non moins sérieusement Gabrielle, Oh! vous pouvez les entendre, monsieur de
Rosny.
--Madame....
--La première, c'est que le roi ne quittera plus le Louvre... sans moi.
--Madame la marquise va devenir jalouse, dit Sully, et la jalousie exagère
même ses triomphes.
--Je ne suis jalouse que du salut du roi, monsieur, et comme sa vie est
menacée s'il sort du Louvre....
--Qui dit cela? fit en souriant un peu dédaigneusement le ministre.
--Ceci, répliqua Gabrielle en montrant la lettre qu'elle venait de recevoir
chez elle.
--De qui?
--Lisez la signature.
--Frère Robert: je ne connais pas.
--Oh! mais je connais, moi, s'écria le roi, en s'emparant du billet, qu'il
lut à haute voix:
«Ma chère fille, ne quittez point le roi, ne le laissez point sortir du
Louvre, et ne laissez pas approcher de lui la figure que voici, au cas où
vous la rencontreriez sur votre chemin.»
--Voici la figure, ajouta-t-elle en tirant de dessous sa mante la statuette
de plâtre peinte avec une merveilleuse vérité.
--Ventre Saint-Gris! s'écria le roi, frère Robert m'avait déjà fait voir
cette figure.
--Armée d'un couteau, dit Sully. Mais c'est un épouvantail, une vraie
invention de moine.
--Le moine qui a inventé cela, répliqua le roi pensif, n'est pas de ceux
qu'on épouvante ou qui cherchent à semer la peur.
Rosny haussa imperceptiblement les épaules.
--Soit, dit-il. Sa Majesté ne sortira pas du Louvre; et quant à la figure
signalée, on veillera. Mais en attendant, madame, le roi a des affaires
urgentes. Bien des gens réclament sa présence dans la galerie; la galerie
est dans le Louvre; nous ne sortons pas de vos conditions en nous y
rendant.
--J'y vais, interrompit le roi. Rosny, vous allez sceller ici même cet
ordre que je viens d'écrire pour le gouverneur du Châtelet, et madame le
prendra.
--Je l'attends, sire.
--Moi, je vais faire le tour de la galerie.
--Et vous revenez!
--Sur-le-champ.
--Vous me jurez que vous ne sortirez pas!
--Je suis trop intéressé à vous obéir, dit le roi en serrant la jeune femme
sur son coeur, tandis que le ministre préparait flegmatiquement cire et
cachet.
Henri souleva la tapisserie.
L'huissier de service frappa du pied, selon la coutume, pour avertir le
capitaine des gardes qui, à ce signal, cria dans la salle:
--Le roi, messieurs!
Henri parut, le sourire sur les lèvres, le front radieux, l'oeil étincelant
de bonheur comme en un jour de victoire.
Il s'avança vers les courtisans, dont le nombre avait grossi et qui
l'entourèrent bientôt avec une respectueuse familiarité.
Gabrielle le suivait des yeux. Elle le vit se diriger vers le groupe des
gentilshommes picards, dont Sully lui avait annoncé la soumission. L'un de
ceux-ci adressa au roi une courte harangue, au nom de ses amis. Henri
répliqua par quelques mots d'oubli et de clémence. La scène était touchante
et intéressa Gabrielle, qui la contemplait de loin.
Sully venait, dans le cabinet, de sceller l'ordre et le tendit à la
marquise, dont l'attention fut distraite un moment. Mais aussitôt qu'elle
eut pris l'enveloppe, elle retourna à son observatoire. Les gentilshommes
remerciaient le roi, le front courbé, le genou ployé. L'assemblée louait
Henri de sa générosité par un murmure de reconnaissance.
Tout à coup, un cri partit du fond de la salle, au seuil de laquelle
accourait un moine, les bras étendus, les habits en désordre.
--Prenez garde! il est ici! cria-t-il d'une voix lugubre qui fit gémir les
voûtes.
--Frère Robert! s'écria Gabrielle, dont les yeux cherchèrent Henri. Mais le
roi se baissait pour relever les suppliants, et au-dessus de lui, sur sa
tête même, brillait un couteau dans la main d'un jeune homme pâle.
Gabrielle poussa un cri déchirant. Elle venait de reconnaître dans
l'assassin la figure annoncée par le génovéfain. Jean Châtel s'était glissé
dans le groupe, et, profitant de l'occasion, avait frappé.
Le coup adressé à la gorge du roi le rencontra plus haut, près de la
bouche. Il se releva blessé, étourdi, au milieu de la foule pâle et muette
d'horreur à la vue du sang qui inondait le visage du roi.
Gabrielle tomba inanimée sur le parquet. L'assassin, pendant ce tumulte,
allait s'échapper. Frère Robert le saisit au cou, l'enleva d'un bras
nerveux et le jeta aux gentilshommes et aux gardes, dont les épées étaient
déjà tirées.
--Gardez-vous de le tuer, dit-il; il faut qu'il parle!
Cependant Sully, tremblant, livide, faisait emporter le roi dans son
cabinet. L'assemblée se lamentait, c'était une confusion, une douleur, une
rage inexprimables. Frère Robert pénétra dans le cabinet où Sully, dans son
trouble, eût laissé entrer tout le monde.
Henri essayait de rassurer ses amis. Il demandait des nouvelles de la
marquise, qu'on venait d'amener près de lui. Il souriait à la pauvre femme
qui, revenue à elle, pleurait de voir couler le sang.
Derrière les portes on entendait bruire la foule émue. Frère Robert,
gardien sombre et inflexible, avait fait fermer les portes par un cordon de
gardes, et lavait la blessure du roi, et de ses doigts tremblants
rapprochait les chairs tranchées.
--Oh! la statue! murmura Gabrielle, oh! frère Robert.
--Je n'ai pu arriver à temps! répondit le moine d'une voix sourde.
--Qu'est-ce que c'est que cette blessure? demanda Henri, qui voyait que
personne autour de lui n'osait adresser cette question.
--Légère, n'est-ce pas? dit Sully les larmes aux yeux.
--Oui, dit le moine.
--Eh bien! s'écria le ministre, il faut se hâter de l'aller annoncer
partout!
En disant ces mots, il courut vers la porte. Frère Robert le saisit au
passage et l'arrêta de sa main de fer.
--Vous êtes fou, mon frère! demanda Rosny, peu habitué à se voir ainsi
contrarié.
--Restez! dit froidement le moine.
--Mais, sire, s'écria Rosny, entendez toutes les voix qui gémissent, la
ville est dans le deuil, dans l'angoisse; c'est faire courir un danger réel
à l'État que de tarder une seconde à proclamer la bonne santé du roi.
Mêlez-vous de vos prières et de vos compresses, et laissez-nous gouverner
les affaires publiques.
--Je vous dis, répondit le moine, qu'il faut que le bruit sinistre circule
dans la ville: je vous dis qu'il y a danger pour l'État à faire croire que
le roi n'est pas mourant. Je vous dis que la blessure est mortelle, que le
couteau était empoisonné.
En parlant ainsi il serrait tendrement la main du roi et lui souriait ainsi
qu'à Gabrielle, qui comprenaient bien tous deux le sens de la pression et
du sourire.
--Mais cet homme est fou! dit Rosny dans le paroxysme de la colère.
--Vous êtes plus fou que moi, vous qui criez si fort, repartit à demi-voix
et précipitamment frère Robert. Quoi, vous êtes homme d'État et vous ne
comprenez pas ce qui se passe! Vous ne comprenez pas que Mme de Montpensier
vient de jouer sa seconde partie, et que vous allez l'empêcher de jouer sa
troisième et sa dernière! Regardez le roi, il ne dit rien, il ferme les
yeux, vous voyez bien qu'il est mort.
Cette sombre figure éclairée du feu du génie n'avait en ce moment rien
d'humain: on eût dit l'un de ces sublimes prophètes dont la pensée et la
parole illuminaient comme l'éclair et ébranlaient comme le tonnerre les
multitudes béantes devant leurs sinistres révélations.
Sully regarda le roi, qui de son doigt posé sur sa lèvre ensanglantée lui
commandait la soumission et le silence. Après quoi il se laissa doucement
aller dans les bras de Gabrielle.
Alors le moine entr'ouvrit les portes, que les serviteurs d'Henri
refermèrent sur lui. Il entra dans la galerie, et toute la foule se porta à
sa rencontre pour obtenir quelque nouvelle.
--Que dit-on?... qu'y a-t-il?... le roi!... le roi!... comment va le
roi?... demandèrent cent voix haletantes.
--On dit que le roi est mort! murmura le moine avec un accent de délire qui
fit courir des frissons de terreur dans toute l'assemblée.
--Le roi est mort!... répéta la foule... avec des gémissements et des
larmes.
En même temps, les gardes faisaient sortir de la galerie la noblesse et le
peuple ivres de désespoir.
On entendit courir sous le balcon, et s'étendre par les rues, comme un
souffle lugubre, ce lamentable cri: Le roi est mort! Et frère Robert,
silencieusement voilé par son capuchon, sortit du Louvre, suivant avec
avidité cette trace funèbre qui s'allongeait devant lui à chaque pas
envahissant la ville immense!
XIX
PARADE ET RIPOSTE
Nous avons laissé Marie Touchet et sa fille dans une situation difficile.
Peut-être ne serait-il pas inutile de retourner vers elles pour voir
comment leur industrie essaya d'en sortir.
D'abord elles ne virent aucune ressource. La Ramée les avait enfermées dans
l'alternative infranchissable d'un silence qui les livrait à lui, ou d'une
révélation qui les déshonorait sans retour et terminait à jamais les rêves
d'ambition de la famille.
Sortir de ce cercle était la première condition. Mais ni la mère ni la
fille, l'une avec la rage du désespoir, l'autre avec le flegme de sa
vindicative réflexion n'y put parvenir.
Elles virent qu'en effet la maison était gardée, que la fuite était
impossible, que d'ailleurs eussent-elles fui, leur persécuteur les
retrouverait tôt ou tard et que ce serait à recommencer.
Un éclat, une révélation, qui eût averti le roi et appelé l'attention sur
la conduite d'Henriette, elles n'en supportèrent pas l'idée un seul moment.
Marie Touchet, au bout d'une heure de lutte et de tâtonnements douloureux
dans cet obscur labyrinthe avoua, humiliée, à sa fille qu'elle n'avait rien
trouvé; que la position n'avait pas d'issue et que le seul moyen, non pas
de parer les coups de l'agresseur mais de les amortir, c'était de tout
avouer à MM. d'Entragues et d'Auvergne, lorsqu'ils reviendraient de chez
Zamet et du Louvre.
Nouvelle source de désespoir pour Henriette. Mais dans les circonstances
extrêmes la douleur extrême devient acceptable. Tout, dans les plus débiles
organisations, s'élève alors à une puissance jusque-là inconnue. La fière
Henriette courba la tête devant cette nécessité.
Et quand son père et son frère reparurent, le sacrifice était résolu. Marie
Touchet prit la parole, et dans les plus ingénieuses subtilités de son
éloquence, avec les plus adroites circonlocutions de l'euphémisme, elle
raconta aux deux gentilshommes stupéfaits la demande en mariage de la Ramée
et les causes de cette hardiesse inouïe.
Pendant ce récit, qui fut sommaire, on le conçoit, et qui n'attribua que
deux légèretés de jeune fille à Henriette, celle-ci, la tête ensevelie dans
ses mains, sanglotait et essayait d'émouvoir les auditeurs par cette
pantomime du suppliant que Cicéron recommande à l'orateur comme un des plus
efficaces arguments d'un plaidoyer.
Tandis que Marie Touchet parlait du page huguenot et de l'inconnu de
Normandie, M. d'Entragues, en deuil de ses illusions sur l'innocence de sa
fille, arpentait la chambre en se rongeant les ongles avec colère. M.
d'Auvergne, le sourcil froncé, regardait les boucles noires et brillantes
des petits cheveux frisés qui paraient le col si blanc et si rond
d'Henriette. Et il se disait qu'il avait là une petite soeur gaillardement
lancée dans la carrière des aventures.
Marie Touchet finit son discours. Un silence plus cruel que la colère en
couronna la péroraison. Henriette qui comprit ce silence, redoubla de
soupirs et de larmes, cachant de plus en plus son visage.
--Il résulte, dit enfin le comte d'Auvergne, que ce la Ramée veut profiter
de la mauvaise position de mademoiselle.
--Oui, mon fils.
--Il sait donc tout, ce la Ramée? Vous avez donc confié ou laissé voir à ce
drôle....
--Nous y avons été contraintes, dit solennellement Marie Touchet.
--Contraintes! répéta le comte en haussant les épaules, comme si jamais on
était contraint à faire une sottise.
Le mot était aussi peu filial que fraternel. Mais, dans les grandes
occasions, qu'est-ce qu'un sentiment?
--Ce n'était pas une sottise, dit Marie Touchet, puisqu'il s'agissait d'une
vengeance.
--C'est différent, reprit le comte. Eh bien, que fera-t-il, voyons, ce la
Ramée?
--Je le crains déjà moins depuis que j'ai eu le courage de tout vous
avouer, s'écria habilement Marie Touchet, car mon principal chagrin venait
de l'ignorance où vous étiez sur ce qui concerne Henriette.
--J'eusse aimé mieux l'ignorer toujours, murmura le père Entragues d'une
voix sombre.
--Eh! monsieur, par grâce! n'accablez pas une coupable qui se repent, lui
répondit la mère avec un coup d'oeil suppliant à son fils.
--C'est vrai, reprit le comte; sortons d'embarras ces pauvres femmes. Vous
craignez, n'est-ce pas, que, si vous refusez ce coquin, il n'aille tout
dire au roi, et que le roi ne se dégoûte?
--Voilà tout.
--Eh! alors le moyen est facile! s'écria le père Entragues. Il faut faire
prendre ce misérable, et on le tuera comme un chien, n'est-ce pas,
monsieur?
--Mon Dieu, je ne vois que cela, répondit M. d'Auvergne. Une fois mort, il
ne dira rien au roi.
--Oh! monsieur, murmura Marie Touchet, ce la Ramée est un homme bien
adroit. Il s'est arrangé sans aucun doute pour que son secret surnage. Il
aura déposé quelque écrit bien détaillé, bien appuyé de preuves, entre les
mains d'un complice qui le viendra produire après sa disparition.
--Ah! si vous craignez cela, dit M. d'Auvergne un peu découragé.
--Mais, hasarda le père, un papier n'est jamais fort quand un homme n'est
plus là pour l'appuyer. Je persiste dans mon dire. Se débarrasser de la
Ramée, c'est d'abord détruire un ennemi, et surtout c'est détruire celui
qui veut épouser mademoiselle. Ses complices, s'il en reste après lui, ne
seront pas des épouseurs; ils demanderont de l'argent, ou toute autre chose
possible, on les satisfera, tandis que satisfaire la Ramée en lui donnant
Henriette, c'est monstrueux.
--Soit: qu'on le tue, répliqua tranquillement M. d'Auvergne. Cela
d'ailleurs arrange tout momentanément.
Marie Touchet prit un air encore plus désolé.
--Eh, messieurs, ce moyen même ne saurait être employé, dit-elle.
--Pourquoi? demandèrent les deux hommes.
--Parce que la Ramée le connaît bien, il le connaît trop.
--Il sait que vous voulez le tuer? vous le lui avez donc annoncé?
--J'avais oublié de vous dire, balbutia Marie Touchet, que dans les deux
fatales circonstances dont j'ai eu à vous faire part, ce la Ramée nous
avait prêté son bras.
Henriette s'affaissa de plus en plus.
--Quoi! s'écria M. d'Auvergne, le page huguenot et le gentilhomme
normand... tous deux....
Et son geste termina sa phrase.
--Oui, monsieur, dit modestement la mère.
--Mort de ma vie! murmura le jeune homme en regardant avec admiration le
tableau de famille qui s'offrait à sa vue, vous faites bien les choses,
mesdames.
--Tout pour l'honneur, répliqua Marie Touchet avec emphase.
M. d'Entragues se retournait sur lui-même comme un serpent sur des charbons
ardents.
--Je conçois, reprit le comte après une minute de réflexion, que ce la
Ramée se défie. Il sait vos façons. Peste!... Ah! mais vous allez avoir là
un dangereux adversaire.
Marie Touchet leva les yeux aux ciel.
--Si dangereux, poursuivit le comte se refroidissant à vue d'oeil, que je
ne vois pas bien clairement l'issue d'une pareille lutte.
--Bah! s'écria M. d'Entragues, on a beau se défier de la mort, on a beau
connaître ses ennemis, il faut toujours que l'on succombe.
--Ce n'est pas mon avis, monsieur d'Entragues, et je vous jure bien que si
je me défiais de quelqu'un comme la Ramée doit se défier de ces dames, ce
quelqu'un-là ne me tuerait pas.
--Que feriez-vous, je vous prie?
--D'abord je ne viendrais pas chercher moi-même ma future épouse dans sa
maison. Je la ferais venir, par un billet, à la chapelle où je dois
l'épouser, et il faudrait bien qu'elle y vînt. En sorte que si l'on me
tuait, du moins ne serait-ce qu'après le mariage. Et croyez-le bien, c'est
ce que va faire la Ramée.
--Puisqu'il a dit qu'il viendrait, murmura Henriette.
--Bon! il a dit cela, et il fera ce que je viens de vous dire.
--Mais Henriette n'ira pas à cette chapelle, s'écria M. d'Entragues, et il
faudra que la Ramée arrive ici lui-même.
--Oh! mais alors, c'est du bruit, du scandale, c'est un échange de lettres
ou de messagers, c'est la divulgation du secret, et, ma foi, quant à moi,
je ne me mêlerai pas dans ce chaos.
--Oh! monsieur! s'écrièrent les dames avec un profond désespoir, en tendant
vers le comte des mains suppliantes comme les Ichétides d'Eschyle.
--Monsieur, vous ne nous abandonnerez point, dit M. d'Entragues avec
humilité.
--Si, par la mordieu!... je vous abandonnerai parfaitement. Que dirait le
roi en apprenant qu'il y a dans votre maison tous ces amours, tous ces
assassinats, tous ces complots, et que chaque jour en allant le voir au
Louvre, je lui porte un pareil bagage enveloppé dans mon manteau?
--Le roi ne saura rien, monsieur, dit Marie Touchet, si nous vous avons
pour guide, pour appui. Oh, monsieur, ne réduisez pas à cette extrémité une
jeune fille plus légère que coupable.
--Deux hommes tués et un troisième condamné à mort, quelle légèreté!
--Pour la famille, monsieur, pour vous-même, secourez-nous!
--Ah! pour moi, c'est différent. Oui, pour moi, je ne dis pas. Car je
risque de me compromettre, et, à vrai dire, je ne vois que moi d'un peu
intéressant dans toute cette affaire. Mais le moyen?
--La Ramée viendra, dit Henriette, j'en répondrais, il m'aime, et, fût-ce
au prix de sa vie, il ne perdra pas une occasion de me voir. Et puis, il ne
croit pas que nous osions jamais, madame et moi, vous instruire de la
vérité. Il nous croit donc sans appuis, sans ressources.
--Vous l'êtes pardieu bien, mademoiselle; car lui mort je ne saurais
empêcher le secret d'aller au roi.
--Pourquoi le tuer? dit Henriette. Il m'aime, vous ai-je dit, et vous
voyant uni à nous... Tenez, monsieur, daignerez-vous me permettre, à moi,
pauvre esprit indigne, de vous faire part d'une idée?
--Parlez! parlez! Votre idée doit être bonne! Sachez que je professe dès
aujourd'hui la plus grande estime pour vos lumières!
--Voyons votre idée, mademoiselle, dit M. d'Entragues.
--J'oserais proposer, messieurs, qu'au lieu de menacer M. la Ramée quand il
viendra, on le reçût poliment; qu'au lieu de le désespérer, on lui donnât
de la confiance; qu'au lieu de le tuer, en un mot, on l'éloignât!
--C'est fort judicieux, dit aigrement Marie Touchet, mais comment
l'éloigner? Est-ce un homme à se contenter de l'ombre?
--J'avais ouï dire, murmura Henriette que tout mariage fait par violence
pouvait être annulé; or, si jamais violence fut manifeste, c'est dans cette
occasion.
--Mais, ma chère demoiselle, si vous êtes une fois mariée, dit le comte
avec un rire cynique, il n'y aura plus à s'en dédire.
Henriette rougissant:
--Le mariage à la chapelle satisferait M. la Ramée, dit-elle.
--Bah! répondit le comte riant de plus en plus, ce n'est pas cela qu'il
faut à votre homme. Du diable si je m'en contenterais, moi! Non, ce n'est
pas tout cela qu'il faut faire.
--Écoutons! dit M. d'Entragues avec empressement.
--Vous dites qu'il viendra vous chercher, reprit le jeune homme. Je
l'admets. Ne paraissons ni M. d'Entragues ni moi. Soyez toutes les deux,
seules; ayez l'air de l'attendre et d'être préparées.
--Bien, murmurèrent les trois auditeurs.
--Je vais vous envoyer quatre de mes gardes qui happeront le drôle....
--Permettez que je vous interrompe, dit Marie Touchet. Il a, lui, des
agents cachés autour de la maison, des espions qui guettent chacune de nos
démarches. Ils verront entrer vos gardes et empêcheront la Ramée de
paraître, ou, s'il vient, il y aura lutte, et une lutte, c'est du bruit,
c'est une chance qui peut être défavorable.
--J'enverrai vingt, trente gardes, cinquante, s'il le faut, qui n'entreront
qu'au moment où la Ramée sera monté ici, et contre lesquels il n'y aura pas
de résistance possible. Laissez-moi achever. Il essayera de faire du
scandale, et il révélera, il accusera. Nous verrons alors. Ce la Ramée est
un protégé de Mme de Montpensier, disiez-vous, nous irons trouver Mme de
Montpensier. On s'expliquera, mais on n'épousera pas.
--J'ai un moyen meilleur, dit Marie Touchet.
--Voyons.
--Les espions de la Ramée sont dans la rue. Ils ne sont que dans la rue.
Faisons ouvrir dans le mur qui nous sépare du bâtiment voisin une brèche
par où M. d'Auvergne fera entrer ses hommes. La Ramée est trop amoureux
pour ne pas craindre la mort, ou pour ne pas se rattacher à la vie si on
lui laisse quelque espoir de posséder Henriette. Les gardes de M.
d'Auvergne occuperont notre maison par ce passage secret. Ils saisiront la
Ramée lorsqu'il se présentera. Celui-ci se verra tout à coup en face de la
mort, d'une mort stérile, et capitulera peut-être, ou tout au moins nous
fera gagner du temps.
--Et puis, s'il faut qu'on le tue, dit M. d'Entragues, on le tuera; car, je
le répète, lui mort, toutes ses révélations perdront la moitié de leur
valeur.
--Voilà qui est convenu, interrompit M. d'Auvergne; j'enverrai les hommes
nécessaires. Mais par où entreront-ils?
--L'hôtel n'est séparé que par une maison de la petite rue de la Vannerie;
les gardes entreront déguisés par cette maison dont M. d'Entragues fera
prévenir les maîtres. La brèche de notre mur sera faite tantôt,
dussions-nous l'ouvrir de nos mains.
--A merveille. Maintenant, sortons, M. d'Entragues et moi, le visage calme,
la mine insouciante, et rendons-nous à nos affaires. Je ne dis pas que le
moyen soit parfait et qu'il réussisse; mais enfin, dans la triste position
où je vous vois, mieux vaut un à peu près que rien. Et ne dussiez-vous
gagner à cela que d'être débarrassées de la Ramée, ce sera une consolation.
Les deux femmes se précipitèrent sur les mains du comte. Marie Touchet en
serra une noblement, Henriette baisa l'autre avec reconnaissance.
Tel était le plan combiné dans la maison d'Entragues. Nous savons comment
il fut annihilé par le plan combiné chez Mme de Montpensier.
Le soir se passa, les gardes furent introduits en vain. La Ramée ne parut
pas. Toute la nuit se passa pour les deux femmes dans des angoisses
mortelles.
M. d'Entragues acheva d'y perdre le peu de cheveux qui lui restaient. Non
seulement la Ramée ne parut pas, mais on observa avec surprise que ses
espions et agents disparurent du quartier. Cette désertion, ce silence qui
eussent dû combler de joie ces misérables femmes, redoublèrent leurs
appréhensions; dans tout, même dans le salut, elles voyaient un nouveau
piège.
Après la nuit, qui les favorisait de son ombre épaisse, le jour revint. La
matinée s'écoula encore sans nouvelles. Un billet de M. d'Auvergne reçut
pour toute réponse; Rien!
Cette inexplicable absence de la Ramée inquiéta M. d'Entragues à tel point
qu'il n'y put tenir, et s'en alla chez Mme de Montpensier pour s'informer
de ce qui se passait.
Sur ces entrefaites eut lieu l'événement que nous avons raconté, au Louvre,
et déjà, se répandait par tout Paris l'horrible nouvelle, lorsque M.
d'Auvergne, presque pâle, égaré, accourut au logis de sa mère pour lui
annoncer la mort du roi.
Qu'on juge de l'effet produit sur ces ambitions par le seul coup qu'elles
n'eussent pas prévu. Le roi mort! Tous les plans renversés, la fortune des
Entragues évanouie. Désormais, qu'importait le passé d'Henriette,
qu'importait la colère de la Ramée; qu'était-il cet obscur, cet
imperceptible atome? A quoi bon tant de rage amassée, tant d'armes
aiguisées? Le roi était mort.
M. d'Auvergne raconta comment, dans la galerie du Louvre, où toute la cour
venait de voir rentrer la marquise de Monceaux, l'assassin avait frappé à
deux pas de lui le malheureux prince qui venait de lui sourire.
Il raconta le deuil, l'horreur, qui suivirent cette scène, et
l'épouvantable désolation qui fit déserter le Louvre après qu'un moine
inconnu, un génovéfain qui avait donné les premiers soins au roi, fut venu
annoncer que tout était fini et que le trône était vide.
La stupeur, la muette consternation des deux femmes, rien ne saurait
l'exprimer. Elles passèrent de la surexcitation la plus violente à la
prostration la plus inerte. On eût dit que chez elles le faisceau complet
des nerfs qui sont la vie venait de se briser d'un seul coup.