--Elle est d'un ennemi mortel. Elle promet une implacable vengeance. Elle

annonce un espion invisible, vivant dans votre maison, habitant pour ainsi

dire votre pensée.

--Mon Dieu!

--N'avez-vous pas quelqu'un qui vous haïsse à ce point? Cherchez bien dans

votre passé, Henriette, dans votre passé déjà sanglant et sombre.

--Ma mère!

--Cherchez bien! vous dis-je.

Henriette baissa la tête, et ses yeux trahirent par leur douloureuse fixité

l'effroi d'une conscience où passaient lugubrement des fantômes.

--Vous ne trouvez pas? Eh bien! je vais aider votre mémoire. Ce jeune homme

blessé?

--Oh! il est trop généreux pour avoir écrit ces lignes! s'écria la jeune

fille, qui rendit hommage involontairement à la noblesse de sa victime.

D'ailleurs il a disparu; il est parti à jamais.

--Alors, si ce n'est pas celui-là, pourquoi ne serait-ce pas....

--Celui dont vous voulez parler, madame, serait peut-être capable d'une

menace infâme, mais il est mort.

--Il faut croire que j'ai l'esprit troublé, mademoiselle, car hier, pas

plus tard, en rentrant au logis, j'ai cru voir, comme on verrait une ombre,

passer la figure de ce malheureux.

--Madame, il s'était jeté dans le parti de Mme de Montpensier, ne l'oubliez

pas. Elle l'avait fait son secrétaire, M. de Brissac nous l'a dit, et, le

jour de l'entrée du roi à Paris, il s'est trouvé enfermé dans la Tour du

Bois à la Porte-Neuve, parmi tous ces Espagnols que M. de Crillon a

massacrés et jetés a la rivière.

--Je sais cela, mais....

--Mais s'il eût survécu, madame, nous ne l'eussions pas ignoré longtemps.

Celui-là n'est pas de ceux qui se laissent oublier.

Elle parlait encore lorsque derrière la tapisserie on entendit la camériste

annoncer que M. le comte d'Auvergne venait d'entrer dans la maison.

La mère se leva. Henriette se jetant dans sa ruelle, dont les rideaux

retombèrent, fut en un moment vêtue de sa robe de chambre; elle pouvait se

présenter quand le comte d'Auvergne entra chez elle suivi de M.

d'Entragues:

--Eh bien? demanda Marie Touchet.

--Eh bien! mesdames, grand événement. Toute la cour est révolutionnée.

--Quoi donc?

--Le roi quitte la marquise.

--Est-il possible? s'écrièrent les deux femmes.

--Il y a eu bruit, larmes. On ne sait lequel a commandé, lequel a obéi.

Mais ce qu'on sait, à n'en plus douter, c'est que le roi s'est enfermé chez

lui, la marquise chez elle, et que les ordres sont donnés pour que ses

équipages partent demain pour Monceaux.

Henriette et sa mère se regardèrent avec ravissement.

--Ajoutez, je vous prie, les commentaires, dit M. d'Entragues.

--Les commentaires, les voici. Le roi a un nouvel amour en tête. Il a été

aidé par quelque ami fidèle. Un rendez-vous aurait eu lieu que la marquise

a voulu troubler: colère du roi; je rapporte les on dit, vous comprenez;

colère de la marquise; scène violente.

--Et puis? dit Henriette.

--Et puis conseils de M. de Rosny. La marquise a contre elle le ministre.

On prétend même que le roi a sacrifié sa maîtresse à M. de Rosny. Toujours

est-il que le Louvre est plein de gens affairés, circonspects, encore

flottants, mais tout prêts à prendre parti.

--Nomme-t-on quelqu'un pour ce rendez-vous? demanda M. d'Entragues.

--Eh! eh!...

--Et pour ce nouvel amour du roi? demanda Henriette.

--Eh! eh!...

--Ne faites pas le caché, mon frère.

--Instruisez-nous, mon fils.

--Un peu de confiance, monsieur le comte.

--Eh bien! oui, on nomme... mais tout bas...

--On nomme! murmura M. d'Entragues rayonnant. Mais qu'on ne nomme pas trop

tôt, grand Dieu!

--Et M. Zamet, quel rôle joue-t-il dans ces commentaires? dit Henriette.

--On dit que le rendez-vous a eu lieu chez lui.

--Mais le roi se renferme, dit Marie Touchet, c'est donc qu'il a du

chagrin.

--Oh! pour cela, oui; il ne faut pas se le dissimuler; oui, le roi a du

chagrin.

Henriette fronça le sourcil.

--C'est preuve de son excellent coeur, de son noble coeur! s'écria M.

d'Entragues. Mieux vaut qu'il ait de l'attachement, le digne prince.

--Elle n'est pas encore partie, murmura Marie Touchet.

--Quelque démarche serait nécessaire, ajouta Henriette; il faudrait voir M.

Zamet.

--Oh! prudence! prudence! dit M. d'Entragues.

--Ce qu'il faudrait, dit Marie Touchet, ce qui sauverait tout, ce serait

l'éloignement du roi pendant vingt-quatre heures. Pendant ce temps, pas de

réconciliation possible.

--Si l'on consultait la devineresse? dit M. d'Entragues. Ce serait le moyen

de voir en même temps M. Zamet.

--Je l'attendais presque ce matin, murmura Henriette.

--Vous comprenez combien en ce moment il craint de se compromettre, dit le

comte d'Auvergne. Allons le trouver, M. d'Entragues et moi, comme pour le

remercier des explications qu'il a données hier, comme pour le prier de

garder le silence sur la soirée. Il est possible que Zamet ait le pouvoir

d'éloigner le roi de Paris jusqu'à ce que la marquise soit partie

elle-même.

--Et puis, n'oublions pas, dit Henriette, que lui-même a fait remarquer

hier que l'horoscope de Leonora signifiait: Couronne!

--Allez, messieurs, dit Marie Touchet, et rapportez-nous des nouvelles.

Cependant Henriette va achever de s'habiller et sera prête à tout

événement.

Le comte d'Auvergne et M. d'Entragues étaient partis, et les deux femmes

dans leur joie infâme avaient oublié tout ce qui n'était pas le succès. La

maison entière était encore troublée, émue, lorsque, par le corridor mal

gardé, un homme s'avança jusque sur le seuil de la chambre d'Henriette. Il

put voir la mère embrasser la fille, cette dernière prendre et froisser

dédaigneusement, pour la jeter au feu, la lettre, leur effroi naguère.

Alors, il heurta brusquement la tapisserie et entra dans la chambre.

Les deux femmes se retournèrent au bruit:

--La Ramée! s'écrièrent-elles ensemble.

--Moi-même, répliqua le jeune homme, dont le pâle visage faisait ressortir

l'oeil étincelant de tous les feux d'une résolution implacable.

XV

BATAILLE PERDUE

Les deux dames n'étaient pas encore bien revenues de leur stupeur, elles

regardaient encore la Ramée avec une crainte superstitieuse lorsqu'il leur

dit:

--Je vous parais une ombre, n'est-ce pas, mesdames?

Marie Touchet, la première, retrouva son sang-froid.

--Il faut avouer, dit-elle, monsieur, que si vous êtes bien une créature

réelle et vivante, la façon dont vous vous êtes présenté annoncerait plutôt

un fantôme.

--Voilà le véritable ennemi, murmura Henriette assez haut pour que la Ramée

l'entendît.

Mais au lieu de répondre, il continua à s'adresser à Marie Touchet.

--Vous dites cela, madame, à cause de ma longue absence, de ma disparition.

--En effet, monsieur, on vous disait mort.

--J'aurais dû mourir si je n'eusse reçu en partage qu'une dose ordinaire de

vitalité. Mais, ajouta-t-il avec un effrayant sourire, j'appartiens à la

classe des êtres surnaturels. Tout ce qui suffirait à tuer un autre homme

me régénère et me rajeunit; ne me trouvez-vous point rajeuni, madame?

Marie Touchet prenait peu de goût à ce badinage, et d'autres sujets de

conversation, des sujets plus sérieux lui convenaient mieux en un tel

moment. Mais, au fond de cette plaisanterie sarcastique, elle sentait

l'inimitié, la menace, et de la part de la Ramée, une menace avait sa

valeur.

--Oui, continua-t-il, je suis de fer, d'airain, je suis sinon invulnérable,

du moins immortel. Et je m'en réjouis, exposé comme je l'ai été, comme je

le serai encore à tant de catastrophes. Mes amis s'en réjouissent avec moi.

--Vous nous expliquerez bien un peu cette absence et cette résurrection,

dit Marie Touchet en redressant d'un coup d'oeil Henriette abattue par

l'inquiétude.

--Volontiers, madame. On vous aura dit que j'avais été jeté avec les

mourants et les morts par une fenêtre de la Tour du Bois?

--On nous l'a dit, et votre silence nous avait confirmées dans cette triste

conviction.

La Ramée se tut. Il regardait ou plutôt dévorait des yeux Henriette.

--J'avais, dit-il enfin, plusieurs motifs pour ne plus reparaître. Le

premier de tous, celui-là eût pu suffire, c'était le soin de ma guérison.

En tombant, je m'étais heurté la tête sur un pilotis à fleur d'eau, une

affreuse blessure, mortelle pour tout autre. Pendant six mois j'ai été

presque fou.

--Il en a gardé quelque chose, se dirent la mère et la fille du regard.

--Ensuite, lorsque je fus guéri, continua la Ramée, je ne m'appartenais

plus. Je me devais à la généreuse qui m'avait couvert de sa protection.

--Ah! quelqu'un vous avait protégé! dit Marie Touchet.

--Vous ne supposez pas que je sois sorti seul de l'eau avec une tête fendue

comme une grenade trop mûre, répliqua la Ramée brutalement. Certes oui,

j'ai été protégé efficacement et grandement.

--Tout ce que vous dites, interrompit Marie Touchet, soulève en nous un

intérêt profond. Vous savez combien nous avons d'amitié pour vous.

--Je le sais, dit la Ramée avec un étrange sourire, dont Henriette et sa

mère furent visiblement embarrassées. Aussi n'ai-je donné au silence et à

la retraite que le temps strictement nécessaire. Aussitôt qu'il m'a été

permis de revenir à Paris j'y suis revenu.

--Vous revenez aujourd'hui?

--J'y suis venu plusieurs fois en secret déjà. Oh! sans que vous vous en

doutassiez, je veillais sur vous.

--Comment, demanda Marie Touchet avec un vif sentiment d'orgueil froissé,

vous veilliez?...

--Sans doute. N'est-il pas naturel de s'occuper des gens qu'on aime, des

amis qu'on regrette?

--Vous n'eussiez rien risqué à vous montrer, monsieur la Ramée, dit la mère

en se pinçant les lèvres. Vous nous eussiez empêchées de regarder comme

mort un vivant, et cette amicale préoccupation que vous aviez à notre

sujet, nous vous en eussions été reconnaissantes.

--Je ne pouvais, madame, dit sèchement la Ramée, et je ne devais pas me

montrer.

--Votre protecteur se cache, peut-être?

--A peu près, madame; ou du moins sans se cacher on peut désirer de rester

à l'écart. Madame la duchesse, vous le savez, n'est pas bien vue à la cour

nouvelle.

--Quelle duchesse? demanda tranquillement Marie Touchet, qui savait bien,

mais voulait paraître ignorer.

--Madame la duchesse de Montpensier, répondit la Ramée avec une certaine

emphase, ma protectrice!

--Vous avez là une illustre protection, monsieur la Ramée.

--N'est-ce pas, madame? Illustre et dévouée. J'en attends de grands

avantages sous tous les rapports.

La façon dont il appuya sur ces derniers mots donna beaucoup à penser aux

deux femmes. Elles en cherchèrent mentalement le sens. La Ramée jouissait

de leurs angoisses. La conversation tomba tout à plat.

--Il vous reste à nous apprendre, reprit courageusement Marie Touchet, ou

pourquoi vous nous avez si longtemps oubliées, ou pourquoi vous vous

souvenez de nous aujourd'hui.

--Ah! voilà, dit la Ramée avec son aplomb cynique, nous touchons à la

question, à la brûlante question.

--Expliquez-vous, monsieur, car, en vérité, je ne comprends plus rien à vos

manières, à votre langage. Je vous ai connu très-réservé, très-civil,

plutôt obéissant que libre avec nous.

Elle faisait allusion à l'état d'infériorité, de vasselage dans lequel la

Ramée avait toujours vécu par rapport aux Entragues; situation qu'il

acceptait, on l'a vu, malgré sa complicité dans la plupart des secrets de

famille.

--Il est vrai, répondit-il, que j'ai toujours été discret et soumis,

madame; je m'y étudiais. J'espérais alors, je sentais ma jeunesse, j'en

avais la patience et la timidité. Je me disais: mon tour viendra.

Il ponctua cette phrase d'un sinistre éclat de rire.

Henriette frémit.

--Pour avouer que vous n'êtes plus avec nous l'homme d'autrefois, monsieur,

reprit la mère, vous nous accusez donc d'avoir changé pour vous? En un mot,

répondez à ma question: pourquoi revenez-vous aujourd'hui plutôt qu'il y a

quatre mois?

--Parce qu'aujourd'hui le moment est favorable à mes desseins. Mais, ainsi

que je vous le disais tout à l'heure, ce n'est pas d'aujourd'hui que je

suis revenu.

En parlant ainsi, il accablait Henriette du poids de son insoutenable

regard.

Fascinée, écrasée, elle prit une résolution désespérée: elle fit comme les

coursiers fous de terreur qui se jettent sur le fer des piques.

--Comprenez donc, ma mère, s'écria-t-elle en serrant la main de Marie

Touchet, monsieur veut dire que c'est lui qui a envoyé à M. d'Entragues la

lettre d'hier.

De la main gauche elle tendit au jeune homme le papier froissé tout à

l'heure.

Il y jeta un coup d'oeil indifférent et répondit:

--C'est moi, en effet.

On peut se faire une idée de l'attitude que prirent les deux femmes en

entendant cette déclaration de guerre.

--Ah! c'est vous, murmura Marie Touchet toute pâle, vous qui commettez un

pareil guet-apens!

--Et qui venez l'avouer, ici! dit Henriette.

--Et qui signez: _Un ami_, la dénonciation la plus mortelle pour l'honneur

d'une femme!

--Jamais ami sincère n'a rendu un plus grand service, jamais on n'a

maintenu plus fermement une femme dans son honneur.

--Cette lettre est un tissu de mensonges et d'injures.

--Cette lettre est pleine de vérités, que j'ai adoucies.

--Monsieur la Ramée!...

--Est-il vrai que mademoiselle ait été hier chez M. Zamet?

Les deux femmes voulurent placer une exclamation.

--De même, interrompit la Ramée, que je savais votre dessein d'aller rue de

Lesdiguières, de même je vous ai vue entrer chez Zamet. Ah! je crois qu'ici

une bonne réponse serait difficile.

--Si j'allais chez M. Zamet, mon père et ma mère en savent le motif.

--Et nous l'avons approuvé, dit Marie Touchet avec sa dignité de reine.

--Voilà qui est exemplaire, madame! Vous savez que Mlle d'Entragues allait

chercher le roi, lui faire sa cour; vous savez les habitudes de cette barbe

grise, qu'une vieillesse prématurée n'a pas refroidie pour le péché; vous

savez qu'une jeune fille à qui le roi parle deux fois de suite, est

corrompue et perdue; vous savez tout cela, dites-vous! Mais, madame, c'est

invraisemblable; si vous le saviez, vous ne l'approuveriez pas.

--Calomnie! injure! s'écria Henriette.

--Lèse-majesté! dit Marie Touchet.

--Là! là! diminuez les mots, interrompit sourdement la Ramée; plus gros,

ils font plus de bruit, mais ne sont pas moins vides. D'ailleurs, votre

déclaration est trop positive, vous venez de flétrir trop énergiquement

cette spéculation pour que je ne rétracte pas mon écrit et mes paroles. Je

m'étais trompé, vous êtes la plus honorable des mères, madame, comme

mademoiselle est la plus vertueuse demoiselle de la cour. Voilà qui est

entendu, je vous fais réparation d'honneur.

Marie Touchet ne comprit-elle pas, feignit-elle de ne pas comprendre

l'amertume cachée sous cette palinodie. Toujours est-il qu'elle répliqua:

--Ce n'était pas la peine, monsieur, de soulever un pareil ouragan pour

aboutir à des soupirs de doléance. Nous savons mépriser les attaques, comme

nous savons nous passer de justifications. Je m'applaudis que vous n'ayez

pas rencontré ici M. d'Entragues ou mon fils M. le comte d'Auvergne; car

ils n'eussent pas pris aussi patiemment que nous, la scène d'incroyable

démence que vous venez de nous faire subir. Retournez donc croyez-moi, près

de votre protectrice qui est femme et vous apprendra peut-être les égards

qu'on doit à des femmes. Oubliez-nous puisque vous êtes heureux. Ce sera

tout à la fois d'un galant homme et d'un esprit prudent. Adieu, monsieur la

Ramée.

Au lieu d'obéir à ce congé, la Ramée fit deux pas en avant.

--Mais, dit-il, ce que vous venez de me déclarer, madame, me ferait rester

éternellement près de vous. Depuis que je suis certain de la probité de la

famille, de la pureté de cette jeune personne, rien ne s'oppose plus à la

démarche que j'étais venu faire.

--Quoi donc? murmurèrent les deux femmes.

--Madame, continua la Ramée avec un cérémonial funèbre, j'aime

passionnément mademoiselle Henriette de Balzac d'Entragues, votre fille

aînée, et j'ai l'honneur de vous la demander en mariage.

Un coup de foudre éclatant sur la tête d'Henriette l'eût moins épouvantée

que ces terribles paroles. Elle se jeta dans les bras de sa mère comme dans

un asile sacré. Marie Touchet tremblait de fureur et d'effroi. Ni l'une ni

l'autre ne répondit.

--Ai-je eu l'honneur d'être entendu? dit la Ramée après un long silence.

Marie Touchet, s'armant de toute son énergie, regarda fixement l'audacieux

provocateur.

-Votre tête blessée, dit-elle, n'a donc pas été guérie complètement?

--Complètement, madame.

--Alors c'est une insulte que vous venez nous faire, en face, dans notre

logis?

--Où est l'insulte? Me dites-vous cela parce que je suis le fils de M. la

Ramée, obscur gentilhomme? mais il me semble qu'un la Ramée vaut une

Entragues!

--Oh! comme vous abusez lâchement de notre faiblesse de femmes.

--J'ai eu affaire plus d'une fois à des hommes, et je ne me suis pas montré

timide, vous le savez!

--Encore une lâcheté! vous faites allusion à nos secrets.

--Oui, madame.

--Vous vous en servez pour nous dicter vos lois.

--Je n'ai que ce moyen, je l'emploie.

--C'est une infâme noirceur!

--Non, c'est un infâme amour! Je vous dis que j'aime Henriette. Pourquoi?

je n'en sais rien. On comprendrait mieux que je ne l'aimasse point. Toute

enfant je l'aimais. Après avoir adoré sa beauté, j'ai admiré sa vigueur,

son énergie, j'ai admiré l'élan qui la poussait au crime. Je suis une

étrange créature, moi, et le démon a pétri mon âme du soufre et du feu les

plus violents de son enfer! Henriette avilie, Henriette criminelle,

ressemble mieux à l'ange déchu; son amour m'a rendu coupable, mais notre

crime commun nous a liés l'un à l'autre. C'est une chaîne qu'elle

essayerait en vain de rompre. Je l'ai tenté, moi, sans y pouvoir réussir.

Et cependant, si vous saviez ce que j'ai fait! Si vous m'aviez vu pleurant,

hurlant de rage, la maudire, l'exécrer, hacher à coups de poignard ses

images, son nom même que j'écrivais sur les arbres de ma solitude!... Si

vous pouviez voir repasser devant vous tous les songes de mes nuits

haletantes, où elle m'apparaissait souriant à mes victimes, les caressant,

tendant ses lèvres à ces beaux jeunes gens que je tuais dans ses bras, l'un

d'une balle, l'autre d'un coup de couteau. Oui, madame, vous avez raison,

un misérable homme devrait être devenu fou cent fois à l'idée seule des

tortures que m'a infligées cet épouvantable amour. Mais je suis debout, je

vois mon but, je vous dénonce clairement ma résolution, ma volonté. Cet

amour, j'en boirai le poison jusqu'à ce qu'il m'enivre, jusqu'à ce qu'il me

tue. Donnez-moi donc votre fille, madame, je l'ai payée assez cher, elle

est bien à moi! Je la veux!

Marie Touchet et Henriette avaient reculé livides devant l'explosion de ce

coeur brisé.

--Oh! n'hésitez pas, reprit la Ramée, ce serait inutile. Quand on a dit ce

que je viens de dire, c'est qu'on a tout prévu, c'est qu'on n'a plus rien à

ménager. Henriette ne sera pas malheureuse, ou si elle doit l'être, eh

bien, elle subira sa destinée. J'ai bien subi la mienne. Vous êtes

effrayées du visage que je viens de vous montrer; mais rassurez-vous, je

reprendrai le masque. J'étendrai comme un fard joyeux, mon sourire de

bonheur sur l'épouvantable ulcère qui s'est trahi un moment à vos yeux. Le

protégé de Mme la duchesse deviendra un honnête mari, zélé pour la fortune

et l'honneur de sa nouvelle famille; n'hésitez pas, vous ne pouvez faire

autrement. Si vous continuez à hésiter, vous me laisserez croire que

j'avais deviné vos projets sur le roi.

--Et quand cela serait? dit follement Henriette, qui espéra un moment faire

reculer la Ramée par la menace d'un déshonneur nouveau.

Il sourit de pitié.

--Cela ne sera pas, répliqua-t-il. Vous voyez bien que je l'ai empêché une

fois déjà; je l'empêcherai toujours!

--Vous? dit-elle avec un rire de défi.

--Cette fois, Henriette, je m'étais contenté de prévenir votre père et la

marquise de Monceaux....

Les deux femmes tressaillirent.

--Mais à la prochaine occasion je préviendrai le roi lui-même.

--Oh!...

--Je dirai au roi tout ce que je sais, tout ce qu'il ignore; je lui

expliquerai vers quels nuages s'est exhalée la fraîcheur de votre premier

baiser.

--Misérable! le roi saura que mon dénonciateur est un assassin.

--Oh! je le lui dirai moi-même, car c'est une page de votre histoire. Et

quand j'aurai convaincu le roi, je parlerai à la cour, à la ville;

j'apprendrai le nom d'Henriette à l'écho des places publiques, à l'écho des

carrefours; je ferai retentir de mes cris, de mes accusations, de mes

blasphèmes, tout l'espace infini qui s'étend de la terre au ciel.

--Et moi, rugit Henriette avec un regard dévorant, je....

--Vous me tuerez? Non, vous ne me tuerez pas, car je vous connais et je

suis sur mes gardes. Ainsi, pas de projets chimériques, pas d'espoir

insensé. Ce qui est fait est fait. Nous n'en pouvons rien changer. Flétrie,

perdue, impossible pour tout autre que pour moi, vous serez à moi. Nul

homme ne vous touchera la main, nul ne vous adressera deux fois des paroles

d'amour. Vous ne serez ni la femme d'un Liancourt quelconque, ni la

maîtresse d'Henri IV. Vous n'aurez pas même recours à votre père qui ignore

votre passé; pas même à votre frère qui exagérera bientôt pour vous le

dégoût du roi. Tout à l'heure, vous me menaciez de leur vengeance. Qu'ils

viennent, je suis prêt, je les attends.

Enfermées dans cette main de bronze, les deux misérables femmes palpitaient

et passaient des sueurs de l'épouvante aux frissons de la colère.

--Eh bien, dit Marie Touchet à bout de forces, ce n'est pas la peine de

lutter; puisque vous voulez nous perdre, soit. Nous préparerons à cet

événement étrange M. d'Entragues, mon fils et le monde.

En disant ces mots, elle serrait la main d'Henriette pour lui communiquer

un peu de courage.

--Ah! vous voudriez gagner du temps, répondit la Ramée. Mais je n'en ai pas

à perdre, moi. Vous aurez, s'il vous plaît, préparé ces messieurs pour ce

soir, car, ce soir, j'épouserai Mlle Henriette et l'emmènerai chez moi.

--Ce soir! Mais c'est de la démence, s'écria Marie Touchet.

--Ce soir, je serai morte, dit Henriette, avec un inexprimable désespoir.

--Vous, mourir!... Je vous en défie, répliqua la Ramée. Tant que vous aurez

l'espoir que je vous connais, vous ne mourrez pas, et vous l'avez encore,

ce fol espoir. Ce soir donc, je reviendrai vous prendre pour vous conduire

à l'autel. De là nous partirons. Si MM. d'Entragues et d'Auvergne n'ont pas

été prévenus avant, ils le seront après, peu importe.

--Ordonnez, monsieur, bégaya Henriette, aux yeux de laquelle venait de

luire une chance de salut.

--Je vous devine bien, interrompit la Ramée; vous essayerez de la fuite.

Mais ce serait encore inutile. Je vous l'ai dit, toutes mes mesures sont

prises. Vous avez vu si je savais toutes vos démarches, toutes vos pensées.

Je les saurai de même jusqu'à ce soir. Votre maison est entourée de gens à

moi. J'ai des amis, mesdames; vous ne ferez ni un geste ni un pas que je ne

le sache et que, par conséquent, je n'en prévienne les conséquences. Au

surplus, essayez. L'épreuve vous convaincra mieux que tous mes discours.

Essayez!

Après ces derniers mots, qui achevèrent de briser la malheureuse Henriette,

il salua la mère et gagna lentement la porte. Arrivé sur le seuil, il se

retourna, et d'une voix fatiguée, mais vibrante encore de son inextinguible

passion:

--Rappelez-vous bien mes paroles, dit-il. Sur cette terre, moi vivant, vous

ne serez à nul autre qu'à moi, je le jure! Résignez-vous. Peut-être ne vous

ferai-je pas attendre aussi longtemps que vous le redoutez. Cela regarde,

non pas vous ni les vôtres, mais Dieu et moi. A ce soir nos noces!

En achevant de parler, il souleva la tapisserie et disparut.

--Pour cette fois, murmura Henriette, je crois que je suis perdue. Qu'en

dites-vous, ma mère?

--Je cherche? dit Marie Touchet.

XVI

L'HÉRITIER DES VALOIS.

La Ramée, après son départ, se mit à organiser la soirée selon le programme

qu'il en avait tracé à ses deux amies.

Il fit préparer les chevaux, distribua les consignes à ses agents et

prévint le desservant d'une chapelle voisine.

La belle Gabrielle — Tome 2 · 第 13 / 23 段