclairé en dedans qu'il était noir et fermé à

l'extérieur.

Les corridors, les vestibules, les antichambres s'empilaient peu à peu de

visiteurs silencieux, introduits sans doute par ces issues secrètes dont

nous venons de parler; car la grande porte de l'hôtel était fermée et

verrouillée en dedans. La Ramée regarda dans la cour d'honneur et la vit

sillonnée de groupes noirs, au sein desquels reluisait çà et là, sous les

manteaux, un fourreau d'épée ou le canon d'une arme à feu.

Majordome, valet de pied, huissier étaient à leur poste dans l'intérieur.

--Qu'est-ce que cela signifie? pensa le jeune homme, est-ce que la duchesse

serait revenue?

--Son Altesse vient d'arriver, répliqua mystérieusement l'huissier, à qui

la Ramée avait adressé la question.

--Il faut que je lui parle, se dit le jeune homme, et que je sache pourquoi

elle revient de cette façon. Est-il arrivé quelque nouvelle? Se trame-t-il

quelque chose? Je le saurai, il faut aussi que j'instruise la duchesse de

mes projets, car les lui taire serait un manque d'égards. Fermons d'abord

la porte par laquelle je suis entré.

La Ramée, en s'approchant de cette porte, la vit gardée par plusieurs

hommes qui s'étaient postés aux différents étages de l'escalier.

--Voilà qui est étrange, pensa-t-il. Avertissons la duchesse de cette

nouvelle singularité.

Il assura son manteau, prit ses gants, et s'achemina vers l'autre porte de

son appartement.

Là il trouva l'huissier, qui, d'un ton respectueux, l'invita, de la part de

la duchesse, à se rendre dans la grande salle.

Chemin faisant, il voyait affluer aux environs de l'appartement ducal les

mystérieux visiteurs qu'un même signal avait attirés au même rendez-vous.

La Ramée entra dans la grande salle où Mme de Montpensier tenait ses

audiences solennelles.

Cette salle immense, garnie des portraits de l'illustre maison de Lorraine,

avait ce soir-là, aux flambeaux, un caractère de majesté sombre que la

Ramée ne lui avait jamais connu jusqu'alors. On eût dit que les murs

chargés de figures menaçantes, d'armes aux feux sinistres, préparaient leur

écho à quelque terrible événement. La princesse, assise près de la

cheminée, les yeux tournés vers la flamme, attendait, le front dans ses

mains. Les reflets rouges du brasier se jouaient sur les rubans violets et

le jais de sa robe. L'huissier annonça M. de la Ramée, et la duchesse se

leva aussitôt avec un étrange empressement.

--Vous ici! madame, s'écria le jeune homme; faut-il que vos amis se

réjouissent ou s'alarment de ce retour imprévu?

--Ils peuvent se réjouir, dit-elle.

--Dieu soit loué. Alors, les alarmes que m'avait causées tout ce que je

vois....

--Dissipez-les.

--Et la présence de ces hommes dans l'escalier dérobé par lequel j'arrive à

mon appartement?

--Ces hommes sont placés là par mon ordre.

--Pardon, madame, je n'en fais mention que parce qu'ils semblaient me

garder et me fermer le passage.

--Ils vous gardent en effet, répliqua la duchesse avec la même affectation

de courtoise déférence qui bouleversait toutes les idées de la Ramée depuis

le commencement de l'entretien.

Pourquoi le gardait-on? Pourquoi ne l'appelait-on ni la Ramée, comme

d'habitude, ni monsieur, ni mon cher? Cent questions se pressaient sur les

lèvres du jeune homme, qui n'osait en formuler une.

Mais le temps marchait et ne permettait ni hésitation, ni scrupules de

diplomatie. La Ramée sentait approcher l'heure à laquelle il devait se

rendre chez Henriette.

--Madame, dit-il à la duchesse, quand vous m'avez fait appeler, je me

disposais à vous demander audience.

--Vous ne saviez pourtant pas que je fusse à Paris, répliqua-t-elle.

--Je venais de l'apprendre, et le devoir me commandait de vous dire ici ce

que je fusse allé vous communiquer à la campagne.

--Parlez.

--J'ai besoin d'un congé pour ce soir, madame, et vous prie de vouloir bien

me l'accorder.

--Pour ce soir, impossible, dit la duchesse.

La Ramée tressaillit.

--Il me le faut pourtant, madame; car j'ai des engagements qui ne souffrent

pas de retard.

--Je vous connais des engagements près desquels ceux dont vous me parlez ne

sauraient compter.

--Madame, je me marie.

La duchesse tressaillit à son tour.

--Vous vous mariez!... Est-ce possible?

--Dans une heure, madame.

--Avec qui donc, bonté divine?

--Avec Mlle Henriette de Balzac d'Entragues.

--Mais, vous êtes fou.

--Je le sais bien, madame, mais je me marie.

--Je vous ai laissé, à votre aise, courtiser, épier, assiéger cette fille,

mais parce que je croyais qu'il ne s'agissait, de vous à elle, que d'une

amourette, d'un passe-temps.

--Un passe-temps! de Mlle Henriette d'Entragues à moi! d'une fille de

noblesse, d'une fille de grande maison à un pauvre petit gentilhomme de

province... un passe-temps! Non, non, madame, c'est bel et bien une passion

sérieuse, qui ne peut avoir de satisfaction que par le mariage, et encore!

--Je vous répète que c'est une folie, dit froidement la duchesse, et je ne

vous laisserai pas faire une folie.

--Enfin, madame, répondit la Ramée, je sais ce que je fais peut-être!

--Non!

--J'ai engagé à madame la duchesse mes services et mon épée, elle peut

disposer de moi comme instrument, comme serviteur: bras, esprit, âme, je

lui ai tout promis, mais non mon coeur.

La duchesse haussa les épaules.

La Ramée avec une sourde irritation:

--Peut-être suis-je utile en ce moment, murmura-t-il, et mon absence peut

paraître une désertion, quand tous les serviteurs de votre maison sont

assemblés; mais daignez songer, madame, que je ne demande qu'une heure;

dans une heure je serai marié, tous mes préparatifs sont faits à l'avance.

Dans une heure, après la célébration, je comptais partir et emmener ma

femme, mais je ne partirai pas, je ne l'emmènerai pas; dans une heure je

serai de retour ici, aux ordres de Votre Altesse... Seulement, je le

déclare, il faut que je sois marié ce soir et je le serai!

La duchesse, au lieu d'éclater avec colère, comme c'était son habitude

quand on lui tenait tête, et comme La Ramée s'y attendait après cette

déclaration, ne s'émut pas, ne cria pas. Regardant fixement le pâle jeune

homme:

--Je vous ai dit, articula-t-elle avec calme, que vous n'épouseriez pas

Mlle d'Entragues. Vous ne l'épouserez pas, pas plus demain que tout à

l'heure, pas plus dans un an que demain.

--Parce que? dit insolemment la Ramée.

--Parce que c'est impossible.

--Vous appelez impossible toute chose que vous ne voulez pas, s'écria-t-il

tremblant de colère.

--Non, dit-elle de plus en plus tranquille. Ce mariage ne se fera pas,

parce que vous-même le refuserez tout à l'heure.

--Voilà ce qu'il faudra me persuader, madame.

--C'est ce que je vais faire; aussi bien le moment en est venu, et je ne

vous mandais auprès de moi que dans ce dessein.

La duchesse frappa sur un timbre qui emplit la vaste salle de sa vibration

argentine.

La Ramée, maîtrisé par ce sang-froid inouï, resta immobile, muet, dans

l'attente de l'événement que ces bizarres préludes lui promettaient.

Au son du timbre, les tapisseries du la salle se soulevèrent, et l'on vit

entrer par les trois portes colossales une quantité d'hommes dont les

visages et les noms étaient bien connus de la Ramée.

C'étaient les principaux chefs ligueurs un moment dispersés sous le souffle

de la réaction royaliste; quelques-uns de ces prédicateurs fanatiques

chassés de Paris par le retour du roi et trop généreusement épargnés par sa

clémence; c'était un jésuite professeur du collège où la duchesse avait

fait entrer Jean Châtel; c'étaient des Espagnols délégués par le duc de

Feria ou par Philippe II lui-même; c'était enfin, avec quelques bourgeois

incurables et deux ou trois membres de la faction des Seize, tout

l'état-major de la révolution que Mme de Montpensier tenait sans cesse

suspendue comme un nuage destructeur sur la France, à peine remise de tant

d'orages surmontés!

Devant ce flot de puissants personnages, la Ramée avait reculé jusqu'à la

porte que gardaient plusieurs hallebardiers et mousquetaires de Lorraine;

la duchesse remarqua son mouvement, et d'un coup d'oeil ordonna aux gardes

de serrer leurs rangs.

--Approchez-vous, je vous prie, dit-elle à la Ramée qui fut contraint

d'obéir.

Quand le silence se fut établi dans la salle, Catherine de Lorraine,

orateur prétentieux comme elle était général d'armée, fit un pas vers

l'assistance, s'appuya d'une main au dossier de son fauteuil, et après

s'être recueillie:

--Seigneurs, dit-elle, et vous, messieurs, qui composez la véritable force

de notre religion et de notre patriotisme, vous savez pour la plupart nos

desseins puisque vous partagiez notre douleur et nos espérances mais vous

ignoriez comment et sous quelle forme ces espérances pourraient se

réaliser.

Nous ne nous dissimulons ni les uns ni les autres combien est précaire le

nouveau règne sous lequel la France s'est courbée. Bien des circonstances

le peuvent abréger: la guerre a ses hasards, la politique d'usurpation a

ses dangers, le nouveau roi peut tomber sur un champ de bataille; il peut

tomber aussi frappé par le ressentiment public. Je ne parle pas des chances

de mort que fournit une vie dissolue, aventureuse: on meurt aussi vite, et

plus sûrement peut-être, d'un excès, d'une orgie que d'une balle ou d'un

coup de poignard.

Dieu m'est témoin et vous l'avez tous vu, plusieurs même m'en ont blâmée,

que pour le bien du pays j'ai fait taire mes inimitiés, oublié les malheurs

de ma famille, et reconnu le nouveau roi. Cependant je ne puis m'aveugler

sur l'avenir: le roi n'a pas d'héritier, un enfant bâtard ne compte pas; si

le roi mourait, que deviendrait la France? S. M. Philippe II, dans un

sentiment de glorieuse générosité, a renoncé à ses droits au trône. M. de

Mayenne aussi abdique. Je renonce pour mon neveu de Guise, qui n'a pas

rallié la majorité des voeux du peuple français. Mais, du sein de cet

abandon général, la bonté divine a suscité un miraculeux et providentiel

moyen de salut. Messieurs, écoutez religieusement la parole qui va sortir

de mes lèvres. Il existe un rejeton de la branche royale, messieurs; la

France possède un légitime Valois!

A ces mots, on entendit frémir l'assemblée, dont les têtes oscillèrent sous

un ouragan de passions mal contenues. Çà et là, quelques visages sérieux,

ceux des principaux initiés, du jésuite, entre autres, examinaient avec

soin l'attitude générale.

--Un Valois! murmura-t-on de toutes parts.

--Vous savez, continua la duchesse, que du mariage du roi Charles IX avec

Élisabeth d'Autriche, naquit, à Paris, le 27 octobre 1572, un enfant

présumé être Marie-Élisabeth de France. Le roi attendait, espérait un fils,

ce fut une fille que lui présenta sa mère Catherine de Médicis, une fille

qui ne vécut même pas et dont la mort fut déclarée le 2 avril 1578. Eh

bien, seigneurs, eh bien, messieurs, ce n'était pas une fille qui était née

au roi Charles IX, mais bien un fils, que par jalousie et pour assurer le

trône à son fils favori, le futur Henri III, Catherine de Médicis avait

soustrait et fait disparaître en l'échangeant contre une fille.

Un silence glacé s'étendit sur l'assemblée après les paroles de la

duchesse. Pour ses partisans, qui la connaissaient si bien, le moyen

providentiel dépassait les limites du prodige.

--Oh! reprit-elle en profitant habilement de ce silence, vous vous taisez,

vous êtes atterrés; le crime énorme de cette substitution vous épouvante!

Que sera-ce lorsque vous aurez sous les yeux les preuves complètes,

irréfragables, les documents minutieusement naïfs qui établissent, sans une

ombre de doute possible, tout le complot de Catherine de Médicis contre la

postérité de son propre fils, un attentat, messieurs, qui, sans le secours

de la Providence, éteignait à jamais une des plus illustres races qui aient

paru dans le monde.

Tenez, messieurs, tenez seigneurs, dit la duchesse en dénouant sur la table

une liasse de parchemins, de lettres et de mémoires; approchez-vous, prenez

connaissance de ces titres. Habituez-vous à l'idée qu'il vous reste un

maître légitime, un véritable roi Très-Chrétien, et quand la conviction se

sera fait jour dans vos âmes, remerciez Dieu qui vous sauve de l'usurpation

et de l'hérésie.

On vit s'approcher, en effet, avec une crainte superstitieuse ou plutôt

avec une salutaire défiance les ligueurs et les prêtres fanatiques. Les

Espagnols, le jésuite, dans le secret, se tenaient à distance.

--Ceci, dit la duchesse, en désignant un mémoire, est le récit de la

substitution, et révèle le lieu obscur où Catherine alla chercher la fille

destinée à remplacer le jeune prince. Cet autre document vous montre

Catherine faisant porter l'enfant mâle chez un gentilhomme du Vexin, son

affidé, son féal, lequel gentilhomme éleva l'enfant parmi les siens, dans

sa maison de Vilaines, aux environs de Medan.

La Ramée, jusqu'alors immobile, frissonna.

--Lisez maintenant, poursuivit la duchesse, lisez la déclaration du

gentilhomme à son lit de mort, et toutes les preuves qu'il fournit, et, à

l'appui de ces preuves, le témoignage du prêtre auquel il avait confié le

terrible secret. Lisez et confrontez!... Ne craignez rien... Pénétrez-vous

de la conviction sacrée!

--En effet, murmurèrent des voix auxquelles d'autres faisaient écho; en

effet, les preuves sont éclatantes, irrécusables.

--Et, les ayant vérifiées, contrôlées, vous n'hésiterez plus à dire comme

moi: Miracle!

--Miracle! s'écrièrent les fanatiques, dont le principal but était de

renouer la guerre civile.

--Ainsi, seigneurs, ainsi messieurs, vous sentez pourquoi le roi d'Espagne,

pourquoi l'illustre maison de Lorraine se sont désistés de leur

prétentions, en face des droits acquis d'un Valois.

--Vive Valois! cria l'assemblée.

--Désormais, acheva la duchesse, dont le front ruisselait de sueur après

cette furieuse harangue, désormais il vous reste à connaître le prince

miraculeusement sauvé, la victime de Catherine de Médicis, le fils de

Charles IX, votre maître et le mien! car il vit, seigneurs, car vous l'avez

près de vous, messieurs! car il a déjà versé son précieux sang pour notre

cause, et il s'ignorait lui-même. Dieu permet que je le tire de son ombre

et que je présente son front à la couronne de ses pères! Hier, il n'était

rien; aujourd'hui, il est roi de France. Apparaissez, mon roi! votre nom

d'hier était la Ramée.

--Je rêve!... balbutia le jeune homme ivre, éperdu fou de voir

s'agenouiller devant lui la duchesse et toute l'assemblée.

Il sentit le sang abandonner ses tempes et affluer à son coeur. Il pâlit,

et, dans la morne majesté de l'éblouissement et de la démence, il apparut

vivante image de ce sombre Charles IX, dont la capricieuse fortune lui

avait légué quelques traits, et dont le souvenir se dressait encore à la

pensée de la plupart des assistants.

--Le roi chancelle! s'écria la duchesse, qu'on le conduise à son

appartement!

--Et qu'on l'y garde bien, dit-elle tout bas à ses Espagnols.

--Le peuple, ajouta l'héroïne en s'adressant au reste des conspirateurs, ne

niera pas en le voyant qu'il soit le fils de son père. Maintenant,

messieurs, à partir d'aujourd'hui, tenez-vous prêts. Depuis longtemps

chacun de vous connaît son poste et a choisi son rôle. Quelque chose me dit

que l'événement est proche. Voilà votre chef. Et derrière celui-là,

j'espère, nul Français ne refusera de marcher pour le triomphe de la bonne

cause! Je vous connais assez pour n'avoir pas besoin de vous dire qu'une

indiscrétion est le signal de notre mort. Adieu, messieurs, et vive le vrai

roi!

--Vive le vrai roi! répétèrent les ligueurs en défilant devant la duchesse.

Le jésuite passa le dernier, et, pendant qu'il faisait la révérence:

--Et notre écolier? demanda tout bas la duchesse, est-il prêt aussi?

--C'est pour demain, dit le jésuite, qui se perdit dans la foule des

conjurés.

XVII

AMBASSADES

Le lendemain, jour fixé par Gabrielle pour son départ, le soleil

apparaissait à peine que deux hommes enveloppés de manteaux se promenaient

en long et en large dans le parterre qui précédait la maison de la

marquise.

Il faisait froid, un froid brillant qui blanchissait la terre. On

l'entendait résonner sous l'éperon de ces deux cavaliers qui causaient

ensemble d'un ton aussi échauffé que leurs mains et leurs figures étaient

froides. De temps en temps, l'un ou l'autre levait la tête vers

l'appartement de la marquise où rien encore ne remuait.

--Je vous assure, monsieur Zamet, que le roi notre maître m'a donné une

triste commission, dit le plus petit et le plus gelé des deux personnages.

Empêcher une femme de faire un coup de sa tête!

--Il y va donc aussi de la tête du roi, monsieur de Rosny, répliqua le

florentin Zamet.

--On le dirait, monsieur, et je vous ai mandé pour que nous en causions

sérieusement. Je sais tout votre zèle pour la personne de Sa Majesté, et

vous remercie de vous être dérangé si matin pour venir me trouver ici, où

j'étais envoyé par le roi. Oh! le cas est grave.

--Si grave que cela?

--Le roi a le coeur tendre, monsieur Zamet, et depuis que sa maîtresse

menace de le quitter, il ne vit plus. A propos, vous qui avez la vue

excellente, ne voyez vous rien bouger chez la marquise?

--Rien encore, monsieur de Rosny.

--Nous aurons le temps de causer un peu avant qu'elle ne s'éveille.

--Mais pourquoi quitte-t-elle le roi?

--Oh! vous le savez mieux que personne, vous qui êtes involontairement la

cause de cette rupture.

--Bien involontairement, monsieur, s'écria Zamet comme s'il eût redouté

qu'on n'entendît l'accusation des étages supérieurs. En conscience, je ne

suis pas responsable de ce que fait le roi.

--Eh! ne vous en défendez pas tant, monsieur Zamet. Ce ne serait pas un si

grand mal que le roi sût et pût se distraire.

Rosny, après avoir lancé ces paroles, regarda obliquement Zamet pour en

apprécier l'effet. Mais Zamet était Italien, c'est-à-dire rusé. Il ne

laissait pas lire sur son visage à première vue.

--Certes, continua Rosny, la marquise est une charmante femme, la meilleure

des femmes. Jamais le roi ne saurait trouver une plus raisonnable

maîtresse. Elle ne fait pas trop de dépenses, elle n'a pas trop de morgue

ni d'ambition....

--Voilà bien des qualités, monsieur.

--Eh mordieu! j'aimerais mieux qu'elle en eût moins, j'aimerais mieux que

le roi eût affaire à quelque diable incarné qui se ferait maudire trois ou

quatre fois par jour. Le roi s'attache trop facilement, voyez-vous, et il

lui faudrait des cahots, des tempêtes dans le ménage. Est-ce que vous ne

connaîtriez pas cela, monsieur Zamet, un diable féminin assez joli pour que

notre cher sire s'en laissât charmer d'abord, assez méchant pour qu'il le

chassât ensuite, cela nous rendrait service?

--Mais, monsieur de Rosny, si le roi est féru d'amour pour la marquise de

Monceaux....

--Puisqu'elle le quitte.

--Est-ce bien sûr? demanda Zamet en regardant fixement Rosny. Votre

présence ici, ce matin, indique des projets de réconciliation.

--Vous avez deviné juste. Le roi m'a prié de fléchir sa cruelle.

--Et vous la fléchirez; vous êtes si éloquent.

--Voilà précisément ce que je me demande. Faut-il être éloquent? Est-ce un

service à rendre au roi?

--Au coeur du roi, oui.

--Mais à ses intérêts?

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 14 / 23 段